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  • 4 novembre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     Le 3 novembre 1867 – La bataille de Mentana dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-mentana-150x150

    La bataille de Mentana

    Cet article s’articulera en deux parties : la présentation de la situation politique en Europe en cette année 1867, et la description de la bataille faite par un chirurgien.

     

    D’arpès « Histoire illustrée du Second Empire » – Taxile Delord – 1892

     

    On savait que M. de Bismarck avait adressé, le 7 septembre, à ses agents à l’étranger, une circulaire relative à l’entrevue de Salzbourg, et l’on s’étonnait que le Moniteur ne l’eût point reproduite, ou qu’aucun des journaux officieux du gouvernement ne l’empruntât au Mercure de Souabe, qui l’avait publiée le premier. Ce ne fut que lorsque la Gazette d’Augsbourg l’eut empruntée au Mercure que le gouvernement français se décida enfin à la faire insérer dans sa correspondance officieuse du 18 septembre.

    « J’accueille, disait M. de Bismarck d’un ton passablement arrogant, les communications de la France et de l’Autriche (au sujet de l’entrevue de Salzbourg) avec d’autant plus de satisfaction que la situation actuelle de l’Europe rendait cette entrevue plus susceptible d’interprétations équivoques en présence des nouvelles publiées d’abord avec ostentation… ».

    M. de Bismarck se félicitait sur le même ton de ce qu’au lieu « des résolutions politiques annoncées avec un certain éclat, et qui devaient faire de l’entrevue de Salzbourg un grand événement politique, tout se fût borné à des conversations amicales échangées dans une visite dictée par un sentiment que la Prusse respecte, qui a même ses sympathies ». M. de Bismarck se montrait très satisfait qu’« aucune immixtion dans les affaires intérieures de l’Allemagne ne fût venue surexciter le sentiment national en Allemagne ». Quant aux rapports entre les États du Nord et les Etats du Sud, il s’expliquait très nettement sur ses intentions à cet égard : « La Confédération du Nord ira au-devant de tout besoin des gouvernements du Sud en leur laissant pleine liberté pour fixer la mesure dans laquelle devra s’effectuer le rapprochement mutuel ». Il était impossible de constater plus nettement à la fois le fait accompli et la volonté de procéder à l’accomplissement de faits nouveaux. Mais le danger d’une guerre ne venait pas seulement du côté de l’Allemagne.

    Le départ du général Dumont pour Rome le 25 juillet avait excité en France et plus encore en Italie une émotion que le gouvernement essaya en vain de calmer en affirmant par ses journaux que cet officier général n’avait d’autre mission que celle d’inspecter la légion d’Antibes, menacée par les désertions d’une complète désorganisation. Mais cette inspection n’était-elle pas elle-même un acte très grave ? Un régiment composé de Français servant à l’étranger n’est-il pas bien près de devenir un corps français, et ne le devient-il pas en réalité si le gouvernement français le fait inspecter par ses propres généraux ?

    L’Italie considérait donc, non sans raison, la mission du général Dumont comme une violation de la convention du 15 septembre et comme un acte d’intervention, sur lequel le cabinet de Florence n’avait pu s’empêcher d’adresser à Paris une note conçue dans des termes assez vifs et contenant une demande formelle d’explications. M. de Moustier répondit à cette note, dont il releva la forme sans toucher au fond, par une véritable mercuriale, où il était fort question de la reconnaissance que l’Italie devait à l’Empereur. M. Rattazzi répliqua avec non moins de vivacité et parla de rappeler M. Nigra. Mais on revint bientôt de part et d’autre à des sentiments plus conciliants, et le Moniteur publia quelques lignes qui semblèrent mettre fin au différend.

    Le général Dumont, loin de se borner, comme on l’avait promis, à l’inspection de la légion d’Antibes, se mêlait ostensiblement des affaires intérieures de l’État romain. Le gouvernement italien éclata bientôt en plaintes et en reproches auprès du gouvernement impérial. L’opinion populaire poussait le cabinet de Florence à des mesures énergiques. On parlait de pourparlers secrets entre M. Rattazzi et Garibaldi. M. Nigra, qui s’était rendu à Florence, ne revenait pas à Paris. Les relations entre les Tuileries et le palais Pitti n’avaient jamais été plus tendues.

    Garibaldi, en quittant Genève le 12 septembre, était rentré à Caprera, où il nouait depuis longtemps les fils d’un nouveau mouvement révolutionnaires dirigé contre Rome. Les Français avaient quitté cette ville en décembre 1866. Le cabinet de Florence respectait scrupuleusement la convention du 15 septembre, lorsque M. Ricasoli fut renversé par

    M. Rattazzi avec l’aide de la gauche. Garibaldi, profitant de ce changement, pressa la formation des comités pour l’enrôlement des volontaires, créa des dépôts d’armes, lança des manifestes insurrectionnels, et organisa à la fois l’invasion et le soulèvement des États pontificaux. Le gouvernement impérial, connaissant ces préparatifs, n’était point sans s’en émouvoir et sans en signaler le danger au gouvernement italien.

    Le cabinet de Florence, en déclinant toute responsabilité dans les événements qui pourraient surgir dans l’intérieur des États pontificaux, se montrait décidé à fermer la frontière romaine, à toute force organisée.

    40 000 hommes de l’armée italienne gardaient en effet l’entrée des États du pape. Garibaldi ayant quitté Caprera pour se mettre à la tête de l’expédition, le gouvernement de Victor-Emmanuel n’hésita pas à le faire arrêter le 3 octobre à Asinalunga et reconduire dans son île. Le patriotisme italien n’avait pas eu d’épreuve plus rude à subir depuis Aspromonte. Il s’y résigna, mais sans croire que l’arrestation d’un homme mettrait fin aux tentatives d’un parti.

