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  • 22 décembre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le Père BROTTIER dans A NOS ANCIENS le-pere-brottier-150x150

     

    Le père Daniel Brottier est né à La Ferté-Saint-Cyr (41) le 7 septembre 1876 et mort à Paris le 27 février 1936.

    En 1936, il était directeur de l’Œuvre des Orphelins d’Auteuil, que lui avait confiée le cardinal Dubois, depuis la fin de novembre 1923. Le Père Brottier fut encore le fondateur de la cathédrale du Souvenir africain, inaugurée en février 1936 par le cardinal Verdier. Il avait le titre de vicaire général de Dakar.

     

    L’article qui suit est un hommage rendu au Père Brottier en tant qu’aumônier militaire pendant la première guerre mondiale et l’un des fondateurs de l’Union Nationale des Combattants. Il est élaboré à partir des éloges prononcés lors des messes en la mémoire du Père Brottier en 1938 et 1939.

     

    D’après « La voix du combattant » – 1938

     

    Discours de Jean Goy, président de l’U.N.C. en 1938

     

    C’est quand les hommes ont disparu que l’on commence bien souvent à s’apercevoir de toute la place qu’ils tenaient dans le monde. Cette réflexion s’applique exactement au Père Brottier dont, ce matin, nous célébrons la mémoire en même temps que l’anniversaire de sa mort.

    Certains ont rappelé ce qu’il fut en Afrique comme missionnaire, puis comme vicaire général. D’autres ont montré les progrès magnifiques qu’il a fait réaliser à cette maison de l’œuvre des Orphelins et Apprentis d’Auteuil.

     

    Il m’appartient de dire, au nom de l’U.N.C., dont il fut l’un des fondateurs, quel combattant il fut au front et quel génial organisateur il fut la paix venue.

    La mobilisation le trouve dans la situation de réformé depuis plusieurs années déjà, après avoir accompli normalement son service militaire. Il n’est plus mobilisable, mais il a 38 ans. Or, le Père Brottier ne peut admettre une minute qu’il puisse rester à l’arrière, même avec les charges qui lui incombent, tandis que d’autres se battent pour sauver le corps et l’âme de la Patrie.

    Prêtre, il se doit aux âmes des combattants. Il presse donc Albert de Mun d’agir auprès du gouvernement français afin que soit rétablie l’aumônerie militaire volontaire. Point n’est besoin de dire qu’il fut un des premiers agréés.

    En effet, le 26 août 1914, il part pour le front. Affecté comme aumônier au 121e régiment d’infanterie, bien vite il devient l’aumônier de la 26e division.

    Un des membres de notre Bureau national, le docteur Vimal de Fléchac, qui l’a vu à l’œuvre pendant cette période, nous dit :
    - C’était une magnifique intelligence, un cœur infiniment généreux, une âme d’apôtre ne pensant qu’à se donner, à servir, rayonnant de charité et toujours à l’affût de prétextes qui pouvaient lui permettre le don de lui-même. Tout cela dans une simplicité d’allure presque affectée.
    Au repos, il travaillait sans arrêt imaginant mille moyens capables de consoler, d’encourager ; à la tranchée ou dans le secteur d’attaque, ignorant avec la plus étonnante indifférence le danger le plus évident, comme si sa mission surnaturelle devait lui servir de cuirasse.
    Pendant tout le temps où je l’ai connu, je l’ai vu occupé de projets, imaginant ainsi les méthodes les plus capables de répandre à pleine main la générosité dont son cœur était plein. Il professait un patriotisme ardent dont il avait un sens si aigu que tout convergeait vers le rayonnement qu’il pouvait lui assurer.
    Dois-je ajouter que son nom avait dépassé de beaucoup, les limites du secteur de la 26e division. On le vit bien, quand il inventa la formule « Unis comme au Front ».

     

    Cette admiration sans réserve d’un de ceux qui le virent de près sur la ligne de feu, on va en trouver l’expression dans les différentes citations décernées au Père Brottier.

