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  • 18 octobre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     Le 18 octobre 1870 – La défense de Chateaudun dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-defense-de-chateaudun-150x150

     

    La défense de Chateaudun

    D’après « Journal de l’invasion : Chateaudun (4 septembre 1870-11 mars 1871) »
    Paul Montarlot – 1871

     

    L’attaque

    La matinée du 18 octobre s’était passée paisiblement, et nul incident ne faisait prévoir l’horrible drame qui devait clore la journée. Une attaque soudaine entrait même si peu dans les prévisions, qu’au point du jour les mobiles du Gers avaient quitté la ville. Les francs-tireurs de Paris devaient l’évacuer également, et ce n’est qu’à dix heures, sur un contre-ordre venu de Tours et sollicité, dit-on, par le maire, que le commandant de Lipowski s’était décidé à rester.

    A midi, au moment où la garde nationale relevait, comme d’ordinaire, le poste de l’Hôtel-de-Ville, un médecin signale tout à coup le voisinage des Prussiens, qu’il vient de rencontrer en rase campagne. Le clairon sonne aussitôt, les tambours battent la générale, le tocsin tinte à coups pressés.

    Du haut de la tour du château, je vois la plaine se couvrir en quelques instants de troupes ennemies. A peine leur approche est-elle connue, et déjà elles occupent les alentours presque immédiats de la ville. Ce ne sont plus cette fois quelques uhlans en reconnaissance, c’est tout un corps d’armée que nous avons su depuis s’élever à huit mille hommes, sans compter une réserve de cinq mille hommes restée à Saint-Cloud. Fantassins et cavaliers sortent en phalanges serrées des routes d’Orléans et de Beaugency. La surprise est foudroyante.

    Comment les reconnaissances opérées par les francs-tireurs, comment les renseignements rapportés par le courrier d’Orgères et communiqués à M. de Lipowski, n’ont-ils pas réussi à la conjurer ? Je ne suis pas le seul qui se soit posé cette question. Quelle qu’en doive être la solution, le mouvement de l’ennemi s’accuse avec une évidence qui ne permet plus d’illusions.

    De la route de Chartres au bois de la Varenne, un vaste demi-cercle enserre la ville et se rétrécit promptement. L’opération a manifestement pour objet de cerner et de capturer les francs-tireurs. L’artillerie qui compte trente canons, prend en même temps position. Plusieurs batteries s’établissent à trois cents mètres de la gare, à peu près à la hauteur de la tuilerie sise sur la route d’Orléans. Les autres vont se placer au sud de la ville, près de la route de Vendôme, dans le voisinage de Saint-Aubin et derrière Mondoucet, à une distance moyenne de mille mètres de l’Hôtel-deVille.

    Tandis que l’infanterie prussienne développe rapidement ses lignes, une fébrile activité règne dans la ville. Gardes nationaux et francs-tireurs courent aux armes et vont s’embusquer, les uns derrière les barricades qui ferment toutes les issues, les autres dans des vignes, où ils se déploient en tirailleurs. Rien n’avait été prévu, du reste, aucun poste n’était assigné aux différentes compagnies, et le hasard préside à peu près seul à la distribution des forces. En même temps les employés du chemin de fer sauvent le matériel. Le train, composé d’une locomotive et de cinq wagons, s’élance à toute vapeur et franchit le passage à niveau de La Chapelle-du-Noyer au moment même où un escadron de uhlans débouchait à deux cents mètres pour couper la voie.

    A une heure, sept coups de canon dirigés contre la gare, qui n’est pas défendue, donnent le signal de l’attaque. Peu d’instants après, le sifflement plaintif et strident d’un obus déchire l’air. Le projectile tombe aux alentours de l’église Saint-Valérien et éclate en lançant un jet de feu. D’autres obus viennent frapper l’Hôtel-de-Ville qui devient le point de mire de l’ennemi. Les tuiles volent en éclats de toutes parts, les toitures s’entr’ouvrent, les cheminées s’écroulent avec un fracas terrifiant, des nuages de poussière et de fumée s’élèvent des édifices atteints. C’est un bombardement en règle, continu, impitoyable, sans aucun de ces préliminaires consacrés par le droit des gens, sans qu’aucune sommation ait pu avertir les habitants du péril qui les menace. Les détonations se succèdent sans interruption. Un obus vient même égratigner le vieux donjon de Thibault-le-Tricheur, à quelques pieds de la fenêtre gothique qui me sert d’observatoire. Malgré l’intérêt passionnant du spectacle, je me décide alors à quitter le château, et je me retire à l’hospice en traversant deux ou trois rues désertes, sous une pluie de décombres et de projectiles.

     

    Derrière les barricades

    Aux Dames-Blanches. Une lutte très vive est engagée déjà du côté de Mondoucet, habitation isolée dont les abords sont plantés de petits bouquets d’arbres. Les Prussiens s’en sont emparés et dirigent, par les fenêtres ou par des ouvertures pratiquées dans les murs, un feu bien nourri sur les nôtres qui, masqués par l’enceinte du couvent des Dames-Blanches, abrités par une barricade élevée sur le chemin de Lisambardière, leur répondent vigoureusement.

    L’artillerie pointe fréquemment la redoute qui se dresse à l’angle du clos et d’où quelques francs-tireurs, couchés à plat ventre et protégés par des fascines, fusillent avec succès les canonniers. Mais les obus passent au-dessus et vont éclater bruyamment dans les profondeurs du parc, écorchant les pelouses et hachant les arbres. Deux projectiles seuls ébrèchent le mur d’enceinte, et la chute des moellons déconcerte un instant les défenseurs. Cependant, ils recouvrent aussitôt leur sang-froid, et la mousqueterie continue, ardente, serrée, meurtrière pour les Prussiens dont les balles, au contraire, se perdent toutes dans le taillis. Une pièce finit même par être démontée et quelque temps abandonnée.

    Tout à coup, une crête de flamme perce le toit de Mondoucet. Un obus lancé par mégarde a incendié la maison, et le feu, en se propageant rapidement, chasse les Prussiens des étages supérieurs qui s’effondrent. Derrière les murailles fumantes, derrière les arbres du bois voisin, par les meurtrières de la grange, ils continuent leur tir, mais sans résultat. La nuit tombe sur les combattants, et l’ennemi, qui n’a pas gagné un pouce de terrain, abandonne la position.

