• 5 janvier 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La prise de Narah

    D’après « La revue des deux mondes » – 1857

     

    Le colonel Canrobert, chef de la subdivision, conduisant lui-même la colonne expéditionnaire, se mit en marche le 25 décembre 1849. Nos troupes ne pouvaient pas avoir un meilleur guide que le jeune colonel des zouaves, illustré par ses récents succès militaires, déjà connu des Arabes par l’autorité qu’il avait exercée à une autre époque dans ce même commandement de Batna, et qui l’y avait rendu à ce point populaire, que les Aurésiens, dans leurs transactions, pour marquer une date, disaient souvent : am Kamroubert (c’était l’année de Canrobert).

    Sa petite armée comprenait les 5e et 8e bataillons de chasseurs à pied, deux bataillons de zouaves, deux bataillons du 8e de ligne, un bataillon de la légion étrangère, un escadron de chasseurs d’Afrique, un de spahis, et quatre pièces de montagne.

    Les bataillons, fort réduits par les combats et les fatigues, présentaient à peine un effectif de 4000 hommes. Mais les troupes dont ils se composaient étaient singulièrement aguerries, le souvenir de ce qu’ils avaient fait à Zaatcha les remplissait d’ardeur : chef et soldats, s’inspirant une mutuelle confiance, étaient prêts à tout oser.

    C’est le cas de dire en passant combien les nécessités des armées actuelles nuisent à la facilité et à la promptitude des opérations en Algérie, surtout quand on aborde les pays de montagnes. Les hommes sont habitués à une nourriture fortifiante, les armes dont ils se servent exigent de grands approvisionnement, les comptabilités des compagnies sont tenues à jour comme en garnison, la paie se fait avec de l’argent transporté à dos de mulets. Enfin, le service des ambulances doit être assuré avec tous les soins que réclame l’humanité, et que la science moderne n’a pas simplifiés. De là, l’obligation pour un chef de colonne de traîner avec lui un immense convoi et de porter son attention sur mille détails dont les hommes du métier comprennent seuls l’importance.

    Le colonel Canrobert, dont la sollicitude pour le soldat en campagne est une des qualités militaires les mieux reconnues, était alors parfaitement secondé par un jeune chef d’état-major, le capitaine Besson. Le plan du commandant était de prendre la vallée de l’Abdi à sa naissance et de la descendre vers Narah, après avoir forcé successivement à l’obéissance tous les villages de la vallée supérieure.

    Le jour de son départ, la colonne expéditionnaire alla camper à Neze-Dira, au pied de bois magnifiques. Elle avait longé en passant les ruines de Lambessa, connues alors seulement par les fouilles et les rapports de Carbuccia.

    Le 26 décembre, de grand matin, on se mit en mouvement pour gravir le défilé du Plomb (Tenüt-Ressas), qui conduit de la plaine dans l’Abdi. Là nous attendaient nos premières épreuves ; nous étions déjà à une assez grande hauteur. A mesure que nous montions, le froid le plus vif se faisait sentir ; les difficultés du chemin forçaient à chaque instant la colonne à s’arrêter. On profitait de ces temps de halte pour aplanir la route et réchauffer les hommes, dont les membres commençaient à s’engourdir, à de grands feux allumés avec les arbres d’une forêt qui se trouvait fort à propos sur notre passage.

    A peine cependant avait-on atteint le sommet du défilé, que d’épais tourbillons de neige, comme il en tombe pendant l’hiver sur les plus hautes montagnes, vinrent obscurcir l’air au point de rendre 1a marche impossible. Il fallut s’arrêter dans ce site sauvage, au milieu de rochers arides, et y faire reposer le soldat.

    Le colonel Canrobert partagea ensuite sa colonne en plusieurs fractions. Il donna des guides à chacune d’elles, et s’engagea lui-même à la tête de son avant-garde pour sonder le chemin, flanqué de précipices affreux que la neige dérobait aux regards. On mit près de sept heures à défiler à travers ces obstacles, et nous étions tous exténués de fatigue quand on atteignit Bahli, le premier village de la vallée sur la rive gauche de l’Abdi, où, adossé à la crête des rochers et perché comme un nid de vautours, se dressait au-dessus de nos têtes le bordj des Ouled-Azouz.

