• 24 janvier 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Le combat de Macon

    D’après « Tournus en 1814 et en 1815 » – Cdt Joseph Guironde – 1903

     

    250000 hommes de première ligne, sous les ordres de Schwarzenberg et de Blücher, envahirent la France après avoir franchi le Rhin en quinze colonnes, depuis Bâle jusqu’à Coblentz, du 21 décembre 1813 au 1er janvier 1814.

    A la gauche de cette formidable armée, opérait une division, légère commandée par le général autrichien Bubna. C’est cette division qui, après avoir violé la neutralité de la Suisse, vint envahir la vallée de la Saône, afin de s’opposer aux mouvements que le maréchal Augereau, alors à Lyon, aurait pu tenter sur le flanc gauche des armées coalisées et de conserver une ligne de communication des plus utiles.

    La France n’avait, au début, que 46000 combattants à opposer aux envahisseurs.

    Quelle fut l’impression produite en France par l’invasion ? C’est à Henry Houssaye que nous en empruntons le récit :

    « L’entrée précipitée des Alliés sur l’ancien territoire dans les premiers jours de janvier, surprit la France en pleine organisation de défense. L’invasion terrifia la population, mais la France abattue n’eût pas un frémissement de révolte.

    L’idée métaphysique de la Patrie violée qui, en 1792, avait eu tant d’action sur un peuple jeune ou rajeuni par la Liberté, cette idée ne souleva pas un peuple vieilli dans la guerre, las de sacrifices et avide de repos. Pour réveiller les colères et les haines, il fallut le fait brutal et matériel de l’occupation étrangère avec son cortège de maux : les réquisitions, le pillage, le viol, le meurtre et l’incendie.

    Loin que l’invasion dans les premiers temps élevât les coeurs, l’esprit public s’affaissa plus encore.

    Dans quelques villes : à Dôle, à Chalon-sur-Saône, à Bourg-en-Bresse, les gardes nationales urbaines reçurent les Autrichiens à coups de fusil. Mais presque partout, il suffit aux Alliés d’apparaitre. Epinal se rendit à 50 cosaques, Mâcon à 50 hussards, Reims à un peloton, Nancy aux coureurs de Blücher, Chaumont à un seul cavalier wurtembergeois ».

    Au milieu de l’effondrement général, Tournus fut une des rares villes qui se disposa à la résistance et qui montra à l’ennemi que tout courage et tout patriotisme n’étaient pas morts en France, qu’il restait des hommes disposés à défendre leurs foyers et le sol sacré de la Patrie.

    Au commencement de l’année 1814, le département de Saône-et-Loire était administré par le baron de Roujoux, préfet depuis 1802. La ville de Tournus avait pour maire depuis le 12 janvier 1801, le docteur Jacques Dunand. Le commandant militaire du département était le général Legrand, baron de Mercey, un des plus braves soldats des guerres de la République et de l’Empire, que ses blessures avaient empêché de rejoindre l’armée d’opérations. Sa résidence était à Mâcon, mais, dans les premiers jours de janvier, il avait reçu l’ordre de se rendre à Chalon-sur-Saône pour y organiser la défense.

    Aux premières nouvelles de l’invasion, le préfet organisa la défense du département. L’ennemi, venant de Genève par la Bresse, il prit, le 9 janvier 1814, l’arrêté suivant :
    - Article 1er : Aussitôt que l’avis de l’invasion de la ville de Louhans parviendra à Cuisery, le maire fera couper le pont et celui appartenant au sieur Garnier.
    - Article 2 : A l’approche de l’ennemi, les maires des communes voisines feront sonner le tocsin et prendre les armes à toute la population.
    - Article 3 : Les gardes nationales de Tournus, Jouvence (Saint-Gengoux), St-Albain, Sennecey et de toutes les communes environnantes sont requises.
    - Article 4 : Monsieur le général commandant le département est invité à faire les dispositions convenables pour repousser l’invasion si elle avait lieu.