    Rue de Chartres. Cinquante francs-tireurs s’étaient postés derrière la barricade qui fermait la rue de Chartres. Un garde national, M. Brossier, y était dès avant l’attaque en sentinelle, et cette circonstance, en exaltant chez lui le sentiment du devoir, lui a inspiré une froide énergie qui a fait l’admiration de ses voisins et que peut-être il ne se connaissait pas lui-même, ainsi qu’il l’a modestement avoué. Les Prussiens ne se sont montrés qu’à deux heures dans l’avenue Florent-d’Illiers. Les quatre premiers qui ont paru en vue de la barricade, sont tombés immédiatement. Leur sort n’était pas douteux, et cependant ils s’avançaient avec la flegmatique insouciance de gens qui vont à la parade. Les autres se répandent aussitôt dans les jardins d’alentour, le long d’un ravin hérissé de broussailles, et dans le clos de Bel-Ébat.

    Une maison inachevée qui fait face à la barricade, est envahie, et un feu violent s’échange toute la journée sans que les assaillants fassent d’ailleurs, malgré leur nombre, une tentative sérieuse pour emporter la position. Dix francs-tireurs roulent successivement au pied des créneaux d’où ils ajustent l’ennemi. Décimés eux-mêmes sous une grêle de balles qui manquent rarement leur but, les Prussiens ne paraissent pas se douter qu’en sacrifiant quelques hommes ils franchiraient l’obstacle et se trouveraient presque sans coup férir au cœur de la place.

    Rue d’Orléans. L’action est chaude aussi de ce côté. Un grand nombre de défenseurs se pressent derrière la barricade ou s’embusquent aux fenêtres. Les Prussiens, côtoyant prudemment les maisons qui forment retraite dans le haut de la rue, et s’avançant jusqu’à l’encoignure du n° 52, font feu, mais sans succès, de ces deux angles ou des jardins environnants. Une batterie dirige en même temps ses projectiles dans la direction de la barricade et crible les habitations voisines.

    Pour se soustraire à l’habile mousqueterie des francs-tireurs, les artilleurs, après avoir pointé et tiré chacune de leurs pièces, les ramènent immédiatement pour les recharger en toute sécurité, dans les champs où, par l’effet d’un pli de terrain, les balles ne sauraient les atteindre. Mais, toutes les fois qu’ils reparaissent sur la route, la cantinière des francs-tireurs, en observation au faîte d’une maison qui domine la rue, agite un mouchoir, et à ce signal une décharge générale part aussitôt de la barricade. Des pièces ont été ainsi démontées dans le cours de la journée. C’est un sergent-major qui commande le feu. Debout sur la banquette du retranchement, il donne ses ordres avec un sang-froid merveilleux. Une volée d’obus effarouche un moment ses hommes. « Ne faites pas attention à ce tas de saletés qui tombent » s’écrie-t-il, et il continue à commander et à viser lui-même avec un rare bonheur les Prussiens qui se risquent dans la rue.

    A la fin du jour, le commandant de la garde nationale, qui s’était armé d’un chassepot et faisait lui-même le coup de feu, est blessé grièvement à la mâchoire. Un peu plus tard, l’action est interrompue par l’obscurité et la barricade abandonnée par les francs-tireurs que le signal du ralliement appelle sur la Place.

    Sur les autres points, chacun fait bravement son devoir. Rue de Jallans, le capitaine Géray, assisté de vingt-six francs-tireurs de Paris, de douze francs-tireurs de Nantes et de Cannes, et de quelques gardes nationaux, défend une barricade jusqu’à la dernière heure, la tête haute sous les projectiles ennemis, et sans tenir compte de son âge qu’il fait oublier à tous par son ardeur infatigable. A la Guinguette, une centaine de Nantais et de gardes nationaux se sont disséminés en tirailleurs dans les vignes ou retranchés dans les maisons. L’affaire est à peine engagée qu’une balle frappe mortellement le capitaine des Nantais. Quelques gardes nationaux tombent également. La lutte se poursuit néanmoins avec acharnement jusqu’à ce qu’un obus mette le feu au hameau qui devient promptement la proie des flammes.

     

    A l’hôtel-de-ville

    Tandis qu’à la faveur des retranchements, les défenseurs arrêtent l’ennemi sur tout le périmètre de l’attaque, la municipalité, représentée par MM. Lumière et Humery, demeure en permanence à l’Hôtel-de-Ville. Intrépide à son poste, le maire attend de sang-froid l’issue des événements. Cependant, les obus pleuvent sur l’édifice dont ils brisent les corniches et fracassent les toitures. Un projectile éclate même dans le bureau des employés, crève une table, transperce un registre, crible le mur et allume un commencement d’incendie dans les archives. A ce moment, M. Lemay, adjoint, entrait dans la salle et venait prendre sa part du péril commun. Un éclat lui rase l’oreille, quelques grains de poudre l’atteignent au visage, et on le transporte sourd et pris d’une fièvre violente, dans une ambulance voisine.

    Sur la Place, le commandant de Lipowski, abrité par la ligne des petites maisons situées entre les rues d’Orléans et d’Angoulême, donne ses ordres et dirige l’action. Une réserve de soixante hommes, sous le commandement du capitaine La Cécilia, se tient prête à porter des renforts aux détachements qui faiblissent.

     

    A l’hospice

    Dès les premiers coups de canon, l’hospice devient le refuge d’une foule de femmes et d’enfants. Les religieuses du couvent des Dames-Blanches s’y sont retirées également, et, agenouillées sur les dalles des sous-sol, elles récitent d’une voix entrecoupée les prières des morts. Au chevet des victimes, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul accomplissent leur œuvre de miséricorde avec une impassibilité que le bruit croissant de l’artillerie ne trouble pas un instant.

    Vers trois heures, un obus s’abat sur les mansardes du second étage, et ses éclats pénètrent dans une salle où reposent des blessés. Ceux-ci, saisis de terreur, s’échappent tout sanglants. Un franc-tireur qui a subi un quart d’heure auparavant l’amputation d’un bras, descend deux étages, seul, demi-nu, et le moignon pantelant. Trois autres projectiles éclatent successivement dans plusieurs salles, mais sans blesser heureusement personne. J’énonce le fait sans le commenter. Les Prussiens le nieront effrontément ou imagineront, pour se justifier, quelque erreur de pointage. Mais leurs explications ne trouveront ici que des incrédules. La situation des lieux les réfute à l’avance.