    L’ordre de marche suivi par le colonel Canrobert était parfaitement approprié au terrain. Celui de la journée du 26 décembre donnera un aperçu de ses dispositions tactiques.

    Il était ainsi réglé : une compagnie d’élite du 1er bataillon du 8e de ligne, précédée des guides de la colonne, suivie de la section du génie pour aplanir la route en cas de besoin, et d’une demi-section de chasseurs à pied du 5e se servant d’armes à longue portée, 1er et 2e bataillons du 8e de ligne, l’artillerie, 2e bataillon de zouaves, l’ambulance, la cavalerie, 1er bataillon de zouaves, le train, demi-bataillon de la légion étrangère, les bagages des corps, demi-bataillon de la légion, la moitié du convoi arabe, demi-bataillon du 5e chasseurs à pied, seconde moitié du convoi arabe, demi-bataillon du 5e chasseurs, le troupeau, 8e bataillon de chasseurs.

    L’on voit tout de suite les avantages de cet habile fractionnement pour l’attaque comme pour la défense. L’artillerie, l’ambulance, le convoi, les bagages, le troupeau, sont encadrés et surveillés. Le chef de la colonne, ayant l’ennemi en tête, a sous la main une réunion de troupes toujours prête à enlever une position sans être gênée par aucun embarras, et partout où les Kabyles pourront se présenter, en face, sur nos flancs ou sur nos derrières, ils trouveront une résistance également solide et protectrice de notre marche.

    Le 27, on gagna El-Haoua, en se prolongeant sous les villages de Bougrara, Haïdoussa, Tenüt-el-Abid, Fedjel-Cadhi, tous situés sur des penchants abrupts ou sur des rocs à pic, dans le pays le plus sauvage, le plus pittoresque. Cette journée du 27 décembre, dans laquelle on fit à peine quelques lieues, doit compter parmi les plus pénibles que nous ayons eu à supporter.

    L’avant-garde s’était mise en mouvement à onze heures et demie, ce fut seulement à huit heures du soir que l’arrière-garde arriva au campement. Pendant tout ce temps-là, on avait marché lentement, en silence, par une saison rigoureuse, sans route tracée, suivant avec peine quelques sentiers escarpés, s’attendant toujours à la rencontre d’un ennemi embusqué qu’on ne peut ni prévenir ni éviter, s’offrant individuellement à ses coups sur un terrain qui ne permet à la troupe ni de se déployer ni de se concentrer, et exposé à tous les dangers qu’offre, au milieu de tels obstacles, l’allongement d’une colonne de quatre mille soldats et de cinq cents chevaux ou mulets, sans compter le troupeau, qui chemine homme par homme, bête par bête, et pas à pas.

    Les villages que nous dépassons le lendemain, Tiskifin, Okrib, Rbieh, etc., protestent de leur obéissance. Continuant de descendre, nous apprenons que le gros bourg de Chir se dispose à résister.

    Chir, situé sur la rive droite de l’Abdi et appuyé à la montagne, coupait notre route. Il fallait l’enlever de vive force ou le tourner par la hauteur, en défilant par un chemin en corniche sous le feu continu des maisons. Au moment de l’atteindre, le colonel Canrobert se porta en tête de ses troupes pour leur faire prendre position, lorsqu’on vit tout à coup les habitants en masse sortir sans armes, en nous saluant du cri bien connu de semi, semi (amis, amis).

    Afin de régler les affaires des villages que nous laissions derrière nous, on séjourna le 29 et le 30 à Chir.

    Toutes les nouvelles, à mesure que nous avancions, s’accordaient à présenter Narah comme résolue à braver nos menaces et à se porter aux dernières extrémités. Les contingents de l’Oued-Abiad étaient accourus se renfermer dans ses murs. Les armes et les munitions ne manquaient pas plus que les combattants. Une position jugée inexpugnable par ceux qui l’occupaient ajoutait à l’ardeur de la défense. Du côté de l’attaque, il est vrai, l’ardeur n’était pas moins vive. Depuis notre entrée dans les Aurès, on n’avait pas tiré un coup de fusil ; il n’y avait eu que des fatigues et des souffrances.