    En effet, pendant que Garibaldi était surveillé et gardé par une escadre à Caprera, son fils Menotti, entouré des chefs du parti de l’action, organisait à Florence les volontaires qui, partant de cette ville, passaient la frontière en traversant les lignes de l’armée italienne. Une bande, forte de 300 à 400 hommes, entra le 27 octobre dans les États pontificaux par le nord, du côté d’Orvieto ; une autre moins nombreuse y entra deux jours après, à l’ouest, par Corrieti ; quelques bandes se massèrent au sud, du côté de Naples, et les autres parties de l’État pontifical ne tardèrent pas à être envahies.

    L’armée du pape et les bandes de volontaires se rencontrèrent à Bagnorea et à Monte-Libretti. Ces combats ne pouvaient amener un bien grand résultat, car, si l’armée pontificale avait l’avantage de l’armement et de la discipline, les garibaldiens réparaient aisément leurs défaites en se reformant derrière l’armée italienne. Les évêques, les journaux cléricaux français poussaient des cris d’indignation contre le gouvernement, qui laissait violer la convention du 15 septembre et qui livrait le pape à la révolution. Ils sommèrent en quelque sorte Napoléon III d’intervenir une seconde fois. S’y résoudrait-il ? L’Empereur hésitait, et le conseil était divisé.

    Les menées des garibaldiens contre Rome, en fournissant un nouvel élément de complication à une situation déjà fort compliquée, étaient venues assombrir encore les derniers moments du séjour de l’Empereur à Biarritz. La question romaine était devenue, dès la fin de septembre, l’objet de communications entre les cabinets de Paris et de Florence. Le gouvernement italien s’était fait fort de comprimer le mouvement garibaldien en Italie, en ajoutant que, dans le cas où un mouvement révolutionnaire éclaterait dans Rome même, il laisserait au gouvernement pontifical le soin de le comprimer. Quant à lui, il respecterait la convention du 15 septembre et la ferait respecter. Mais, dans le cas où le gouvernement pontifical ne serait pas en mesure d’en finir avec l’émeute, il ne pourrait laisser s’établir à Rome un pouvoir révolutionnaire qui serait un danger pour la monarchie, et en présence de cette éventualité, non prévue par la convention, il interviendrait.

    M. Nigra avait reçu en même temps l’ordre de se rendre à Biarritz pour faire comprendre à l’Empereur combien, dans le cas prévu par son gouvernement, l’intervention de l’Italie serait préférable à l’intervention française, à cause de l’exaspération du sentiment national.

    M. Nigra avait trouvé l’Empereur peu disposé à décider à priori ce qu’il y aurait à faire dans le cas d’une révolution garibaldienne à Rome. Cela devait dépendre, selon Napoléon III, des circonstances et de l’état de l’opinion. Le danger, aux yeux de l’Empereur, semblait d’ailleurs avoir diminué, et, dans le cas où de nouveaux événements se produiraient, il s’engageait à ne prendre aucune résolution sans avoir tenté de se mettre d’accord avec le gouvernement italien, qui, de son côté, prendrait le même engagement. Ce langage n’avait rien de bien menaçant.

    Mais le cardinal Antonelli adressa, le 11, aux agents diplomatiques du Saint-Siège, une circulaire dans laquelle il leur dénonçait, avec virulence, la violation de la convention du 15 septembre par le gouvernement italien. Le nonce signala en outre à l’Empereur le passage incessant de la frontière romaine par des bandes nombreuses. « On exagère singulièrement les choses, répondait M. Nigra aux plaintes de l’Empereur ; il ne s’agit pas de bandes, mais de volontaires isolés qui passent la frontière. Une armée de 200000 hommes suffirait à peine pour la fermer. Si Rome est tranquille, c’est au gouvernement italien qu’elle le doit. Il rend impossible toute invasion assez considérable pour amener une insurrection, mais son prestige moral s’en va et sa force matérielle aussi ». M. Nigra ajouta par voie d’insinuation « que les choses ne pouvaient durer ainsi, et que le seul moyen d’en finir était une occupation mixte du territoire pontifical par l’armée italienne et française ».

    M. Nigra, revenu à Paris quelques jours avant l’Empereur, ne désespérait pas de faire prévaloir cette combinaison. L’Empereur l’aurait peut-être acceptée, à condition que le cabinet de Florence prît l’initiative de la proposition d’un congrès pour régler la question romaine. Le gouvernement italien ne s’opposait point à un congrès, mais il ne croyait pas pouvoir le proposer. L’insurrection pendant ces pourparlers gagnait du terrain, l’ordre public était en danger, et de graves conséquences pouvaient en résulter pour la monarchie. Victor-Emmanuel se montrait résolu, si la France intervenait, à faire passer la frontière à son armée le jour même où l’armée française partirait de Toulon.

    L’Empereur, à peine arrivé le 16 à Saint-Cloud, convoqua ses ministres pour le lendemain ; deux conseils eurent lieu à un jour d’intervalle. L’Impératrice, présente à ces deux réunions, réclama impérieusement l’intervention immédiate. MM. de La Valette et Duruy appuyèrent l’occupation mixte. Ces deux ministres, ne pouvant faire prévaloir leur opinion, donnèrent leur démission, mais pour la reprendre un instant après.

    Le prince Napoléon, le général La Marmora, envoyé en France, se rendaient tous les jours à Saint-Cloud et avaient de longues conférences avec le chef de l’État. L’Empereur, après s’être laissé engager comme malgré lui dans la première expédition romaine, hésitait à en recommencer une seconde.

