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     Le 2 mars 1476 – La bataille de Granson dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-granson-150x150

     

    La bataille de Granson

    D’après « Histoire des ducs de Bourgogne » – Amable-Guillaume-Prosper Brugière Barante – 1858

     

    Le duc de Bourgogne s’était avancé promptement avec sa grande et forte armée. Il avait amené de Lorraine à peu près trente mille hommes. Le comte de Romont lui conduisit environ quatre mille combattants de Savoie. Six mille hommes lui arrivèrent aussi du Piémont et du Milanais.

    L’artillerie était la plus belle qu’on eût jamais vue : toute celle qu’il avait eue devant Neuss s’était augmentée des canons dont il s’était emparé en Lorraine. Quant aux bagages de cette armée, ils étaient immenses. Jamais le Duc n’avait marché en si grande pompe. Il traînait avec lui toutes ses richesses : sa chapelle, ses joyaux, ses belles armures, ses services d’or, de vermeil et d’argent. Ses tentes et ses pavillons brillaient d’or et de soie. Ses serviteurs, ses pages, ses archers étaient éclatants de broderies et de dorures.

    Ce n’était point qu’il eût pour sa personne le goût de la mollesse ou du faste. Au contraire, il se plaisait parfois à se montrer, au milieu de cette magnificence, vêtu d’un mauvais petit habillement gris ; mais sa splendeur avait crû avec son orgueil. Il aimait à paraître aux yeux des princes et des ambassadeurs de la chrétienté, dans un appareil qui leur imposât et leur donnât l’idée de sa grandeur, prenant ainsi par avance l’extérieur de cette puissance royale et impériale qu’il rêvait de plus en plus.

    Il était fier de mener à sa suite et de tenir au-dessous de lui des princes et des grands seigneurs, Frédéric, prince de Tarente, fils du roi de Naples, le comte de Romont, le duc de Cleves, Philippe de Bade , le comte de Marie, le sire de Château-Guyon.

    Aussi cette armée rappelait-elle ce que les historiens des temps anciens rapportent du camp de Xercès et des grands rois de Perse. Autour du duc et des princes, on voyait mêlés aux gens de guerre une foule de valets, de marchands, de femmes et de filles de joyeuse vie. Toute cette multitude occupait à la ronde les villes et les bourgs, les villages, les campagnes, et retentissait au loin dans les montagnes et les vallées du Jura, dont les pauvres habitants n’avaient jamais rien imaginé de pareil. L’épouvante était répandue sur tous les confins de la comté de Bourgogne.

    Cette redoutable approche n’avait cependant point troublé le jugement du vieux margrave Rodolphe de Bade, comte de Neuchâtel. Cet ancien allié de la maison de Bourgogne, ami du duc Charles, et qui avait son fils dans cette armée, après avoir employé tous ses efforts à empêcher cette guerre, forcé de choisir entre les deux partis, s’était entièrement livré aux gens de Berne. Il voyait bien les forces de cette éclatante armée de Bourguignons, mais il connaissait dès longtemps ce que valait le pauvre et rude peuple qu’elle venait attaquer. Il fit venir cinq cents hommes de ses sujets de Bade, mit de fortes garnisons dans les châteaux qui défendaient les passages de montagnes, remit sa ville de Neuchâtel aux Suisses, et s’en alla établir son séjour à Berne.

    Le comte de Romont commandait l’avant-garde du Duc. Il entra par Jougne, que les Suisses avaient renoncé à défendre, de là vint à Orbe, dont ils se retirèrent aussi volontairement, après avoir repoussé les premières attaques de l’ennemi, et enfin arriva devant Yverdun. Cette ville était de son domaine : une grande partie des habitans regrettait d’avoir passé sous la domination des Suisses. On envoya au comte de Romont un moine de Saint-François pour convenir de l’heure et de la façon dont on l’introduirait dans la ville.

    Dans la nuit du 12 au 13 janvier, au moment où la garnison était sans nulle méfiance, les gens du comte de Romont pénétrèrent par l’intérieur de deux maisons qui touchaient aux remparts. Ils se répandirent aussitôt dans les rues en s’écriant : « Ville gagnée ! Bourgogne ! Bourgogne ! ».

    La ville fut un moment remplie de tumulte et de rumeur. Les trompettes sonnaient ; les soldats de chaque parti s’appelaint les uns les autres au milieu de l’obscurité. Les Suisses, à demi armés, à demi vêtus, sortaient de leurs logis ou se défendaient contre ceux qui voulaient les y surprendre. On combattait dans les rues, dans les maisons. Enfin les Suisses, n’ayant perdu que cinq des leurs, parvinrent à se réunir, et, sous la conduite de Hannsen Schürpf, de Lucerne, ils firent leur retraite en bon ordre vers le château, se faisant jour avec leurs longues piques. Hanns Müller, de Berne, défendait pendant ce temps le pont-levis contre une foule d’assaillants.