    Tournus n’avait pas attendu les avertissements de l’autorité supérieure. Ses habitants, excités par leur patriotisme et ne prenant conseil que de leur courage, s’étaient armés pour la défense du pays, aussitôt qu’ils avaient été instruits de l’invasion du Jura par les autrichiens de Bubna. L’ex-général Debrun avait été désigné comme commandant de place.

    Pour assurer l’exécution de l’arrêté préfectoral cité plus haut, la garde d’élite de Tournus envoya un fort détachement à Cuisery, commandé par le frère du général Debrun. Ce détachement fut accueilli froidement par le Maire.

    Les officiers de la garde nationale allèrent plus loin, ils offrirent leurs services au sous-préfet de Louhans. Cette offre fut agréée et, déjà une partie de la garde était en route avec armes et bagages lorsque, chemin faisant, elle reçut l’ordre de rétrograder. Elle rentra à Tournus.

    Aussitôt après, on vit arriver au principal café de Tournus où étaient alors réunis un certain nombre de patriotes, le sous-préfet de Louhans qui, oubliant sa qualité de fonctionnaire de l’empire, crut, sans doute, qu’il suffirait pour faire renoncer aux premières dispositions guerrières, de lire à haute voix une proclamation des Autrichiens (probablement celle du prince de Schwarzenberg). Il ajouta que l’ennemi venait chaque jour en plus grande force, qu’il ne faisait aucun mal et qu’ainsi, il était inutile d’opposer de la résistance. Loin de semer le découragement, il ne provoqua que le mépris, on lui tourna le dos et il se retira bien convaincu qu’il avait fait une fausse démarche.

    Ce fait montre bien la défection qui se produisit alors chez la plupart des administrateurs, leur peu de zèle et surtout leur complet oubli de leurs devoirs envers la Patrie. Car, s’ils étaient las de servir Napoléon, il y avait toujours le sol de la France à préserver de la souillure de l’invasion.

    Il indique aussi combien était resté grand le patriotisme du peuple en général et des Tournusiens en particulier, lesquels, loin de céder au découragement, maintinrent leurs résolutions énergiques, ce dont il faut leur faire honneur.

    L’ennemi venait d’être repoussé à Chalon, il pensa qu’il lui serait plus facile d’entrer à Tournus où le nombre des défenseurs était moins considérable, mais informé de l’attitude des habitants et de leur résolution de se défendre à outrance, il descendit sur Mâcon.

    Le 11 janvier 1814, un détachement de dix-sept hussards de Blankenstein, commandé par un officier et formant la pointe d’un détachement de la colonne du général Bubna, se présenta sur le pont de Mâcon. L’officier, après un entretien avec M. Bonne, maire de cette ville, ordonna au détachement de faire son entrée dans Mâcon, ce qui s’exécuta pacifiquement et sans résistance.

    Deux jours après, le 13, Mâcon reçut une garnison autrichienne commandée par le major comte de St-Quentin.

    Cependant, de fausses nouvelles circulaient. On présentait Tournus au général Legrand, comme étant dans le plus grand désarroi par suite de l’occupation de Mâcon par les Autrichiens. On disait que les habitants renonçaient à se défendre, qu’ils craignaient d’être écrasés par le nombre, bombardés et pillés, qu’ils avaient même déposé leurs armes. De plus, ce qui était vrai, le commandant de la place, le brave général Debrun était malade.

    Le général Legrand écrivit aux Tournusiens : « Citoyens de Tournus !… Une poignée d’hommes se dirige sur votre ville, opposez la plus vive résistance. Barrez, encombrez votre pont. Nous sommes à vous ! ».

    Le Maire répondit : « Brave et digne général, notre pont est encombré et nous sommes déterminés à nous défendre jusqu’à ce qu’une force supérieure nous réduise. C’est elle seule qui peut nous décider ».

