• 3 février 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 3 février 1885 – La marche sur Lang-Son dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-marche-sur-lang-son-150x150artilleurs-durant-la-marche-de-lang-son-150x150 dans EPHEMERIDE MILITAIRE

     

    La marche sur Lang-Son

    Les combats de Thaï-Hoa, Ha-Hoa, Pho-Vi, Bacq-Viay

     

     

    D’après « Exploits et aventures des Français au Tonkin, en Chine, en Annam » – 1886

     

    Les garnisons de nos places extrêmes, vers Lang-Son, étaient, au lendemain du combat de Nui-Bop : Nui-Bop, Chu, Kep ; en seconde ligne : Dong-Trieu, Lac-Son, Phu-Lang-Thuong.

    Le général Brière de l’Isle ayant résolu de marcher sur Lang-Son, on employa tout le mois de janvier en préparatifs : concentration des troupes, réunion des coolies, approvisionnement des parcs et des convois.

    Il fut décidé, pour maintenir l’ennemi dans l’indécision sur nos projets, de diriger d’abord une partie des troupes sur Phu-Lang-Thuong et d’opérer une démonstration en avant de Kep, sur la route mandarine. Les troupes qui y prendraient part devaient rapidement gagner Chu.

    Le général Négrier conduisit cette opération avec un bataillon, une batterie et un aérostat ; elle réussit pleinement. Le but ayantt été atteint, deux brigades furent constituées à Chu, la première commandée par le colonel Giovaninelli, la seconde, sous les ordres du général Négrier. Au total, la colonne comprenait 7186 hommes.

    Les garnisons du Nui-Bop, Chu et Kep, restèrent composées d’une compagnie d’infanterie légère pour la première, des sections de forteresse des troupes d’opération pour les deux autres. Les postes de Dong-Trieu et de Lac-Son, inutiles pour la marche en avant, furent supprimés. Mais, vu la diminution des effectifs maintenus dans les places, la surveillance du Delta fut renforcée par les canonnières de la flottille qui, au fur et à mesure que la concentration s’opérait, rallièrent le secteur de circulation assigné à chacune d’elles.

    Pendant la durée des opérations et l’absence du général commandant le corps expéditionnaire, le colonel Dujardin reçut le commandement supérieur du Delta, dont le territoire fut divisé en cinq circonscriptions militaires.

    Le temps consacré à la préparation, ou, pour mieux dire, à la création des moyens de transports nécessaires à la marche sur Lang-Son avait été mis à profit pour compléter, autant que le permettaient l’esprit des habitants et la présence de l’ennemi, les renseignements à peu près nuls existant sur les routes qui relient Lang-Son au Delta.

    De cet ensemble de renseignements ressortait la connaissance de quatre routes :
    - La première, dite route Mandarine, part de Kep en utilisant la vallée de Song-Thuong sur une grande partie de son parcours ;
    - La seconde aboutissant à Chu, gagne Lang-Son par Nui-Bop, Phuc-Thang et Na-Dzuong ;
    - La troisième part de Chu par deux directions, le col de Déo-Quan et celui de Déo-Van ; celles-ci se rejoignent à Dong-Son pour continuer sur Lang-Son ;
    - La quatrième part de Tien-Yen.

    Il y avait lieu tout d’abord d’écarter la dernière : elle suit, dans la partie sud de son parcours, le lit d’un torrent qui présente des difficultés considérables dans la traversée du massif montagneux qui sépare Lang-Son de la région maritime. Les autres routes vers Lang-Son étaient tenues par l’armée chinoise, dont les centres sur chacune d’elles semblaient être vers Hao-Loc, à Dong-Song et vers Phuc-Thang.

    La route Mandarine était la plus connue et la plus directe, mais on y trouve des fondrières et des ravins infranchissables. En outre, de Hao-Loc jusqu’au delà de Than-Moï, la muraille calcaire de cent mètres et plus de hauteur se rapproche de Song-Thuong, défilé très dangereux, sur une longueur de 25 kilomètres. L’ennemi, en prévision de notre attaque dans cette direction, y avait accumulé des défenses, que favorisait un terrain très difficile : 20 à 25000 hommes étaient installés sur cette route, à l’abri dans les retranchements, les forts et les cantonnements qu’ils avaient établis.