    Lorsque les Suisses furent rentrés et que le pont fut relevé, ils aperçurent qu’un des leurs était resté en arrière. Il accourait en grande hâte vers le château, ayant pour toute arme une arbalète et son épée. Se voyant poursuivi, il tira sur celui qui était le plus près de l’atteindre, le blessa, courut sur lui, l’acheva de son épée, retira la flèche, la lança à un second, qu’il abattit encore pour la reprendre, et ne la laissa dans le corps d’un troisième que parce qu’il était parvenu au pont-levis, qui s’abaissa pour le recevoir.

    Le comte de Romont se présenta devant le château, somma cette faible garnison de se rendre, menaça de la mettre à mort. Rien ne put ébranler le courage des Suisses. Ils démolirent les fours, et, du haut des crénaux, ils lançaient des briques sur les assailllants. Le comte de Romont fit remplir le fossé de paille et de fascines, puis le feu y fut mis.

    La flamme et la fumée enveloppaient le château ; les portes allaient être brûlées. Tout à coup, elles s’ouvrirent, le pont s’abaissa, et les Suisses tombèrent sur les Bourguignons. Ils les mirent en fuite. Le comte de Romont fut blessé. Ils parcoururent librement la ville, ramassèrent à la hâte des vivres dans les auberges et les cuisines, amenèrent quelques canons et rentrèrent au château. Le lendemain, arriva de Berne un détachement pour renforcer cette vaillante garnison. On crut que c’était l’avant-garde de l’armée des Suisses. En un moment, la ville fut vide de soldats et d’habitants. Conformément aux ordres des chefs, elle fut entièrement brûlée, et ce poste fut abandonné, comme l’avaient été déjà les forteresses de Jougne et d’Orbe. Elles étaient trop éloignées de l’armée des confédérés pour pouvoir être secourues.

    La garnison d’Yverdun se retira au château de Granson avec son artillerie. Il avait été résolu de défendre cette forteresse jusqu’à la dernière extrémité. Les habitants de la ville, sujets du sire de Château-Guyon, étaient, comme ceux d’Yverdun, favorables aux Bourguignons. Avant que le siège fût mis devant le château, ils trouvèrent moyen de se saisir par surprise de Brandolfe de Stein, commandant de la garnison, et, l’amenant devant les remparts, ils menacèrent de le mettre à mort si le château ne se rendait point.

    « Ah ! certes, répondirent les Suisses, il aimera mieux mourir que de nous voir ouvrir nos portes ». Et ils se montrèrent résolus à se bien défendre.

    Bientôt, arriva toute l’armée du duc de Bourgogne. Il avait quitté Besançon le 6 février. Après avoir passé plusieurs jours à Orbe, il vint, le 19, camper devant Granson. Tout aussitôt, il fit donner un assaut, où il perdit deux cents hommes. Cinq jours après, un autre fut encore tenté. Après trois heures de résistance, la garnison fit une sortie et repoussa les assaillants. Elle continuait ainsi à se défendre vaillamment.

    Mais, bien qu’elle fût nombreuse, puisqu’elle comptait huit cents hommes, sa situation devint bientôt difficile. Les canons des Bourguignons battaient les murs jour et nuit. Le commandant, Georges de Stein, tomba malade ; le magasin à poudre prit feu et sauta ; Jean Tillier, chef de l’artillerie, fut tué. On n’avait pas eu le temps de former des provisions de vivres ; déjà on en était réduit au pain d’avoine. Deux hommes traversèrent, au péril de leur vie, le camp des assiégeants, et coururent à Berne pour y exposer la détresse de la garnison de Granson.

    Les confédérés avaient sagement résolu de ne rien risquer avant d’avoir réuni toutes leurs forces. Ils se bornèrent à envoyer quelques bateaux chargés de vivres et de munitions. Mais Granson était entouré aussi bien du côté du lac que du côté de la terre. Henri Dittlinger, qui commandait le convoi, vit de loin les murailles de la forteresse à demi ruinées par l’artillerie. Il aperçut les signaux de la garnison et ne put aborder pour lui porter secours.

    L’abattement s’empara d’une partie des assiégés. Jean Weiler, qui avait succédé à George de Stein, commença à dire que cette guerre était bien différente de celle des anciens temps de la Suisse : Alors on pouvait toujours résister. Maintenant, on avait affaire à une telle puissance que c’était folie de conserver quelque espérance. Il fallait songer à son salut et se réserver pour un moment plus heureux ; se dévouer à la mort était un courage inutile. Mais Hanns Müller, capitaine de la garnison d’Yverdun, pensait d’une façon plus vaillante, et le plus grand nombre fut d’abord de son avis.

    Le Duc avait fait signifier que, si la forteresse n’était pas incontinent rendue, il ferait pendre sans merci tous ces vilains. Il lui fut répondu qu’on ne pouvait lui ouvrir ni portes ni poternes sans l’ordre exprès de messieurs des alliances.

    Pour lors, un gentillomme allemand, nommé Ramschwag, demanda à parlementer avec les gens de la garnison, de la part du margrave Philippe de Bade. Il connaissait bien les Suisses, était venu souvent dans leur pays, parlait la même langue.

    Il leur tint un discours de confiance et d’amitié.