    M. Chaussier, officier retraité à Chalon, fut nommé provisoirement commandant de place, en remplacement du général Debrun, alité. Comme on le voit, la consternation n’avait pas duré longtemps, on reprit bien vite courage et on résolut de défendre énergiquement la ville. On fit des retranchements et des barricades, on coupa la levée de Lacrost et, jour et nuit, le pont et les portes de la ville furent gardés.

    Plusieurs détachements des gardes nationales voisines arrivèrent pour prêter leur concours, tous étaient animés d’une grande ardeur : celui de Jouvence (Saint-Gengoux), commandé par M. Bourdon et accompagné de son maire, M. Piquet, se fit remarquer par sa bonne tenue et son civisme. M. Jacob, maire de Laives, était également venu se joindre aux défenseurs de Tournus.

    On venait d’organiser trois compagnies de la garde nationale pour renforcer la compagnie d’élite qui, seule, était habillée.

    Le 17 janvier, on reconnaissait les officiers sur la place de l’Hôtel-de-Ville, lorsqu’un cri se fit entendre : « Les voilà ! Ils arrivent ! ».

    Les habitants, en masse, se précipitent vers leurs barricades et vont occuper leurs emplacements de combat. Jamais mouvement ne fut plus spontané, on vit jusqu’à des femmes et des vieillards, armés de broches à rôtir et de fourches, voler à la rencontre de l’ennemi.

    Ce ne fut qu’une fausse alerte, causée par cinq gendarmes survenus un peu trop précipitamment pour annoncer une simple reconnaissance de quelques cavaliers autrichiens.

    Pendant ce temps, les ennemis de l’intérieur ne négligeaient rien pour corrompre l’opinion publique et ce fut, à n’en pas douter, pour ménager des intelligences secrètes avec l’ennemi du dehors, qu’ils envoyèrent à Tournus un ancien émigré, le sieur de Vinzel. Les uns commençaient à dire hautement que les puissances alliées allaient mettre un Bourbon sur le trône, d’autres que Lyon s’était rendue. Plusieurs semblaient déjà rendre responsables des maux de la guerre, ceux qui osaient s’armer pour la défense de leur pays.

    De Vinzel fut arrêté et, le 19 janvier, le commandant de place Chaussier, adressait aux habitants de Tournus la proclamation suivante :
    « Habitants, l’on vient d’arrêter un espion que l’ennemi avait envoyé parmi nous ; il en enverra d’autres encore, n’en doutez pas. Son intention est de nous désorganiser et surtout d’arrêter cet élan de tous les braves qui marchent pour le détruire. C’est pourquoi il s’efforce de répandre partout les bruits les plus mensongers.
    Vous êtes donc prévenus que tous ceux qui les propagent sont autant d’ennemis que votre devoir ainsi que votre salut exigent que vous les arrêtiez tous sur le champ et les amener (sic) ensuite par devant moi pour les faire traduire à une commission militaire.
    Soutenez votre attitude, braves habitants de la ville et des campagnes, elle suffira seule et sans le concours des deux bataillons de la Garde impériale qui sont en route pour vous débarrasser de la présence de l’ennemi.
    Déjà, nos troupes nombreuses qui filent sur le Rhin forcent l’ennemi à se replier ou l’empêchent de s’étendre. Encore quelques instants et vous aurez la gloire d’avoir sauvé votre pays des horreurs de la dévastation.
    Fait à la place de Tournus, le 19 janvier 1814. Chaussier ».

    Disons de suite que les deux bataillons annoncés ne parurent jamais. Quant au sieur de Vinzel, il fut transféré à Dijon et relâché quelque temps après.

    Le commandant de place et le maire Dunand continuaient sans relâche à mettre la ville en état de défense. Les ouvriers, manoeuvres et vignerons étaient requis de se rendre avec leurs pelles, pioches et brouettes sur la route de Mâcon pour y faire différents travaux sous la direction de M. Jaugeon, commis de M. Constantin. Un poste avancé fut placé sur cette route, à St-Clair.