    M. Rouher, voyant ses hésitations, ne se montrait pas trop défavorable à l’expédient de l’occupation mixte. Les ordres donnés le 19 octobre pour les armements et les préparatifs nécessaires à l’envoi d’un corps expéditionnaire furent suspendus.

    L’Impératrice redoubla d’efforts dans un conseil auquel assistaient les ministres et les membres du conseil privé : ne pas intervenir, c’était, suivant elle, céder devant la révolution, s’incliner devant l’Italie, alliée de la Prusse, affaiblir le prestige de la France en Europe et perdre l’appui du clergé à l’intérieur. M. de Persigny appuya très chaudement cette opinion. M. Rouher passa dès lors dans le camp de l’Impératrice.

    Une circulaire écrite sous sa dictée chargea les agents impériaux de prévenir les cours auprès desquelles ils étaient accrédités que Napoléon III ferait respecter la convention du 15 septembre avec l’Italie, si c’était possible, sans elle, et contre elle, s’il le fallait. Une sorte d’ultimatum fut adressé en même temps au cabinet de Florence, et la division Dumont se dirigea de Lyon sur Toulon.

    Garibaldi, trompant la surveillance de sept vaisseaux, quittait Caprera au même moment pour se mettre à la tête des bandes commandées jusqu’alors par son fils et quelques autres chefs. Le pape menaçait de quitter Rome et invoquait les puissances catholiques ; la situation du gouvernement pontifical devenait de plus en plus alarmante. Il attendait depuis le 20, l’arrivée de l’armée française. La nouvelle d’un contre-ordre donné à l’embarquement des troupes lui était parvenue le 23. Le soir, une émeute éclata dans Rome ; elle fut comprimée.

    Mais comprimerait-on aussi aisément le soulèvement que l’approche des garibaldiens rendait inévitable ? Les volontaires étaient déjà le 26 octobre installés et fortifiés sur la colline de Monte-Rotondo, qu’ils avaient emportée. Les troupes pontificales reçurent l’ordre de se concentrer à Rome ; le reste de l’État romain fut abandonné.

    Le pape allait se réfugier au fort Saint-Ange, lorsque le 28, les premières fumées des frégates françaises apparurent à l’horizon. Une dépêche de Civita-Vecchia en informa tout de suite le cardinal Antonelli.

    Le corps d’expédition, composé de deux divisions sous le commandement du général de Failly, débarqua le lendemain et partit le même jour pour Rome, où il entra le 30 octobre. Le général de Failly dirigea le 3 novembre sur Tivoli et sur la position de Monte-Rotondo, une colonne de 5000 hommes dont 3000 pontificaux et 2000 Français, armés du nouveau fusil Chassepot.

    Les troupes du pape et de Napoléon III rencontrèrent l’ennemi, à 3 kilomètres en avant de Monte-Rotondo, sur la lisière de Mentana, village fortifié par les garibaldiens. La lutte dura deux jours, au bout desquels les volontaires capitulèrent.

    Les troupes pontificales eurent 23 morts et une centaine de blessés, les troupes impériales 2 morts et 36 blessés. Les garibaldiens laissèrent 600 hommes sur le champ de bataille.

    M. de Failly avait raison de dire dans la phrase qui termine son rapport : « Les chassepots ont fait merveille ».

    Un homme de cœur, ayant à s’expliquer avec son chef sur l’effet d’une arme nouvelle, aurait certainement employé d’autres expressions, même dans un rapport non destiné à la publicité. Un homme de tact se serait bien gardé de s’en servir dans un rapport public, car, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur le pouvoir temporel de la papauté, on est bien obligé de reconnaître que les garibaldiens étaient inférieurs en nombre, en discipline, en armement surtout à leurs adversaires, et que la victoire de ceux-ci n’était pas de celles dont on peut parler avec une si inhumaine fierté.

    Garibaldi blessé, arrêté à Figline après sa défaite, avait été conduit par les soins du gouvernement italien au fort Varignano, près de la Spezzia, en attendant d’être de nouveau interné à Caprera.

     

     

    D’après « Une ambulance à la bataille de Mentana » – Charles Ozanam

     

    Depuis quinze jours, on ne vivait plus à Rome. Nos zouaves, obligés de bivouaquer sur les places, couchaient à terre sans feu et sans paille. Le jour, on les faisait manœuvrer dans tous les quartiers de la ville pour remplacer le nombre par la vigilance et l’activité. Ils n’étaient pourtant que 3000 hommes, tandis que l’on évalue à près de 4000 le nombre des garibaldiens qui s’étaient introduits peu à peu dans Rome.

    Plusieurs sentinelles avaient été assassinées. Des bombes Orsini lancées de divers côtés, éclatant à l’improviste, avaient blessé bien des personnes. Pendant trois jours, le danger était devenu tel, qu’on ne sortait plus le soir, et que l’on avait été sur le point de prier Sa Sainteté de venir se mettre en sûreté dans le château Saint-Ange. Les défenseurs de ce fort couchaient contre les créneaux, leur carabine entre les jambes, et l’on rapporte que Sa Majesté le roi de Naples lui-même y passait la nuit, montant la garde avec eux comme un simple soldat.

    Mais l’arrivée des Français rendit courage à tous, et quoiqu’il n’y eût encore qu’un bien petit nombre de troupes disponibles, on sentait déjà la confiance renaître.

    Nous nous rendîmes chez le général Kanzler. Sa réception fut tout aimable et bienveillante, quoiqu’il fût sous le poids d’événements bien décisifs. « Messieurs, nous dit-il lorsque l’objet de notre voyage lui fut expliqué, je vous remercie de votre concours dévoué et je veux y répondre par une marque de confiance. Je vous annonce donc en secret que demain matin, à trois heures, je pars pour aller à la recherche de Garibaldi. J’espère le rencontrer à quelques lieues de Rome. Le rendez-vous de l’armée est à la porta Pia, venez avec nous. Vous avez amené des sœurs de charité, elles pourront nous être utiles, et vous serez témoins d’une belle bataille ! ».

