Restez à jour: Articles | Commentaires

  • 10 février 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    Le combat d’El Arish

    D’après « Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français » – Charles Théodore Beauvais de Préau – 1830

     

    Bonaparte méditait déjà depuis quelque temps le plan d’une expédition sur la Syrie, lorsque, pendant son voyage à Suez, il avait appris que le pacha d’Acre, ayant mis ses troupes en mouvement, leur avait fait occuper le fort d’El-Arish, situé en Égypte vers les frontières de la Syrie.

    L’éloignement où ce fort se trouvait des dernières terres habitables de la province de Charieh, le petit nombre des troupes de la division Reynier, qui occupait cette province, n’avaient pas permis à Bonaparte de s’emparer lui-même d’un point aussi important, et il s’était contenté de faire fortifier le village de Katieh, sur la lisière du vaste désert qui sépare ce même village du fort d’El-Arish.

    Toutefois, la présence de son ennemi sur le sol égyptien détermina le général français à presser les préparatifs de l’expédition de Syrie. Des ordres furent promptement donnés pour rassembler toutes les troupes destinées à ce but.

    La division Reynier, qui se trouvait la plus rapprochée, dut se mettre la première en mouvement pour former l’avant-garde du corps d’armée. Bonaparte, en partant de Suez, poussa jusqu’à Salahieh, où se trouvait déjà la plus grande partie de cette division. Et, de retour au Caire, il s’empressa de réunir les troupes qui devaient, dans ses espérances, le venger de Djezzar, anéantir le reste des mameloucks, et faire la conquête de la Syrie.

    Quatre petites divisions d’infanterie, et un détachement de neuf cents chevaux, sous les ordres des généraux Reynier, Kléber, Bon, Lannes et Murat, formèrent cette armée d’expédition.

    Les 9e et 85e demi-brigades de ligne composaient la division du général Reynier, ayant sous lui, le général de brigade Lagrange.

    Le général Kléber, dont les généraux de brigade étaient Verdier et Junot, avait sous son commandement, les deux premiers bataillons des 2e légère, 25e et 75e de ligne.

    La division du général Lannes comprenait les deux premiers bataillons de la 22e légère, des 13e et 69e de ligne. Ses généraux de brigade étaient Vaux, Robin et Rambaud.

    Le général Bon avait sous ses ordres une partie des 4e demi-brigade légère, 18e et 32e de ligne, et les généraux de brigade Vial et Rampon.

    Enfin, le général Murat commandait les détachements des divers régiments de cavalerie de l’armée d’Egypte, au nombre de neuf cents chevaux.

    Les généraux Dontmartin et Caffarelli prirent eux-mêmes la direction de l’artillerie et du génie du corps d’armée de Syrie.

    Le parc d’artillerie était formé de quatre pièces de 12, trois de 8, cinq obusiers et trois petits mortiers de cinq pouces. Chaque division d’infanterie avait en outre deux pièces de 8, deux obusiers de 6 pouces, et deux pièces de 3 ; le corps des guides à cheval et à pied du général en chef, quatre pièces de 8 et deux obusiers de six pouces ; la cavalerie du général Murat, quatre pièces de 4.

     

    Toutes ces forces réunies formaient un total d’à peu près 13000 hommes, répartis ainsi qu’il suit :

    Division Régnier 2160
    Division Kléber 2349
    Division Bon 2449
    Division Lannes 2994
    Cavalerie de Murat 900
    Artillerie 1385
    Génie 340
    Corps des guides 400
    Dromadaires (*) 88
    Total 12995 hommes

     

    Le reste de l’armée, c’est-à-dire la dix-neuvième demi-brigade en entier, et les troisièmes bataillons de celles que nous venons de nommer, la légion nautique, les dépôts des régiments de cavalerie, la légion maltaise, fut ou resta réparti dans les villes du Caire, d’Alexandrie , de Rosette, de Damiette, et autres, pour former les garnisons et les colonnes mobiles destinées à protéger contre les incursions des Arabes et à retenir dans l’obéissance les provinces de la Basse-Egypte.