    Depuis le début de la campagne, il n’a cessé de prodiguer ses soins aux blessés avec un courage et une abnégation au-dessus de tout éloge.

     

    Le 3 juin 1916, il est fait chevalier de la Légion d’Honneur et sa citation porte : « Pendant les combats de mars 1916, est resté au premier rang avec les troupes engagées, dans les circonstances les plus difficiles, recueillant les blessés sous un feu meurtrier, les soignant et les encourageant. A apporté à tous le meilleur réconfort moral par sa belle attitude, par son sang-froid et par son admirable dévouement ».

    Quelques jours s’écoulent encore, d’autres combats se déroulent et le 14 juin c’est une nouvelle citation à l’ordre de l’armée dans laquelle on parle à nouveau de son « abnégation », de son « dévouement », de son « mépris absolu du danger ». On loue « sa présence au milieu des troupes au moment des attaques » et le secours qu’il portait aux blessés « sans tenir compte des dangers qui l’entouraient ».

    Mais ce que l’on tient tout particulièrement à signaler dans cette citation, c’est que « pendant les bombardements dirigés sur nos lignes devant le bois d’Esnes, les 22, 23 et 24 mars 1916, ses vêtements ayant été déchirés par des éclats d’obus, il s’est particulièrement fait remarquer et ne trouvant pas sa mission achevée le jour, « employait ses nuits à enterrer nos morts ».

    Le 26 novembre 1916, nouvelle citation à l’ordre de l’infanterie. On y lit : Est parti à l’assaut le 4 septembre 1916 avec les premières vagues du régiment, encourageant tous ceux qui étaient autour de lui. N’a cessé depuis, sous les bombardements les plus violents et les plus meurtriers, d’aller d’une unité à l’autre sans le moindre souci du danger, prêchant d’exemple et se prodiguant inlassablement pour rechercher les blessés et les panser lui-même ».

    Le 17 mai 1917, c’est non pas l’armée ni même la division qui va le citer à l’ordre, mais bien le 105e régiment d’infanterie qui l’a vu particulièrement à l’œuvre à Verdun et sur la Somme.

    S’il est vrai que les plus belles citations ne sont pas celles décernées d’en haut, mais celles qui venaient du cœur même de la troupe, j’imagine que le Père Brottier dut être particulièrement fier de celle-là comme aussi de celle qui lui fut décernée, le 15 septembre 1917, par le 121e régiment d’infanterie pour avoir « pris part, avec le régiment, aux combats de Chaulnes les 4 et 6 septembre 1916, de Moulin-sous Touvent, le 13 avril 1917, partant en tête des vagues d’assaut et arrivant le premier dans les lignes ennemies ».

    Et la citation ajoute : « Est hautement estimé et admiré de tous au régiment ». Sa modestie dut en souffrir, mais son cœur de prêtre s’en réjouir.

    Le 29 juin 1918, nouvelle citation à l’ordre de l’armée : « Ame magnifique où s’allient harmonieusement l’ardeur du soldat et le dévouement du prêtre. Pendant les attaques des 1er et 2 juin 1918, à Troesnes, allait chercher les blessés en avant de nos postes sous le feu intense des mitrailleuses et encourageait les combattants ».

    Ainsi donc, par trois fois l’armée, une fois la division et deux fois des corps d’élite avaient cité le Père Brottier et indiqué de quel courage tranquille il était animé.

    En s’excusant de ne pouvoir assister à la cérémonie de ce matin, le général Le Rond qui, le 5 mai 1916, avait épinglé, en plein champ de bataille, sur la poitrine ou Père Brottier, la croix de la Légion d’Honneur, m’écrit :
    - Prêtre au grand cœur et magnifique soldat, le Père Brottier donna en cette année si dure de 1916, toute sa mesure à Verdun, à Tracy le-Val et à la bataille de la Somme devant Chaulnes. Commandant la 51e brigade, j’eus l’honneur et la joie de le décorer au lendemain des assauts répétés que nous avons subis victorieusement en avant de la cote 304 et ce souvenir reste, pour moi, inoubliable.
    Ma pensée se reportera, le 27 février, vers ces temps glorieux et vous pouvez être assuré que, malgré l’éloignement, je serai de cœur avec vous dans le juste hommage que vous rendrez à mon ancien aumônier et fidèle ami ».

