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     Le 31 mars 1905 – La crise de Tanger dans EPHEMERIDE MILITAIRE guillaume-ii-150x150

     

    La crise de Tanger

    D’après « La politique marocaine de l’Allemagne » – Louis-Maurice Bompard – 1916

     

    Le 31 mars 1905, par une mer houleuse, le yacht impérial Hohenzollern mouillait sur rade de Tanger. Après quelques allées et venues entre le navire et la terre, l’Empereur Guillaume en descendait avec une cinquantaine de personnes de sa suite, et, à la tête d’une longue file d’embarcations, se dirigeait vers le môle où l’attendait le Chérif Moulay Abdel Melek, oncle et envoyé du Sultan.

    A peine débarqué, il répondait en ces termes aux souhaits de bienvenue du Chérif : « C’est au Sultan, en sa qualité de souverain indépendant, que je fais aujourd’hui ma visite. J’espère que, sous la souveraineté du Sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole et sans annexion, sur le pied d’une égalité absolue. Ma visite à Tanger a pour but de faire savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc. Puisque je considère le Sultan comme Souverain absolument libre, c’est avec lui que je veux m’entendre sur les moyens propres à sauvegarder ces intérêts. Quant aux réformes que le Sultan a l’intention de faire, il me semble qu’il faut procéder avec beaucoup de précautions, en tenant compte des sentiments religieux de la population, pour que l’ordre public ne soit pas troublé ».

    Pour bien saisir la portée de ce langage et comprendre le retentissement qu’il devait avoir et qu’il eut en effet au Maroc, en France, en Allemagne et dans l’Europe entière, il faut avoir présent à l’esprit qu’au moment même où il était tenu à Tanger, une mission française était à Fez, où elle avait été envoyée, après maintes représentations demeurées vaines, pour imposer au Sultan l’assistance de la France en vue de réaliser dans son Empire des réformes également nécessaires à la sécurité de l’Algérie et à la prospérité du Maroc, que cette mission se butait depuis deux mois à la résistance opiniâtre du Maghzen et que le gouvernement de la République faisait alors de suprêmes efforts pour amener Abdel Aziz à se rendre enfin à ses suggestions.

    Il ne s’agissait donc point, en l’occurrence, d’une simple manifestation théâtrale, comme celle dont Damas avait été témoin, quand, devant la tombe de Saladin, Guillaume II s’était posé en champion de l’Islam dans le monde.

    On était, à Tanger, en présence d’un acte concret : l’Empereur était venu au Maroc pour encourager l’opposition du Maghzen aux conseils de la France et pour lui apporter en personne, l’appui de l’Allemagne contre la politique française.

    Ainsi, le discours impérial était une déclaration, très nette et faite à grand fracas, d’hostilité à la France, sur un terrain où la France avait des intérêts vitaux. Personne ne s’y méprit et l’Europe entière fut jetée dans un grand émoi par l’ouverture d’une campagne qu’elle sentait grosse de menaces pour l’avenir. Guillaume II se jouait une fois de plus de la paix du monde et il le faisait avec plus d’éclat et de désinvolture que jamais.

    Ce qui prouve bien, au surplus, que l’Empereur troublait l’atmosphère de parti pris, c’est qu’en se mettant au travers des aspirations de la France au Maroc, il allait à l’encontre de la politique traditionnelle de l’Allemagne, car, loin d’entraver les entreprises coloniales de la France, le Cabinet de Berlin s’était, dans le passé, appliqué plutôt à les encourager, y voyant sans doute un dérivatif à d’autres préoccupations de l’opinion française. Il en avait été ainsi à Tunis, en Indo-Chine, à Madagascar ; il semblait bien qu’il dût en être de même au Maroc, car, là moins que partout ailleurs, nous risquions de contrecarrer des intérêts allemands. Avant de faire cette entrée tapageuse sur la scène marocaine, l’Allemagne n’y avait, en effet, pour ainsi dire pas paru.

    Aucun des États qui se sont confédérés pour former l’Empire allemand, n’avait eu de représentations diplomatique ou consulaire au Maroc.

    Une légation impériale fut créée à Tanger en 1873, mais elle se tint volontairement dans la pénombre.

    Lorsqu’en 1880, il fut reconnu nécessaire de réglementer les protections consulaires qui donnaient lieu à d’incessantes difficultés avec les autorités chérifiennes et d’ailleurs à de fâcheux abus, une conférence internationale fut réunie à cet effet à Madrid sur l’initiative de l’Angleterre.