    Le général Desaix, avec sa division, resta dans la Haute Egypte. Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, s’occupa, en outre, du soin d’affermir l’administration intérieure du pays. Le commandement de la province du Caire fut confié au général Dugua, celui de la ville resta au général Destaing. Menou continua de commander la province de Rosette et une partie des côtes de la Méditerranée. Les généraux Belliard, Lanusse, Fugières, Leclerc, Zayonscheck, et les adjudants-généraux Almeyras et Boyer commandaient les autres provinces.

    De tous ces commandements, l’un des plus importants, dans les circonstances présentes, était sans doute celui d’Alexandrie, dont les Anglais bloquaient constamment le port, et qu’ils se préparaient à bombarder. Ce poste ne pouvait donc être confié qu’à un officier général actif, dévoué, et réunissant toutes les connaissances nécessaires pour le défendre avec succès. On sait que Marmont avait remplacé Kléber et le général Manscourt dans le commandement de la ville et des pays qui l’environnent. Bonaparte, qui eût fait difficilement un meilleur choix, laissa la défense d’Alexandrie entre les mains du général qui en avait préparé les moyens.

    Pour parvenir jusqu’aux frontières de la Syrie, il faut traverser des déserts bien autrement difficiles et étendus que celui qui sépare Alexandrie de Rahmanieh. On avait reconnu que le transport des pièces nécessaires au siège des places fortes de Syrie serait impraticable à travers ces déserts, et l’on dut recourir à d’autres voies pour les faire arriver à leur destination.

    Bonaparte pensa à les faire embarquer sur quelques-unes des frégates qu’il avait encore à Alexandrie. Ce projet d’affronter ainsi la croisière anglaise, était d’une exécution bien hasardeuse. Mais le général ne trouva point de moyen préférable. En conséquence, le contre-amiral Perrée reçut l’ordre d’embarquer à Alexandrie l’artillerie de siège sur les frégates la Jimon, la Courageuse et l’Alceste, d’appareiller avec ces bâtiments, complétement armés depuis quelque temps, de venir croiser sur les côtes de Syrie, et particulièrement devant Jaffa, et de se mettre en communication avec l’armée de terre, dont l’arrivée était calculée et indiquée.

    L’adjudant-général Almeyras, commandant à Damiette, eut ordre, de son côté, de presser les travaux des fortifications de cette place et des points de la côte qui en dépendent, de faire embarquer des vivres et des munitions nécessaires aux troupes de l’expédition, et de profiter de la communication par le lac de Menzaleh, pour faire conduire ces approvisionnements au port de Tineh, situé à l’extrémité orientale du lac, et d’où ils pouvaient ensuite être facilement transportés dans les magasins qui se construisaient à Katieh.

    C’était également par le lac Menzaleh que les troupes de la division Kléber, après s’être embarquées à Damiette, devaient se rendre à Katieh par Tineh. Leur arrivée à cette destination était fixée au 4 février.

    Le général Reynier, dont la division faisait, comme nous l’avons dit, l’avant-garde de l’armée expéditionnaire, partit de Belbeïs avec son état-major, le 23 janvier, pour se rendre à Salabieh.

    Le 6 février, toutes ses troupes, réunies à Katieh, se mirent en mouvement pour traverser le désert qui conduit à El-Arish, occupé par deux mille hommes environ des troupes du pacha Djezzar et d’Ibrahim-Bey.

    La division française bivouaqua le soir de cette même journée au puits de Bir-el-Abd, où elle fut obligée de faire sa provision d’eau pour le lendemain, attendu qu’elle ne devait point en trouver jusqu’au puits de Messoudiéh, qu’elle n’atteignit que le 8, a midi. Quelques partis d’Arabes, ou de mameloucks de la garnison d’El-Arish, qui s’étaient présentés en avant de ce puits, furent vivement repoussés par les tirailleurs francais.

