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  • 26 novembre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    La bataille de Tuttlingen

    D’après « Mémoires de l’Académie de Stanislas » – 1894

     

    Le 3 octobre, Enghien passa une seconde fois la revue des soldats qu’il amenait de France et, parmi eux, il choisit près de 6000 hommes, triés avec soin, qu’il destina à renforcer l’armée de Guébriant et à faire campagne en Allemagne. Il lui fallut tout l’ascendant que lui donnait sa gloire récente pour les déterminer à traverser le Rhin.

    Ces soldats de choix se décomposaient ainsi : 4000 fantassins et 1500 cavaliers.

    On mit à leur tête Josias de Rantzau, maréchal de camp, qui était âgé de 48 ans. Originaire du Holstein et ayant débnté dans l’armée suédoise sous Gustave-Adolphe, venu en France en 1635, il s’était distingué en Franche-Comté en 1636 et au siège d’Arras en 1640.

    Borgne et amputé d’une jambe, il était d’une bravoure sans égale, aussi remarquable dans les combats qu’éloquent dans les conseils, doué de beaucoup d’esprit, mais il se livrait avec excès à la boisson. Très dévoué à Mazarin, il avait été recommandé par lui à Guébriant, mais il fut antipathique aux anciens officiers de Weimar dont il était destiné à devenir le chef.

    Sous lui, on distinguait Charles de Saint-Maure, marquis de Montausier, que nous avons vu au siège de Brisach en 1638. Agé de trente-trois ans, maréchal de camp, gouverneur de la

    Haute et Basse-Alsace, Montausier était un habitué de l’hôtel de Rambouillet et devait épouser bientôt Julie d’Angennes de Rambouillet. Homme de plume en même temps qu’homme d’épée, il était en correspondance suivie avec Voiture, un des adorateurs platoniques de son aimable et gracieuse fiancée. Rantzau et Montausier étaient tous deux calvinistes.

    Ensuite, c’était Sirot, un des vainqueurs de Rocroi, Louis de la Trémoille, marquis de Noirmoutiers, maréchaux de camp, Vitry, mestre de camp du régiment de la Reine-infanterie, et son frère, Jacques de Borelli de Rocqueservières, et François de Maugiron, mestre de canp du régiment de cavalerie de la Reine.

    Le reste des troupes du duc d’Enghien retourna en France, sous les ordres d’Espenan, en passant par Charmes et Mirecourt. Enghien ns garda avec lui que la gendarmerie et le régiment Royal-cavalerie.

    Mais, avant de s’éloigner, le fils du prince de Condé veut revoir encore Guébriant qui a regagné son camp d’Erstein. Le rendez-vous des deux généraux a lieu à Dachstein, près de Strasbourg. C’est là que le vainqueur de Rocroi adresse un dernier adieu à Guébriant et passe la revue des Weimariens. La dernière campagne en a réduit le nombre et plusieurs sont las et épuisés, mais Guébriant a reorganisé autant que possible leurs débris.

    Leur cavalerie fait assez bonne figure et l’on ne désespère pas, grâce aux renforts amenés par le duc d’Enghien, de réparer les pertes subies et d’amener à composition Bavarois et Impériaux. Que serait la guerre, si l’on croyait toujours l’ennemi invincible et si l’on ne se berçait souvent d’espoir !

    Un banquet d’adieux fut donné par Enghien à Guébriant au château de Dachstein. Rien ne manqua au luxe de ce repas copieux, à la splendeur duquel contribuèrent Strasbourg, Colmar, Schlestadt, Benfeld, Bâle et Brisach. L’Alsace, la Lorraine, la Suisse et le Brisgau furent mis en réquisition. Lisle, résident de France à Strasbourg, envoya au duc d’Enghien, de la part du Magistrat de cette ville, trois perches, quatre carpes et cinq brochets que le maître-pêcheur de Strasbourg amena lui-même, escorté de deux soldats.

    Au banquet de Dachstein étaient présents, comme invités du duc d’Enghien, le duc de Wurtemberg et le marquis de Baden-Durlach, tous deux officiers au service de la France, sous les ordres de Guébriant. Celui-ci se plaça entre les deux princes « pour les honorer selon leur naissance et non selon leur emploi qui les aurait mis au-dessous de Ohem, Rosen et Taupadel, les anciens compagnons de Weimar ».

    Le lendemain de cette fête, suivie bientôt de deuil, Guébriant fit descendre le pont de bateaux placé par ses soins sur le Rhin, à Rheinau, à dix kilomètres sud-est de Benfeld, en face d’Obenheim (pays de Bade). Ses soldats furent pourvus de pain pour dix jours. Après le passage de son armée qui dura trente-six heures, Guebriant envoya son artillerie et son bagage à Fribourg-en-Brisgau.

    Erlac devait faire conduire canons et bagage par la vallée de Sanct-Peter jusque sous les murs de Rottweil (Wurtemberg). Ce fut à Obenheim que le duc d’Enghien quitta définitivement Guébriant, Ils ne devaient plus se revoir.