    Le 30, on fit une reconnaissance dans la direction de la ville. L’ennemi ne bougeait pas, il nous attendait sur son terrain. Le lendemain, toute la colonne se mit en mouvement et vint camper sur l’Oued-Abdi, un peu au-dessus du débouché du ravin de Narah, à un endroit appelé Chelma, non loin de Menah.

    Chaque jour, les Arabes venaient tirer sur nos avant-postes et sur les troupes envoyées en reconnaissance. D’abord ils ne nous faisaient pas grand mal, et nous ne leur répondions que faiblement, afin de ménager les munitions. Mais comme ils devenaient plus entreprenants et plus dangereux, il fallut riposter.

    Dès le 3 janvier 1850, on se prépara à l’attaque de vive force. Il n’y avait plus à perdre un jour. Le temps était devenu tout à coup rigoureux, ainsi qu’il arrive dans ces contrées élevées, où la température passe souvent par les plus brusques variations. La pluie et le froid assiégeaient déjà notre petit camp, où les vivres n’abondaient pas. Le soldat, depuis quelque temps, était réduit à la ration de biscuit, qu’il faisait cuire avec la viande des maigres bœufs de notre troupeau.

    Le peu de vin qu’on avait apporté si difficilement à dos de mulets devait être réservé pour les malades, et l’eau de l’Oued-Abdi était presque glacée. Pour des troupes qui avaient accompli cinq mois de campagne sans relâche, ces premières atteintes de l’hiver devenaient fort pénibles. L’absence de toutes nouvelles ajoutait à la souffrance des privations une certaine tristesse, et chacun attendait avec impatience le moment de l’action, comme prélude de celui du retour.

    Le 4 au matin, toutes les dispositions étaient prises pour la journée du lendemain, qui devait être décisive.

    Trois villages situés dans une gorge profonde, dont les eaux descendent à la rive gauche de l’Oued-Abdi, forment la ville de Narah. Les deux moins importants, ceux des Ouled-Sidi-Abdallah et des Dar-ben-Labareth, s’allongent à droite et à gauche sur les flancs de la montagne. Au milieu, sur un rocher qui surgit du fond du ravin, comme une sorte d’île, à près de 200 pieds au-dessus du thalweg, se groupent serrées les cent maisons du village principal, Tenüt-el-Djemma. C’est la situation isolée et inaccessible de cette espèce de citadelle, qu’ils croyaient inexpugnable, qui avait donné aux gens de cette petite république une confiance bien chèrement expiée.

    Avant d’arriver aux villages supérieurs, à une élévation de plus de 500 mètres au-dessus de l’Oued-Abdi en partant du bas de la vallée, il faut gravir des pentes en gradins, dont les dernières sont de véritables escaliers étroits et tortueux taillés dans le roc. Des tours en pierres, solidement construites et disposées avec une certaine habileté, couvrent et commandent tous les abords du ravin, dans le lit duquel s’étagent avec un art remarquable de verts et riches jardins. Parvenu au haut de ces positions culminantes, dont le sommet est le mont Tanout, qui surplombe la ville, on voit celle-ci dans le fond d’une sorte d’entonnoir, et c’est sous le feu des habitants qu’il faut descendre presqu’à pic et à découvert.

    Trois chemins conduisent à Narah de la vallée de l’Oued-Abdi. L’un, sur la rive droite, escalade des mamelons escarpés et rocailleux, où le fantassin marche péniblement en s’aidant de ses mains, où le cavalier traîne son cheval derrière lui. Les deux autres, qui ne sont guère plus praticables, suivent les contreforts de la rive gauche et aboutissent aux maisons des Ouled-Sidi-Abdallah.

    L’Oued-Narah a sa source dans un col qui mène, à travers le Djebel-Lazerek, dans le bassin de l’Oued-Abiad. Derrière ce col, nommé Tauzougart, se trouvaient de nombreux villages, Tazemelt, Aïn-Roumia, Iguelfen, Taughanimt, situés sur le versant sud du Djebel-Lazerek.

    Les gens de Narah y avaient fait passer leurs familles, leurs troupeaux, et y avaient caché leurs biens les plus précieux, les croyant à l’abri de toute atteinte. Eux-mêmes, aidés des nombreux contingents de l’Oued-Abiad, venus à leur secours, occupaient fortement leur ville.