     

    Du simple troupier au plus grand des chefs, même unanimité de louanges.

    Le magnifique soldat qu’il était, ne pouvait concevoir que ceux qui, au front, pendant des mois et des mois, avaient, dans les circonstances les plus tragiques, supporté les pires souffrances pour la défense du territoire, puissent, la paix venue, s’oublier comme s’oublient des camarades de collège et se disperser dans la vie comme si rien ne s’était passé, comme s’ils n’avaient plus aucun devoir à l’égard des familles des morts, à l’égard de leurs frères dans la peine, à l’égard aussi des jeunes qui montaient à l’assaut et qui devaient être leurs continuateurs.

    Non, les combattants ne pouvaient pas se trouver désunis. Il convenait qu’ils restassent assemblés, car une autre tâche allait s’imposer à eux, d’abord celle de s’aider fraternellement comme là-haut, puis celle d’aider à la reconstruction et de veiller à la renaissance du pays.

    Dans le même temps où le Père Brottier songeait à celà, un groupe de blessés de guerre s’était formé à Paris, et ensemble rédigeaient une petite revue qui avait pris pour titre « Frères d’Armes », afin de mieux assurer la liaison avec ceux de l’avant.

    Leur rêve était celui-là même qui hantait le Père Brottier. Il est bien rare que les volontés, surtout lorsqu’elles sont désintéressées, ne se rencontrent pas.

    La liaison devait se faire d’autant plus facilement que parmi les membres du petit groupe des blessés se trouvaient, avec Paul Baron, André Boulard, Bourrut-Lacouture, Margerin, Gaston Foch et notre ami le Père Croizier.

    Le 23 mai 1918, le Père Brottier écrivait à celui-ci :
    - Si les gens d’en face nous laissent tranquilles, je serai à Paris au début de juin. En ces dix jours de perm, il faudra bien mettre l’idée en marche définitivement. Que pensez-vous de ce titre : La Ligue Française des Vétérans de la guerre ? Frères d’Armes acceptera, je suis sûr, de nous aider dans cette grande entreprise qui doit donner les résultats les plus féconds.

    L’entrevue fut retardée. En effet, quinze jours après, arrivaient au Père Croizier deux feuilles de carnet hâtivement griffonnées au crayon. On y lisait :
    - Ce 7 juin. Cher Père, nous sommes en pleine bataille, ma permission se trouve retardée de ce chef, mais dès que le tour reprendra, j’irai voir à Paris ce qu’il est possible de faire. 
    Nous nous entendrons pour les démarches.
    Ce qu’il faudrait, ce qui arrangerait tout pour le début, ce serait un président pouvant s’occuper de l’affaire intelligemment.

    Vint cependant la permission, le Père Brottier étant, une fois de plus, passé miraculeusement à travers les obus. Et l’on travailla d’arrache-pied à rédiger des brouillons de statuts, à chercher des titres, à envisager les meilleurs moyens de réaliser l’œuvre entrevue, à chercher des encouragements et des appuis, à constituer un comité d’initiative, à prévoir un conseil d’administration.

    Tâche pas aussi aisée qu’il peut sembler aujourd’hui.

    Nous faisions à l’époque, a écrit Paul Baron, un des premiers réalisateurs, il faut l’avouer, un peu figure de conspirateurs. Dans certains milieux, le retour des poilus n’était pas envisagé sans une certaine angoisse.
    Lorsqu’ils faisaient de courtes apparitions dans la capitale, on les entendait pester volontiers contre les civils de l’arrière, qu’ils ne trouvaient pas très « à la page », et l’on craignait fort qu’ils n’aient pris par trop l’habitude d’avoir recours à l’argument de force, pour trancher les discussions, comme ils le faisaient pour la plus juste des causes : celle de la patrie.
    Aussi nos premières démarches auprès de certains ne furent-elles pas très encourageantes.