    Comme des patentes de protection étaient délivrées au Maroc au nom de tous les états qui y entretenaient une mission diplomatique, tous ceux-ci, et par conséquent l’Allemagne, y furent conviés, mais le Prince de Bismarck, tenant la participation allemande à la conférence comme de pure forme et reconnaissant que les intérêts français étaient prédominants au Maroc, déclarait, le 23 avril 1880, au Comte de Saint-Vallier, ambassadeur de France à Berlin, par la bouche du Prince de Hohenlohe, ambassadeur d’Allemagne à Paris, alors en congé à Berlin, que l’Allemagne n’ayant point d’intérêts au Maroc, son délégué aurait l’instruction de régler son attitude d’après celle de son collègue de France.

    M. de Freycinet, alors ministre des Affaires Etrangères, eut soin de prendre acte, par dépêche du 29 avril 1880, de ce que l’Allemagne n’avait point d’intérêts au Maroc, déclaration conforme, ajoutait-il, à d’autres précédemment reçues. A la conférence de Madrid, qui dura du 19 mai au 3 juillet 1880, les délégués français, anglais et espagnol prirent à ses délibérations une part prépondérante, justifiée par la situation de leurs pays au Maroc ; ceux de l’Italie et même de l’Autriche-Hongrie y intervinrent fréquemment ; le comte de Solms, ministre d’Allemagne à Madrid, qui était le délégué allemand, garda au contraire l’attitude effacée correspondant à ses instructions.

    Sept ans plus tard, l’état des choses s’empirant sans cesse au Maroc, le gouvernement espagnol fit donner quelques coups de sonde à Berlin en prévision d’un règlement international de la question marocaine, mais le prince de Bismarck, fidèle à la politique allemande, déclina les ouvertures qui lui étaient faites, et il déclara expressément au marquis de Benomar, ambassadeur d’Espagne à Berlin, que l’Allemagne se désintéressait du Maroc.

    En 1889, le Maghzen qui, dès cette époque, caressait l’idée de s’appuyer sur l’Allemagne pour résister au gouvernement français, dont les représentations se faisaient d’autant plus nombreuses et plus vives que les tribus de la frontière se montraient plus turbulentes et que le Maroc s’enfonçait tous les jours davantage dans l’anarchie, saisit l’occasion de l’avènement de Guillaume II au trône impérial pour envoyer une mission à Berlin. Cette mission n’y trouva pas d’écho et dut se tenir à son rôle de pur apparat.

    Le Maghzen, de plus en plus pressé par la France, car la situation devient intolérable, décide, en 1901, de renouveler sa tentative auprès du gouvernement allemand. Sans avoir cette fois aucun prétexte à invoquer, le Sultan délègue à Berlin, en ambassade extraordinaire, son ministre de la guerre et favori, El Menebbhi, qui est, à l’époque, le personnage le plus en vue du Maroc.

    Quand cette ambassade arrive à Berlin, au mois de juillet, le comte de Bulow, qui est devenu chancelier de l’Empire, est aux bains de mer, et le baron de Richtofen, secrétaire d’état pour les Affaires Etrangères, à la campagne. Ni l’un ni l’autre ne jugèrent utile de venir conférer avec El Menebbhi, et l’envoyé du Sultan dut s’en retourner sans avoir pu traiter avec le gouvernement allemand aucun sujet politique, bien qu’il eût accompli le rite préliminaire de toute négociation avec l’Allemagne, c’est-à-dire fait une commande d’artillerie à la maison Krupp et engagé des officiers allemands pour présider à l’instruction des artilleurs marocains.

    Le Comte de Bulow, qui se posait en restaurateur de la politique bismarckienne, suivait donc, en 1901, dans la question marocaine, le sillage de son illustre prédécesseur. Et plus tard, le 12 janvier 1903, s’entretenant avec M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin, des négociations alors en cours entre les gouvernements français et espagnol, il lui déclare que l’Allemagne n’a pour ainsi dire pas d’intérêts au Maroc tant ils sont jusqu’à présent minimes, insignifiants. A la même époque, M. de Radowitz, ambassadeur d’Allemagne à Madrid, notifie au ministre d’État que l’Allemagne ne se mêlera en rien de l’affaire marocaine. Telles étaient les déclarations allemandes deux ans avant le discours de Tanger.