    L’hospice, complètement isolé, s’élève au sommet d’un promontoire qui s’avance entre le val Saint-Aignan et la vallée du Loir. Aucun obstacle ne masquait aux artilleurs ses vastes façades. Point de confusion possible. Le drapeau blanc croisé de rouge flottait non seulement au campanile, mais à l’angle même du pavillon atteint par les obus, et je me suis assuré depuis qu’il était parfaitement visible du point où les batteries prussiennes étaient disposées, c’est-à-dire à une distance qui n’excédait pas neuf cents mètres. Il ne peut rester, par conséquent, aucun doute sur les intentions de l’ennemi. Quelque abominables qu’elles soient, elles ne se discutent pas.

     

    La retraite

    A mesure que la journée s’avance, le bombardement devient furieux. Dans l’espace de cinq heures, deux mille obus au moins sont lancés sur la ville. C’est un tonnerre effroyable, assourdissant. Il est vrai que toute cette fonte ne fait guère de mal qu’aux cheminées et aux toitures. Un ouvrier tanneur, seul, a été frappé mortellement dans sa maison située derrière l’hospice. Mais plusieurs de ces projectiles sont incendiaires. Percés de trois trous en triangle, ils jettent un feu très vif qui se communique promptement à tout ce qu’il touche. J’en ai vu tomber un, vers six heures, dans le clocher de la Madeleine, qu’il a éclairé quelques minutes de fauves reflets. Rue de Chartres, rue d’Orléans, rue d’Angoulême, des incendies s’allument ainsi, et malgré le dévouement des pompiers plusieurs maisons sont en partie consumées.

    Cependant, gardes nationaux et francs-tireurs, sans s’émouvoir de cette pluie de fer et de feu, tiennent bon derrière les barricades. Malheureusement, la bravoure personnelle et l’admirable ténacité de cette poignée de combattants ne sauraient compenser leur infériorité numérique.

    Trois chiffres diront éloquemment ce qu’a été la résistance : douze cents hommes ont arrêté pendant neuf heures, aux portes d’une ville ouverte, huit mille Prussiens mieux armés et pourvus d’artillerie. C’est à n’y pas croire et c’est rigoureusement vrai.

    A sept heures, les défenseurs de la barricade de la rue de Chartres apprennent que l’ennemi a tourné la barricade de la rue Galante et pénétré par cette issue dans la ville. Craignant de se voir cernés, ils se décident à battre en retraite. Quelques instants après, au roulement des tambours, les Prussiens escaladent l’obstacle en poussant des hurrahs frénétiques et se répandent dans les maisons voisines, pillant et brisant tout. Les autres défenses ne tardent pas à être également abandonnées. La tombée de la nuit d’ailleurs arrête quelque temps la lutte.

    Le commandant de Lipowski rallie trois cents hommes et gagne la route de Brou, que les Prussiens, plus timides ou moins exactement renseignés qu’on ne suppose, ont laissée libre.

    Tout n’est pas fini cependant, et la défense n’a pas dit son dernier mot. Les Prussiens débouchent à huit heures sur la place Royale et trouvent cette fois encore une énergique résistance. Sous les ordres du capitaine Ledeuil, les francs-tireurs restés dans la ville s’élancent inopinément de la rue d’Angoulême. La fusillade éclate au chant de la Marseillaise dont le sifflement des balles accompagne les mâles accents. Des monceaux de cadavres jonchent les trottoirs de la fontaine. Dix maisons sont en feu et les sinistres rougeurs de l’incendie éclairent seules le théâtre de la lutte. Un mouvement tournant des francs-tireurs par la rue d’Orléans jette le désordre dans les rangs de l’ennemi qui recule précipitamment et rentre dans la rue de Chartres. La Place est évacuée. Mais la petite troupe, renonçant à prolonger une défense désormais sans espoir, opère définitivement sa retraite. Le combat est terminé.

    Il nous a coûté vingt-six morts et une quarantaine de blessés. Mais les pertes de l’ennemi sont énormes, et, si je m’en réfère à certaines évaluations, le nombre des hommes mis hors de combat ne s’élèverait pas à moins de deux mille. Les Prussiens du reste ne croient pas encore au succès qu’ils ont si chèrement acheté. Effrayés par l’obscurité des rues, redoutant quelque embûche, ils n’osent s’aventurer au-delà de la Place. Un silence de mort succède brusquement au pétillement de la fusillade, et au moment où neuf heures sonnent, comme un glas funèbre, à l’horloge de l’hospice, pas un murmure ne voile les tintements de la cloche.

     

    L’incendie

    Le dernier acte du drame s’accomplit alors. C’est une médiocre satisfaction pour l’ennemi d’avoir délogé les francs-tireurs dont les incursions nocturnes troublaient depuis un mois son sommeil : l’expédition a un tout autre but. Il faut tirer maintenant une éclatante vengeance de la ville qui, au lieu d’ouvrir humblement ses portes, a subi avec une héroïque obstination le choc d’ennemis dix fois supérieurs en nombre. Il faut frapper de terreur le pays entier, étouffer toute velléité de résistance, en faisant un exemple peut-être unique dans l’histoire de ce siècle.

    D’impitoyables résolutions ont arrêté la perte de Châteaudun, et c’est l’incendie qui la consommera. Une fois maître de la ville, la soldatesque envahit tout le quartier qui s’étend entre la station du chemin de fer et la place Royale.

    En un instant, les portes sont enfoncées à coups de hache, les fenêtres brisées, les habitants menacés, violentés, poussés à la pointe des baïonnettes, contraints à la fuite. Le feu est mis ensuite à toutes ces demeures dont plusieurs ne sont pas encore abandonnées. Les incendiaires vont méthodiquement de deux en deux maisons. A l’aide de torches, de bougies et de pétrole, ils embrasent les meubles, les rideaux, les matelas, sans se laisser toucher par les supplications des victimes. De la Place, on les voit courir comme de noirs démons au milieu des flammes qu’ils attisent.

    Une partie de la population s’est échappée, et la route de Brou offre à cette heure le spectacle lamentable de fugitifs à peine vêtus, de femmes et d’enfants terrifiés dont les clartés de l’incendie guident la retraite.

    Mais bien des personnes n’ont pu ou n’ont osé fuir. D’autres ont cru, par leur présence, sauver leurs maisons du pillage ou de la destruction. Espoir déçu ! La férocité de l’ennemi dépasse toute prévision. Ni larmes ni prières ne sauraient arrêter cette effroyable exécution. Rue de Chartres, à l’auberge de la Rose, les Prussiens mettent le feu au lit d’un septuagénaire, qui, cloué par la paralysie, périt dans les flammes. A quelques pas de là, ils heurtent violemment la porte du capitaine retraité Michau, et, comme le vieillard se présente indigné sur le seuil, ils le tuent d’un coup de mousqueton. Le capitaine tombe dans les bras d’un parent qui le couche dans un fauteuil. Mais l’incendie ne tarde pas à dévorer la maison, et, le lendemain, il ne restait de la victime que des ossements calcinés qui ont été recueillis sous mes yeux.