    Défendre les droits des poilus, nous répondait-on, c’est une idée sublime : mais êtes-vous sûrs de pouvoir un jour leur faire comprendre leurs devoirs ?

    Les anciens combattants n’étaient pas disposés à se laisser impressionner autrement par ces observations qui témoignaient d’une certaine méconnaissance de l’âme des hommes de la guerre.

    Par ailleurs, dans les milieux politiques et sociaux, c’était à qui monopoliserait les anciens combattants au bénéfice de son parti ou de ses conceptions morales et sociales.

    Or, ceux qui eurent l’idée de l’Union Nationale des Combattants entendaient que les anciens combattants restassent unis. Ils n’entendaient donc pas se laisser diviser. C’est eux, en fin de compte, qui firent prévaloir leur esprit.

    Tant et si bien que dans les derniers mois de 1918, tout était prêt. Charles Bertrand, alors capitaine, un ami du Père Brottier au front, en congé de convalescence à Paris, à la suite d’une blessure, accepta d’être le secrétaire général de notre association.

    L’armistice vint et avec lui la paix. Petit à petit, s’opéra la démobilisation.

    Le 11 décembre 1918, l’avis officiel de déclarations paraissait au Journal Officiel. Moins de dix semaines plus tard (23 février 1919), l’U.N.C. tenait sa première assemblée générale. En juste témoignage de reconnaissance, le Père Brottier était élu membre de son conseil d’administration.

    Il devait rester un de nos administrateurs les plus écoutés jusqu’au moment où pour se consacrer plus entièrement à l’œuvre des « Orphelins et Apprentis d’Auteuil », il se vit contraint à donner sa démission (1924).

    Tel fut le soldat, tel fut le prêtre.

    Si notre association a pu, dès les premiers jours, connaître de magnifiques progrès, si elle a suscité à travers tout le pays et dans ses 9000 sections, des apôtres convaincus qui se sont appliqués à réaliser son généreux programme social et d’entr’aide, c’est incontestablement à des hommes tels que le Père Brottier qu’elle le doit.

     

    Discours du chanoine Quenet

    Tout de suite, il avait décidé où était sa place. Au moment de l’attaque française : avec la première vague ; entre les attaques faites par nous ou par les Allemands : dans les tranchées bombardées ; la nuit : dans les lignes ou entre les lignes, pour y ramasser les blessés ; quand une partie des troupes va au repos : immuable sur les positions, au service de ceux qui les occupent.

    Voici maintenant l’exécution du programme. Les soldats montent, la nuit, pour l’attaque qui doit se faire au point du jour. Pas de cigarettes allumées, pas de conversations.

    Une seule question que les hommes posent de l’un à l’autre : l’aumônier est-il là ? S’il passe, on lui demande : « Monsieur l’aumônier, avec qui allez-vous aujourd’hui ? ». On ne lui demande pas « s’il y va », mais « avec qui il y va ? ».

    Il n’a pas l’habitude, dit un fantassin du 121e, en parlant du Père Brottier, de nous laisser partir et de venir après. Et si le prêtre répond : « Avec vous », « Oh ! Tant mieux », réplique le chœur des soldats, « quand vous êtes là, on est plus sûr ».

    Et la bonne nouvelle passe de bouche en bouche : « L’aumônier vient avec nous ». Il n’est pas étonnant que le Père Brottier ait quelquefois sauté parmi les premiers dans les tranchées ennemies et qu’il ait laissé dans leurs fils de fer les lambeaux de deux soutanes.

    A-t-on réussi, le premier soin est de retourner en hâte les lignes allemandes. Si on est en terrain non organisé, il faut creuser des lignes fraîches, sous l’inévitable bombardement. Si on a dû revenir aux tranchées de départ, obus, mines et torpilles pilonnent des vaincus démoralisés.

    Il me fallait rester, dit le Père Brottier, à panser des blessés et surtout à sourire et à plaisanter, lorsque je me sentais « abruti par la fatigue, par le froid, par le sommeil, par la peur ».