    Une année encore se passe. Les pourparlers engagés avec l’Espagne se sont étendus à l’Angleterre. Les trois puissances réellement intéressées aux destinées du Maroc se concertant sur le sort de cet Empire, il n’est bruit que du prochain règlement de la question marocaine par un accord entre elles (l’Italie qui, en raison de sa situation dans le bassin occidental de la Méditerranée, aurait pu avoir aussi un mot à dire sur ce sujet, avait été mise hors de cause par un arrangement particulier).

    L’attitude du gouvernement allemand va-t-elle se modifier ?

    En aucune façon. Une certaine émotion est bien suscitée en Allemagne, dans les premiers mois de 1904, par les sociétés et la presse pangermanistes, mais le Cabinet de Berlin s’empresse de remettre les choses au point par une note ainsi conçue qu’il fait paraître dans la Gazette de l’Allemagne du Nord : Il y a lieu de croire que les intérêts commerciaux de l’Allemagne n’ont aucun péril à redouter. A propos de ce problème, il n’y a donc pas lieu, au point de vue allemand, d’envisager avec des yeux malveillants l’entente franco-anglaise actuellement en œuvre.

    C’est toujours la même note lénifiante, avec cette nuance que l’Allemagne parle d’intérêts commerciaux au Maroc dont il n’avait pas été question jusque-là. Mais d’intérêts politiques, elle continue à n’en point avoir, si bien qu’à l’entrevue de Vigo du 16 mars 1904, lorsque le Roi d’Espagne l’entretient des négociations marocaines, l’Empereur Guillaume lui répond : « Cest avec la France que vous devez vous entendre au sujet du Maroc ». Puis, deux jours après, traversant le détroit de Gibraltar sur le Koenig-Albert, l’Empereur, qui visite cette forteresse dans tous ses détails, refuse de faire escale à Tanger malgré les invites qui lui sont adressées.

    L’Accord franco-anglais est conclu le 8 avril 1904. Le chancelier de l’Empire, interpellé et critiqué au Reichstag à ce sujet, répond, dans la séance du 12 avril : « Nous n’avons aucune raison de supposer que cet accord soit dirigé contre une puissance quelconque. Nous n’avons, au point de vue des intérêts allemands, rien à y objecter.

    En ce qui concerne spécialement le Maroc, qui constitue le point essentiel de cet accord, nous sommes intéressés dans ce pays, principalement au point de vue économique. Nous n’avons aucun sujet de redouter que ces intérêts puissent y être méconnus ou lésés par une puissance quelconque ».

    Le 6 octobre 1904, le gouvernement espagnol adhère à l’accord franco-anglais. Cette adhésion est portée à la connaissance du gouvernement allemand, le 14 octobre, par M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin.

    Le baron de Richtofen, qui reçoit cette communication, ne présente aucune observation. Il prend même soin de répéter à cette occasion que l’intérêt attaché par l’Allemagne aux affaires marocaines est d’ordre exclusivement économique.

    Puisque les intérêts économiques de l’Allemagne au Maroc apparaissent maintenant d’une façon régulière dans les déclarations de Berlin, il ne sera peut-être pas inutile d’en passer ici la revue.

    Ce sera bientôt fait. Une enquête minutieuse, poursuivie, en 1903, sur ce sujet par les agents français au Maroc, a donné les résultats suivants : il y avait, à cette date, dans l’Empire chérifien, 135 Allemands et 12 maisons de commerce allemandes faisant, d’après les statistiques allemandes, pour 8400000 francs d’affaires, savoir, 1700000 francs à l’importation et 6700000 francs à l’exportation. Voilà tout ! Ce ne sont pas des intérêts pareils, qualifiés alors par le Comte de Bulow d’insignifiants, qui auraient de toutes manières justifié le coup de théâtre de Tanger.

    Plus tard encore, le 24 août 1907, à Norderney, deux ans après les graves incidents provoqués par le discours impérial ci-dessus relaté, le Comte de Bulow, devenu Prince en récompense de sa belle politique marocaine, avouait de nouveau à M. Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, que les intérêts économiques de l’Allemagne au Maroc étaient bien peu de chose, une misère, suivant sa propre expression.