    En sortant de chez le général, on se hâta de prévenir les sœurs qui étaient descendues à l’hôpital San Spirito. Il fut convenu qu’à deux heures du matin, on viendrait les chercher en voiture et qu’elles prépareraient tous les remèdes et pansements nécessaires pour l’ambulance que nous devions établir.

    M. le vicomte de Saint-Priest, secrétaire du général, s’empressa de seconder nos efforts et nous obtint toutes les permissions nécessaires pour accompagner l’armée. Les boites à instruments furent disposées. A minuit, nous nous jetâmes sur nos lits pour prendre quelques instants de repos, et à deux heures on se relevait pour le départ. Il y avait quatorze heures à peine que nous étions arrivés dans la Ville éternelle. L’un de nos amis dut rester à Rome pour organiser les secours et répondre de nos personnes en cas d’un malheur possible ou si nous étions faits prisonniers.

    Trois grandes voitures à deux chevaux avaient été louées. On y installa les sœurs de charité, ainsi que Mme Stone, courageuse Anglaise déjà connue par les services qu’elle avait rendus, en allant réclamer un prisonnier à Menotti Garibaldi. Nos amis prirent également place, et le P. Ligier, dominicain français de la Minerve, compagnon du R. P. Jandel général de l’ordre, voulut bien aussi se joindre à notre petit corps, en qualité d’aumônier de l’ambulance.

    Son secours nous était fort précieux : il savait parfaitement l’italien, connaissait le pays et venait d’assister aux combats de Nerola et de Monte-Libretti, où il avait rendu les plus grands services.

    Le départ fut singulièrement lugubre. Il pleuvait à verse. Les rues noires, à peine éclairées à de longs intervalles par quelques réverbères fumeux, nous permettaient à peine de nous guider sur le pavé glissant. Après quelques centaines de pas, un de nos chevaux s’abattit. Il fallut descendre pour le dételer et le relever à grand’peine. Les anciens auraient tiré mauvais augure d’un pareil début. Mais une fois l’avarie réparée, nous partîmes au galop, et nous rejoignîmes bientôt le rendez-vous général de l’armée.

    Le spectacle en était à la fois terrible et imposant. De distance en distance, des cavaliers couverts de longs manteaux blancs qui flottaient sur la croupe de leurs montures, et semblables aux centaures antiques, éclairaient la marche des soldats avec de grandes torches à la lumière rougeâtre.

    Ce n’était de toutes parts qu’agitation et mouvement. Des troupes de toute arme se croisaient sans cesse. Les Italiens commandaient, les Français chantaient, les zouaves priaient. Des caissons lourdement chargés écrasaient les pavés, et les canons retentissants parcouraient les rues sombres, en laissant échapper à chaque choc une sorte de tintement métallique qui sortait comme un gémissement funèbre de leur âme de bronze.

    A quatre heures du matin, tout ce convoi s’acheminait lentement de la porta Pia vers le pont Nornentano, où l’on ne passait plus qu’avec peine. En effet, il avait été miné, afin de pouvoir le faire sauter si les garibaldiens venaient attaquer Rome de ce côté. La mine y était encore avec la mèche saillante au milieu du pont, et les soldats chargés de sa garde écartaient rudement avec la crosse du fusil, tous ceux qui s’approchaient un peu trop.

    Mais le pont était fort étroit, et notre voiture effleura presque le bord de la mine en passant. Aussi fûmes-nous grandement soulagés quand ce premier péril fut éloigné.

    Bientôt nos troupes s’étendirent sur la longue route qui conduit à Monte-Rotondo, dernière ville dont s’étaient emparées les bandes révolutionnaires dix jours auparavant. Cette route est déserte et sauvage. A droite et à gauche, ce ne sont que d’immenses plaines à perte de vue, couvertes d’herbes à moitié desséchées. On n’aperçoit aucun habitant, aucune maison pendant des milles entiers. Seulement des troupeaux de bœufs levaient lentement leurs têtes souillées de fange et regardaient d’un air grave, tandis que des groupes de chevaux sauvages, plus intelligents et plus vifs, s’approchaient étonnés comme pour faire une reconnaissance militaire, puis, se retournant tout à coup, poussaient des hennissements d’inquiétude et partaient au galop dans la plaine, jusqu’à ce qu’on les perdit de vue.

    C’était entre Rome et Monte-Rotondo qu’on savait devoir rencontrer l’ennemi, puisqu’il était maître de cette dernière ville. Les renseignements les plus récents avaient appris qu’il s’était fortement retranché dans la ville de Mentana et sur les collines environnantes, dont la position favorable entourait Mentana comme d’un camp retranché.

    Notre armée comptait en tout 5113 hommes, savoir : 1500 zouaves, colonel Alet ; un bataillon de 520 hommes de chasseurs à pied, lieutenant-colonel Jeannerat ; un bataillon de la légion romaine de 540 hommes, colonel d’Argy ; une batterie d’artillerie de six pièces, 117 hommes, capitaine Polani ; un escadron de dragons de 106 hommes, capitaine Cremona ; gendarmes, 50 hommes ; une compagnie de sapeurs du génie de 80 hommes. Les Français étaient 2200. On estimait à 9000 le nombre des garibaldiens.

    Le général Kanzler commandait en chef, le général comte de Courten dirigeait sous ses ordres la colonne pontificale. Le général en chef du corps expéditionnaire français, comte de Failly, resté dans Rome, avait désigné le général baron de Polhès pour commander les Français venus au combat. L’artillerie comptait, outre la batterie de six pièces italiennes, dirigée par le capitaine Polani, une demi-batterie française.