    - Mes amis, disait-il, certes, vous avez noblement répondu à monseigneur de Bourgogne. Mais croyez-vous donc avoir encore des ordres à recevoir des alliances ? N’avez-vous pas vu, cete nuit, au loin sur les montagnes, une grande fumée et le ciel tout éclairé ?
    Fribourg est en ruines ; on a surpris la ville ; on y a égorge hommes, femmes, enfants, prêtres, moines, avoyer, conseillers, sans faire nulle miséricorde.
    De là, on a marché sur Berne et sur Soleure. Les gens de Berne sont venus humblement au-devant de l’armée, demandant merci et présentant les clefs de la ville ; mais Monseigneur a juré sa perte. Tout est en désordre parmi les alliés. Les Allemands des bords du Rhin ne viennent pas à leur secours.
    Enfin, mes chers amis, il n’y a plus que vous qui fassiez résistance. Votre vaillance a plu à Monseigneur ; il fait grande estime de vous. N’allez pas cependant le pousser à bout. Vous savez que c’est un homme terrible et intraitable quand une fois il est en colère. Nous avons profité du bon moment, et nous avons demandé grâce pour vous. Il m’a permis de venir vous le dire, pensant que vous me donnerez quelque bonne récompense pour avoir ainsi travaillé à votre salut, à votre délivrance.

    - Bien, dit Hans Müller ; et comment votre Duc a-t-il tenu parole aux gens de la garnison de Briey en Lorraine ?

    - Ah ! reprit Ramschwag, c’était bien différent. D’ailleurs ne vous fiez-vous pas à ma parole quand je vous le jure sur mon âme et sur mon sang ? N’avez-vous pas confiance en monseigneur Philippe de Bade ? Songez que vous n’avez qu’un moment. Tout à l’heure, il sera trop tard.

    Les capitaines se consultèrent pendant quelques instants. La garnison était fatiguée ; elle avait déjà perdu beaucoup de monde. Des femmes de mauvaise vie, qui s’étaient introduites dans la ville, dans le château, avaient été gagnées par les Bourguignons et avaient débauché quelques soldats.

    Weiler l’emporta. Nous pouvons, disait-il, nous confier à monseigneur le duc de Bourgogne. C’est un loyal prince, à ce qu’on assure. Monsieur Philippe de Bade est fils du margrave, le meilleur allié des Suisses et qui ne nous a jamais trompés. Le sire de Ramschwag est aussi notre ami, homme sage et éprouvé, qui ne voudrait pas accepter notre argent si c’était pour nous trahir.

    Ils lui comptèrent cent écus, et, sous sa conduite, sortirent du château pour se présenter devant le Duc.

    - Par Saint-Georges ! s’écria-t-il, qu’est-ce que ces gens-ci, et quelles nouvelles apportez-vous ?
    - Monseigneur, répondit Ramschwag, c’est la garnison de Granson qui s’est mise à votre miséricorde.

    Le Duc n’en écouta pas davantage. Aussitôt, tous les Suisses furent attachés par dix, par quinze, par vingt, les mains derrière le dos, au milieu des railleries et des insultes de tout le camp. Bientôt, accoururent les gens d’Estavayer, que les Suisses avaient si cruellement traités trois mois auparavant ; ceux d’Yverdun, dont ils venaient de brûler la ville. Tous demandaient vengeance au Duc.

    Le comte de Romont, le sire de Château-Guyon ajoutaient qu’il fallait commencer cette guerre en jetant un grand effroi dans l’esprit des peuples, afin que la peur ouvrît ensuite les portes des villes et des forteresses. Quand on n’épargne personne, les guerres sont bientôt finies, disaient-ils. Ramschwag lui-même appuyait leur avis. Il prétendait aussi avoir des vengeances à exercer contre les Suisses, pour un procès qu’il avait perdu dans leur pays.

    On vint signifier aux prisonniers la volonté cruelle du Duc. Ils l’entendirent tranquillement et sans faire paraître nul trouble ; aucun ne songea à reprocher son sort à l’autre. Weiler fut depouillé de ses vêtements, et on le pendit, avec une partie de la garnison, à des arbres voisins. Müller et les autres furent, le lendemain, noyés dans le lac. Ce furent environ deux cents hommes que le Duc fit ainsi traîtreusement périr.

    Dans sa jeunesse, il avait toujours paru plus rude que cruel. Depuis quelques années, la passion et les obstacles qu’avaient rencontrés ses volontés l’avaient rendu sanguinaire et impitoyable, comme son aïeul, le duc Jean-sans-Peur. Parfois, il se vantait de lui ressembler.

    Pendant le siège de Granson, le Duc avait continué à établir son camp de la façon la plus redoutable. La droite s’appuyait au lac ; la gauche s’étendait jusqu’à cette partie du Jura qu’on nomme le Thévenon, et dont le pied est occupé par des marais. Au-devant et sur la rive du lac qui conduit vers Neuchâtel, le Duc prit pour défense la petite rivière de l’Arnon, fit creuser des fossés, élever des retranchements, et plaça son artillerie, enfin rendit son camp presque inattaquable, comme s’il eût voulu y attendre l’ennemi.