    La route de Chu-Nui-Bop présentant un terrain moins difficile, avait ce désavantage d’augmenter de deux journées de marche le chemin à parcourir.

    Restait la ligne Chu-Dong-Song, soit par le Déo-Quan, soit par le Déo-Van. Ce dernier col, plus connu que le premier, offrait deux avantages, malgré son altitude élevée et ses nombreuses difficultés. Par lui, on abordait la gauche de Dong-Song et on pouvait plus probablement rejeter l’ennemi en dehors de sa ligne de retraite. Il permettait en outre, dès la première marche, de s’emparer du village de Can-Hat, désigné comme magasin de riz des troupes en avant de Dong-Song.

    Ces deux raisons firent prévaloir la marche de Chu à Lang-Son, par Déo-Van et Dong-Son.

    Le départ eut lieu le 3 février, par un temps épouvantable. La pluie, tombant depuis la veille, n’arrêta pas la colonne qui marcha depuis six heures du matin à onze heures du soir, de façon à s’engager la nuit dans le col de Déo-Van. Le génie et les auxiliaires tonkinois, préparaient à la hâte, et à mesure qu’on avançait, les passages les plus difficiles, en se servant le plus souvent de la dynamite. On put ainsi accomplir, sans trop d’embarras, un long trajet dans des gorges étroites et sillonnées de ravins.

    Les artilleurs, officiers et soldats, rivalisèrent d’ardeur pour hisser les pièces. Malheureusement, les mulets n’étaient pas assez nombreux.

    Enfin, le col fut franchi. La 2e brigade qui l’avait occupé pendant la nuit, rencontra, bouscula les avant-postes ennemis et prit facilement le village de Can-Hat, où on trouva encore de notables provisions de riz.

    A la nuit close, la première brigade coucha à la sortie du défilé. Les renseignements fournis par les espions annamites concluaient à une position formidable à Dong-Song, où les Chinois avaient en effet établi une ligne de forts et de retranchements échelonnée sur tous les pics reliant le Déo-Van au Déo-Quan. C’est devant ces premiers ouvrages que se trouvait la colonne, le 4 février au matin.

    La 2e brigade qui avait reçu l’ordre d’attendre, pour continuer le mouvement, d’être rejointe par la 1e avec ses deux batteries de 80 millimètres, entama, vers midi, l’attaque contre les premiers forts à l’est de la route. Elle détacha sur la crête sud la compagnie Gravereau, de la légion étrangère, avec ordre de flanquer l’extrême gauche de la ligne de bataille, de suivre cette crête, et de s’opposer à toute sortie de la garnison des forts de cette région.

    La 1e brigade continua sa marche et entra en ligne entre la 2e brigade et la compagnie Gravereau, qu’elle fit renforcer de deux compagnies de tirailleurs algériens (bataillon de Mibielle).

    Le soir, la 2e brigade cantonna dans les forts des sommets de gauche de la position ennemie, très brillamment enlevée ; la 1e occupa quatre positions fortifiées au centre.

    « Il n’y eut aucun délai dans l’attaque, raconte le correspondant du Standard. Les Chinois croyaient sans nul doute que la colonne française suivrait le fond de la vallée ; naturellement, elle manoeuvra autrement. Le colonel Giovaninelli, avec la première brigade, prit direction à droite, tandis que le général de Négrier suivait la ligne des crêtes sur la gauche. Heureusement, les forts les plus rapprochés étaient les plus élevés. L’escalade des hauteurs et la marche dans les ravins étaient très fatigantes, et ce fut seulement dans l’après-midi que les clairons purent donner le signal de l’assaut, presque en même temps dans les deux brigades. Les Français avaient probablement en ligne leurs meilleures troupes, mais l’entrain de leurs hommes était vraiment étonnant. Ils escaladèrent sac au dos la dernière grande pente. Ils portaient cinq jours de vivres, cent vingt cartouches, et pas un homme ne fléchit ; à cinquante mètres des ouvrages, ils jetèrent sac à terre, puis chargèrent avec autant de vigueur que des troupes fraîches.