    Enghien passa quelques jours à Strasbourg, traversa les Vosges entre Sainte-Marie-aux-Mines et Saint-Dié, s’arrêta à Neufchateau pour la mise en quartiers de ses troupes et rentra à Paris (13 novembre).

    Quant à Guébriant, il franchit le passage très difficile qui conduit de la vallée de la Kinzig à celle du Neckar. Le 7 novembre, il arriva en vue de Rottweil. Un conseil de guerre fut convoqué sous les murs de cette ville. Le froid était très rigoureux.

    Fallait-il assiéger Rottweil dont la possession devait faciliter les communications de l’armée franco-weimarienne avec Fribourg-en-Brisgau, Brisach et l’Alsace, ou fallait-il aviser au plus pressé, c’est-à-dire empêcher Charles IV de rallier, après avoir quitté les rives de la Moselle et du Rhin, les Bavarois qui venaient de quitter Rastadt et Durlach, au sud de Karlsruhe, et se dirigeaient vers Balingen.

    Charles IV, de son côté, concentrait sa petite armée et ordonnait au gouverneur de Longwy, qui lui appartenait encore, de rassembler tous les soldats qui l’avaient quitté et de faire appel, sous peine des représailles les plus terribles, au patriotisme et au dévouement de ses gentilshommes et de ses sujets. Les Bavarois étaient consternés en apprenant la venue des renforts si longtemps promis au maréchal de Guébriant par Mazarin, quelques faibles qu’ils fussent.

    C’est le moment pour Guébriant d’agir et de profiter de la surprise de ses ennemis : marcher droit à eux et leur demander la bataille.

    Fidèle aux anciens errements, faut-il piétiner sur place et laisser les soldats, venus à contre-cœur de France, dans ce pays, couvert de bois touffus et creusé par des ravins profonds, devant une place de peu d’importance ?

    Ne vaut-il pas mieux empêcher Charles IV de s’unir aux Bavarois, car il a quitté le Palatinat et arrive à marches forcées dans ce but, et sa joie sera grande s’il apprend que ses ennemis, au lieu d’aller au-devant de lui, se morfondent devant une bicoque ? Tel est l’avis de Montausier, Rocqueservières et Ohem. Ils croyaient qu’il était préférable de se hâter d’envahir la Bavière, après avoir empêché Mercy de rallier Charles de Lorraine et Hatzfeld, qui accourait, lui aussi, au secours des Bavarois, et de les forcer à repasser le Danube. Mais Guébriant, aveuglé, opina pour le siège immédiat de Rottweil et son avis prévalut. Il ne savait pas, conduit par le destin, qu’il marchait vers la mort. Rantzau partagea son avis.

    Quand le canon fut arrivé, Guébriant commença le siège de Rottweil. Ce fut Montausier qui, après s’être rendu maître du fossé qu’il ouvrit par un fourneau, fit faire brèche aux remparts et se prépara à l’assaut. Ce que voyant, les assiégés se rendirent à discrétion (20 novembre).

    La prise de Rottweil coûta bien cher à la France. Rosen se fit enlever à Balingen, l’infanterie de Rantzau souffrit de la faim et du froid. Enfin, le maréchal de Guébriant eut le bras emporté par un coup de canon, trois jours avant la capitulation de la ville assiégée. Il n’y fit son entrée que couché sur une litière et pour y mourir quelques jours après. Ce fut une grande perte pour la France. Son corps fut conduit à Paris par étapes. Des services funèbres eurent lieu dans toutes les grandes villes du parcours, telles que Nancy, où se trouve encore l’acte de son décès.

    A Paris, il fut enterré dans le chœur de Notre-Dame, après avoir été déposé dans la chapelle de la Mission que dirigeait Vincent de Paul.

    Maintenant qu’allait faire l’armée franco-weimarienne menacée de toutes parts ?

    La discorde régnait parmi ses chefs après la mort de Guébriant qui avait su se faire respecter par tous, grâce à ses talents militaires, sa piété, son honnêteté et la pureté de ses mœurs. Ce fut Rantzau qui lui succéda dans son commandement. Un conseil de guerre eut lieu. Montausier et Ohem furent d’avis de marcher vers Stühlingen, Bliensberg et Fürstemberg, en deçà du Danube, au sud-est de la Forêt-Noire.

    A les entendre, les Impériaux n’auraient pu atteindre que très difficilement l’armée franco-weimarienne dans ces trois villes et aux environs. Elle aurait pu s’y loger sans trop s’éparpiller et facilement tirer de la Suisse son pain que les bateliers du lac de Constance lui auraient apporté.

    Après bien des hésitations, il fut convenu qu’on se dirigerait vers Tuttlingen, ville située sur le Danube, dans le Wurtemberg, en pleine Forêt-Noire.

    On y établit le quartier général avec l’artillerie, quatre régiments de gardes et le régiment de Kloug, comprenant en tout 5000 hommes. Rantzau et Montausier se logèrent dans la ville, ainsi que les officiers de l’artillerie.