    A l’hôtel du Grand-Monarque, les soldats buvaient et mangeaient depuis sept heures. A onze heures, sans écouter les instances désespérées du propriétaire qui avait dû se prêter patiemment à leurs exigences, ils mettent le feu à l’hôtel en enflammant les rideaux des chambres et de petits tas de linge disposés par eux sous les meubles. Route de Vendôme, ils forcent un vieillard à leur présenter lui-même une bougie allumée, et, sous ses yeux, à ses côtés, embrasent les draps de son lit. Ils l’obligent, en outre, en le menaçant de leurs baïonnettes, à les conduire au magasin à fourrages militaires qu’ils incendient, puis, malgré ses soixante-dix ans, l’emmènent prisonnier.

    Il y aurait cent épisodes de ce genre à rapporter. Je me borne à en citer quelques-uns, au hasard, que j’ai recueillis de la bouche même des témoins. J’ajoute que les soldats ont ainsi mis successivement le feu à cent quatre-vingt-dix-sept maisons. C’est du courage, et du plus triste. Wallenstein, Trenck, Tilly, tous les lansquenets et les pandours de la vieille Allemagne ont dû tressaillir de joie au fond de leurs tombes.

    Dès onze heures, les rues de Chartres, de Bel-Air, d’Orléans, du Sépulcre, d’autres adjacentes, n’étaient plus qu’un immense foyer d’incendie dont la réverbération éclairait dix lieues d’horizon. A cette heure, MM. Lumière et Humery qui étaient restés tout le jour à l’Hôtel-de-Ville, prennent le parti de se retirer. Ils se séparent sur la Place alors déserte. Rue de Blois, une sentinelle postée à l’angle de la rue Maury fait feu sur le maire. Celui-ci presse le pas. Mais sa maison est envahie déjà, un soldat l’ajuste de la fenêtre même de son salon, et un second coup de feu l’oblige à fuir vers la Place, où il trouve un asile. M. Humery n’est pas plus heureux. Au moment où il rentre dans la rue du Lion-d’Or, des Prussiens l’aperçoivent et se mettent à sa poursuite. Il réussit à se glisser sans bruit dans son domicile ; mais la lumière qui brille derrière ses fenêtres, ne tarde pas à le trahir. Les Prussiens se ruent avec furie contre sa porte qui cède sous leurs coups, mettent la maison au pillage et ne se retirent qu’après l’avoir incendiée sous les yeux, pour ainsi dire, du propriétaire qui, blotti dans l’encoignure d’un toit, ne perd pas un de leurs cris de rage.

    A l’hospice, la nuit se passe dans de terribles anxiétés. Des femmes épouvantées, des gardes nationaux blessés, des francs-tireurs poursuivis ou attardés viennent chercher un refuge qui, malgré l’encombrement des salles, ne leur est jamais refusé. De la terrasse, le spectacle est d’une saisissante horreur. Toutes les maisons qui bordent la route de Vendôme, la gendarmerie, Mondoucet, la Guinguette, d’autres bâtiments isolés sont en feu. Des tourbillons d’une fumée rougeâtre s’élèvent, se développent et confondent leurs spirales avec une lenteur qui ajoute encore à la majesté de la scène. Pas un souffle, de ce côté, ne trouble le silence. La flamme s’agite seule à travers les noires silhouettes des pans de murs, et tout au plus l’oreille attentive perçoit-elle le crépitement lointain de quelque poutre qui roule dans la fournaise.

     

    En parlementaire

    A cinq heures du matin, plusieurs habitants de la ville qui se trouvaient aussi à l’hospice, MM. Gorteau, juge, Sence, juge de paix, Anthoine, médecin, et Gougeon, conducteur des ponts-et-chaussées, prennent avec moi la résolution de faire une démarche près du commandant des forces prussiennes.

    Le désastre est affreux déjà, et peut-être, en obtenant l’autorisation de faire manœuvrer les pompes, serait-il possible d’arrêter les progrès du fléau.

    Au point du jour, nous nous acheminons vers la Place en élevant un drapeau blanc. A l’angle de la rue Royale, le qui-vive brutal d’une sentinelle nous arrête. Nous déclinons notre qualité de parlementaires et nous passons sans difficulté. Je n’oublierai jamais l’impression de douleur, de honte, de colère que je ressentis en mettant le pied sur cette place couverte de soldats insolents et lugubrement éclairée par l’embrasement de tout un quartier. Un hussard et son cheval percés de balles gisaient encore près de la fontaine.

    On nous conduit à un poste établi déjà chez un coiffeur. Un officier écoute notre requête, nous donne une escorte de huit hommes, et nous invite à nous rendre à la station du chemin de fer où campe un général. Nous nous enfonçons dans la rue d’Orléans. Ce n’est plus qu’un brasier jusqu’à la rue du Sépulcre. Les toits s’effondrent, les solives flambent comme des cierges ou tombent avec fracas sur les trottoirs qu’elles obstruent de débris incandescents, des langues de flamme s’élancent des fenêtres et lèchent les volets qu’elles dévorent, parfois des nuages de fumée, pailletés d’étincelles, nous enveloppent et nous suffoquent. En chemin, nous rencontrons des patrouilles qui traînent avec elles quelques prisonniers.

    Les rares habitants qui cherchent à regagner leur logis sont pris pour des francs-tireurs déguisés et arrêtés sans examen. A la gare enfin, nous sommes reçus par un officier supérieur que j’ai su depuis être le général de brigade Kontsky. Il nous accueille poliment, demande ce que sont devenus les prisonniers d’Ablis, exprime quelque regret du malheur qui frappe la ville, et le rejette tout entier sur la présence des francs-tireurs. Sans pouvoir nous faire exactement connaître les intentions du commandant en chef, le général de Wittich, campé à deux kilomètres de Châteaudun, il annonce des réquisitions de vivres pour huit mille hommes, et nous accorde l’autorisation que notre démarche avait pour but de solliciter. Nous nous rendons ensuite chez le maire.

    Les rues sont encore fermées de barricades que nous escaladons, et pleines de soldats en ligne. En arrivant chez M. Lumière, nous trouvons son domicile envahi par une bande de Prussiens qui depuis plusieurs heures le mettaient au pillage. Ils paraissaient ignorer que c’était la maison du maire, mais savaient, en revanche, que M. de Lipowski y avait logé et s’en vengeaient courageusement sur le mobilier.