    La nuit est venue. Avant qu’elle ne soit tombée, l’aumônier, quand le terrain gagné est à découvert, l’a soigneusement examiné pour voir où sont les hommes qu’il va falloir ramasser. Quand le régiment a été ramené en arrière, la tâche est terrible, puisque les blessés sont entre les Français et les Allemands, quelquefois dans les fils de fer, près des parapets de l’ennemi. L’aumônier relève sa soutane ou, mieux, l’accroche dans la tranchée et la remplace par une capote.

    Il saute le parapet et s’enfonce dans les ténèbres. En rampant, il passe d’un corps replié à un autre corps étendu. Ici un mort, là un agonisant à qui il faut d’abord le pardon de Dieu, plus loin un soldat qui râle ou qui appelle, ou qui, n’attendant plus personne, tressaille au contact de la main qui le touche. L’aumônier est venu, c’est le salut. Un flot d’espérance et de joie gonfle la poitrine de celui qui se croyait abandonné.

    L’aumônier soulève le blessé qui peut marcher, le met debout, le conduit, le soutient, le prend dans ses bras aux endroits difficiles. Si l’homme ne peut pas se mouvoir, l’aumônier va chercher des brancardiers et les ramène. Quand l’aumônier est un géant comme le P. Brottier, il charge simplement son bonhomme sur les épaules et l’emporte. On n’y voit pas clair, on butte sur le terrain défoncé, on s’embarrasse dans les fils de fer barbelés, on donne contre un cadavre, on tombe. L’ennemi a entendu du bruit une détonation sèche part de la tranchée ennemie. L’aumônier la connaît bien.

    Est-il déjà étendu à terre, il reste sans bouger, avec son compagnon. Est-il encore debout, il dit à l’autre : « Couche-toi », et s’aplatit à côté de lui. Au-dessus d’eux une fusée s’allume, brûle, brûle, comme si elle ne devait jamais plus s’éteindre. Des balles sifflent, une mitrailleuse fait le moulin à café. On se rapetisse tant qu’on peut, on colle la bouche sur la terre froide. La mauvaise étoile brûle toujours.

    Tout à coup, elle s’éteint. On entend un bruit sec contre soi. C’est la fusée qui vient de tomber. Les Allemands ne l’avaient pas lancée dans une fausse direction. Mauvais signe. Toutefois, l’astre improvisé a rendu service. Tandis qu’il brillait, l’aumônier a, d’un œil rapide, examiné le terrain, aperçu l’endroit qu’il veut rejoindre, considéré les obstacles, reconnu la chicane. L’ombre totale est revenue. Les deux hommes se relèvent et repartent. Encore une fusée !

    Nouvelle station à terre, nouvelle attente. Enfin, on est près du but. On presse le pas, on glisse contre le parapet, on tombe dans la tranchée avec le blessé. Sauvés !

    Quelques compagnies descendent au repos. L’aumônier, lui, ne descend pas.

    A Verdun, le Père Brottier reste cent vingt-cinq jours en ligne. Le P. Yves Pichon, qui après avoir écrit déjà une courte biographie du Père Brottier en propose une plus ample, dit que les soldats se passaient l’aumônier, le considérant comme « un meuble indispensable des premières lignes ». Autrement dit, le P. Brottier appartenait au matériel de secteur.

    Le Père Brottier finissait par se faire à cette vie invraisemblable. Mais un beau jour, il lui fallut parer à l’imprévu. Dans le bois d’Avaucourt, il se trouve avec des soldats dont la soif serre la gorge. Il attend la nuit, s’attache une ceinture de bidons et s’en va vers l’arrière où il a repéré une source. Le chemin est relativement court, mais soumis à un bombardement effrayant. Il faut marcher à quatre pattes, à l’aller et au retour. Car il y a un retour, au bout de six heures, et quel retour ! Avec tous les bidons et tous les bidons pleins d’eau !

    Maintenant que la paix était revenue, le Père Brottier qui avait vu, non seulement la terre française recouvrer son ancienne étendue, mais aussi l’âme française retrouver sa splendeur, le Père Brottier qui s’était déjà demandé en pleine guerre : Que faire de tout cela ?