    L’occupation de Mâcon par les Autrichiens avait surpris le préfet et s’était produite à son insu : la lettre suivante, qu’il écrivait le 20 janvier 1814, au général Thiard, en témoigne :
    « Autun, 20 janvier 1814. Le 12, l’ennemi entre à Mâcon au nombre de 17 hussards. J’avais organisé et ordonné des moyens de résistance. Je fus trahi par la municipalité qui avait fait ses conditions la veille et qui avait préparé les billets de logement. J’en ai la preuve écrite. Je fus trahi par le commandant de la place qui, d’accord avec le maire, ne donna aucun ordre, n’exécuta rien de ce que j’avais ordonné. Les hussards étaient sur le pont lorsque j’écrivais encore dans mon cabinet. Je n’eus que le temps de sauter dans une voiture. Je me retirai à Charolles où j’avais fait filer les caisses et les administrations. De Charolles, je me suis rendu hier à Autun. J’ai fait l’impossible pour faire mouvoir les gardes nationales. . . . Chalon et Tournus font une belle défense à la honte de Mâcon. .. . On débite à l’instant que Dijon est pris, j’en doute encore, je doute de tout, même de mes espérances. Roujoux, préfet ».

    Cependant, les choses n’allaient pas toutes seules à Tournus, la population était fiévreuse et l’on pouvait craindre que le moindre événement, en raison de l’état des esprits, fit succéder le découragement à l’enthousiasme. La démarche de deux officiers de la garde d’élite qui s’étaient rendus à Dijon pour s’informer si les secours promis devaient bientôt arriver, fut mal interprétée, on allait jusqu’à parler de fuite. Les agents secrets en profitèrent pour jeter le découragement dans la garde en disant que cette promesse de secours était illusoire, qu’il n’y avait plus rien à faire.

    Le commandant de place en fut alarmé, mais grâce à sa prudence et à sa fermeté, rien ne fut compromis. Les mesures de défense continuèrent activement, les autorités étaient vaillamment secondées par de bons citoyens.

    Le 21 janvier, une partie des officiers de la garde nationale, auxquels se joignirent quelques habitants, s’assemblèrent chez le commandant de place. On y exposa les pertes et la misère que créait l’invasion par suite de l’interception des communications avec le midi soit par la route, soit par la Saône. Les craintes de voir le courage montré jusqu’ici par la population, s’abattre dans l’inaction, furent signalées.

    Louis Bidat proposa d’en finir en allant chasser l’ennemi de la ville de Mâcon, ajoutant qu’il suffirait de l’entreprise pour donner un grand élan à toutes les villes voisines. Cette proposition, appuyée par M. Abraham Piot, fut adoptée après une courte discussion et il fut arrêté qu’on ferait part de ce projet au général Legrand, alors à Chalon.

    Qui eut l’initiative de l’idée de la marche sur Mâcon ? Le général ou les citoyens de Tournus ? Peu importe, ce qui est certain, c’est qu’aussitôt l’idée émise, elle fut adoptée avec enthousiasme de part et d’autre. Quant à l’hésitation montrée par le général Legrand, d’après lui, elle fut simulée, mais eût-elle été vraie qu’elle eût été non seulement excusable, mais encore honorable.

    En effet, l’opération projetée était plus qu’audacieuse : il s’agissait d’aller avec des hommes mal armés, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de pères de famille et à peine aussi nombreux que ceux qu’ils avaient à combattre, enlever Mâcon à une troupe organisée et retranchée dans la ville. Il y avait de quoi réfléchir et si la prudence agit un moment sur l’esprit du général, il est probable que le souvenir des coups d’audace heureux de sa jeunesse, sa bravoure naturelle et l’enthousiasme montré parles Tournusiens achevèrent de le décider pour l’action.