    Sa tente était située sur une colline qui porte encore aujourd’hui son nom, et de là, il voyait au loin toute l’étendue du lac. Son projet était de marcher sur Berne et Fribourg, de tout ravager sur son passage, et de brûler ces deux villes, afin de jeter le pays dans la consternation et l’abattement. Déjà presque tous les États du comte de Romont et du duc de Savoie, Lausanne et les bords du lac de Genève avaient été facilement reconquis par le prince de Tarente, le comte de Campo-Basso et une partie des Italiens. Mais bientôt le Duc sut qu’il allait trouver plus de résistance.

    Dès que les gens de Berne avaient été avertis de la marche du duc de Bourgogne, ils avaient écrit de toutes parts à leurs confédérés des ligues suisses et à leurs alliés, pour leur donner courage et demander secours.

    Pensez, écrivaient-ils aux villes d’Allemagne, que nous parlons le même langage, que nous faisons partie du même empire ; car nous tenons que nous n’en sommes pas séparés. N’avons-nous pas une cause commune ? Ne vous faut-il pas préserver l’Empire et l’Allemagne de cet homme dont l’esprit ne connaît nul repos et les désirs aucune borne ?
    Quand il nous aura mis sous sa domination, n’est-ce pas vous qu’il ira attaquer ?
    Envoyez-nous donc des cavaliers, des arquebusiers, de la poudre et des coulevrines pour que nous puissions vous délivrer de lui. Nous avons bon espoir que l’affaire ne sera pas longue et finira bien.

    Nicolas de Scharnachtal, avoyer de Berne, alla d’abord se placer à Morat. Au commencement du siège de Granson, il n’avait encore que huit mille hommes. Bientôt arrivèrent Pierre de Faucigni, avoyer de Fribourg, avec cinq cents hommes ; Conrad Vogt, avec huit cents de Soleure ; Pierre de Romerstall, avec deux cents de Bienne.

    Pendant que les alliés les plus voisins se réunissaient ainsi à la hâte, tout était en mouvement sur les bords du Rhin et dans les montagnes. Depuis Strasbourg jusqu’au Saint-Gothard et à Inspruck, tout s’apprêtait contre un prince qui avait répandu tant de haine et d’épouvante.

    Les seigneurs y mettaient moins de diligence que les villes : il ne leur semblait pas que la chose fût aussi pressante. Néanmoins, ils avaient bonne et sincère volonté. On prit à Bâle, pour les frais de la guerre, les quarante mille florins que l’archiduc Sigismond y avait laissés à la disposition du duc de Bourgogne comme rachat du pays de Ferrette.

    Aussitôt après l’entreprise inutilement tentée pour ravitailler Granson, Nicolas de Scharnachtal conduisit les Suisses de Morat à Neuchâtel. Henri Goldi, bourgmestre de Zurich, amena en même temps quinze cents hommes deZurich, de Baden, de l’Argovie et des libres bailliages, Bientôt arriva le contingent de Strasbourg : la commune envoyait quatre cents cavaliers et douze arquebusiers, l’évêque deux cents cavaliers ; huit cents hommes de Bâle, sous les ordres du bourgmestre Pétermann Rot ; huit cents hommes de Lucerne, sous l’avoyer Hassfurter.

    Les gens de Colmar et de Schelestadt vinrent peu après. Enfin, le jour même où le duc de Bourgogne faisait périr la garnison de Granson arrivèrent quatre mille hommes des vieilles ligues allemandes des montagnes, Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, que leur amitié pour les Bernois remplissait de zèle ; c’était Raoul Reding qui les commandait.

    La commune et le chapitre de Saint-Gall, Schaffhouse, le pays d’Appenzel envoyèrent aussi leurs hommes, et le duc Sigismond, fidèle à sa nouvelle alliance, avait commis Hermann d’Eptingen pour conduire ses hommes d’armes et ses vassaux. Au 1er mars, l’armée des Suisses était d’environ vingt mille combattants.

    Le Duc savait par les secrètes intelligences du margrave Philippe que les forces des ennemis s’étaient fort augmentées, mais il était loin de les croire aussi nombreux.

    En avant de la position qu’il avait choisie et fortifiée, était un château nommé Vaux-Marcus, qui commandait le chemin de Granson à Neuchâtel, fort resserré en cet endroit, parce que les montagnes se rapprochent du lac. Le Duc s’y porta avec les archers de sa garde. Le seigneur de Vaux-Marcus était d’une branche bâtarde de l’ancienne maison de Neuchâtel. Par crainte, ou à la persuasion du margrave Philippe, il ne fit aucune résistance, vint s’agenouiller devant le Duc, lui demanda sa faveur et prit service dans son armée. La garde de Vaux-Marcus et des hauteurs voisines fut confiée au sire Georges de Rosimbos avec cent archers.