     

    Le pillage

    Déjà la ville, abandonnée par les neuf dixièmes de ses habitants, est livrée tout entière aux excès de l’ennemi. Rue Royale, au moment où je rentre chez moi, un groupe de soldats se rue contre le bureau de poste, fait sauter la devanture, force la caisse et disperse la correspondance. D’autres, armés de haches, fracassent les portes voisines ou s’introduisent par les volets éventrés. Chaque maison reçoit ainsi douze, quinze, vingt hommes qui s’y installent en maîtres et dont le premier soin est de se précipiter à la cave. Des officiers à cheval passent en quête de logements.

    Un régiment défile en même temps et se rend au château, qui a déjà reçu pareille visite en 1815. Plusieurs escadrons de cavalerie descendent enfin les rampes du Guichet. Il y a des hussards de la mort, insouciants et rieurs sous leur ferblanterie funèbre. Il y a aussi des uhlans, et ce n’est pas sans un mélange de répulsion et de curiosité que je suis du regard ces audacieux coureurs dont le nom est venu tant de fois sur nos lèvres. Fantassins et cavaliers ont tous l’œil vif, la mine florissante, l’équipement confortable, et j’ai le regret de ne trouver nulle part les traces de ce dénuement dont certains journaux nous entretiennent sérieusement depuis deux mois.

    A huit heures, un officier et quelques soldats entrent brusquement chez moi et me somment de leur remettre mes armes sous peine de mort. « Kaputt ! » font-ils en me couchant en joue. Comme mon petit arsenal est assez bien caché pour défier toutes les recherches, la menace me fait sourire et je laisse ces hommes fureter à la cave où ils ne trouvent guère que de nombreux tessons de bouteille semés à leur intention.

    Un quart d’heure après, quinze musiciens d’un régiment de Saxe-Cobourg-Gotha envahissent la maison. En un clin d’œil, mon salon, ma salle à manger, mon cabinet sont transformés en dortoirs et meublés d’instruments énormes dont les tubes, allongés ou ventrus, se recourbent, comme le dragon de Théramène, en replis tortueux. Cinq minutes ne se sont pas écoulées qu’un jeune blondin exécute déjà sur mon piano une valse de Strauss, tandis qu’un de ses camarades, imberbe et potelé comme un baby, l’accompagne assez correctement sur sa flûte. Deux autres pianos résonnent dans le voisinage. Le bruit des portes qu’on enfonce et des vitres qui volent en éclats, sert de basse à ce charivari navrant.

    Je n’insiste pas sur les ennuis et les humiliations d’une pareille occupation : ce sont des détails vulgaires, irritants, et dont le souvenir, si je ne réussis à l’effacer de ma mémoire, ne me causera jamais qu’une très maussade impression. Je veux cependant rendre justice à qui de droit. Mes quinze Saxons étaient au fond d’assez bons diables. La plupart se sont hâtés de m’apprendre qu’ils étaient mariés, pères de famille, impatients d’une paix qui les ramenât dans leurs foyers, et je les ai vu caresser avec une réelle émotion de jeunes enfants dont l’âge réveillait chez eux quelque douce réminiscence.

    Je cesserais toutefois d’être impartial en exaltant outre mesure la probité de ces instrumentistes. Il m’est arrivé d’en trouver un plongé dans une muette contemplation devant une armoire entrebâillée et s’assurant de la finesse de mon linge qu’il palpait avec amour. J’en ai surpris un autre, au moment où, avec la dextérité d’un pick-pocket émérite, il faisait passer mes rasoirs dans sa poche. Plusieurs enfin ont eu, en partant, l’indiscrétion d’emporter mes couvertures. Mais ce sont là des misères qui ne méritent pas une mention, quand tant de pauvres gens ont vu leur mobilier s’anéantir dans les flammes ou s’engouffrer en partie dans les chariots allemands.

    Tout est en effet à la discrétion de l’ennemi.

    Chez les épiciers, les merciers, les marchands de comestibles, c’est un pillage qui échappe à toute description. Les Allemands plient sous le poids des caisses de liqueurs, des effets d’habillement, des quartiers de viande qu’ils emportent. Les magasins de lainages et de chaussures subissent également de rudes assauts. Il n’est pas jusqu’aux biscuits purgatifs des pharmaciens qui ne tentent l’imprudente gloutonnerie du soldat. Certaines maisons sont complètement dévalisées. A l’hôtel de la Place, trois mille bouteilles sont extraites de la cave et soigneusement emballées dans des fourgons. A l’hôtel du Bon-Laboureur, les Allemands trouvent deux voitures laissées par les cantinières du bataillon des francs-tireurs.

    Furieux et non contents d’avoir incendié une partie de l’hôtel, ils fouillent la cave, découvrent le linge qui avait été serré dans une cachette, le brûlent et cassent ensuite à coups de pistolet toutes les glaces et toutes les pendules. Ailleurs, le sol a été creusé et l’argent enfoui dans les jardins a été trouvé avec une habileté qui dénote le flair exercé des investigateurs. Mais ce qui excite surtout leur convoitise, c’est le linge de corps. Des indigents se sont vu voler jusqu’à leur dernière chemise. Partout aussi les rasoirs ont été pris et avec un si bel ensemble qu’on croirait volontiers à un mot d’ordre.

    Les maisons occupées par des officiers ont été, je dois le dire, mieux traitées. On a bien remarqué, après leur départ, la disparition de menus objets : des montres, des chaînes d’or, des bijoux ne se sont pas retrouvés dans des chambres où des colonels s’étaient installés. Mais je veux attribuer cette série d’escamotages à la main subtile des brosseurs.

    Par exemple, certains n’ont pas dissimulé la haine aveugle qu’ils nous portent. Bien des mots féroces ont été recueillis. « Amirable chose qu’une ville en flammes ! » disait un capitaine logé sur la Place, en aspirant avec délices les chaudes effluves de l’incendie, « il faut que ce soit le sort de la France entière, que femmes, enfants, vieillards, tout y passe ».

    Je cite textuellement. Plusieurs enfin, dans un accès de franchise cynique, convenaient qu’ils ne faisaient qu’exécuter des ordres précis, et qu’ils avaient pour mission de ruiner le pays. Huns ou Vandales n’eussent pas tenu un autre langage. Autres temps, mêmes mœurs.