    Nos zouaves, pleins d’ardeur et de courage, avaient demandé la faveur de combattre à l’avant-garde, sous les yeux de l’armée française, pour faire publiquement leurs preuves. Les légionnaires et les chasseurs suivaient. Quant aux troupes françaises, elles devaient marcher à 400 mètres de distance en ordre de bataille, prêtes à se montrer au premier signal.

    On chemina de la sorte jusqu’à onze heures du matin. La pluie avait cessé, le ciel restait terne et gris, mais sans orage. Les chefs donnèrent alors le signal du repos, et l’on fit halte au milieu de la grande route pour prendre un frugal repas.

    A midi, l’armée reprenait sa marche et s’avançait vers la ville de Mentana. La gaieté était revenue avec le beau temps, les troupes marchaient au pas de course, jetant en passant un coup d’œil curieux sur les costumes de nos religieuses.
    « Tiens, disait l’un, voilà des sœurs ! Que viennent-elles faire ici ?
    Elles viennent pour panser nos blessures, disait son compagnon.
    Ah ! Tant mieux, répondait un autre, ce sera comme au pays ».

    Plusieurs quittaient leurs rangs pour un instant et venaient déjà leur montrer une main malade, un pied gonflé par une entorse et demander quelque soulagement. Tous avaient compris en un clin d’œil que c’était là l’ambulance de la charité.

    L’avant-garde de l’armée pontificale était composée d’un peloton de dragons, sous les ordres du lieutenant de la Rochette ; de trois compagnies de zouaves, commandés par le comte de Lambilly, et d’une section d’artillerie dirigée par le lieutenant Cheynet. Elle s’avança rapidement vers les masses confuses de l’armée ennemie, que l’on commençait à distinguer à l’horizon.

    Vers une heure environ et à quatre kilomètres de Mentana, nos soldats rencontraient les avant-postes de l’ennemi. Ses tirailleurs étaient disséminés sur deux collines formant comme les deux ailes de l’armée. Au centre se trouvaient le château et la ville de Mentana. C’était là que Garibaldi combattait lui-même. En arrière, à 3 kilomètres environ, l’on apercevait la ville de Monte-Rotondo, qui dominait de loin tout le champ de bataille. L’ensemble de ces positions formait une courbe stratégique formidable savamment combinée, et le général de Polhès avait donné un grand et salutaire conseil à l’armée, en insistant sur la nécessité de livrer immédiatement bataille avant que l’ennemi n’eût le temps de se fortifier.

    Le château de Mentana, propriété des princes Borghèse, représente une masse imposante de bâtiments étagés sur une pente, entourés de murs énormes, de bastions et de tours qui ont plus de soixante pieds de hauteur. Ces vieilles murailles, d’une épaisseur colossale et bâties en pouzzolane, ne forment plus qu’un bloc qui défie le canon. Nos boulets allaient s’y enfoncer sans pouvoir les ébranler, et ne servaient qu’à blinder de fer des murs déjà si forts. Les obus mirent le feu à la toiture, mais n’en brûlèrent qu’une fort petite étendue, sans causer d’autres dommages.

    Le combat s’engageait plus violent à mesure que nos troupes arrivaient en ligne. La fusillade devint plus nourrie, et les zouaves chassant les garibaldiens des premières hauteurs, ainsi que de la seconde colline où se trouvait l’enceinte murée la Vigna Santucci, avançaient jusque sous les murs impénétrables de Mentana. Cette charge impétueuse fut admirablement conduite par le colonel Alet et le lieutenant-colonel de Charette, dont la bravoure fut comme toujours au-dessus de tout éloge. Au moment de la première rencontre avec les garibaldiens, il lança son cheval dans les rangs ennemis, y pénétra le premier, et le régiment électrisé, se précipitant à sa suite, enleva la position. Le cheval du commandant fut atteint de trois blessures.

    Tandis que les zouaves, soutenus par les carabiniers étrangers et par la légion, repoussaient ainsi les forces ennemies, l’artillerie pontificale se mettait en batterie sur la route, à 500 mètres de Mentana et dans la Vigna Santucci. Le capitaine Daudier fit même avancer sa section jusqu’à 300 mètres des murs du château, mais, exposé à découvert, il fut maltraité par le feu très vif de l’ennemi. Le maréchal des logis comte Bernardini fut tué, deux conducteurs et plusieurs chevaux blessés, et l’on dut chercher une position moins dangereuse.

    Cependant Garibaldi, voyant le petit nombre de nos troupes et la disposition très allongée de nos colonnes, avait fait descendre de Monte-Rotondo deux corps de 1500 hommes chacun, qui, passant à droite et à gauche de Mentana, cherchaient à nous prendre par le flanc.

    Ce fut à ce moment que le général Kanzler prévint l’armée française d’entrer en ligne de bataille. Le colonel Frémont, s’avançant avec le 1er de ligne, repoussa la colonne de droite, tandis que le lieutenant-colonel Saussier combattait celle de gauche.

    Dans cette rencontre, le fusil Chassepot fit ses premières preuves. Il put tirer, dit-on, jusqu’à 15 coups par minute. Le bruit de la fusillade ne pouvait être comparé à ce moment qu’au bruit de la grêle pendant un violent orage, ou aux roulements rapides d’un tambour habilement manié. On s’est beaucoup plaint dans certains journaux de ce que l’on avait dit dans un rapport officiel que le fusil Chassepot avait fait merveille. Nous ne voyons point ce que cette expression peut avoir de criminel, du moment qu’il a combattu et vaincu pour la bonne cause, pour réprimer les passions mauvaises. Si l’on avait laissé Garibaldi se fortifier dans la position qu’il occupait, ce n’était plus une bataille, c’était un siège de six mois qu’il aurait fallu pour l’expulser, et Dieu sait combien de milliers de victimes auraient succombé. Avec de pareils adversaires, il n’y a pas de conciliation possible, puisqu’ils veulent tout détruire.