    C’était le poste le plus avancé des Bourguignons. Il était mal choisi s’il s’agissait de marcher vers Neuchâtel, car les Suisses occupaient au même moment le débouché des défilés de Vaux-Marcus et se plaçaient en force à Boudri, derrière la Reuss, à l’endroit où la rive du lac devient plus large et plus ouverte. Si, au contraire, le Duc, se conformant à son premier dessein, ne cherchait pas à se porter en avant et ne considérait Vaux-Marcus que comme une position avancée d’où ses gens se replieraient au besoin, tout l’avantage lui demeurait.

    Ses capitaines, et surtout Antoine, grand bâtard de Bourgogne, lui donnèrent ce conseil, autant du moins qu’on pouvait le conseiller. Sans écouter personne, il résolut de ne pas laisser reculer même l’avant-garde de cent archers qu’il avait placée à Vaux-Marcus et de continuer à s’avancer vers Neuchâtel, risquant ainsi d’engager le combat sur un terrain où l’avantage du nombre serait nul, et dans un pays de montagnes où les Suisses se trouveraient plus expérimentés que ses gens.

    Le duc était pourtant un habile chef de guerre. Mais, à force de se fier à sa fortune, de se livrer à son orgueil, de repousser les bons avis qui ne lui plaisaient pas, il en était venu à agir contre ce que son intérêt requérait le plus évidemment, contre ce qu’il savait et entendait mieux que tout autre dix ans auparavant.

    Dans la journée du 1er mars, les Suisses s’étaient avancés vers Vaux-Marcus. Le 2, dès le matin, quelques gens de Schwitz et le contingent de Thun, après avoir entendu la messe au camp de ceux de Lucerne, s’avancèrent sur les hauteurs près de Vaux-Marcus, en tournant le château et le laissant à gauche. Ils rencontrèrent le sire de Rosimbos avec ses archers. Le combat s’engagea, et les Bourguignons ne tardèrent pas à être repoussés. Pour lors, après s’être encore un peu avancés, les Suisses, de la hauteur où ils étaient, aperçurent toute l’armée bourguignonne qui, en ordre, non de bataille, mais de marche, occupait la route le long du lac.

    Chaque parti n’avait connu ni les dessins ni la position de l’antre. Néanmoins, des deux parts, on se résolut à combattre. Le Duc, monté sur un grand cheval gris, parcourut les rangs, disposa ses troupes, donna ses ordres. « Marchons à ces vilains, encore, disait-il, que ce ne soient pas gens dignes de nous ».

    Cependant les Suisses, dès qu’ils avaient vu l’engagement de leur avant-garde avec les archers du sire de Rosimbos, avaient suivi le même chemin derrière Vaux-Marcus, et maintenant une troupe nombreuse, sous le commandement de Scharnachtal, se trouvait au-devant de l’avant-garde des Bourguignons.

    D’un pas ferme et en belle ordonnance, ils descendirent des hauteurs vers une petite plaine au bord du lac où était située la chartreuse de la Lance. Quand ils furent proche des Bourguignons, dans les vignes qui couvrent les dernières pentes du coteau, ils se mirent, selon l’ancien usage de leurs pères, dévotement à genoux, se découvrirent la tête et firent leur prière en se recommandant à Dieu.

    - Ils demandent merci, criaient les Bourguignons. Voyez ces vilains qui nous veulent faire la guerre ; ils n’osent pas même la commencer.
    - Par Saint-Georges ! disait le Duc, nous aurons bientôt détruit ces chiens d’Allemands, et tout ce qu’ils possèdent sera pour nous.

    Les Suisses s’avancèrent en bataillons carrés, faisant un rempart de leurs longues piques et de leurs hallebardes.

    Les bannerets, portant leurs enseignes, se tenaient au milieu des bataillons. Dans les intervalles, étaient les canons, qui tiraient sans cesse. Sur les flancs, Félix Schwarzmurer, de Zurich, et Herman, de Mullinen, à la tête des gens de pied armés plus légèrement, empêchaient les Bourguignons de se risquer à tourner le corps de bataille de Scharnachtal.

    Là, fut le fort du combat. Le duc Charles faisait porter devant lui la grande bannière de Bourgogne et animait ses gens d’armes. Tout avait été disposé avec si peu de prudence qu’il n’avait là que son avant-garde, l’élite de ses hommes d’armes et cavaliers, mais peu d’archers, d’arquebusiers et d’artillerie.

    C’était le sire de Château-Guyon qui commandait cette vaillante cavalerie, et nul n’avait plus de haine et de courage à combattre contre les Suisses qui lui avaient dérobé ses seigneuries. Il n’y eut sorte d’efforts qu’il ne tentât avec ses gens d’armes pour rompre les bataillons de l’ennemi ; c’était vainement. Toutes les attaques venaient s’arrêter devant les pointes serrées des hallebardes. Il pénétra pourtant jusqu’à la bannière de Schwitz, et par deux fois y porta la main pour la saisir. Dans cette mêlée, Henri Elsener, de Lucerne, s’empara, au contraire, de l’étendard du sire de Château-Guyon, et en même temps Hanss-In-Der-Grub, de Berne, le frappa et l’abattit.