    Ces deux premières journées de marche à travers le désert, avaient déjà fatigué beaucoup les troupes de Reynier. Les mêmes tourments, que la chaleur et la soif avaient fait éprouver aux Français dans la marche d’Alexandrie à Rahmanieh, s’étaient renouvelés pendant le trajet de Katieh au puits de Messoudiéh. Les soldats étaient haletants et avaient besoin d’un repos prolongé : aussi le général Reynier ne quitta-t-il le puits qu’à la chute du jour.

    La troupe, côtoyant la côte de la Méditerranée, dont Messoudiéh est très rapproché, put avancer alors avec plus de rapidité. Elle atteignit à minuit un bois de palmiers qui se trouve près de l’embouchure du torrent d’El-Arish, à quelque distance de ce fort, et elle y prit position.

    Le 9 février, dès la pointe du jour, le général Lagrange, à la tête de deux bataillons de la 85e, d’un autre de la 75e, d’un détachement de sapeurs et deux pièces de canon, se porta avec rapidité par la gauche d’El-Arish sur les hauteurs sablonneuses qui dominent le fort, tandis que Reynier s’avançait directement sur ce même fort, avec le 9e et le 2e bataillon de la 75e demi-brigade.

    Les troupes de Djezzar occupaient une position avantageuse. Les maisons d’El-Arish, construites beaucoup plus solidement que la plupart de celles des autres villages égyptiens, étaient disposées en avant des faces Nord et Est du fort uu château. Le rempart qui dominait toutes ces maisons facilitait la défense du village, dont toutes les issues étaient fermées par des murs épais, et les habitations crénelées.

    Les troupes syriennes étaient distribuées sur les murailles. On y voyait flotter leurs drapeaux, qui pouvaient faire juger de leur nombre, et de la vigoureuse résistance qu’allaient éprouver les assaillants.

    Il fallait s’emparer du village d’El-Arish, avant de s’occuper du siège du château. Espérant qu’une attaque forte et instantanée jetterait la confusion parmi les soldats ennemis, le général Reynier, après avoir d’abord engagé le combat par une canonnade, fit avancer ses troupes, au pas de charge, contre le village.

    Tandis que le général Lagrange tournait le fort, le capitaine Lamy, aide-de-camp du général Reynier, conduisait les deux bataillons de la 9e demi-brigade, et le 2e de la 75e, à l’attaque de front.

    La résistance de l’ennemi fut vive et prolongée. Enfin quelques brèches ayant été pratiquées, les murs sont escaladés. Chargés à la baïonnette, les soldats qui les défendaient, se laissent percer ou assommer plutôt que de se rendre. Les vainqueurs se précipitent dans le village et s’en croient déjà maîtres. Mais de nouveaux obstacles les arrêtent.

    Les rues d’El-Arish sont étroites, et l’on y rencontre beaucoup d’impasses. Les soldats de Djezzar, retirés dans les maisons crénelées, font pleuvoir sur les assaillants, indépendamment d’une grêle de balles, des pierres ou des matières enflammées. Le courage des Français n’est point abattu par ce nouveau genre de difficultés : les portes des maisons sont enfoncées, les murs renversés, les Syriens massacrés.

    On peut se faire une idée du carnage qui eut lieu dans cette circonstance. Les soldats ennemis refusaient de se rendre, et tout moyen de retraite leur était ôté, parce que, dès le commencement du combat, le commandant du fort avait pris la précaution d’en faire fermer les portes. Aussi ces malheureux se défendirent-ils avec toute la fureur du désespoir.

    Quarante Maugrabins (**), qui faisaient partie de la garnison et s’étaient réfugiés dans une citerne, ne consentirent à se rendre que lorsque les Français les eurent menacés de les brûler vifs ou de les étouffer dans leur asile.