    Et, le 3 avril 1909, après un nouveau délai de deux ans, M. de Schœn, secrétaire d’état allemand pour les Affaires Étrangères, se réjouissant d’un accord récemment conclu, exprimait le regret qu’il ne fût pas venu plus tôt libérer l’Allemagne de préoccupations internationales si disproportionnées avec les intérêts allemands au Maroc : Une colonie de moins de 200 Allemands, disait-il avec dédain, et un commerce qui n’allait même pas à 5 millions de marks !

    Si infimes que fussent ces intérêts, ils n’en étaient pas moins, pourra-t-on dire, des intérêts allemands que le gouvernement allemand avait pour devoir de protéger ; sans doute, mais étaient-ils menacés ?

    Dans son discours au Reichstag du 12 avril 1904, le Chancelier avait été le premier à reconnaître qu’ils ne l’étaient pas et, dans le fait, aucune menace ne pesait sur eux. Ils étaient couverts, comme devant, par le traité germano-marocain du 1er juin 1890. Bien plus, ils trouvaient une garantie nouvelle dans l’article 4 de l’accord franco-anglais qui rendait impossible, pendant trente années, toute inégalité, en matière de droits de douane et de tarifs de transport par chemins de fer, au profit du commerce français ou de tout autre.

    Les intérêts économiques de l’Allemagne au Maroc n’avaient donc rien à redouter des accords intervenus. Ils n’avaient au contraire que des avantages à retirer, comme ceux de tous les autres pays, de l’établissement, qui devait être le fruit de ces accords, d’un ordre de choses régulier dans l’Empire Chérifien.

    Il résulte donc des faits, aussi bien que de l’aveu répété des agents les plus qualifiés du Cabinet de Berlin, que ce ne sera pas dans le souci des intérêts économiques de l’Allemagne qu’il faudra chercher l’explication de la subite volte-face opérée en 1905 dans la politique allemande au Maroc.

    Les deux arrangements franco-anglais du 8 avril et franco-espagnol du 6 octobre 1904, destinés à mettre fin à l’anarchie marocaine en bridant le Maghzen et en le contraignant à se réformer, soulevèrent, comme de juste, une vive agitation à Fez.

    Le Maghzen, habitué à jouer de la mésentente entre les trois puissances intéressées, pour perpétuer les désordres et les abus dont il vit, chercha partout un appui pour se soustraire aux réformes qui allaient lui être imposées d’un commun accord. Il en revint vite à sa vieille idée de recourir à Berlin.

    Ses appels ne semblent pas avoir tout d’abord été écoutés. Toujours est-il que, le projet s’étant ébruité de l’envoi à Berlin d’El Mokri, le ministre de confiance du Sultan, pour gagner le gouvernement allemand à la cause du Maghzen, M. de Radowitz, ambassadeur d’Allemagne à Madrid, donnait, le 4 janvier 1905, à M. de Margerie, chargé d’Affaires de France, l’assurance que, si El Mokri allait à Berlin protester contre les récents accords avec la France, on l’y recevrait de belle façon.

    Après tant de déclarations périodiquement renouvelées pendant un quart de siècle et formulées à peu près dans les mêmes termes par les représentants les plus autorisés du gouvernement allemand, le gouvernement français, on l’avouera, était en droit de compter qu’il ne trouverait pas l’Allemagne sur son chemin au Maroc.

    Et voici que, tout à coup, démentant en un seul jour toutes les assurances données la veille encore, bouleversant de fond en comble la politique traditionnelle de l’Allemagne au regard des entreprises coloniales de la France et tout spécialement de son action au Maroc, l’Empereur allemand vient se jeter de sa personne entre la France et le Maroc et couvrir le Sultan de son propre corps. Rarement un revirement aussi prompt et aussi complet ne s’est produit dans l’histoire diplomatique de l’Europe.

    Sans doute le gouvernement allemand ne s’est pas trouvé à court d’arguments pour justifier ce brusque changement d’attitude. Il fit même campagne dans l’univers entier pour convaincre les chancelleries, les peuples et la nation française elle-même, de la correction de sa conduite et pour rejeter sur le gouvernement de la République et particulièrement sur le ministre français des Affaires Étrangères la responsabilité du conflit qu’il venait de soulever.

    Suivant lui, M. Delcassé avait eu la prétention de frapper l’Allemagne d’ostracisme en réglant en dehors d’elle, une question de politique mondiale. Force avait donc été de lui rappeler l’existence d’un Empire qu’il affectait d’ignorer.