     

    Deux incendiaires de qualité

    A propos de Vandales, j’ouvre une parenthèse. Puisque je raconte les prouesses des soldats, il n’est que juste de consacrer quelques lignes aux deux illustres chefs qui ont commandé l’expédition et à qui en revient tout l’honneur.

    Le plus élevé dans la hiérarchie militaire, sinon le plus titré, est le commandant de la 22e division, le général de Wittich, dont le nom sonne pour la première fois à nos oreilles. J’hésite à le qualifier. Est-ce un reître échappé de la guerre de Trente-Ans ? Est-ce un Écorcheur attardé en pleine civilisation ? L’histoire choisira.

    L’autre est le prince Frédéric-Guillaume-Nicolas Albert, neveu du roi, major général et commandant du 1er régiment de dragons de la garde prussienne, chef du régiment des dragons de Brandebourg n° 2, premier commandant du 2e bataillon (Stettin) du 1er régiment de la landwehr de la garde, ainsi qu’à la la suite du régiment de dragons russes n° 7 (Petite-Russie), chef du 14e régiment de hussards russes de Mittau, etc., etc. Celui-là a plus de notoriété. C’est, comme on sait, un incendiaire juré et patenté au service de la Prusse, opérant par privilège et avec approbation du roi. Il s’est même créé une spécialité en cette matière. A l’issue de la campagne, il fera autorité comme Végèce ou Jomini. Nul, en effet, ne manie plus galamment la torche. Nul ne connaît mieux l’usage et les propriétés du pétrole.

    On a vu l’Altesse Royale procéder, le 4 octobre, à l’incendie de Trancrainville, assistant consciencieusement aux péripéties du drame et les savourant en connaisseur. Plus récemment encore, ses cavaliers brûlaient Varize et Civry avec des raffinements de cruauté auxquels la postérité refusera d’ajouter foi. Évidemment le prince est jaloux de faire oublier dans la Beauce les exploits des Chauffeurs. Affaire de tempérament peut-être. Qui sait si le pétrole n’a pas son ivresse comme le Champagne ou le haschisch ?

    Du reste, si des critiques malveillants s’avisent jamais de reprocher aux deux généraux leur goût prononcé pour l’incendie, personne ne contestera le rare courage dont ils ont fait preuve en consommant leur œuvre de destruction. Qu’on ne s’y trompe pas ! Je ne parle pas de ce courage aveugle, irréfléchi qui entraîne un général au fort de la mêlée et le pousse intrépide et souriant, jusque sous la bouche des canons. MM. de Wittich et Albert ont affronté tout autre chose qu’une grêle de projectiles. Ils ont bravé avec un sublime dédain les lois élémentaires de l’humanité, l’opinion de leurs contemporains et les futurs arrêts de l’histoire.

    Sans souci de la haine qui stigmatisera leur souvenir, ils ont fait subir à une population inoffensive la responsabilité d’une défense dont la patriotique audace eût désarmé de plus généreux adversaires. Ils se sont rués héroïquement contre de paisibles commerçants que les torches allemandes ont fait passer en quelques heures de la prospérité à la ruine, plusieurs même à l’indigence. Ils se sont complus à frapper dans leurs modestes fortunes de petits propriétaires heureux naguère d’avoir pignon sur rue et confiants jusqu’alors dans le placement de leur épargne.

    Ils ont écrasé sans peur comme sans remords toute une légion d’artisans, de journaliers, de cultivateurs, d’humbles industriels que la perte de leurs instruments ou de leurs ateliers condamne aux horreurs d’un chômage illimité. Ils ont enfin chassé glorieusement de leur asile des femmes éperdues de terreur et brûlé des vieillards à qui leur âge n’avait pas permis la fuite. Certes, ce n’est pas là une tâche ordinaire, et encore une fois j’admire le courage des deux hommes qui l’ont accomplie avec la froide impassibilité du bourreau, sans reculer un instant devant le mépris que cette lâche vengeance attachera, comme une impérissable auréole, à leurs noms exécrés.

     

    Dans la rue

    Cependant le pillage n’absorbe pas tous les loisirs de l’ennemi. Les soldats arrêtent au hasard et selon l’inspiration du moment les habitants dont l’âge, la figure, les moustaches ou les bottes éveillent chez eux quelques soupçons. Plusieurs gardes nationaux qui se rendent à la mairie pour déposer leurs armes, conformément à un avis publié, sont appréhendés au mépris de toute bonne foi. Des vieillards subissent le même sort. On m’a cité un sexagénaire à demi paralysé qui a été capturé avec un empressement comique en toute autre circonstance.

    Un médecin, venu le matin de Bonneval dans le but de porter secours aux blessés, quels qu’ils fussent, est également arrêté, malgré son brassard et sans que la convention de Genève puisse assurer le respect de sa neutralité. Tous ces prisonniers sont entassés dans la cour du Château, au Quartier, à la Gare, dans une fosse boueuse, enfin, qui avoisine l’Abattoir. Des officiers les interrogent sommairement et les retiennent ou les relâchent sans discernement.

    Dans l’après-midi, le général de Wittich, grand vieillard maigre et barbu, se présente en personne au Quartier : « Vous vous êtes bien défendus » dit-il avec colère aux internés, « mais vous nous paierez cher les douze cents hommes que vous nous coûtez. Nous vous forcerons à mettre le feu vous-mêmes à vos maisons ». Cette dernière phrase mérite les honneurs de l’histoire.

    On dit que le chiffre total des gardes nationaux, francs-tireurs et particuliers, restés ainsi entre les mains de l’ennemi, s’élève à une centaine.

    La circulation dans les rues offre de réels dangers. Rue de Blois, en plein midi, un nommé Dantan, forgeron, prend la fuite au qui-vive d’une sentinelle qu’il ne comprend pas, et reçoit un coup de fusil qui l’étend raide mort. Rue des Empereurs, un nommé Deslandes, ouvrier typographe, tombe victime d’un meurtre, accompli dans les mêmes circonstances. Un nommé Lépine est également couché en joue, mais une sœur de la Providence le couvre de son corps et réussit à détourner l’arme.

    Sur la place Royale, une détonation éclate tout à coup au milieu d’un groupe de soldats qui vident des bouteilles, et un homme, un Prussien cette fois, s’affaisse percé d’une balle. Grand émoi. On se rue vers une maison voisine d’où lon s’imagine que le coup a été dirigé. Mais le fusil d’un soldat qui se trouvait dans le groupe, fume encore, et il demeure prouvé que le maladroit a laissé partir involontairement son arme.