    Si l’opération était audacieuse, elle n’était pas folle comme certains l’ont prétendu. Ce n’est pas sans précautions que le général Legrand s’y était décidé. Il était parfaitement renseigné sur l’effectif et les agissements des Autrichiens occupant Mâcon.

    M. Constantin, maître de la poste aux chevaux de St-Albain, se rendait chaque jour malgré pluie, neige, froid et verglas à Mâcon, d’où il rapportait des renseignements précis. Il allait jusqu’à assister à la distribution des fourrages et des rations dans les rangs des Autrichiens (cavaliers et fantassins) sous mille prétextes, au risque de se faire coffrer ou même fusiller. Et puis, l’effort tenté ne devait pas être isolé. Le général en retraite de Lavaux, retiré à Cormatin, devait, avec 400 hommes de la garde nationale, se diriger par Igé, Verzé et Charnay sur St-Clément (faubourg sud de Mâcon) et faire coïncider son attaque avec celle du général Legrand, de manière à prendre l’ennemi entre deux feux.

    L’opération décidée, le général fit venir de Chalon une petite pièce de campagne, servie par 10 canonniers de la garde nationale, 20 grenadiers vétérans soldés, 30 pompiers sous les ordres du lieutenant Dromard et enfin 39 hommes du 144e de ligne sous les ordres du lieutenant Pinet.

    Le 22 janvier, par une bise froide et violente, le général passa la revue de la colonne sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Environ 400 hommes de la garde nationale de Tournus et des communes voisines, y figuraient :
    - Une compagnie de grenadiers, commandant de Bonna, capitaine Noly, lieutenant Versailleux, sous-lieutenant François Morlon.
    - Une compagnie de voltigeurs : commandant Graugnard, capitaine J.-B. Dugrivel, lieutenant Vauvilliers, orfèvre, sous-lieutenant Félix Narboud, sergent L. Bidat, clerc de notaire.
    - Porte-aigle : Moreau, charcutier.
    - Une compagnie de pompiers : capitaine Alexandre Gauthier.

    Ces trois compagnies tournusiennes étaient armées et vêtues à l’ordonnance. Il y avait en outre des groupes en bourgeois ou en blouses, dont chaque citoyen-soldat s’était armé à ses frais : fusils de munition et fusils de chasse. Quelques-uns étaient à cheval, bons cavaliers et bons tireurs.

    - Cohorte de Sennecey-le-Grand : capitaine, François Carré, légionnaire ; sergent, Jean Bonnot ; fourrier, François Labry ; officier de santé, Drain.
    - Eclaireurs et tirailleurs : Abraham Manière, père, le sergent Mure, Antoine Petit dit Lacroix, marchand de vins, Chapuis-Laforest, Chevillard, Bourbon, Piquet, Dumont, Dommartin, Bailly, la plupart légionnaires.
    - Etat-major : Commandants de Montcrot et Charles Bidat ; capitaine : Charles Debrun.

    En définitive, les forces se décomposaient comme suit : 308 gardes nationaux de Tournus, 92 gardes nationaux de Chalon, Jouvence, Sennecey-le-Grand, Cuisery, Saint-Bonnet et quelques autres communes, 10 artilleurs improvisés à Chalon, commandés par le lieutenant Charles Legrand, fils du général ; 30 pompiers chalonnais conduits par le capitaine Dromard et 39 hommes du 144e de ligne, lieutenant Pinet. Total : 479 hommes.

    Après le défilé, la troupe étant massée en carré sur la place, le général lui adresse la proclamation suivante : « Soldats, je suis fier de votre belle tenue ! Je lis la victoire dans vos yeux. A demain matin, au premier rappel du tambour, tous en marche pour la défense de nos foyers, nos femmes et nos enfants ! Père et propriétaire comme vous, croyez-moi, braves concitoyens, pour dicter la paix il faut soutenir la guerre, il faut vaincre ! Je vous réponds, moi, enfant du pays, que… ».