    Quand la guerre sera finie, que faire, se demandait de nouveau : Que faire de cette vaillance, de cette ténacité, de cet esprit de devoir, de cette discipline, de cette ardeur, de cette fougue, de ce stoïcisme, de cette abnégation ? Que faire ? Mais resserrer encore le faisceau de nos forces et de nos vertus. Qu’avaient-ils été au front ces soldats ? Héroïques et unis dans l’héroïsme. Que devaient-ils être après la guerre ? Héroïques, unis et, s’il était possible, plus unis encore.

    C’est la règle, la maxime, le programme que le Père Brottier avait lancés et que vous avez recueillis, Messieurs, vous les blessés, les mutilés, les gazés, les infirmes, les malades, vous tous diminués physiquement par la guerre, mais spirituellement grandis par elle. Vous tous qui êtes la beauté et l’honneur de notre Patrie.

    Vous n’avez exclu personne de vos rangs. Vous avez accueilli les intelligences, les volontés, les énergies, qu’apportaient ceux qui, après avoir donné au pays leur sang et leur héroïsme, avaient encore quelque chose à lui offrir.

     

     D’après « La voix du combattant » – 1938

     

    Qu’on nous permette de détacher du livre du Père Pichon, le passage suivant se rapportant à un épisode de la vie du Père Brottier au front :

    Du 12 au 26 mars 1916, le Père Brottier, au milieu de ses héroïques soldats du 121e et du 105e, va vivre les jours les plus durs de sa vie, et peut-être aussi les jours les plus pénibles de la bataille de Verdun.

    Le 12 et le 13 mars, à l’ouest de la Meuse, un bombardement d’une extrême violence s’abat entre Béthincourt et Cumières. Le 14, l’ennemi attaque par vagues successives et réussit à avancer de deux cents mètres dans la direction du Mort-Homme. Nos fantassins contre-attaquent avec succès à la nuit. Le bombardement est incessant.

    Le 15 et le 16, à nouveau les vagues d’assaut déferlent contre le Mort-Homme, et échouent. Le 17, bombardement de Bois-Bourrus et de Montzéville. Le 19, nouvelle attaque allemande de grand style accompagnée de liquides enflammés contre la ligne Avocourt-Malancourt.

    Le 20, l’ennemi occupe enfin le Bois d’Avocourt après des pertes énormes. Le 21 et le 22, il essaye d’en déboucher du côté de la cote 304, mais en vain.

    Partout l’effort allemand se heurte à des troupes décidées à se battre avec un courage exalté, une ténacité farouche. Le 121e d’infanterie, durant ces journées décisives, occupe les premières lignes entre le Bois d’Avocourt et le Bois d’Esnes. Il est au plus fort de la bataille et accomplit les gestes les plus beaux de son histoire : contre-attaques pour empêcher les Allemands de déboucher ; travaux de terrassements sans arrêt et sans trêve, malgré le froid, la neige, la boue, les bombardements insensés ; actes d’abnégation et sacrifices sublimes ; fatigues endurées au delà de la résistance humaine.

    Morts et blessés en masse. En deux semaines, le 121e a perdu 21 officiers et 624 hommes. Tel est son premier et lourd tribut à la plus grande bataille de l’Histoire.

    C’est pendant la bataille de Verdun, le 22 mars, que se passa cet incident qui m’a été raconté plusieurs fois par le Père Brottier lui-même. C’est pourquoi je puis garantir l’authenticité de ce récit.

    Un soir, le Père Brottier apprend qu’un bataillon du 121e (commandant de la Polémie) doit attaquer dans un coin extrêmement dur, et où les Allemands ont de puissantes défenses. Il se rend aussitôt auprès de ce bataillon dans l’intention de l’accompagner à l’attaque. Arrivé au gourbi du commandant, il trouve ce dernier avec deux de ses capitaines, assis, ne disant rien, ayant l’air accablé.