    Le château d’El-Arish avait pour enceinte un bon mur de maçonnerie de vingt-cinq à trente pieds d’élévation, flanqué de tours, et se trouvait par conséquent à l’abri d’une attaque de vive force. Reynier essaya de faire battre en brèche une des faces de ce fort avec des boulets de 8. Mais le parc d’artillerie n’étant point encore arrivé, les munitions que la division avait avec elle furent bientôt épuisées. Le général se borna donc à former le blocus exact de la place, en attendant qu’il pût disposer des moyens nécessaires pour tenter un siège en règle. Les troupes françaises s’établirent dans le village et derrière le fort.

    Dans l’attaque qui venait d’avoir lieu, les Français avaient fait, en tués ou blessés, une perte fort considérable, si l’on considère leur nombre. Mais jamais peut-être leur intrépidité ne s’était manifestée d’une manière plus éclatante.

    Le général Reynier, dans son rapport, rendit une justice éclatante aux braves qui avaient combattu sous ses ordres. Il cita avec éloges, le chef de bataillon Sabathier, blessé pendant l’action ; le capitaine Lamy, son aide-de-camp, qui avait marché avec les grenadiers ; le capitaine des grenadiers du 2e bataillon de la 9e, blessé d’un coup de feu ; le capitaine Joubert, de la 85e ; les sergents-majors Germain et Kaiser, ce dernier, chasseur intrépide, avait tiré avec le plus grand succès plus de 150 coups de fusil, qu’il faisait charger par ses camarades, moins habiles que lui ; les caporaux Paul, Hancelin et Buret, de la 9e ;  Tirot, Otto, Bonnet, Sellier, Rioust, Bontemps, Laffin, Brachet, Sableau et Lamotte, grenadiers et soldats des 9e et 85e demi-brigades ; les tambours Lavy et Larçon, qui combattirent dans les rangs après avoir vu leurs caisses crevées, et tuèrent ou dispersèrent quinze soldats ennemis.

    Reynier avait terminé son rapport en demandant les récompenses distinctives en usage alors (armes d’honneur) pour les braves dont il citait les noms. Quelques-unes furent accordées, un plus grand nombre refusées. Le général, plus exigeant et plus importun pour les siens que pour lui-même, se plaignit avec amertume de ce qu’on n’avait pas complètement fait droit à sa demande. Bonaparte n’aimait pas les représentations ; aussi reçut-il froidement Reynier quand celui-ci se présenta devant lui, au quartier-général d’El-Arish. On remarqua que cette froideur subsista jusqu’au départ de Bonaparte pour la France, à la fin de l’an VII (août 1799).

    Le jour même du combat d’El-Arish, on avait signalé dans le désert, sur la route de Gaza, un corps d’infanterie et de cavalerie, escortant un convoi destiné à l’approvisionnement du fort, et le bruit se répandit qu’Ibrahim-Bey accourait au secours de la garnison.

    Reynier se tint sur ses gardes, et prit toutes les mesures nécessaires pour repousser cette attaque. Les premiers coureurs ennemis qui s’approchèrent du camp français furent repoussés avec perte. Les jours suivants, les mameloucks (car on reconnut pour tels ces cavaliers) essayèrent inutilement de surprendre quelque partie du camp. De nouveaux détachements arrivèrent de Syrie, et toutes ces troupes réunies prirent position dans un ravin situé au-delà du vallon d’El-Arish. Reynier chercha à les surprendre dans la nuit du 12 au 13, mais elles s’étaient retirées, et ne revinrent occuper le ravin qu’au jour.

    Fier de sa nombreuse cavalerie, l’ennemi se rapprocha d’El-Arish jusqu’à une demi-lieue, en se plaçant sur un plateau couvert par une partie du ravin dont nous venons de parler. Cette position était assez bien choisie.

    Cependant, le général Kléber arriva le 14 à El-Arish avec une partie de sa division. On a vu que la 75e était déjà avec le général Reynier. Celui-ci, voulant profiter de ce renfort, résolut d’attaquer les troupes d’Ibrahim dans leur camp. Dans la nuit du 14 au 15, Reynier mit en mouvement les deux bataillons de la 9e, ceux de la 85e commandés par le général Lagrange, et dirigea leur marche de manière à tourner la gauche du ravin qui couvrait le camp ennemi.