    Ces renseignements fournis par les espions de M. Seroka, chargé des affaires arabes de la colonne, déterminèrent le plan d’attaque. Trois colonnes sans bagages et pourvues de deux journées de vivres devaient surprendre et enlever les positions de Narah à la pointe du jour, en attaquant par trois côtés différents. Si elles ne réussissaient pas à emporter le village principal par un coup de vigueur, elles remonteraient le ravin, se réuniraient vers le col pour le franchir à tire-d’aile et tomber à l’improviste sur Taughanimt et Iguelfen, où l’on ferait une razzia de toutes les richesses appartenant à l’ennemi.

    Cette opération en dehors des prévisions de la défense devait produire un effet certain. Outre qu’on atteignait Narah dans ses biens, par l’enlèvement des familles, on pouvait l’amener à la soumission. Toutefois, le plan n’eut pas besoin d’être exécuté comme il avait été conçu ; la vaillance de nos soldats l’abrégea singulièrement.

    Le 4 au soir, le colonel Canrobert réunit auprès de sa tente les chefs de corps pour leur expliquer ses projets et les détails d’exécution qu’il leur confiait. Puis, se rendant avec eux sur un mamelon de la rive droite de l’Abdi, il leur montra le faîte d’une maison se détachant des ombres de la montagne, qui indiquait seule la vraie position de Narah. Dès le matin, nos soldats avaient construit des retranchements en pierres sèches pour mettre à l’abri de toute atteinte sérieuse nos bagages et nos approvisionnements, qu’on devait laisser a la garde des hommes les moins valides, formant un effectif de 800 hommes et appuyés par un obusier de montagne.

    Ce fut une grande joie dans le camp, lorsque l’on y connut les ordres de combat pour le lendemain. Les soldats voyaient dans ce dernier effort qu’ils allaient tenter, la fin assurée d’une existence nomade de cinq mois pleine d’épreuves et de souffrances. Chaque homme avait reçu le soir, comme gratification, une ration extraordinaire de sucre et de café.

    Toute la première partie de la nuit se passa à faire bouillir le café auprès de grands feux de bivouac. C’était sa distraction, c’était son seul plaisir, car, dans son insouciance, et avec la légèreté d’esprit qui lui est propre, il se préoccupe bien peu de la mort qui l’attend dans quelques heures. L’officier seul, plus sérieux et plus pénétré de l’importance de ses devoirs, se livre au repos pour ménager ses forces, qui lui sont bien plus nécessaires qu’à ceux qui obéissent.

    Trois colonnes, avons-nous dit, devaient attaquer Narah à la pointe du jour par trois côtés différents. La première, sous les ordres du colonel Carbuccia, composée du 5e bataillon de chasseurs, du 3e bataillon de la légion étrangère et d’une compagnie de zouaves, se réunissait, le 5 janvier 1850, vers trois heures du matin.

    Les hommes étaient sans sac ; ils emportaient seulement des cartouches et des vivres roulés dans une demi-couverture de campement. On avait calculé qu’il fallait à la première colonne plus de quatre longues heures de marche pour prendre la ville à revers avant le jour. Cette troupe remonta d’abord sur un espace de près d’une lieue le cours de l’Abdi, puis se jeta tout à coup à droite dans les montagnes. Elle était précédée de guides arabes, que l’appât du gain rend capables de tout braver, et qui, marchant en avant, exposés aux premiers coups, s’acquittent hardiment de leur dangereux métier.

    Pendant cette lente ascension, qu’éclaira heureusement la clarté de la lune, il fallut vaincre à chaque pas de nouvelles difficultés. On était forcé de descendre et de remonter successivement des précipices affreux, qui devenaient, à mesure qu’on avançait, plus impraticables.

    Plusieurs fois, on crut qu’il faudrait y renoncer. Mais le coup d’œil sûr et la prompte intelligence du chef d’état-major Besson, rectifiant au besoin, sur un terrain qu’il devinait plutôt qu’il ne le connaissait, les mouvements incertains de l’avant-garde, surmontèrent tous les obstacles. L’ennemi, il est vrai, supprima celui qui était le plus à craindre, sa propre défense.