    Pour le venger et rétablir le combat, tous les chevaliers et hommes d’armes redoublèrent de vaillance. Cependant, les Suisses avançaient toujours, et peu à peu les Bourguignons furent ramenés au bord de l’Arnon, après avoir perdu leurs plus nobles et leurs plus illustres combattants : le sire Louis d’Aimeries, fils de messire Raulin, l’ancien chancelier de Bourgogne ; Jean Delalain, le sire de Saint-Sorlin, le sire de Poitiers, Pierre de Lignaro, du pays de Lombardie.

    Le Duc se trouvait enfin repoussé vers ce camp si bien fortifié, qui ne lui avait été de nul usage, et vers le gros de son armée, dont son imprudence l’avait séparé. Il pensait retrouver là tout son avantage.

    Mais pendant le combat, le reste des Suisses avait continué à gagner les hauteurs. Le Duc vit tout à coup paraître à sa gauche, sur les collines de Bonvillars et de Champigny, une foule d’ennemis bien plus grande encore que celle qu’il avait déjà combattue. Ils avançaient avec un bruit effroyable, en poussant le cri : Granson ! Granson ! comme pour rappeler leurs confédérés mis traîtreusement à mort.

    Bientôt, on entendit au loin le son retentissant des trompes d’Uri et d’Unterwalden. C’étaient deux cornes d’une merveilleuse grandeur, qui, selon la tradition de ces peuples, avaient jadis été données à leurs pères par Pépin et Charlemagne, et qui servaient à les exciter et les rallier dans les combats. Deux hommes robustes soufflaient à perte d’haleine dans ces deux cornes, qui se nommaient vulgairement le taureau d’Uri et la vache d’Unterwalden, et par trois fois faisaient retentir dans les montagnes ce son prolongé et terrible que les Autrichiens redoutaient depuis si longtemps, et que les Bourguignons apprirent aussi à connaître.

    Le ciel s’était éclairci, et le soleil de ce jour d’hiver éclairait vivement cette nouvelle armée qui descendait des hauteurs.

    - Et quels sont ceux-ci ? demanda le Duc à Brandolfe de Stein, ce capitaine de Granson fait prisonnier dans la ville avant le siège du château. Qu’est-ce que ce peuple sauvage ? Sont-ils aussi vos alliés ?

    - Oui, Monseigneur, répondit le prisonnier, et les plus anciens de tous. Ce sont les gens des vieilles ligues suisses, qui habitent les hautes montagnes, ceux qui ont tant de fois mis les Autrichiens en déroute. Voilà les gens de Glaris, et je reconnais leur lamdamman Tschudi ; plus loin, ceux de Schaffhouse, et voici encore, le bourgmestre de Zurich avec sa troupe.

    - En ce cas, reprit le Duc, c’est fait de nous, puisque la seule avant-garde nous a donné tant de peine.

    Toutefois, le Duc ne perdit pas courage. Il s’en allait de tous côtés, ralliant ses gens, essayant de les mettre en bataille, se jetant tout le premier à travers le danger. C’étaient peine et vaillance perdues.

    La retraite précipitée de la cavalerie et des meilleurs hommes d’armes avait déjà commencé à répandre le trouble et l’épouvante dans le reste de l’armée. Mais, lorsqu’on entendit les cris de ces gens des montagnes et le son effroyable et nouveau de leurs trompes ; lorsqu’on les vit descendre tête baissée et à grands pas, comme si rien ne dût les arrêter ; lorsque les coulevrines qu’ils avaient amenées commencèrent à tirer à l’improviste, alors le désordre se mit dans tout le camp. Une terreur panique s’empara des esprits.

    Les Italiens les premiers prirent la fuite. Tous couraient éperdus çà et là, hâtant leur course sans s’arrêter un instant et comme poursuivis par une puissance invisible. Le Duc les rappelait par ses cris, les accablait d’injures, les frappait à grands coups d’épée.

    Accablé de fatigue, épuisé de douleur et de rage, resté presque le dernier, lui-même enfin prit la fuite, n’ayant plus ni camp ni armée, et s’en alla à l’aventure, suivi de cinq seulement de ses serviteurs. Il courut ainsi sans s’arrêter pendant six lieues jusqu’à Jougne, dans le passage du Jura. « Ah ! Monseigneur, lui disait son fou pendant cette triste retraite, nous voilà bien Annibalés ».

    La nuit venait. Les Suisses n’avaient que peu de gens à cheval, et le pays n’était point favorable aux mouvements de la cavalerie. Dès que les Bourguignons furent entièrement dispersés et leurs retranchements sans défense, toute poursuite cessa, et les vainqueurs, se jetant à genoux, remercièrent Dieu qui leur avait accordé une si belle victoire.

    Déjà le pillage du camp avait commencé. Des valets et des gens qui n’avaient point combattu s’étaient précipités pour avoir part à ce butin. Les chefs tentèrent de mettre, autant qu’il se pourrait, un peu de bon ordre dans le partage de tant de richesses. On nomma des commissaires butiniers. On fit prêter serment à l’armée de ne rien détourner et d’attendre honnêtement la distribution des parts assignées à chaque ville.