    L’ordre écrit que nous avons obtenu le matin du général Kontsky et qui permet la manœuvre des pompes, reste à peu près à l’état de lettre morte. Quelques hommes à peine peuvent être réunis, et encore leur uniforme leur attire t-il des insultes ou des entraves qui suspendent leur travail. L’ennemi, du reste, continue froidement son implacable exécution. Tandis que le duc de Saxe-Meiningen, général d’infanterie, fait soigneusement éteindre un incendie qui menace le n° 46 de la rue d’Orléans où il s’est installé, les soldats mettent le feu dans plusieurs magasins du voisinage. Le prince Albert, déjà nommé, ordonne de brûler une maison sise au bas de la rue de Blois et où il s’est logé d’abord. Plus tard, il se fait apporter une torche de paille, et, avec la solennité qui caractérise la pose d’une première pierre, il va porter le feu lui-même à l’auberge des Trois-Pastoureaux. A quelques pas de là, par l’effet d’un caprice vraiment royal, il prescrit les mesures nécessaires pour éteindre l’incendie qui dévore les ateliers d’un tapissier.

    A la suite de pourparlers qui ne présentent aucun intérêt particulier, les sept membres présents du conseil municipal reçoivent à la mairie la visite d’un colonel de hussards qui s’intitule commandant de place. En dehors de quelques réquisitions en nature, le général de Wittich réclame, par ce grincheux intermédiaire, une contribution de guerre qu’il a fixée modestement au chiffre de deux cent mille francs à livrer avant six heures sous peine de « mesures violentes ». Amère dérision que d’imposer de pareille somme une ville qui est à demi-détruite et presque entièrement abandonnée !

    L’embarras serait grand si un conseiller municipal n’avait la disposition d’une cave qui renferme une trentaine de mille francs. Le bon vouloir de quelques habitants permet de trouver en outre vingt-deux mille francs. Les Prussiens acceptent, sans contestation sérieuse, ce chiffre total de cinquante-deux mille francs, et un à-compte de trente-deux mille francs leur est versé à la fin de la journée. Deux officiers de l’intendance passent en même temps la revue des caisses publiques, sous la conduite d’un conseiller municipal délégué à cet effet. Il est superflu d’ajouter que les comptables n’ont pas attendu cette visite pour faire le vide dans leurs coffres-forts. Les Prussiens trouvent seulement chez un percepteur quatre francs soixante-et-un centimes dont ils donnent gravement un reçu.

    A trois heures, au moment même où la musique allemande allait se faire entendre comme un dernier outrage aux morts qui jonchaient encore les rues, une vive alerte se manifeste. Les soldats se jettent sur leurs armes, se réunissent précipitamment sur la Place, et un quart d’heure après quittent tous la ville. Je profite de leur absence momentanée pour parcourir les rues incendiées. Le feu est toujours d’une effrayante intensité. Déjà le quartier commerçant n’est plus qu’un monceau de cendres. Les édifices publics ont beaucoup souffert du bombardement.

    L’Hôtel-de-Ville, qui a été longtemps le point de mire des batteries prussiennes, est dévasté. Ses lignes semblent avoir perdu leur équilibre comme celles d’un vaisseau que la tempête a désemparé. Un éclat d’obus a arrêté l’horloge à quatre heures cinquante minutes. La toiture est effondrée, les murs troués, les cheminées, les moulures des lucarnes et un fragment de la corniche jetés par terre. La fontaine monumentale qui orne le centre de la Place n’a reçu que de légères égratignures. Comme la mairie, le beau clocher gothique de Saint-Valérien a servi de cible à l’artillerie ennemie et subi de graves dommages. A la Madeleine, les dégâts ne sont pas moins considérables : des fenêtres romanes sont mutilées, des vitraux emportés, la charpente percée à jour. De la Gendarmerie, il ne reste plus que quatre murs calcinés.

     

    La nuit

    A six heures, tandis que nous dînions mélancoliquement d’une tasse de chocolat et d’un pot de confitures, seules provisions que nous ayons pu soustraire à la voracité de nos hôtes, le pavé des rues désertes retentit sous le pas lourd et cadencé des Prussiens. L’alerte n’a pas eu de suite. Des mobiles, campés à Cloyes, se sont avancés jusqu’à trois kilomètres de Châteaudun, mais, à l’approche de l’ennemi, ont battu promptement en retraite. Les troupes reviennent donc au gîte et nous sommes condamnés à les héberger encore. Les musiciens saxons qui m’ont fait l’honneur de prendre leurs quartiers chez moi, n’ont qu’un mot à la bouche en rentrant : « Fleisch » et toujours « Fleisch ».

    A la suite d’une perquisition infructueuse à la cave et à peu près convaincus que je ne peux leur offrir ce dont j’ai dû me passer moi-même, ils expédient l’un d’eux à la recherche d’un rôti quelconque. Le soldat ne tarde pas à revenir chargé d’os énormes et de mou de veau faisandé. On l’accueille triomphalement, et le cuisinier de la bande se met à l’œuvre. Une demi-heure après j’entends de ma chambre le cliquetis des assiettes et les éclats d’une gaîté tapageuse à laquelle vingt bouteilles d’eau-de-vie volées chez les épiciers voisins ne paraissent pas étrangères.

    La nuit se passe dans un calme sinistre. Une fois que l’heure du sommeil est venue, aucun bruit ne trouble plus le silence des rues. Le spectacle n’en est pas moins terrifiant. L’incendie redouble de violence et roule à perte de vue ses vagues de flamme. De ma fenêtre je vois la fontaine de la Place se découper avec la netteté d’une ombre chinoise sur le fond embrasé de la rue d’Orléans. Un vent impétueux chasse au loin les tourbillons de fumée. Heureusement il conserve la même direction qu’hier, et empêche tout progrès du feu du côté de la Place. Qu’il saute brusquement à l’est, et la ville est vouée tout entière à une inévitable destruction.

     

    Le lendemain

    A quatre heures du matin, un mouvement s’opère brusquement. Mes hommes se lèvent et s’équipent en toute hâte. C’est le départ, sans ce luxe de tambours et de clairons qui est passé dans nos habitudes militaires. Bientôt les soldats casernés au château défilent sous mes yeux. La terre tremble sous leur marche pesante, et les lueurs de l’incendie font miroiter leurs armes dans l’obscurité de la rue. Une partie des troupes se masse sur la Place et prend la route de Chartres, tandis que l’autre gagne avec l’artillerie celle de Brou. A cinq heures, la ville est évacuée.