    Ne croyant pas qu’une marche en colonne fût possible à travers des rochers où il fallait se servir presque constamment des mains pour avancer, il nous laissa tourner tranquillement toutes ses positions. Nous arrivâmes ainsi, avant le lever du soleil, sur la hauteur qui contourne et domine Narah, attendant que les deux autres corps fussent engagés sérieusement avec les assiégés pour forcer l’une des entrées de la ville, et restant en même temps à portée du col que l’on devait franchir, si nous ne réussissions pas d’un seul coup de main.

    Vers cinq heures, la deuxième colonne, sous les ordres du commandant Bras-de-Fer, formée du 8e bataillon de chasseurs à pied, du 1er bataillon de zouaves, de trente sapeurs du génie, d’une section d’artillerie de montagne, d’un détachement de chasseurs à cheval et de spahis, se mettait en mouvement vers le sentier qui gravit les pentes de la rive droite du ravin.

    L’ambulance et quelques mulets haut le pied venaient à la suite. Il y avait à franchir de ce côté l’arête flanquée par les blockhaus en pierre, puis a escalader le rocher du Tanout. L’ordre était donné de filer sans s’arrêter et sans s’occuper des défenses. L’arrière-garde devait faire main-basse sur les hommes qui s’y trouveraient.

    C’était une scène saisissante que cette marche dans l’ombre, à travers un pareil pays, à pareille heure. Le temps était froid, mais sec. La plupart des hommes toussaient, les armes cliquetaient. On se demandait, non sans anxiété, comment avec un pareil bruit, on parviendrait à tromper l’attention vigilante de l’ennemi. Mais en se portant à deux cents pas sur notre flanc, l’on n’entendait plus qu’un bruit sourd, vague, que les vedettes kabyles pouvaient prendre pour le murmure de l’Abdi.

    Bientôt, on arrive au pied du mamelon où était le premier poste. On monte en silence, à pas de loup : rien ne bouge. On rase le deuxième, le troisième blockhaus : rien… Tout est désert.

    L’ennemi a jugé l’attaque trop difficile par le Tanout, et a cru que nous ne pouvions la tenter que par la route de Menah à Narah. Il s’est d’ailleurs souvenu que les troupes de Carbuccia avaient suivi cette route quelques mois auparavant, et, persuadé que nous ferons de même cette fois, ou plutôt que, suivant la parole du colonel Canrobert, nous reviendrons à l’époque de la moisson, il a dégami ses embuscades.

    Nos soldats atteignent donc sans temps d’arrêt la base du rocher. La voie est si étroite, si rapide, que le cavalier est obligé de mettre pied à terre et de tenir son cheval par la bride. C’est un véritable escalier dont les degrés sont taillés dans la montagne.

    Dans le même temps, la troisième colonne, qui obéit au chef de bataillon de Lavarande, ayant auprès de lui son adjudant-major Troyon, chemine sur les escarpements de la rive gauche, de manière à prêter le secours de ses feux à celle qui s’élève sur la droite. Elle comprend le 2e bataillon de zouaves, le 1er bataillon du 8e de ligne, renforcés de la compagnie de grenadiers du 2e bataillon, d’une pièce de montagne, et de cinquante chasseurs d’Afrique.

    L’exécution de ce mouvement concentrique était complète au commencement du jour. A l’heure marquée, presqu’au même moment, les trois têtes de colonnes débouchaient en vue de Narah. Le chef de l’expédition avait marché au centre avec les troupes du commandant Bras-de-Fer. Il se tenait derrière le premier peloton qui servait d’éclaireur, se trouvant ainsi plus à même de diriger toutes ses forces.

    L’aube commençait à blanchir, et sur le fond du ciel plus clair, le Tanout dessinait sa crête nue. On vit alors assez distinctement au-dessus de nos têtes des ombres se lever, se baisser… C’étaient les vedettes ennemies, qui, entendant bruire à leurs pieds, cherchaient à sonder l’obscurité de la vallée et prêtaient l’oreille.