    Il fut bien difficile d’empêcher l’empressement d’avidité que devait exciter une telle proie. Cependant la plupart de ces pauvres Suisses étaient loin de connaître la valeur de tout ce qu’ils avaient conquis. Jamais de pareilles magnificences n’avaient paru à leurs regards. Ils ne savaient ni ce qui était beau ni ce qui était rare. Ils s’émerveillaient de tout cet éclat, mais ignoraient l’usage ou le prix de tant de choses inconnues à eux, simples habitants des montagnes.

    Ils vendaient la vaisselle d’argent pour quelques deniers, ne pensant pas qu’elle fût d’autre matière que d’étain. Les vases d’or et de vermeil leur semblaient lourds et incommodes, et, comptant qu’ils étaient en cuivre, ils se hâtaient de les changer ou de les vendre pour peu de chose.

    Le gros diamant du Duc, celui qu’il portait à son cou, qui n’avait pas son pareil dans la chrétienté ni peut-être dans le monde, et qui avait autrefois orné la couronne du grand mogol, fut trouvé sur le chemin, où quelque serviteur du Duc l’avait sans doute laissé tomber en fuyant. Il était enfermé dans une petite boîte ornée de perles fines. L’homme qui la ramassa garda la boîte et jeta le diamant comme un morceau de verre. Pourtant il se ravisa, l’alla rechercher, le retrouva sous un chariot et le vendit un écu au curé de Montagni.

    Ces magnifiques tentures de soie et de velours, brodées en perles ; ces cordes tressées d’or qui tendaient et attachaient le pavillon du Duc, ces draps d’or et de damas, ces dentelles de Flandre, ces tapis d’Arras, dont on trouva une incroyable abondance enfermée dans des caisses, furent coupés et distribués à l’aune comme de la toile commune dans une boutique de village.

    Sa tente était entourée de quatre cents autres, où logeaient tous les seigneurs de sa cour et les serviteurs de sa maison. Au dehors brillait l’écusson de ses armes, orné de perles et de pierreries. Le dedans était tendu de velours rouge brodé en feuillage d’or et de perles ; des fenêtres, dont les vitraux étaient enchassés dans des baguettes d’or, y avaient été ménagées.

    On y trouva le fauteuil où il recevait les ambassadeurs et donnait ses solennelles audiences ; il était d’or massif. Ses armures, ses épées, ses poignards, ses lances montées en ivoire étaient merveilleusement travaillés, et la poignée étincelait de rubis, de saphirs, d’émeraudes. Son sceau, qui pesait deux marcs d’or ; ses tablettes reliées en velours, qui renfermaient le portrait du duc Philippe et le sien ; son collier de la Toison-d’Or, où les étincelles des fusils étaient figurées en rubis ; enfin un nombre infini de meubles et de joyaux précieux furent aussi pillés ou partagés.

    La tente qui servait de chapelle renfermait presque autant de richesses. C’était là que se trouvaient ces châsses et ces reliques qui avaient fait l’admiration de l’Allemagne deux ans auparavant : les douze apôtres en argent, la châsse de saint André en cristal, le riche chapelet du bon duc Philippe, un livre d’Heures couvert de pierreries, un ostensoir qui était aussi d’une merveilleuse richesse.

    L’histoire des trois gros diamants pris à Granson mérite d’être rapportée, et la renommée qu’ils ont eue, l’espèce de vanité attachée à leur possession, témoigneront quelle était la splendeur de ces princes de Bourgogne dont les dépouilles se sont distribuées entre les rois, et qui se les sont enviées et disputées à prix d’or.

    Le plus beau, celui qui fut ramassé sous un chariot, fut revendu par le curé de Montagni à un homme de Berne, au prix de trois écus. Plus tard un autre Bernois, nommé Barthélémy May, riche marchand qui faisait le commerce avec l’Italie, offrit à Guillaume de Diesbach un présent de quatre cents ducats, en reconnaissance de ce qu’il lui avait fait acheter ce diamant pour cinq mille ducats. En 1482, les Génois l’achetèrent sept mille ducats, et le revendirent le double à Louis Sforce le More, duc de Milan. Après la chute de la maison de Sforce, le diamant passa en la possession du pape Jules II pour vingt mille ducats. Il orna la tiare du pape. Sa grosseur est égale à la moitié d’une noix.

    Un autre presque aussi beau fut acheté par un riche et célèbre marchand nommé Jacques Fugger, qui le garda longtemps. Soliman Pacha et l’empereur Charles-Quint le marchandèrent. Mais Fugger tenait à honneur qu’il ne sortît pas de la chrétienté, et l’empereur devait déjà beaucoup d’argent à Fugger, qui ne se soucia point de lui vendre son diamant. Enfin Henri VIII, roi d’Angleterre, l’acheta. Sa fille Marie le porta en Espagne, et il revint ainsi à l’arrière-petit fils de Charles duc de Bourgogne. Il appartient encore à la maison d’Autriche.