    Les Chinois ne perdaient pas leur temps. Ils reçurent les assaillants par un feu nourri, heureusement mal dirigé, qui, cependant éclaircit les rangs des Français. Mais ils n’attendirent pas l’assaut : à l’attaque finale, ils escaladèrent les murs de terre et filèrent avec armes et étendards. Quelques minutes de repos, et on s’élança sur les autres forts, cette fois avec les canons de 80 de montagne qui, ayant atteint les crêtes à dos de mulet, rendirent d’immenses services. On peut dire que sans ces canons, qui ont une portée de 8000 yards (7000 mètres) les Français ne seraient jamais arrivés à Lang-Son. En toutes circonstances, les Chinois résistaient avec ténacité contre le feu de la mousqueterie, mais ils fuyaient en désordre devant les obus, qu’ils fussent à fusée ou à percussion ».

    Le corps expéditionnaire se trouva, le 5, en présence du centre de résistance, à Hao-Ha. L’attaque fut commencée à midi, à cause du brouillard et des dispositions préparatoires.

    Les compagnies s’élancèrent, baïonnette au canon, tandis que d’autres, tournant les positions, formèrent une immense ligne de tirailleurs, prêts à fusiller l’ennemi, dès qu’il cherchera à fuir.

    C’est effectivement ce qui se produisit. Pendant qu’une partie des Chinois restaient dans les casemates d’où ils tiraient sur nos hommes, les autres évacuèrent, et on les vit très distinctement, descendre en courant des hauteurs. Notre ligne, bien placée, ouvrit alors un feu meurtrier qui changea la fuite en déroute.

    Les forts de droite, ceux de l’extrême gauche tombèrent sans coup férir en notre pouvoir, devant l’enlèvement des forts intermédiaires et les progrès de notre marche au centre. Le soir, les deux brigades tenaient l’entrée du défilé de Dong-Son.

    A partir de ce moment, nos deux brigades livrèrent chaque jour des combats héroïques, tout en continuant à subir d’énormes fatigues. C’est ainsi qu’une compagnie d’infanterie de marine, ayant escaladé un piton, enlevé un fort chinois, en pénétrant par les embrasures et tué tous les défenseurs, se demanda, au moment de reprendre sa place dans la colonne, comment elle redescendrait de cette crête qu’elle avait si lestement escaladée et conquis.

    A chaque pas, il fallait combattre. Chaque mamelon dut être enlevé de force ; chaque pli de terrain cachait un fort, abritant des Chinois qui ne se sauvaient qu’après une défense énergique.

    Le 6, la colonne reprenait sa marche, la 2e brigade en tête. Dès 9h30 du matin, celle-ci était sous le feu d’un ouvrage battant la route. Elle l’enleva, puis, négligeant les ouvrages plus à gauche, attaqua la longue tranchée couvrant Dong-Song au sud. Vigoureusement poussée, cette attaque obtint un succès complété par l’enlèvement des forts dominant Dong-Song à l’est. La 1e brigade continua, pendant ce temps son mouvement par la route, dépassa la 2e et s’empara du dernier fort du système, vers Lang-Song. Le camp retranché était à nous. L’ennemi s’enfuit, en pleine déroute. Une partie s’écoula vers Lang-Song ; l’autre partie, inquiétée par nos progrès sur la route, se jeta vers Than-Moï à travers le défilé.

    Le jour même, une reconnaissance de cavalerie, sous les ordres de M. le capitaine Lecomte, de l’état-major général, partit pour Chu, par la route de Déo-Quan et atteignit houreusement cette place ; elle ne rencontra que quelques traînards, les forts qui couvraient cette ligne étaient évacués. Dès le lendemain, ordre fut donné de travailler à la route du Déo-Quan, qui, plus directe, fut adoptée désormais comme ligne de communication avec notre base.

    Le général de Négrier et son chef d’état-major, le commandant Fortoul, profitèrent de l’arrêt pour escalader le plus haut pic, d’où l’on a une vue sur les diverses vallées, et purent compter à la lorgnette les innombrables ouvrages élevés par les Chinois sur la route de Kép, ouvrages inutiles, puisque nous les tournions.

