• 13 janvier 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    « A mes hommes qui sont morts » dans PAGES D'HISTOIRE legionnaires-150x150

    D’après « Historique du régiment de marche de la Légion étrangère – 3e régiment étranger d’infanterie » – 1926

     

    Des vers de soldat, de beaux vers lumineux, enthousiastes, émouvants, que l’Académie Française a couronnés, que, jadis, tous les officiers de la « Vieille Légion » savaient par cœur.

    Jadis, car ce ne sont pas les morts de la grande guerre qui ont inspiré ces accents, pourtant si dignes d’eux. Ce sont les morts de Tuyen-Quang.

     

    A mes hommes qui sont morts, et particulièrement à la mémoire de Tiebald Streibler qui m’a donné sa vie le 3 mars 1885 au siège de Tuyen-Quang.

     

    Mes compagnons, c’est moi ; mes bonnes gens de guerre,
    C’est votre Chef d’hier qui vient parler ici
    De ce qu’on ne sait pas, ou que l’on ne sait guère ;
    Mes Morts, je vous salue et je vous dis : Merci.

    Il serait temps qu’en France on se prît de vergogne
    A connaître aussi mal la vieille Légion
    De qui, pour l’avoir vue à sa rude besogne
    J’ai le très grand amour et la religion.

    Or, écoutez ceci : « Déserteurs ! Mercenaires !
    Ramassis d’Etrangers sans honneur et sans foi ! »
    C’est de vous qu’il s’agit, de vous, Légionnaires !
    Ayez-en le cœur net, et demandez pourquoi ?

    Sans honneur ? Ah ! Passons ! Et sans foi ? Qu’est-ce à dire,
    Que fallait-il de plus et qu’aurait-on voulu ?
    N’avez-vous pas tenu, tenu jusqu’au martyre,
    La parole donnée et le marché conclu ?

    Mercenaires ? sans doute : il faut manger pour vivre ;
    Déserteurs ? Est-ce à nous de faire ce procès ?
    Etrangers ? Soit. Après ? Selon quel nouveau livre
    Le maréchal de Saxe était-il donc Français ?

    Et quand donc les Français voudront-ils bien entendre
    Que la guerre se fait dent pour dent, œil pour œil
    Et que des Etrangers qui sont morts, à tout perdre,
    Chaque fois, en mourant, leur épargnaient un deuil.

    Aussi bien c’est assez d’inutile colère,
    Vous n’avez pas besoin d’être tant défendus ;
    Voici le Fleuve Rouge et la Rivière Claire
    Et je parle à vous seuls de vous que j’ai perdus !

    Jamais garde de Roi, d’Empereur, d’Autocrate,
    De Pape ou de Sultan, jamais nul Régiment
    Chamarré d’or, drapé d’azur ou d’écarlate,
    N’allez d’un air plus mâle et plus superbement.

    Vous aviez des bras forts et des tailles bien prises
    Qui faisaient mieux valoir vos hardes en lambeaux ;
    Et je rajeunissais à voir vos barbes grises,
    Et je tressaillais d’aise à vous trouver si beaux.

    Votre allure était simple et jamais théâtrale ;
    Mais, le moment venu, ce qu’il eût fallu voir,
    C’était votre façon hautaine et magistrale
    D’aborder le « Céleste » ou de le recevoir.

    On fait des songes fous, parfois, quand on chemine,
    Et je me surprenais en moi-même à penser,
    Devant ce style à part et cette grand mine
    Par où nous pourrions bien ne pas pouvoir passer ?

    J’étais si sûr de vous ! Et puis, s’il faut tout dire,
    Nous nous étions compris : aussi de temps en temps,
    Quand je vous regardais vous aviez un sourire,
    Et moi je souriais de vous sentir contents.

    Vous aimiez, troupe rude et sans pédanterie,
    Les hommes de plein air et non professeurs ;
    Et l’on mettait, mon Dieu, de la coquetterie
    A faire de son mieux, vous sachant connaisseurs.

    Mais vous disiez alors : « La chose nous regarde,
    Nous nous passerons bien d’exemples superflus ;
    Ordonnez seulement, et prenez un peu garde,
    On vous attend … et nous on ne nous attend plus ! »

    Et je voyais glisser sous votre front austère
    Comme un clin d’œil ami doucement aiguisé,
    Car vous aviez souvent épié le mystère
    D’une lettre relue ou d’un portait baisé.

    N’ayant à vous ni nom, ni foyer, ni Patrie
    Rien où mettre l’orgueil de votre sang versé,
    Humble renoncement, pure chevalerie,
    C’était dans votre chef que vous l’aviez placé.

    Anonymes héros, nonchalants d’espérance,
    Vous vouliez, n’est-ce pas, qu’à l’heure du retour,
    Quand il mettait le pied sur la terre de France,
    Ayant un brin de gloire, il eût un peu d’amour.

    Quant à savoir si tout s’est passé de la sorte,
    Et si vous n’êtes pas restés pour rien là-bas,
    Si vous n’êtes pas morts pour une chose morte,
    O mes pauvres amis, ne le demandez pas !

    Dormez dans la grandeur de votre sacrifice,
    Dormez que nul regret ne vous vienne hanter ;
    Dormez dans cette paix large et libératrice
    Où ma pensée en deuil ira visiter !

    Je sais où retrouver, à la suprême étape
    Tous ceux dont la grande herbe a bu le sang vermeil,
    Et tous ceux qu’ont engloutis les pièges de la sape,
    Et tous ceux qu’ont dévorés la fièvre et le soleil ;

    Et ma pitié fidèle, au souvenir unie,
    Va du vieux WUNDERLI qui tombe le premier
    Et suivant une longue et rouge litanie
    Jusqu’à toi, mon STREIBLER, qu’on tua le dernier !

    D’ici je vous revois, rangés à fleur de terre
    Dans la fosse hâtive où je vous ai laissés,
    Rigides, revêtus de vos habits de guerre
    Et d’étranges linceuls faits de roseaux tressés.

    Les survivants ont dit – et j’ai servi de prêtre !
    L’adieu du camarade à votre corps meurtri ;
    Certain geste fut fait bien gauchement peut-être,
    Pourtant je ne crois pas que personne en ait ri !

    Mais quelqu’un vous prenait dans sa gloire étoilée
    Et vous montrait d’en haut ceux qui priaient en bas,
    Quand je disais pour tous, d’une voix étranglée,
    Le Pater et l’Ave – que tous ne savaient pas !

    Compagnons, j’ai voulu vous parler de ces choses,
    Et dire en quatre mots pourquoi je vous aimais :
    Lorsque l’oubli se creuse au long des tombes closes,
    Je veillerai du moins et n’oublierai jamais.

    Si parfois, dans la jungle où le tigre vous frôle
    Et que n’ébranle plus le recul du canon,
    Il vous semble qu’un doigt se pose à votre épaule,
    Si vous croyez entendre appeler votre nom.

    Soldats qui reposez sous la terre lointaine,
    Et dont le sang me laisse des remords,
    Dites-vous simplement : C’est notre Capitaine
    Qui se souvient de nous … et qui compte ses Morts.

    Capitaine DE BORELLI

     

    Thiébald STREIBLER, Alsacien, légionnaire modèle, était l’ordonnance du capitaine DE BORELLI. Le dernier jour, dans la sortie triomphante qui forçait la levée du siège, STREIBLER s’était fait tuer pour son capitaine, en se jetant devant lui sur le fusil d’un Chinois.

     

     

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