    Le reste de l’armée se cantonna à Donaueschingen, Möhringen, Geisingen, près de la source du Danube. Rosen se logea à Mülheim, sur le Danube, à peu de distance de Tuttlingen avec 10000 mercenaires. 8000 Français occupaient Möhringen. Rantzau plaça le parc d’artillerie dans un cimetière, au pied du Honberg, entre Tuttlingen et le quartier de Rosen.

    Après avoir passé le Danube à Sigmaringen, sans que Rosen s’aperçut de son voisinage, François de Mercy occupa Möskirch, sur l’Ablach, après avoir envoyé son bagage en Bavière. Rantzau, chose surprenante, n’avait pas fait garder les approches de Tuttlingen et croyait que les Bavarois s’étaient rapprochés de l’Iller pour défendre leur pays. Quant à Hatzfeld et au duc de Lorraine, il n’en avait cure. Lorsque ces derniers eurent rejoint les Bavarois, l’attaque de Tuttlingen fut décidée par Mercy avec 20000 hommes.

    Charles IV, qui avait remonté en toute hâte les rives du Neckar, se chargea de l’avant-garde. Aidé par le colonel Wolf, suivi bientôt par les Impériaux et les Bavarois, il se glissa en tapinois, par un brouillard épais, à la pointe du jour, vers Tuttlingen, en laissant le quartier de Rosen sur sa droite. Avec une hardiesse étonnante et un sang-froid digne d’éloges, Charles fond sur l’artillerie française, abandonnée par ses officiers, s’en empare et la fait placer sur le Honberg. Là, les artilleurs lorrains, tournant la bouche des canons français contre Tuttlingen, les chargent et dirigent leurs coups contre la ville.

    Au bruit de l’artillerie, les bourgeois de Tuttlingen se réveillent avec effroi et quelques-uns veulent aller donner l’alerte aux troupes franco-weimariennes campées au dehors. Ils sont refoulés dans la ville par les Bavarois et les Lorrains.

    Rantzau, revenu de sa stupeur, ainsi que ses officiers qui, dit Grotius, jouent aux cartes, fait appel au courage de son état-major, des officiers d’artillerie et des quelques soldats enfermés avec lui dans la ville surprise. Il faut en sortir les armes à la main ou mourir, si l’on ne veut pas se rendre honteusement et sans combattre.

    Trente brèches à la muraille par quelques-unes desquelles on peut entrer à cheval. Une partie de l’enceinte est composée de maisons et l’autre, très basse, n’est pourvue d’aucun chemin de ronde ni de lieu où l’on puisse se défendre. Pas de poudre, aucun canon. Seuls quelques soldats ont encore un peu de poudre dans leurs bandoulières et ils peuvent tirer quelques coups de mousquet pour sauver leur honneur.

    Comme à Dôle, Rantzau est sommé de se rendre. Mercy et Hatzfeld lui promettent d’être généreux à son égard. Mais Werth accourt et veut lui trancher la tête. Charles IV, plus humain, l’en empêche, mais, malgré les belles promesses faites par Mercy et Hatzfeld, il ne veut entendre parler d’aucune grâce à accorder à l’ennemi. Il faudra se rendre sans conditions.

    Sans prendre de repos, le duc de Lorraine, accompagné de Gaspard de Mercy, et de Sporck, colonel bavarois, court à la poursuite de Rosen qui, reveillé enfin de sa torpeur, avait quitté Mülheim et essayait d’atteindre une forêt pour s’y réfugier, lui et les siens. François de Mercy et Hatzfeld ne lui en laissent pas le temps et le surprennent à Neudingen.

    Charles IV avait prévu cette retraite et avait détaché une partie de sa cavalerie. Elle traverse le Danube et coupe le chemin aux fuyards. Werth est présent, à la tête de ses cavaliers. Rosen se réfugie à Möhringen où se trouvent 10000 Franco-Weimariens qui font mine de se défendre. Charles IV les bloque dans la place et force les généraux à se rendre sous peine d’être pendus.

    Rosen, sans marchander, se livre à la discrétion du vainqueur, mais il parvient à s’échapper et à escorter le corps de Guébriant jusqu’en Lorraine où il prend ses quartiers d’hiver et rançonne les habitants sans pitié.

    Toujours chevaleresque, Charles de Lorraine lui renvoie sa femme avec une escorte de chevau-légers. Charles IV, Mercy et Hatzfeld ont remporté une victoire éclatante. Tous les généraux français sont faits prisonniers, sauf Rosen. Si une partie de la cavalerie française parvient à s’échapper et à se réfugier à Brisach, si le régiment de Montausier peut s’enfermer dans Rottweil, l’armée commandée par Rantzau laisse sur le sol 3000 ou 4000 hommes et tout leur bagage est pris. Bavarois, Impériaux et Lorrains se sont couverts de gloire : c’est la revanche de Kempten.

     

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