    Il restait beaucoup à faire. Toute la nuit, des coups de fusil furent tirés par nos factionnaires sur des rôdeurs ennemis.

    Le 9, les deux compagnies de la légion eurent à se défendre. L’ennemi, devenant audacieux, accentua son mouvement offensif, et, à un certain moment, un de nos hommes signala une bande qui, ayant escaladé la crête en se défilant dans les bois, s’avançait au pas de gymnastique et baïonnette au canon. Cet homme, courant sus aux Chinois, tomba sous une grêle de balles, mais fut vengé par ses camarades, qui infligèrent de sérieuses pertes à l’ennemi et le repoussèrent. Nous avions un homme mort, un blessé mortellement, et trois hors de combat. Trois nouvelles compagnies, envoyées sur la crête, exécutèrent des feux de salve sur les fuyards et permirent aux soldats qui se battaient depuis le jour de manger à cinq heures du soir, étant à jeun depuis le matin.

    Le 10, la marche en avant fut reprise, la première brigade en tête. Le pays devint plus difficile, coupé de ravins, de fourrés, de bois impénétrables, présentant à certains points de véritables escaliers à flanc de précipice. La route offrait par elle-même des obstacles incessants retardant la marche de la colonne.

    Le 11, les obstacles de la route furent les mêmes que la veille et la difficulté de la marche encore accrue par des brouillards intenses dont l’humidité détrempait le sol.

    Peu après avoir franchi la ligne de partage des eaux des versants de Chine et du Tonkin, la 2e brigade, qui tenait la tête, s’engagea et refoula, de crêtes en crêtes, des forces chinoises, placées en avant de la ligne des positions couvrant Lang-Son. Leur résis- tance donna à penser que le lendemain les abords de la place seraient vigoureusement défendus. L’engagement ne cessa qu’à la nuit, et le bivouac fut pris à Pho-Vi.

    Le 12, la colonne aborda enfin les positions couvrant Lang-Son.

    Dès neuf heures, la première brigade, qui avait pris la tête, commença son attaque contre de fortes masses ennemies, tenant solidement les crêtes, fortifiées et appuyées par sept forts.

    L’engagement, gêné par des alternatives de brouillard, fut très violent. La brigade, qui avait reçu l’ordre de forcer le passage et de négliger les forts, se trouva environnée de feux, mais rien n’arrêta son élan. Le bataillon Comoy, des tirailleurs algériens, enleva un mamelon donnant vue sur quatre des sept forts ; l’infanterie de marine emporta le fort le plus élevé qui domine le col.

    La 2e brigade suivit immédiatement la 1e qui, à six heures du soir, avait poussé jusqu’à dix kilomètres de Lang-Son, où elle bivouaqua. La 2e brigade s’établit en avant du col, à Bac-Viaï.

    La journée nous avait coûté des pertes sérieuses, dues surtout à l’infériorité des effectifs, la nature du terrain ne permettant pas l’entrée en ligne des deux brigades.

    Nous extrayons d’une correspondance, les passages relatifs à certains détails de nos pertes dans cette journée :

    « Un bataillon de la légion, dont l’adjudant-major est le capitaine Bolgert, un Alsacien, est envoyé on avant. Nous sommes anxieux d’entendre la canonnade, et le brouillard est tellement intense que l’on se bat sans y voir. Nos avant-postes ont dû passer la nuit à 100 mètres à peine des Chinois. C’est ainsi qu’une demi-compagnie de tirailleurs tonkinois, commandée par le capitaine Geil (également un Alsacien), se trouvait au petit jour au milieu des Chinois. Elle s’est vaillamment comportée en attendant les renforts.

    Vers midi, nos batteries tonnent enfin. Je débouche avec le 111e dans une vallée un peu plus large, et c’est à partir de ce moment seulement que j’ai pu me rendre compte de l’action générale.

    Les Chinois défendent leurs mamelons pied à pied ; ils sont soutenus par quatre forts, dont un commande toute la vallée et envoie sur notre route une grêle de balles.