    Enfin un cri terrible d’alarme s’élève dans l’espace, la mousqueterie s’allume dans l’ombre. L’avant-garde, qui montait avec le colonel Canrobert, se découvre. Les cris : A la baïonnette ! retentissent ; les clairons sonnent, les tambours battent la charge, leshommes s’élancent.

    A peine cependant les musiques de la deuxième colonne ont-elles entonné l’air enivrant de l’attaque, que celles de la première, qu’a dirigée Carbuccia, leur répondent derrière l’ennemi. Le sommet du Tanout, abordé résolument, est franchi. Nos soldats se précipitent vers Narah, ils roulent comme des avalanches : leur élan est irrésistible. Les Kabyles qui occupaient les abords du village, surpris, entraînés, tourbillonnent et s’enfuient, les ‘uns en remontant le ravin, les autres en regagnant la ville.

    Le 8e bataillon de chasseurs à pied, le 1er de zouaves, les sapeurs du génie de la colonne du centre, se jettent à la poursuite de ces derniers, et malgré le feu à bout portant qui part des murailles crénelées, ils couronnent vaillamment le rocher et les terrasses. Au même instant, des compagnies du 5e bataillon de chasseurs, du 8e de ligne et de la légion étrangère, qui formaient la tête de la première colonne, que j’avais l’honneur de commander, pénètrent par la porte opposée.

    Le commandant de Lavarande, avec le 2e bataillon de zouaves, se jette, de son côté, dans le village des Ouled-Sidi-Abdallah, qui forme la partie est de Narah, pendant qu’une partie du même bataillon, avec quatre compagnies du 8e de ligne, après avoir emporté le village des Dar-ben-Labareth, sur la gauche, achève l’investissement de la place en coupant la route à l’ennemi. Celui-ci essaie de remonter à travers les jardins, mais le commandant Levassor Sorval, secondé par deux officiers d’une rare valeur, les capitaines de Cargouët et Alpy, avec le 5e bataillon de chasseurs et trois compagnies de la légion étrangère, longe les hauteurs de la rive droite du ravin, et cerne aussi les fuyards, qu’un peloton de cavalerie sabrait sur la rive gauche.

    Rien de plus étrange ni de plus émouvant que le spectacle qui se déroulait alors sous nos yeux, et dont ne perdront jamais le souvenir ceux qui en ont été les témoins. Sur le fond verdoyant de la montagne, se dessinaient les dolmans bleus de nos chasseurs d’Afrique, les vêtements rouges des femmes, les burnous blancs des Arabes, tous confondus dans un pèle-mêle affreux.

    Les cris des soldats, les gémissements des victimes, dominés par le bruit de la fusillade, se répétaient en échos prolongés jusqu’au fond de la vallée, et le soleil levant éclairait de ses pâles rayons cette scène confuse et sanglante.

    Vers les neuf heures du matin, nous étions maîtres de Narah. Le feu fut aussitôt mis aux maisons. En un clin d’œil, une ceinture de flammes environna la ville.

    La prise de la ville fut annoncée par vingt et un coups de canon qu’on dirigea contre les maisons pour en activer l’incendie. Cette décharge retentissant dans ces hautes montagnes, portée au loin par leurs bruyants échos, annonçait à tout le pays notre victoire, qui fut saluée par les acclamations de notre petite armée.

    Quand tout fut fini, les trois colonnes redescendirent ensemble les pentes qui conduisaient au camp par le chemin direct de Menah, emmenant avec elles un convoi de nos morts et de nos blessés.

    Le lendemain, on enterra les morts, parmi lesquels se trouvaient deux officiers, tués des premiers à l’assaut de Narah. On acheva de détruire les plantations, et on fit sauter les blockhaus, dernières traces matérielles de la défense.

    Vers quatre heures du soir, la neige commença à tomber abondamment, et couvrit toutes les terres. Un peu plus tôt, nous étions prisonniers dans ces montagnes infranchissables, et la saison rendait impossible ce coup de main, si glorieux pour nous, si nécessaire pour la paix. Nous avions eu l’heureuse chance de profiter du dernier beau jour. C’est ainsi que la Providence joue constamment le grand rôle dans les vicissitudes de la guerre. Ce n’est pas sans raison qu’en invoquant sa toute puissance, on l’appelle le Dieu des armées.

     

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