    L’attaque de droite durait toujours, lorsque survint le commandant de Troussures avec 300 zouaves, qui avaient fait route par la Via Salara le long du Teverone. L’arrivée de ces braves soldats décida la retraite de l’ennemi. Ils pénétrèrent jusque dans Mentana, s’emparèrent de plusieurs maisons, firent 40 prisonniers, et ne s’arrêtèrent que devant l’énorme barricade que Garibaldi avait fait élever au milieu de la ville avec des meules de foin et des débris de voitures entassés les uns sur les autres.

    Plusieurs de nos zouaves furent tués ou blessés en cet endroit, notamment le brave Henquenet, jeune homme instruit et distingué du Pas-de-Calais. Il fut atteint de deux coups de feu qui lui brisèrent les deux cuisses, et il tomba à vingt pas de Garibaldi.

    Resté prisonnier, il passa la nuit à Mentana et put nous raconter le lendemain tous les détails de ce qui s’était passé. D’après lui, Garibaldi était bien présent au combat avec ses deux fils et sa fille ou belle-fille, habillée en amazone. Tous étaient richement vêtus, costume théâtral : chemise rouge, toque rouge et plume blanche. Garibaldi avait l’air ferme et décidé, un seul mot sortait de sa bouche, et ce mot était un blasphème (sacramento). Néanmoins son courage n’alla pas jusqu’à sortir des murs, et sans l’indiscrétion de nos soldats, il aurait pu faire croire qu’il n’assistait pas au combat.

    Une heure avant la tombée de la nuit, Garibaldi, consterné par la valeur de notre armée, par l’apparition des Français et par les ravages des fusils Chassepot, ne pouvant du reste rétablir la discipline dans ses rangs, sortit de Mentana avec son état-major et regagna Monte-Rotondo, où il ne se trouva pas même en sûreté, car il l’abandonna aussitôt pour rejoindre l’armée piémontaise, dont les 45000 hommes, commandés par Cialdini, campaient à quelques lieues de là.

    Mais cette fuite accomplie dans l’ombre n’avait été soupçonnée de personne, et nous n’en aurions pas connu les détails sans le récit que nous en a fait le pauvre et malheureux Henquenet, avant de mourir à l’hôpital St-Esprit des suites de sa blessure.

    Le commandant de Troussures avait dû se retirer de Mentana, où il risquait trop de voir ses troupes prises entre deux feux. Il se porta donc sur les coteaux voisins et bivouaqua à 300 mètres de l’ennemi, soutenant pendant toute la soirée un feu de mousqueterie contre les assiégés.

    Ce fut à ce bivouac qu’on mangea le cheval du colonel d’Argy. Le noble animal, ayant échappé à son gardien, courut aux avant-postes. Ne répondant point au qui-vive de la sentinelle, il fut abattu d’un coup de carabine, les soldats le dépecèrent et en firent du bouillon pour tout le régiment. Ce sont les aubaines de la guerre.

    Garibaldi en partant avait laissé à Mentana de nombreux défenseurs, 600 hommes dans le château, 1430 dans la ville. Ils combattirent jusqu’à 10 heures 1/2 du soir, puis la nuit profonde vint donner quelques heures de répit à nos soldats harassés par la fatigue.

    Pendant toute cette demi-journée de bataille, qu’était devenue notre ambulance ? Le mouvement rapide des troupes, de la cavalerie, avait arrêté la marche de nos voitures. Il avait fallu cheminer à pied, l’un chargé des instruments, l’autre du sac à pansement, un autre des provisions de toute sorte. Les sœurs avaient leurs tabliers pleins de linge et de charpie, et tous, d’un pas pressé, nous avancions vers le centre du combat.

    Nous établîmes d’abord notre campement sur la première colline enlevée à l’ennemi à gauche de la route et à 800 mètres de la ville assiégée. On y avait placé de l’artillerie. Un obusier et deux canons rayés français tiraient sur le château de Mentana, dont l’artillerie répondait à ces feux. Au sommet de la colline, un petit plateau bien net, bien dégagé de broussailles, nous parut propre à recevoir les blessés. Nos sœurs, impatientes de se rendre utiles, s’avançaient jusqu’au bord de l’éminence où étaient pointés les canons.

    A cet instant l’on aurait pu voir l’étonnant spectacle de religieuses sur le champ de bataille, leur cornette blanche brillant au milieu des canons qu’elles touchaient presque. Le regard haut et ferme, le cœur calme, regardant sans crainte briller sur la colline voisine l’éclair terrible qui, une minute plus tard, devait produire le ravage et la mort, et ne voyant au milieu de tant de dangers qu’un devoir à remplir, des blessés à sauver.

    C’était la première fois dans le monde que des sœurs de charité paraissaient ainsi sur le champ de bataille, à travers les balles et les boulets. Ordinairement les ambulances sont établies loin de l’armée. Celles du célèbre Larrey suivaient le grand Empereur à une lieue de distance et le service hospitalier en Crimée, pendant qu’on faisait le siège de Sébastopol, était établi à plusieurs lieues plus loin.

    Cependant notre armée gagnait du terrain, elle se massait de plus en plus autour de la ville assiégée. Les zouaves s’abritaient derrière de trop rares meules de blé, disséminées dans la plaine nue. Les carabiniers s’étaient jetés dans un petit bois d’olivier, qui touchait aux portes de la ville.