    Un soldat a le mollet traversé à côté de moi. Les plus éprouvés sont les tirailleurs algériens, qui ont déjà une quinzaine de morts et plus de 60 hommes hors de combat. Le commandant Comoy est touché ; un capitaine et deux lieutenants le rejoignent à l’ambulance principale du Dr Riou, qui a du mal à trouver un emplacement à l’abri des balles. J’avance encore et rencontre un brancard sur lequel est étendu un officier supérieur d’artillerie. C’est le pauvre commandant Levrard.

    Tous sont navrés ; le temps gris et pluvieux, la vue des camarades tombés, les balles qui continuent à siffler à nos oreilles nous communiquent une sorte de griserie d’exaspération.

    La journée du 5 avait été très dure, mais nous n’y éprouvions pas l’émotion ressentie aujourd’hui. Au moment où j’arrive auprès de l’état-major général, le jeune sous-lieutenant Bossand, fils du général de ce nom et officier d’ordonnance du commandant en chef, est frappé au cœur. Il fait deux pas vers son général, ouvre les bras et tombe.

    Nos troupes avancent en achetant chèrement le terrain ; l’infanterie de marine (compagnie Sales) vient d’enlever le fort à pic qui commandait la vallée et où se trouvait la clef de la position. J’ai vu, le 13 au matin, redescendre cette compagnie. Pour ne pas rouler dans le ravin, les hommes étaient obligés de se laisser glisser sur le dos de la hauteur sur laquelle ils étaient montés à l’assaut la veille.

    Les Chinois n’ont pas eu le temps d’enlever leurs morts. Les ravins sont noirs de réguliers, parmi lesquels je vois plusieurs mandarins. Malgré une résistance désespérée, le colonel Giovaninelli nous a fait faire 11 kilomètres, d’une heure à huit heures du soir, les troupes se battant sans relâche ; son avant-garde s’arrête à une lieue de Lang-Son.

    Si l’infanterie a été éprouvée, nos artilleurs ont largement payé leur tribut. Il a fallu mettre les pièces en huilerie à moins de 800 mètres des lignes ennemies, en raison de la configuration de ce terrain accidenté et du brouillard qui empêchait de viser à une grande distance. Nos batteries sont donc restées toute la journée sur les mamelons, exposés à une fusillade meurtrière servant de cible à l’ennemi ».

     

    D’après « Histoire militaire et politique de l’Annam et du Tonkin depuis 1799 » – Capitaine Rouyer – 1906

     

    Les effectifs étant sensiblement diminués, les douze bataillons (dont deux de tirailleurs Annamites qui ne furent employés qu’à la garde du convoi) que comprenait la colonne, comptaient à peine 8000 fusils. Les autres étaient indispensables pour la garde des nombreux points déjà occupés. En tout 9000 hommes, avec l’artillerie (six batteries) et les divers services.

    On était sans renseignements bien précis sur la distance qui nous séparait de Lang-Son et sur le nombre de positions occupées par l’ennemi, car les indigènes n’osaient plus se risquer au delà de nos postes. On l’estimait à environ 70 kilomètres qui demanderaient de huit à dix jours de marche pour être parcourus. Pour ne pas être pris au dépourvu, il fallait donc emporter douze jours de vivre : quatre jours portés par les hommes et huit jours au convoi.

    Dans toutes les colonnes faites dans la région montagneuse du Tonkin, la grande préoccupation est le transport des vivres et l’organisation des convois. Jusqu’à ce jour, dans le delta, les convois avaient été faits avec facilité par les rivières et étaient toujours arrivés à point. Mais, dans la région montagneuse, dépourvue de cours d’eau navigables et de routes, où nous allions nous engager, le seul moyen de transport était le coolie porteur. Or l’habitant du delta est malingre, chétif, et, pour qu’il marche, on ne peut pas le charger à plus de 20 kilogrammes, y compris le poids des récipients.

    Le poids total de la ration journalière étant de 1200 grammes, cela faisait pour douze jours et 9000 hommes un minimum de 6840 coolies, rien que pour les vivres. Il fallait ajouter à cela les munitions, les coolies brancardiers, plus douze jours de vivres pour les coolies eux-mêmes (800 grammes de riz et 20 grammes de sel par jour), car le pays, déjà pauvre et dévasté par les Chinois, n’offrait plus aucune ressource. On arrivait ainsi à un chiffre de coolies presque aussi considérable que le nombre des combattants.