    A ce moment, les cris répétés de : Vive l’Empereur ! couvrirent la voix du général et l’empêchèrent de continuer sa harangue.

    Les forces autrichiennes occupant Mâcon se montaient à 420 hommes, tant en infanterie qu’en cavalerie, il n’y avait pas d’artillerie. Cette troupe était sous les ordres du major comte de St-Quentin.

    Avant de se mettre en route, le général Legrand aurait bien désiré avoir des nouvelles du général de Lavaux, mais à 10 heures du soir, il n’en avait pas encore et son émissaire Justin Nolotte, revint de Cormatin sans rapporter aucune assurance. Le général ne se découragea pas et il résolut d’opérer seul.

    Le lendemain 23, la neige qui n’avait cessé toute la nuit, continuait à tomber à gros flocons et s’élevait à plus d’un pied sur la route. Rien n’arrête l’élan des Tournusiens, ils ont hâte de voir l’ennemi de près et de se mesurer avec lui.

    À sept heures du matin, on battit le rappel dans toute la ville, toutes les compagnies s’assemblèrent sur la place de l’hôtel-de-Ville, où se trouvaient déjà le général et son état-major. Une heure après, la colonne précédée de la pièce de canon, se mit en marche et sortit de Tournus en chantant la Marseillaise entonnée par Louis Bidat.

    A son passage devant l’église de la Magdeleine, le desservant, abbé Dubost, donna sa bénédiction à ceux qui la composaient, en disant : « Courage mes amis, je vais dire la messe à votre intention ».

    On marcha jusqu’à St-Albain où on fit une halte. C’est là que l’on distribua les cartouches et que chacun vérifia l’état de ses armes. C’est également là que plusieurs citoyens notables des environs, au nombre desquels figurait le général de Lavaux, vinrent se joindre à la colonne.

    On reprit la marche et la colonne continua sa route dans le meilleur ordre possible. Mais la route était longue, le ciel était sombre, de gros flocons de neige tombaient très épais, les hommes n’avaient pas le même pas, vieux et jeunes étant mêlés, la colonne s’allongeait. Pour ranimer le courage de ses soldats, le général donna l’ordre aux tambours et aux clairons de battre la charge. Les plus faibles redressèrent la tête et allongèrent le pas, personne ne s’écarta et il n’y eût pas de traînards.

    A St-Jean-le-Priche, un parti de cavaliers autrichiens qui occupaient ce village, s’enfuit effrayé à l’aspect de la colonne et alla porter l’alarme à Mâcon. Enfin, on arriva en vue de cette ville, le cœur plein d’ardeur.

    En raison de ses blessures, le général avait fait la route en voilure. A ce moment, il se fit mettre à cheval, ce qu’il ne pouvait faire seul par suite d’une ancienne blessure très grave à la jambe. Une fois en selle, sa taille haute et droite, son grand uniforme brodé d’or, son beau et calme visage lui donnait un aspect imposant et il se dégageait en même temps de son regard et de toute sa personne une fermeté mêlée de douceur et de bonté qui inspirait confiance aux moins résolus.

    Aussi, y eût-il un frémissement quand, tirant l’épée, ce vieillard à cheveux blancs prit la tête de la colonne et cria d’une voix forte : « En avant ! ».

    A ce moment, comme présage de succès, le soleil se dégageant des nuages, vint éclairer et réconforter nos braves.

    La porte Nord de Mâcon était occupée par un poste autrichien. Le général prit ses dispositions de combat, il fit précéder le gros de la colonne à environ 100 mètres, par une ligne de tirailleurs déployée à gauche et à droite de la route. La pièce de canon, se tenait sur la route à hauteur de cette ligne. A moins de 150 pas du poste, les tirailleurs commencèrent un feu vif et soutenu, les Autrichiens, placés sur deux rangs, ripostèrent par des feux de salve. La colonne suivait toujours à distance.