    Les Français se trouvaient déjà à deux cents pas sur un des flancs du camp, lorsque quelques indices firent soupçonner à Reynier que l’ennemi était préparé à le recevoir de ce côté. Ce général ordonna en conséquence à deux compagnies de grenadiers d’attaquer le camp au pas de charge et la baïonnette en avant, et lui-même continua à s’avancer sur les derrières du camp avec le reste des troupes formées en colonnes serrées.

    Les mameloucks n’avaient point débridé leurs chevaux pendant la nuit. Cependant les grenadiers se précipitent sur eux avec tant d’impétuosité, que les premiers de ces cavaliers sont surpris et massacrés. L’ennemi cherche vainement à s’enfuir par la plaine sur Gaza ; Reynier, arrivé sur ce point, lui ferme le passage.

    La terreur s’empare de toute cette troupe, et, pour échapper à une mort qui leur paraît certaine, les mameloucks se précipitent dans le ravin qui borde leur camp. Quelque bons cavaliers qu’ils soient, ils ne peuvent arrêter leurs chevaux, qui, entraînés par la pente du terrain, se culbutent les uns sur les autres. Un désordre épouvantable a lieu dans le fond du ravin. Les Français, poursuivant leurs ennemis la baïonnette aux reins, descendent après les mameloucks ; tous ceux de ces derniers qui refusent de se rendre, sont massacrés.

    Un grand nombre de chameaux et de chevaux, des munitions de guerre, des vivres en abondance, les équipages des mameloucks, tombèrent ainsi au pouvoir des Français.

    Parmi les personnages de marque qui furent tués dans cette circonstance, se trouvèrent Khassan-Bey, l’émir Barhein, Mohammed, kachef d’Ibrahim-Bey-le-Petit, et plusieurs autres kachefs et officiers de la milice des mameloucks. Ali, kachef de Khassan-Bey fut fait prisonnier, ainsi qu’un grand nombre de simples mameloucks. Les Français s’emparèrent aussi de neuf étendards, dont deux de beys, et de l’armure complète de Khassan-Bey.

    La division eut à regretter la perte d’un certain nombre de soldats, et surtout celle du capitaine adjoint à l’état-major, Olivier, qui fut tué d’un coup de fusil parti des rangs français pendant l’obscurité, malgré la défense expresse que le général Reynier avait faite de tirer.

    Bonaparte arriva à El-Arish le surlendemain de cette glorieuse affaire. Il se trouvait encore le 9 février au Caire, lorsqu’il reçut du général Marmont un exprès, qui lui annonça que, le 3, la croisière anglaise, renforcée de quelques bâtimens turcs et russes, avait commencé le bombardement du port et de la ville d’Alexandrie.

    Le général en chef pensa, avec quelque raison, que ce bombardement ne pouvait avoir d’autre but que de le détourner de l’expédition de Syrie, dont les préparatifs avaient alarmé les Anglais et leur allié, le pacha d’Acre. Il prit donc le parti de laisser continuer un bombardement qui ne pouvait pas être fort dangereux, et qui n’eut effectivement d’autre résultat fâcheux que la perte de quelques-uns des bâtimenys de transport qui se trouvaient dans le port, et qui furent coulés bas.

    Bonaparte avait quitté le Caire le 10 février, avec l’état-major général, pour venir coucher le même jour à Belbeis ; le lendemain, à Korain ; le 12, à Salahieh ; le 13, à Kantara, dans le désert ; le 14 à Katieh ; les 15 et 16, aux puits de Bir-el-Abd et de Messoudiehj et enfin le 17, à El-Arish, où se réunirent en même temps, les divisions des généraux Bon et Lannes, et le parc d’artillerie de l’expédition.