    Craignant de nous trouver bientôt trop éloignés pour être utiles, nous repliâmes bagages, et nous commençâmes alors la partie la plus pénible de notre trajet. Nous parcourûmes en effet le champ de bataille durant près de deux kilomètres pour arriver à la seconde colline, celle de la Vigna Santucci. Tous les vingt ou trente pas, nous trouvions des groupes de morts ou de blessés [...].

    Cependant nous étions arrivés jusqu’au mur d’enceinte de la Vigna Santucci. On se battait encore aux alentours, les soldats ne voulaient plus nous laisser avancer. Mais les bonnes sœurs de Saint-Vincent de Paul se disaient : « Il faut forcer les consignes ; cette maison est le seul asile qu’il y ait au loin, car depuis plusieurs milles nous ne voyons aucune habitation. Du moins nous pourrons y abriter nos blessés, qui sans cela passeront la nuit exposés aux injures du temps ». Et redoublant leur marche, elles parvinrent au bâtiment alors qu’on en expulsait les derniers garibaldiens. Une dizaine d’entre eux, gravement blessés, gisaient déjà étendus dans la grange du rez-de-chaussée. C’était un vaste hangar rempli de foin, rien ne convenait mieux pour une ambulance ; nous nous mimes à genoux, et la charité commença son œuvre réparatrice.

    Mais bientôt les blessés arrivèrent portés par leurs compagnons d’armes. Il en vint tant, que nous en étions littéralement encombrés. On ne pouvait se retourner, faire un mouvement, sans heurter un membre brisé, une plaie saignante !

    Ce fut là que le cœur oppressé je ne pus retenir mes larmes, lorsque je vis apporter nos pauvres zouaves. Beaucoup d’entre eux étaient français. Plusieurs étaient des miens, de ceux que j’avais choisis et désignés. Pour eux, me reconnaissant à leur tour, ils s’écriaient : « Comment ! C’est vous, Docteur ? Vous êtes donc aujourd’hui des nôtres ?C’est pourtant vous qui m’avez fait partir ! C’est vous qui m’avez envoyé à Rome ! Quel bonheur de vous revoir ! Il nous semble que nous sommes en France, et que nos blessures sont presque guéries ».

    Combien j’aurais voulu que cette espérance fût complète ! Mais, hélas! Beaucoup d’entre eux devaient succomber avant peu de jours.

    Plus loin, mais sur la même paille, nous avions à soigner de nombreux garibaldiens, dont le plus grand nombre blessés à mort. A tous nous prodiguions les mêmes secours, car sur le champ de bataille deux sentiments devaient seuls nous animer : le soulagement de toute souffrance, le zèle pour le salut des âmes.

    Nos courageuses sœurs de Saint-Vincent de Paul restèrent à l’œuvre, les genoux dans le sang, depuis trois heures jusqu’à dix heures du soir. Cependant vers les sept heures, nous nous interrompîmes un instant, pour faire monter dans les voitures qui nous avaient amenés les quinze premiers zouaves que nous avions pansés. Ils furent dès le soir même reconduits à Rome par nos amis, qui les entourèrent des soins les plus dévoués.

    Nous restions seuls pour la nuit avec M. X…, tandis que nos confrères devaient aller chercher du renfort, voitures, vivres et surtout de l’eau dont on manquait complétement.

    En effet, dans ce pays désert, loin de toute habitation, ne pouvant arriver jusqu’à Mentana encore occupé par l’ennemi, on manquait de tout : ni lumière pour s’éclairer la nuit, ni eau pour boire. Plusieurs officiers dépêchèrent le propriétaire de la maison Santucci pour aller puiser de l’eau à deux grands milles de distance. Mais il en tira à peine quelques seaux, puis au second voyage la source tarie ne donnait plus qu’une boue jaune et épaisse.

    Du reste, cette faible ressource n’était rien pour une armée, et pour notre part nous restâmes sans eau, nous et nos blessés, dont on ne pouvait laver les plaies. Ce fut là notre plus grande souffrance, car elle se prolongea pendant cette longue nuit jusqu’au matin.

    A dix heures du soir, on se battait encore aux avant-postes et on nous amenait encore des blessés.

    A minuit, le professeur Ceccarelli, chirurgien en chef des ambulances pontificales, et qui avait établi son quartier général au point de départ de la bataille, à un kilomètre de là, vint visiter notre ambulance. Il parut très content de notre installation. En effet tous nos blessés étaient à l’abri : avantage immense, car la nuit était froide et un vent furieux faisait ployer les arbres et rompre les branches. Les autres blessés n’eurent pas le même bonheur, car le pays était tellement désert que l’on n’avait rencontré pour les établir qu’une petite masure pouvant contenir à peine vingt personnes. Tous les autres malades, au nombre de soixante ou quatre-vingts, passèrent la nuit en plein air, sous l’abri très-insuffisant de quelques couvertures. Aucune autre habitation ne s’offrait aux environs, et l’ambulance française campée à un demi-kilomètre de nous, bivouaquant en plein air, évacua immédiatement ses malades sur l’ambulance italienne.

    Plusieurs fois dans le cours de la nuit, nous fîmes une tournée dans notre ambulance. A deux heures du matin, nous comptions déjà deux morts, deux garibaldiens, qui avaient eu l’estomac traversé d’une balle conique. Nous admirâmes le courage de tous ces malheureux. En entrant dans ces vastes hangars, qui abritaient tant de douleurs, on se serait cru dans un dortoir. Pas un cri, presque pas une plainte ; à peine si quelques gémissements s’élevaient, lorsque avançant avec peine, nos pieds venaient à heurter un membre déchiré. De temps à autre aussi, une voix affaiblie disait « J’ai soif ». Et nous n’avions point d’eau à leur donner ! L’eau si précieuse pour les blessés, l’eau qui seule peut apaiser l’ardeur qui les dévore ! Mais nous conservions avec grand soin une petite provision de vin qui nous restait, et aux plus malades, on en distribuait par cuillerées de petites rations, toujours accueillies avec reconnaissance.