    Il est difficile de se rendre compte de la tâche ingrate qui consiste à encadrer, faire marcher, surveiller et protéger des convois semblables. Aussi le commandement avait-il songé, en l’absence de mulets, à utiliser les chevaux du pays, mesure qui permettrait de réduire notablement le nombre de coolies nécessaires. Mais cet essai ne réussit pas. Les chevaux, mal bâtés, se blessèrent et devinrent très rapidement indisponibles. Il n’en restait déjà presque plus, lorsque, deux mois après, on évacua Lang-Son.

    Malgré cela, il restait encore au moins 5000 coolies à recruter. Ceux-ci, pris de force dans leurs villages, n’avaient qu’une idée : se sauver en abandonnant leur charge. Aussi le service du convoi fut-il des plus pénibles pendant toute la durée de la colonne. Les évasions se multiplièrent à tel point qu’on dut doubler, tripler mêmes les sentinelles, garder les coolies comme des prisonniers dangereux et, en fin de compte, donner la consigne de tirer sur tous ceux qui tenteraient de s’échapper.

    Cette mesure barbare était justifiée par les circonstances ; elle était indispensable pour le salut de la colonne.

    Le 3 février, après la soupe du matin, la colonne s’ébranlait et gravissait les pentes du Déo-Van.

    Jusqu’à ce moment de l’expédition, la marche avait été facile, les vivres n’avaient jamais manqué, le bivouac avait été l’exception. Celui-ci allait, au contraire, devenir désormais la règle, en même temps que les fatigues et les privations allaient augmenter.

    Bac-Ninh n’avait guère été qu’une belle manoeuvre faite sous les balles ; Hung-Hoa, une promenade militaire sans grande fatigue et sans pertes. On sentait qu’il n’en serait plus de même, et que l’expédition sur Lang-Son nous réservait des surprises. Nous ne connaissions que le delta riche et peuplé, abondant en ressources de toutes espèces, le Tonkin où l’on vit, où l’on s’amuse ; nous allions faire connaissance avec le Tonkin où l’on souffre et où l’on meurt.

    Dans la soirée, le col du Déo-Van était franchi sans autre incident que quelques coups de fusils échangés entre la tête d’avant-garde et un poste chinois placé en observation à la sortie du col, et toute la colonne bivouaquait dans l’étroite vallée du Hoa. Cette vallée était barrée à environ 3 kilomètres en aval par la première position chinoise, dont on voyait les pavillons multicolores flotter au vent.

    Le 4, le corps expéditionnaire était rassemblé de bonne heure et attaquait les lignes de Thaï-Ho-Ha. Le soir, il couchait sur les positions ennemies. La 4e compagnie du 2e bataillon étranger envoyée en flanc-garde le long d’une crête suivant la vallée, enleva 2 fortins, puis fut arrêtée par un fort plus important, dont la garnison, en faisant une contre-attaque, lui fit éprouver de dures pertes : elle perdit ses trois officiers, la moitié de son effectif resta sur le terrain, et il fallut envoyer deux compagnies de tirailleurs pour la dégager.

    Le 5 et le 6, eurent lieu les combats de Ha-Hoa et de Dong-Song. Le premier fut surtout un combat d’artillerie. Dans le second, la résistance fut acharnée.

    En trois jours, on avait livré trois combats. Les trois premières positions enlevées n’étaient qu’à quelques kilomètres les unes des autres, de sorte qu’elles pouvaient être considérées comme n’en formant qu’une seule, dont la clef était Dong-Song.

    Chaque jour, le bivouac à peine quitté, on apercevait déjà la nouvelle position à enlever, et l’on reprenait le contact. Les positions chinoises étaient généralement bien choisies ; les forts se flanquaient mutuellement, mais étaient souvent situés sur des points trop élevés et à pentes trop raides, d’où des angles morts considérables qui permettaient aux colonnes d’assaut de les aborder sans trop de pertes.