    Sur ces entrefaites, c’est-à-dire dès le 16, Reynier, de concert avec Kléber, avait de nouveau fait battre en brèche les murailles du fort, commencer quelques boyaux d’approche, et sommer le commandant, Ibrahim-Aga. Mais la découverte d’une mine poussée jusque sous l’une des tours donna une nouvelle confiance aux assiégés. Ibrahim ne fit aucune réponse à la sommation. Reynier fit alors serrer la place de plus près, et attendit les ordres de Bonaparte pour continuer d’agir.

    Le 18 février, l’armée d’expédition, entièrement réunie, prit position en avant d’El-Arish, et campa sur des monticules de sable entre le village et la mer. Une partie de l’artillerie de position fut mise en batterie pour foudroyer le château, et, lorsque la brèche fut commencée, Bonaparte fit sommer de nouveau Ibrahim-Aga de se rendre.

    La garnison était composée d’Arnautes (***), et de Maugrabins. Ces soldats, plus farouches encore que les janissaires et les mameloucks, ne connaissent aucun des usages et des principes des nations pendant la guerre. Ils se regardaient comme indépendans et n’obéissaient qu’autant qu’il leur plaisait aux ordres d’Ibrahim-Aga. Celui-ci se crut donc obligé de les consulter presque tous individuellement, selon la coutume consacrée parmi cette milice indisciplinée, avant de répondre à la sommation du général en chef français. Il s’établit alors entre Bonaparte et Ibrahim-Aga une correspondance bizarre et curieuse, qui suffirait seule pour donner une idée des hommes auxquels cet aga avait affaire.

    Les Arnautes et les Maugrabins voulaient qu’on les laissât sortir du fort avec leurs armes, leurs chevaux, leurs bagages, sans qu’il leur fût imposé aucune espèce de condition. Le général en chef insistait, au contraire, pour que, selon les usages de la guerre, la garnison déposât ses armes et livrât ses chevaux et ses bagages.

    « Vous demandez les armes et les chevaux de la garnison, répondait Ibrahim. Ceci nous a paru contraire aux principes de générosité que vous avez la réputation de professer, et c’est une chose qui ne s’est jamais vue. La mort nous paraît préférable à la honte, à l’humiliation de nous dessaisir de nos armes ; et dussions-nous tous périr jusqu’au dernier, nous ne consentirons point à une condition que personne de nous n’a jamais acceptée. Voilà notre dernière résolution. Si vous ne l’approuvez pas, nous nous résignerons à la volonté de Dieu ».

    Bonaparte, ayant le plus grand intérêt aménager ses soldats et ses munitions, s’était prêté patiemment à ces pourparlers extraordinaires. Deux fois, le feu des batteries françaises avait été suspendu, et il avait recommencé autant de fois. Enfin, connaissant toute l’importance que les Orientaux attachent à leurs armes, seule propriété dont le despotisme leur laisse la disposition, il consentit à se départir de ses premières conditions.

    Le 19 février , il fut conclu entre l’armée française et la garnison d’El-Arish une capitulation, portant que les troupes renfermées dans le fort en sortiraient pour se rendre, par le désert, à Bagdad ; qu’il lui serait accordé un sauf-conduit et un drapeau tricolore pour traverser les postes français ; que les chevaux et l’artillerie resteraient dans le fort ; qu’enfin les agas ou commandants des différents corps jureraient, pour eux et leurs troupes, de ne point servir dans l’armée de Djezzar, avant un an révolu .

    Le même jour, à quatre heures du soir, le fort d’El-Arish fut évacué. Les Français y trouvèrent 250 chevaux environ, deux pièces d’artillerie démontées, et un approvisionnement de vivres pour quinze jours. Une partie des Maugrabins, répugnant à se rendre à Bagdad, demanda et obtint la faveur de rester, en prenant du service dans l’armée française.

    Le 21 février, Bonaparte envoya au Caire, les drapeaux enlevés à l’ennemi, et les mameloucks faits prisonniers dans le combat qui avait précédé son arrivée devant El-Arish.