    Nous pensions avec anxiété aux souffrances de tant de pauvres soldats abandonnés encore au milieu de la campagne et auxquels il avait été impossible de porter secours. C’est là, en effet, le plus affreux moment des champs de bataille. Ce que le soldat redoute le plus, ce n’est point de combattre avec courage, de braver les balles et les boulets, ce n’est point de mourir ou d’être blessé seulement. Mais une angoisse surgit dans son cœur et trouble son âme : c’est la pensée d’être abandonné ! Abandonné au fond d’un fossé, au coin d’une muraille, étendu sur la terre froide et nue, perdant tout son sang, la voix trop éteinte pour pouvoir appeler au secours,  pendant que règne partout la nuit obscure, quand la pluie tombe, que la tempête souffle et qu’à vingt pas de lui il entend passer peut-être, avec son régiment qui s’éloigne, le dernier ami qui pouvait s’intéresser à lui et le sauver.

    Hélas! Combien on pourrait en sauver de ces braves jeunes gens, si le secours était immédiat ! Nous trouvâmes ainsi un pauvre zouave hollandais atteint d’une balle au bras. L’artère brachiale avait été coupée ; une mare de sang indiquait que le blessé, privé de tout secours, avait succombé à l’hémorragie rapide et non à la gravité absolue de la blessure.

    Une seule précaution peut obvier à ce danger si grave ; c’est que chaque militaire porte sur son havre-sac, à facile portée de la main, un premier appareil et qu’on l’exerce à panser, comme on l’exerce à se battre. Dès lors, si le camarade tombe, son voisin applique de suite le premier appareil. Il sait avec la bande presser l’artère, arrêter le sang, il sauve une vie, en attendant l’arrivée du chirurgien.

    Le lundi, de grand matin, on vint nous prévenir que de nombreux blessés avaient passé la nuit sans secours dans une chapelle abandonnée à un demi-kilomètre du camp, sur la route de Mentana. Nous nous hâtâmes de nous y rendre.

    Le commandant Fauchon, avec le 59e de ligne, s’était porté sur la route de Monte-Rolondo, et gagnant de là le village de Mentana par la seule partie accessible, il faisait un feu nourri sur les défenseurs de la place. Mais le combat avait à peine duré une demi-heure qu’on entendit tout à coup un long murmure qui, retentissant comme un écho, se propagea en quelques instants de colline en colline. De tous côtés, nos soldats baissant leurs armes s’avancèrent en groupes curieux sur les crêtes voisines. Ils semblaient diriger leurs yeux sur un seul et même point, le château de Mentana.

    Nos regards se tournèrent aussi dans cette direction, et nous vîmes bientôt sortir de la ville un jeune garibaldien portant un drapeau blanc. C’était un parlementaire ; il s’avança jusqu’aux limites du camp, où les officiers lui mirent un bandeau blanc sur le visage, le firent monter à cheval pour qu’il ne pût reconnaître la trace de ses pas. Puis deux zouaves, l’arme chargée, l’escortèrent au quartier général, où je me trouvais en ce moment.

    Les assiégés demandaient à se retirer aux frontières avec armes et bagages. Mais on ne voulut point accorder une pareille faveur à des bandes non reconnues, on les reçut prisonniers à merci. Seuls les 600 hommes qui défendaient le château eurent la permission de regagner la frontière après avoir déposé les armes. L’humanité du général en chef le décida à concéder cette faveur pour éviter une nouvelle effusion de sang, car le château par sa forte position aurait pu résister longtemps encore.

    Une demi-heure après, nous vîmes défiler devant nous 1430 prisonniers, marchant trois à trois, l’air fier et dédaigneux, et semblant dire : « C’en est assez pour aujourd’hui, mais demain nous recommencerons ».

    Il était facile, à la simple inspection de cette troupe, de reconnaître la composition de l’armée des garibaldiens. La moitié environ étaient des ouvriers, des paysans, mal vêtus, l’air sauvage et rude. Un quart étaient des jeunes gens intelligents à la figure fine, au regard vif, la plupart sans doute étudiants aux diverses facultés. Ils s’avançaient frisant leur moustache, le petit chapeau de feutre rattaché à la boutonnière par un cordon de soie, le lorgnon sur le nez.

    Tel était aussi le costume d’un chef garibaldien que j’avais dans mon ambulance. Mais outre le pince-nez, la chemise rouge et la casquette écarlate, il avait des bottes à l’écuyère en cuir de Russie et un petit chien sous le bras. Le reste des bandes, c’est-à-dire environ un quart, était évidemment formé de soldats piémontais faciles à reconnaître au liseré du pantalon d’uniforme, et au livret qui leur servait de passeport. Beaucoup avaient encore la croix de Crimée.

    Tous les prisonniers furent immédiatement dirigés sur Rome sous une forte escorte, puis internés plus tard à Civita-Vecchia.

    Nous sûmes par eux qu’ils avaient espéré jusqu’au jour le retour de Garibaldi, ce ne fut qu’en apprenant sa fuite certaine qu’ils se décidèrent à se rendre. Encore, dans leur fierté indignée, prétendaient-ils qu’ils ne se rendaient ni au pape ni à son armée, mais bien à l’armée française, avec laquelle ils n’étaient point en guerre.

    En même temps que la reddition de Mentana, on apprenait la délivrance de Monte-Rotondo. Le colonel Frémont avec le 1er de ligne et le 2e chasseurs y était entré dès le matin.

     

     

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