    Tel fut le thème alors adopté à Berlin et sur lequel ensuite les auteurs germaniques ont brodé à qui mieux mieux de par le monde.

    Onze années se sont écoulées depuis lors et nous avons aujourd’hui mieux que les dissertations diplomatiques de la chancellerie allemande et de la presse affiliée pour apprécier l’acte de l’Empereur Guillaume. Les évènements qui en sont sortis, la marque que l’Allemagne leur a imprimée, la voie dans laquelle son gouvernement s’est engagé alors et maintenu ensuite indéfectiblement et les résultats auxquels elle a conduit, nous éclaireront mieux que son langage sur les fins d’une politique instaurée le 31 mars 1905 avec une soudaineté et un éclat insolites.

    Nous ne discuterons donc pas ses arguments de l’époque ; nous laisserons parler les faits subséquents.

    L’Empereur, qui s’était chargé d’élever le conflit, a brillamment joué sa partie à Tanger. C’est au gouvernement allemand qu’il appartient maintenant de coudre ce que le Souverain a si bien taillé.

    Les choses ne traînent pas en longueur : les 30 mai 1905 à Fez et 3 juin à Tanger, le gouvernement marocain convie les puissances signataires de la Convention de 1880 sur les protections consulaires à une conférence internationale nouvelle ayant pour objet de s’entretenir du mode des réformes que S. M. Chérifienne se propose d’introduire et qui seraient appropriées à la situation présente de son Empire, et de la manière de parer aux frais de ces réformes.

    Le programme à soumettre aux délibérations de la conférence est celui-là même que la mission française de Fez s’appliquait déjà à réaliser quand l’Empereur Guillaume débarquait à Tanger. Le premier effet de la réunion de cette conférence serait donc de dessaisir la France du rôle qu’elle avait assumé au Maroc avec l’assentiment de l’Angleterre et de l’Espagne et qui lui revenait naturellement du fait de la pénétration de ses intérêts et de ceux de l’Empire Chérifien, pour substituer à son action particulière l’internationalisation des affaires marocaines.

    L’invitation à la conférence, à peine lancée par le Sultan, était appuyée auprès de toutes les chancelleries par le gouvernement allemand qui, on le devine, l’avait inspirée et qui ouvertement maintenant la faisait sienne.

    Bien que la note de Berlin fût très catégorique sur ce point et que le Baron de Lancken, chargé d’affaires d’Allemagne à Paris, en eût accompagné la remise, le 6 juin, à M. Rouvier, Président du Conseil et ministre des Affaires Étrangères, de la lecture d’une note supplémentaire visant directement le gouvernement français, l’ambassadeur en titre, Prince de Radolin, dut interrompre son congé pour venir déclarer en personne au gouvernement français, au nom du gouvernement allemand, que si la France, déclinant l’invitation à la conférence, tentait de passer outre à l’exécution de son programme de réformes, elle trouverait l’Allemagne derrière le Maroc. C’était clair, et même appuyé.

    L’Allemagne n’avait pas été laissée seule à l’écart des négociations relatives au Maroc. Les accords envisagés ayant un caractère exclusivement politique, les pourparlers avaient été circonscrits aux puissances ayant au Maroc des intérêts politiques. De celles qui, bien que représentées à Tanger, n’avaient, comme l’Allemagne de son propre aveu, que des intérêts économiques dans l’Empire Chérifien, aucune ne fut appelée à intervenir dans les négociations. Il avait paru suffisant de tenir ces intérêts en dehors des débats comme des accords qui les ont suivis.

    Ces dernières puissances étaient, avec l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, les Etats-Unis d’Amérique, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie et la Suède. Le cabinet de Berlin comptait sans aucun doute en trouver plusieurs parmi elles, prêtes à se joindre à sa protestation contre leur commune exclusion des arrangements marocains. Son attente fut déçue : aucune ne consentit à s’associer à cette querelle d’Allemand. Toutes laissèrent le champ libre à la diplomatie française pour régler son différend avec la Cour de Berlin.

    Le gouvernement français, étranger à tout esprit doctrinaire et se laissant guider par ses sentiments pacifiques, ne crut pas devoir arguer de son bon droit universellement reconnu pour repousser la prétention de l’Allemagne de s’ingérer dans un débat où elle n’avait que faire.