    Après la prise d’El-Arish, l’armée française resta encore campée autour de cette place pendant quatre jours, autant pour donner aux troupes le temps de se remettre de leurs fatigues, que pour attendre les détachements qui pouvaient se trouver encore en arrière.

    Bonaparte ordonna qu’on rétablît et qu’on augmentât encore les fortifications d’El-Arish. Quelle que fût sa confiance dans la fortune et dans la valeur de son armée, il n’oublia point qu’un revers était possible, et, dans ce dernier cas, El-Arish, par sa position sur les frontières de l’Egypte et de la Syrie, par son voisinage de la mer, devenait un point extrêmement important. Il fallait donc s’en assurer la possession, et l’on verra qu’en effet, la prévoyance du général en chef ne fut pas inutile.

     

    (*) Quelque temps après la révolte du Caire, Bonaparte, voulant mettre un frein aux incursions continuelles des Arabes bédouins, qui,venaient jusque dans les faubourgs de cette ville commettre des vols et des assassinats, et qui échappaient presque toujours aux poursuites de la cavalerie française en raison de la vitesse de leurs chevaux, que ceux qui étaient montés par nos cavaliers ne pouvaient pas suivre.

    Bonaparte, disons-nous, choisit dans les régiments de l’armée, les hommes reconnus pour être les plus hardis et les plus intrépides, et en forma un corps particulier, auquel il donna des dromadaires pour montures. Cette espèce de chameau à deux bosses marche avec une vitesse non moins remarquable que celle des chevaux arabes, et se prête avec docilité à toutes les manoeuvres qu’on veut lui faire exécuter.

    Les dromadaires exercés par les Français remplirent les espérances que le général en chef avait concues de leur utilité. Deux hommes, placés dos à dos, montaient le même dromadaire, qu’on chargeait en outre de munitions et de vivres pour plusieurs jours. Lorsqu’une tribu arabe, dans les engagements journaliers qui avaient lieu autour du Caire, était parvenue à échapper à la poursuite de la cavalerie ordinaire, on mettait à ses trousses le corps des dromadaires.

    Et, comme cet animal peut aisément fournir une course de vingt-quatre heures sans s’arrêter et sans prendre de nourriture, il était rare qu’on n’atteignît point les Arabes, dont les chevaux étaient fatigués d’un trajet aussi long. Lorsque les soldats français avaient joint les Arabes de cette manière, ils s’étudiaient particulièrement à entourer la tribu ou le détachement. Les dromadaires fléchissaient les genoux, permettaient à leurs cavaliers de descendre avec leurs armes, d’attaquer l’ennemi, et de le prendre avec ses femmes, ses enfants et ses bestiaux. Les plus grands succès justifièrent bientôt l’emploi de ce nouveau moyen militaire, qui épouvanta les Arabes bédouins, les força de renoncer à leurs brigandages, et, à implorer une trêve, qu’ils rompirent rarement par la suite.

     (**) On appelle Maugrabins, les soldats et les autres individus originaires des côtes d’Afrique, où se trouve situé le vaste pays connu sous le nom de Mauritanie, et qui comprend les royaumes de Fez, de Maroc, et les régences barbaresques jusqu’aux frontières occidentales ds l’Egypte.

    (***) On appelle Arnautes, les habitants de l’Albanie (l’ancienne Epire), et d’une partie de la Macédoine dans la Turquie d’Europe. Ce sont les descendants des anciens soldats du fameux Scanderberg. On les considère comme la meilleure troupe de l’empire turc. Djezzar-Pacha, qui connaissait leur valeur, en avait pris un corps à sa solde.

     

     

  • Laisser un commentaire


18 jule Blog Kasel-Golzig b... |
18 jule Blog Leoben in Karn... |
18 jule Blog Schweich by acao |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | 21 jule Blog Hartberg Umgeb...
| 21 jule Blog Desaulniers by...
| 21 jule Blog Bad Laer by caso