    Le Père Brottier, peu habitué à ces attitudes de la part de soldats qui avaient fait leurs preuves magnifiques, leur dit d’un ton qui voulait paraître léger : – Eh bien, vous n’avez pas l’air en train aujourd’hui ?

    Aucune réponse des officiers.

    - Mais qu’y a-t-il donc ? interroge de nouveau le Père Brottier. Qu’est-ce qui se passe ? C’est parce que vous attaquez cette nuit que vous avez ces figures maussades ?

    - Monsieur l’Aumônier, dit alors le Commandant, vous nous connaissez et vous nous ferez l’honneur de croire que ce n’est pas la peur qui nous rend muets.
    Mais nous avons reçu l’ordre d’attaquer à cinq heures cette nuit, et tous les éléments de défense des tranchées allemandes sont intacts. Les barbelés n’ont pas été touchés par notre artillerie, les tranchées allemandes sont en bon état, il y a un glacis surveillé par leurs mitrailleuses. Nous sommes tous sûrs d’y rester.
    Tout mon bataillon sera fichu demain matin.

    Le Père Brottier en resta interloqué et murmura : – Est-ce possible ? Expliquez-vous.

    Alors l’un des capitaines lui proposa : – Monsieur l’Aumônier, si vous voulez m’accompagner, je vous ferai voir combien tout ce que dit le Commandant est malheureusement vrai. Rien n’a été fait pour préparer cette attaque. Nous allons être pris comme dans une souricière et nos cadavres resteront sécher devant les barbelés intacts.

    Conduisez-moi, demande simplement le Père Brottier.

    Et il s’en fut aussitôt accompagné du capitaine, jusqu’aux tranchées de première ligne vérifier les dires du commandant. En effet, les défenses allemandes n’avaient guère été endommagées par les tirs de préparation de notre artillerie. Impossible de les franchir, car derrière, il y a des mitrailleuses qui balayent tout le terrain.

    De retour au gourbi du commandant, le Père Brottier s’écrie : – Mais vous ne pouvez pas attaquer dans ces conditions, ce serait criminel d’envoyer des hommes à une mort certaine !

    Le commandant lève les bras au ciel. - Qu’y puis-je faire Monsieur l’Aumônier ? L’ordre est là, il me faut l’exécuter. Si je me permettais de protester, on pourrait croire que j’ai peur.

    Le Père reprend, avec tout son calme : – Mon Commandant, laissez-moi tenter quelque chose. Je vais jusqu’à la Division.

    Et, quittant aussitôt les trois officiers, il s’en alla par les boyaux bouleversés du front de Verdun jusqu’à l’Etat-Major divisionnaire, qui se trouvait à quelques kilomètres à l’arrière.

    Au chef d’Etat-Major, il expliqua ce qu’il venait d’entendre et de voir. Il démontra l’impossibilité de réussir l’attaque dans les conditions où elle allait s’engager, et la mort certaine de tous les soldats du bataillon désigné pour l’exécuter.

    « Il y eut même entre nous une altercation assez vive, me raconta le Père Brottier. L’officier supérieur à qui je m’adressai me reçut plutôt vertement, me priant de me mêler de ce qui me regardait, me répétant que l’ordre de reprendre le Bois d’Avocourt était donné par le Corps d’Armée et qu’il n’y pouvait rien, sinon maintenir intégralement ce qui était prescrit.

    - En ce cas, reprit froidement l’Aumônier du 121e, puisque vous envoyez ces hommes à une mort certaine, partez le premier et je vais avec vous. Ainsi personne n’aura rien à dire.

    Devant cette intervention énergique, le Chef d’Etat-Major prit son casque : – Je vous accompagne, Monsieur l’Aumônier, conduisez-moi !

    Ensemble, ils allèrent jusqu aux tranchées de première ligne. L’officier constata combien le Père Brottier disait vrai, et la folie d’attaquer dans ces conditions. Aussitôt, il en référa au général qui donna ordre de suspendre l’attaque.

    C’est ainsi que, grâce à la décision d’un aumônier universellement respecté et estimé pour sa bravoure, des centaines d’existences de Français furent épargnées cette nuit-là.

     

     

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