    Le troisième est bien moindre. Il fut vendu à Lucerne, en 1492, au prix de cinq mille ducats, et passa de là en Portugal. Pendant que les Espagnols possédaient ce royaume, don Antonio, prieur de Crato, dernier descendant de la branche de la maison de Bragance qui avait perdu le trône, vint à Paris et y mourut. Le diamant fut alors acheté par Nicolas de Harlai, sieur de Sanci. Il a gardé son nom et a fait longtemps partie des diamants de la couronne de France. Il fut vendu pendant les premières guerres de la Révolution, et il est porté maintenant par madame Paul Demidof.

    Il y avait encore d’autres pierreries fameuses chez le duc de Bourgogne et qui furent prises à Granson. Mais la trace s’en est perdue : trois rubis qu’on appelait les Trois-Frères, deux autres qu’on nommait la Hotte et la Balle de Flandre. Son chapeau à l’italienne, en velours jaune, était entouré d’une couronne de pierres précieuses presque toutes admirables. Ce fut ce chapeau qu’un des vainqueurs plaça sur sa tête en se jouant, puis rejeta, disant qu’il aimait mieux avoir dans son lot un bon harnais de guerre. Jacques Fugger l’acheta, et il revendit, quelques annnée après, une grande partie des pierreries à l’archiduc Maximilien, mari de mademoiselle de Bourgogne, qui eût été l’héritier naturel de toutes ces richesses.

    Outre ces objets de faste et toute cette royale magnificence, le camp de Granson renfermait un butin dont les Suisses connaissaient mieux la valeur. Ils y trouvèrent quatre cents pièces d’artillerie, bombardes ou coulevrines, soit pour les sièges, soit pour les batailles. Huit cents arquebuses à crochet, comme on appelait l’artillerie de main ; trois cents tonneaux de poudre. Chaque ville eut sa part dans cette glorieuse et profitable prise.

    On eut encore à distribuer un nombre infini de lances, de haches de bataille, de masses d’armes en plomb ou en fer, d’arcs, d’arbalètes, de flèches fabriquées en Angleterre, dont quelques-unes étaient empoisonnées, de brides pour les chevaux. Enfin le Duc avait amené avec lui de quoi armer presque autant d’hommes que son camp en renfermait.

    Ce fut encore un glorieux trophée que toutes les bannières, étendards et pennons de tant de princes et de seigneurs, qui s’en allèrent orner les églises de toutes les villes des confédérés. Le trésor du Duc fut pris aussi et fidèlement distribué entre chacun des alliés. Il était si riche que le partage s’en fit sans compter ni peser, mais en mesurant à pleins chapeaux.

    L’abondance des provisions de vivres n’était pas moindre ; le blé, le vin, la viande salée, les barils de harengs, le sel, les épiceries de toutes sortes chargeaient une suite infinie de chariots, sans parler de ce qui fut trouvé dans les boutiques et magasins, que des marchands étaient venus établir tout autour du camp.

    Le partage de cet immense butin dura plusieurs jours. Le soir même de la bataille, avant que chacun allât chercher un logis pour la nuit, Nicolas de Scharnachlal, qui, parmi les chefs, avait eu la principale part de la gloire dans la journée, et qui était le plus ancien chevalier, conféra la chevalerie aux chefs des diverses troupes des alliés et aux Bernois qui s’étaient le plus vaillamment montrés, Mullinen, Bonstetten, Diesbach.

    En approchant des murs de la ville de Granson, les alliés aperçurent les arbres encore chargés des cadavres de la garnison si cruellement trahie trois jours auparavant. Les gens de Berne et de Fribourg reconnaissaient parmi ces malheureux leurs parents, leurs amis, leurs compagnons d’armes, et cette vue allumait en eux un désir furieux de vengeance.

    Le château de Granson renfermait encore une garnison de Bourguignons ; on y courut aussitôt. Elle n’avait nul moyen de se défendre et se rendit sans condition. Il n’y avait pas de miséricorde à espérer : une partie fut précipitée du haut de la tour du château ; d’autres furent amenés vers les arbres où pendaient les corps des Suisses, et, par impitoyables représailles, ils allèrent les remplacer, étranglés avec les mêmes cordes ; il y en eut aussi de jetés dans le lac.

    Ce ne fut pas sans difficulté que les chefs en réservèrent un pour servir à échanger contre Brandolfe de Stein. Néanmoins la jeunesse, la beauté et les larmes de quelques gentilshommes attendrirent ensuite plusieurs des vainqueurs, qui les prirent sous leur protection.

    La garnison de Vaux-Marcus fut plus heureuse. Le sire de Rosimbos, repoussé des hauteurs au commencement de la bataille, était rentré dans la forteresse. Quand la nuit fut venue, se voyant entouré de peu d’ennemis, il dit à ses archers : « Vous connaissez le malheur de notre armée et le danger où nous sommes. Je suis d’opinion que, puisque la nuit est noire et que nos ennemis semblent endormis, il nous faut sortir tous ensemble l’épée au poing, et passer tout au travers ; il s’agit de sauver notre vie ». Son conseil fut trouvé bon ; ils ouvrirent les portes, traversèrent les postes des Suisses, passèrent les montagnes, et arrivèrent à Salins, dans le comté de Bourgogne.

     

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