    Fort de sa conscience, car il ne nourrissait aucun dessein hostile à l’Allemagne au Maroc et n’avait en vue que la tranquillité et la sécurité des possessions françaises de l’Afrique du Nord, il accepta de conférer avec le Cabinet de Berlin des affaires marocaines. Seulement, fit-il justement observer, pourquoi les soumettre à une conférence internationale puisque seul le gouvernement Allemand demande à en connaître ?

    Dans la note qu’il remit, le 21 juin, au Prince de Radolin, M. Rouvier, en renouvelant son offre d’entente directe avec Berlin, disait avec une force indéniable que la conférence pourrait être dangereuse si elle n’est pas précédée d’une entente et inutile si elle la suit.

    La proposition française, si logique et si loyale à la fois, eut pour effet d’obliger le gouvernement allemand à se démasquer et à découvrir son jeu. Il ne s’agissait pas, pour lui, en réunissant une conférence internationale, de régler définitivement la question marocaine, règlement auquel on serait parvenu plus sûrement encore et plus promptement par des négociations particulières entre Paris et Berlin, mais au contraire de la tenir indéfiniment ouverte afin de s’en servir comme d’un moyen d’action contre la France, pouvant être utilisé à tout moment. Le gouvernement allemand rejeta donc l’offre française d’entente directe.

    Après de laborieuses négociations qui durèrent jusqu’au 8 septembre 1905 et agitèrent profondément l’Europe pendant tout l’été, la réunion de la conférence, décidée en principe le 8 juillet précédent, fut fixée au 21 décembre suivant. Cette conférence, qui se tint à Algésiras, ne s’ouvrit en réalité que le 16 janvier 1906 et fut close le 7 avril par la signature d’un acte général.

    L’historique de la conférence d’Algésiras n’est plus à faire. Il suffira de rappeler ici qu’au cours de ses travaux, les puissances liées à la France par des accords préalables s’y sont montrées rigoureusement fidèles et que les autres ne se sont pas départies de l’attitude correcte, pour ne pas dire amicale, qu’elles avaient prise avant sa réunion. Aucune n’a prêté l’oreille aux avances allemandes, et l’Allemagne est demeurée isolée jusqu’au bout dans sa campagne contre la France. Sans doute l’Autriche-Hongrie a fait mine, à la fin, de se ranger à ses côtés en brillant second, mais ce fut moins pour la soutenir que pour aider son alliée à se tirer du mauvais pas où elle s’était mise.

    L’Allemagne a donc eu le dessous à Algésiras. Son action contre la France n’y a pas trouvé de complice et sa politique agressive fut sévèrement jugée dans le monde entier. Au point de vue moral, la conférence a tourné à sa confusion. Est-ce à dire que le gouvernement allemand ne soit pas arrivé à ses fins ? Tout d’abord, en traînant la France qui manifestement y répugnait et, avec elle, dix États, y compris les plus grands, dans une conférence où aucun ne se souciait de se rendre, l’Allemagne a donné une preuve incontestable de puissance. Or, rien ne lui tient plus à cœur que cette sorte de prestige puisqu’elle fait reposer sa politique extérieure à peu près uniquement sur sa force et sur la crainte que celle-ci inspire.

    Puis, il faut bien convenir qu’en conformité de ses vues la conférence d’Algésiras n’a pas réglé la question marocaine, loin de là, bien qu’elle ait reconnu à la France et à l’Espagne une situation exceptionnelle et des droits spéciaux. Par le jeu des institutions internationales qu’elle a créées, par les règles compliquées et minutieuses qu’elle a imposées à l’administration du pays sous le contrôle du Corps Diplomatique de Tanger, par la faculté d’ingérence journalière dans les affaires locales qui en résulte au profit de toutes les puissances, c’est-à-dire, en fait, de l’Allemagne, les autres s’en désintéressant, l’Acte général du 7 avril 1906 a fourni au gouvernement allemand les armes qu’il désirait contre la France au Maroc.

    Au cours des évènements qui ont suivi la clôture de la conférence jusqu’à la guerre de 1914, nous verrons l’usage fréquent qu’il a fait de ces armes, les coups répétés qu’avec elles il a portés à la France et les avantages qu’elles lui ont valus.

    Par là, se dégagera avec une netteté chaque jour plus grande, la politique allemande inaugurée par le discours de Tanger : ouvrir au flanc de la France une blessure cuisante et en aviver périodiquement la plaie afin de pouvoir, à tout moment et à son gré, aiguillonner le gouvernement de la République et peser ainsi sur sa politique générale.

     

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