    Les Chinois se défendaient bien ; ils manoeuvraient même, mais l’exemple de Kep leur avait servi de leçon. Quand, déjà ébranlés par le feu de l’artillerie, ils voyaient que les colonnes d’assaut se lançaient et ne se laissaient nullement arrêter par leur feu violent et que, d’autre part, leur ligne de retraite était menacée, ils évacuaient généralement leurs positions.

    Les 7, 8 et 9, on se repose à Dong-Song, et l’on détruit les munitions, armes, tentes, trouvées en grande quantité dans tous les forts.

    Mais le 9, dans l’après-midi, les avant-postes établis entre Dong-Song et Than-Moï, au col du Déo-Quao, furent attaqués vigoureusement par les Chinois, qui occupaient encore Bac-Lé et Than-Moï, et qui, cette fois, bien certains de la direction suivie par nous, se rabattaient en suivant la route mandarine pour rejoindre Lang-Son.

    Il fallut envoyer successivement un premier, puis un deuxième bataillon de renfort, puis un troisième, si bien qu’à la fin de la journée, la 2e brigade était presque tout entière engagée. Le combat, peu meurtrier grâce au terrain accidenté et couvert sur lequel il se livrait, traîna en longueur et ne se termina qu’à la nuit.

    Pour donner un peu de repos aux troupes qui avaient été engagées la veille, la marche ne fut reprise, le 10, que vers 2 heures de l’après-midi. On marcha jusqu’à 8 heures du soir. Le convoi n’arriva qu’à 11 heures, après une marche aux flambeaux des plus pénibles à travers bois. La batterie d’escorte de 4 de la marine, qui traînait ses pièces ne put absolument pas passer ; elle fut laissée en arrière avec une compagnie de garde. On ne la revit plus qu’à Long-Son, où elle arriva vingt-quatre heures après la colonne.

    Le lendemain 11, on se remettait en marche, et l’on ne tardait pas à se heurter à la nouvelle position chinoise de Pho-Vi. Ce ne fut guère qu’un engagement d’avant-garde, le moins sérieux de toute la colonne.

    Le 12, nous nous portions sur Bac-Viay, dernière position occupée par les Chinois avant Lang-Son. Le combat fut acharné ; c’est sans aucun doute le plus violent de ceux qui furent livrés.

    Les Chinois défendaient le col donnant accès de l’étroite vallée de la rivière de Dong-Song, que nous remontions, dans celle du Sung-Ki-Kung, c’est-à-dire la ligne de partage des eaux entre les bassins tonkinois et chinois.

    Le combat, commencé à 11 heures du matin, ne s’acheva, qu’à la nuit, et pour la première fois les deux brigades furent engagées tout entières. Les Chinois avaient organisés deux lignes de défense à environ 2 kilomètres l’une de l’autre : la première, sur de petites ondulations dans la vallée même, un peu élargie en cet endroit, et dans un terrain couvert d’arbustes, de haies, de fossés, qui permettait une défense pied à pied ; la deuxième sur la crête, un peu en avant du col, comprenant sept ou huit forts, dont deux, sur le bord même de la route, la commandaient entièrement et la prenaient d’enfilade pendant 1 kilomètre et demi.

    Ce fut contre la première que se brisa, le matin, l’attaque vigoureuse, mais faite trop tôt, des tirailleurs (bataillon Comoy), qui, fusillés de front et de flanc, y subirent de gosses pertes, et, le soir, à 6 heures, l’artillerie canonnait encore les deux forts qui défendaient le col. On le franchit enfin, et nous allions camper au delà sur les bords d’un petit ruisseau, affluent du Sung-Ki-Kung. La journée avait été dure : les Chinois, bien commandés, s’étaient parfaitement défendus, ne cédant le terrain que pied à pied. Nos pertes s’élevaient à 200 hommes tués ou blessés et à 2 officiers tués, 7 blessés.

    Les deux officiers tués étaient le chef d’escadron Levrard, commandant l’artillerie de la colonne, et le sous-lieutenant Bossant, officier d’ordonnance du général en chef. Celui-ci, qui s’était imprudemment avancé avec son état-major pour reconnaître un emplacement de batterie, avait essuyé le feu d’une fraction chinoise.

     

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