    Notre masse, notre élan, nos cris, la charge que battaient nos tambours, eurent raison en trois minutes de la porte de Paris. De notre côté, nul n’est atteint. Mais là-bas, deux fusils tombent que nos hommes ramassent au passage. L’ennemi fuit dos baissé, presqu’à quatre pattes et disparaît. Il était environ trois heures de l’après-midi.

    Pendant ce temps, que faisait le major de St-Quentin, commandant des troupes autrichiennes ? Il prenait tranquillement le café avec ses officiers à l’hôtel du Sauvage. Averti par les cavaliers repoussés de St-Jean-le-Priche, que le général commandant le département approchait avec la garde nationale de Tournus, il s’écria, parait-il : « Allons ! cinquante hommes pour ramasser le général Legrand et ses paysans ». Puis il continua à rire, ne donnant aucun ordre pour le rassemblement de sa troupe. Il ne tarda pas à déchanter.

    Les Autrichiens logés dans Mâcon, surpris en entendant les premiers coups de feu et n’ayant reçu aucun ordre, s’affolèrent. Ramassant à la hâte armement et équipement, ils se dirigèrent dans le plus grand désordre sur leur ligne de retraite, le pont. C’est là que le major de St-Quentin, brusquement rappelé à la réalité des choses, songea à les rassembler. La chose ne dut pas être facile au milieu de la panique générale, et le général Legrand avançait rapidement après avoir pénétré dans Mâcon.

    A partir de ce moment, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire textuellement le récit si pittoresque du fils du général, publié dans l’ouvrage de M. Ch. Rémond.

    « Nous enfilons la rue de Paris, la rue de Saône et débouchons sur le quai Nord. Rien. M. de Montcrot avec 4 cavaliers et 4 gendarmes, pousse hardiment une reconnaissance jusqu’au cœur de la place.

    Les 9 hommes disparaissent bientôt au galop dans l’angle rentrant du quai. Mais en avançant, nous ne tardons pas à les revoir. Ils sont aux prises. Arrivé près de l’hôtel du Sauvage, à quelques pas de la tête du pont, M. de Montcrot est accueilli par une grêle de balles. Deux chevaux tombent morts. Cet homme énergique va succomber maintenant sous le sabre d’un peloton de hussards qui surgissent du quai Sud. J’arrive avec mes canonniers, je m’élance avec Chaussier et le dégageons à coup de pistolet.

    Survient le peloton du 144e. Aidé du cantonnier de marine Petit, négociant à Chalon, je pointe ma pièce et mets le feu moi-même à la première volée.

    Le pont de Mâcon à St-Laurent a une inclinaison de pente excessive (elle a été abaissée depuis). L’ennemi, en raison sans cloute de cette pente, tirait trop haut : les balles sifflaient sur nos têtes et allaient invariablement s’aplatir sur le mur du Sauvage.

    Mon premier coup de canon n’eut aucun résultat, si ce n’est de causer une certaine surprise à l’ennemi. Cette surprise ne dura qu’une demi-minute, mais ce temps très court permit aux choses de changer de face.

    En effet, le général arrive. Il s’était engagé dans la rue de Paris, avait tourné par le haut, était parvenu sur la place de l’Hôpital, avait ramassé 23 prisonniers sur les marches du nouveau St-Vincent et avait massé sa troupe en colonne.

    Précédé par 28 tambours qui faisaient autant de bruit que s’ils eussent conduit toute une division à l’assaut, épouvante de l’ennemi et des Maconnais, le général m’apparut, l’aigle à ses côtés, dominant ses fantassins et dévalant la grand’rue, le chapeau en bataille.

    Alors, rien ne tient plus. Aux cris mêlés de : Vive la France ! et de vive l’Empereur ! sous les balles autrichiennes, tandis que nos tirailleurs voient tomber sous leur feu un maréchal-des-logis de hussards à l’entrée du pont et un capitaine de Blankenslein à la hauteur de la seconde arche, je m’attelai avec quelques-uns de mes hommes à la pièce et la hissai à la bricole, en plein sur la chaussée du pont.

    Deux de mes servants blessés firent un pas en arrière, puis ils revinrent à leur rang avec beaucoup de sang froid.

    Le feu de l’ennemi ne discontinuait pas et la cavalerie se formait pour nous enfoncer. Le moment était critique.

    J’eus la perception très nette que la moindre hésitation pouvait tout compromettre. Je dis à Petit : « Chargez, je pointerai ». Petit chargea à mitraille, je pointai, tirai ; on rechargea, je repointai et tirai, avançant toujours à chaque coup. Nos décharges mirent du désordre dans les rangs autrichiens, la fusillade des nôtres qui nous suivaient de près, redoubla d’intensité. Les pelotons de cavalerie se disloquèrent et prirent la fuite.

    En un instant, l’espace compris entre les parapets et les abords de la rive gauche furent dégagés.

    Pendant que je déblayais le pont, les tirailleurs que le général avait envoyés sur le faubourg de la Barre dès notre entrée en ville, remportaient un succès non moins important contre un détachement d’une quarantaine d’hommes, commandé par un lieutenant. De ce côté, les Autrichiens avaient tout d’abord opposé une vive résistance. Mais, dès qu’ils entendirent la fusillade et la canonnade dans la direction de la Saône, ils se sentirent tournés, comprirent que leur retraite allait être coupée et se mirent en devoir de se replier vivement sur le pont.

    Et, c’est précisément là qu’ils vinrent se heurter aux nôtres. Une quinzaine d’entre eux jetèrent leurs armes sur le pavé, les autres entourés furent désarmés assez facilement.

    Le capitaine chef d’escadron, cité plus haut, fut victime de son amour fraternel. Il soutint trop longtemps le choc sur le pont, en vue de faciliter la retraite du détachement qui descendait du faubourg de la Barre et que son frère commandait.

    Je dois ajouter, à la honte de ceux qui commirent un acte pareil, que ce capitaine et ce maréchal-des-logis, tombés raides mort, furent dépouillés à nu et jetés en Saône par de la canaille de St-Laurent, après que nous eûmes franchi le pont pour continuer la poursuite ».

    La victoire était complète, le peu de largeur de la chaussée inondée à droite et à gauche, s’opposait à tout déploiement et les Autrichiens forcés de s’enfuir groupés, ne tardèrent pas à changer leur retraite en déroute. Ils furent poursuivis jusqu’à la Madeleine, sur la route de Bourg. La nuit étant venue, les nôtres rentrèrent à Mâcon.

    En moins de dix heures, nos soldats improvisés avaient parcouru 30 kilomètres et chassé l’ennemi d’une ville qu’ils occupaient en vainqueurs.

    Par un bonheur inespéré, nous n’avions aucun tué. Quelques hommes seulement furent légèrement blessés : le grenadier Bernard Jacques, de Tournus, blessé d’un coup de sabre à l’index de la main droite et M. Drain, de Sennecey, d’une balle à la cuisse. Deux chevaux avaient été tués : celui d’un gendarme et celui de M. Bailly, notaire à Saint-Bonnet.

    Quant à l’ennemi, ses pertes avaient été énormes en raison de son effectif. 10 hommes tués, dont un capitaine et un maréchal-des-logis, 37 prisonniers, dont un lieutenant et deux sous-officiers, enfin 44 blessés que, d’après des renseignements certains, l’ennemi avait emportés dans sa fuite : Total, 91 hommes hors de combat.

    D’autres durent disparaître, car le major de St-Quentin, dans son rapport au général Bubna, accuse une perte de 128 hommes, ce qui prouverait que 47 fuyards auraient disparu. Dans ce même rapport, pour excuser sa fuite, il prétend avoir été attaqué par des forces considérables, qu’il évalue à 4000 hommes, pourvues d’artillerie.

     

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