    Le jour commence à peine. Toutes les maisons sont ouvertes et des bougies fichées dans des bouteilles éclairent les restes des orgies dégoûtantes auxquelles les soldats se sont livrés cette nuit. Les os rongés et les viandes crues étalées sur les parquets feraient croire à des repas de boule-dogues. Tout est saccagé, brisé, ignoblement sali dans les intérieurs. Les toilettes de femmes ont servi de couvertures et d’oreillers à ces pillards éhontés. Pas une serrure qui n’ait été crochetée, pas une armoire dont le contenu ne s’échappe en désordre des tiroirs à demi fracassés. Linge, vêtements, papiers d’affaires, correspondances privées, tout a été exploré, déplacé, foulé aux pieds ou enlevé. Des glaces ont été brisées à coups de crosse, des pendules émiettées à coups de marteau, des cadres écrasés sous les talons de bottes, des portraits de famille traînés dans la fange ou soustraits méchamment. Une odeur infecte s’élève des guenilles jetées négligemment sur les meubles et des restes d’aliments qui souillent les tables.

    C’est immonde, écœurant, et Dieu sait quelles épithètes voltigent sur mes lèvres à mesure que je visite ces appartements que vingt-quatre heures d’occupation ont réduits à l’état de bauges.

    Personne encore sur la Place, que l’incendie éclaire de lueurs fugitives. Le sol est couvert de décombres, de fragments d’obus, de fusils brisés, de milliers de bouteilles vides ou cassées.

    Deux cercueils, accotés au trottoir de la fontaine, renferment les corps d’officiers que les Prussiens se réservent d’enlever plus tard. Détail curieux ! L’élégant cheval du spahi qui suivait le commandant de Lipowski, est resté paisiblement attaché à la diligence d’Orléans et a été oublié au moment du départ, ainsi qu’un autre cheval retrouvé dans les plantations qui bordent la Madeleine.

    Cependant, quelques habitants se glissent furtivement dans les rues et viennent contempler d’un œil humide les ruines fumantes de leurs demeures. De pauvres vieilles femmes s’arrêtent avec une stupeur qui touche à l’hébétement, devant des amas de pierres et de ferraille, tristes épaves qui représentent aujourd’hui leur logis et leur mobilier d’hier, tout leur avoir peut-être. Rue de Bel-Air, on découvre sous une barricade à demi renversée le cadavre horriblement mutilé d’un garde national. Une femme du voisinage, justement inquiète du sort de son mari, fait continuer les fouilles. Bientôt le corps de ce malheureux se détache d’une gangue de boue ensanglantée et apparaît au jour.

    Le château porte plus que tout autre édifice les traces de l’occupation. L’ambulance organisée par le duc de Luynes n’est plus qu’un cloaque infect. Des tronçons de viandes gâtées, des bouteilles, des lambeaux de vêtements, des chiffons crasseux, des chandelles écrasées jonchent la paille qui couvre les vieilles dalles. Ce spectacle soulève promptement le cœur.

    L’hôtel de la sous-préfecture et le tribunal ont été assez maltraités par les projectiles. A la sous-préfecture, une demi-douzaine d’obus ont dévasté la salle à manger, fracassé les arbres du jardin, rasé les gazons et soulevé la terre comme si le soc d’une charrue y avait passé. Au tribunal, un mur a été troué et plusieurs salles criblées d’éclats. Toutes les portes ont été enfoncées, tous les tiroirs forcés, pas un papier d’ailleurs n’a été déplacé. Au greffe, les pièces à conviction ont été pillées. Les fusils de chasse confisqués sur les délinquants ont été naturellement jetés par les fenêtres et cassés. Les soldats ont emporté jusqu’à des bocaux de dragées de plâtre saisies chez des épiciers malhonnêtes.

    A la fin du jour, j’assiste au cimetière à une scène lugubre. On a creusé une large fosse et l’on vient d’y ranger symétriquement les vingt-six cadavres de francs-tireurs et de gardes nationaux qui ont été retrouvés jusqu’à présent. Il y en a dix qui sont entièrement carbonisés et presque sans forme humaine. C’est à donner le cauchemar. D’autres ont conservé dans le repos de la tombe une attitude menaçante ou désespérée. J’en verrai toujours un qui, de son bras instinctivement levé et ankilosé par la mort, cherche à parer la balle qui l’a tué. Un peu plus loin, on enterre deux jeunes artilleurs prussiens dont les blondes figures, par un contraste singulier, semblent porter encore l’empreinte de quelque douce pensée.

    La grande arche du chemin de fer qui s’ouvre derrière le cimetière, est en partie écroulée. Les Prussiens l’ont fait sauter dans la matinée du 19, après avoir forcé un homme d’équipe à creuser au milieu du tablier un petit trou qu’ils ont rempli de dynamite. Un entassement énorme de décombres obstrue, comme une barricade cyclopéenne, le chemin de la Croix-Rousseau, et quelques fragments de rails, suspendus dans le vide, s’allongent encore audessus du gouffre béant.

    L’incendie n’est pas étouffé et bien des maisons continuent à brûler à petit feu. Cependant la soirée se passe tranquillement et je me flatte de pouvoir me livrer enfin aux douceurs d’un sommeil que personne n’a goûté depuis trois nuits à Châteaudun.

     

  • One Response à “Le 18 octobre 1870 – La défense de Chateaudun”

    • Winsley on 1 mars 2014

      Excellente rédaction !

      Un tel comportement serait-il une tradition, dans l’aristocratie prussienne puisque cela se produira également en Belgique («assassinat» d’Edith Cavell (1865-1915), massacres en diverses localités (Liège, Berneau, Neufchâteau,…), comme en France (Jarny, Badonviller, Fresnois-la-Montagne,…) au cours de la Première Guerre mondiale.
      Sans parler de la Seconde Guerre mondiale (Oradour-sur-Glane, le Vercors, etc…).
      L’Histoire parle d’elle-même: à trois reprises (1870- 1871, 1914-1918 et 1939-1945), les Allemands nous ont prouvé, avec beaucoup de professionnalisme, qu’ils étaient bien des sanguinaires.
      Au terme de la Bataille d’Angleterre, Churchill s’était juré de faire payer à Hitler son agression. lorsque le Prime Minister anglais en eut l’occasion, il fit bombarder l’Allemagne par vagues successives susceptibles d’atteindre 1500 bombardiers par mission.
      Son but: raser l’Allemagne nazie.
      Roosevelt lui signifia son désaccord, car, économiquement, les Etats-Unis avaient de gros intérêts avec des complexes industriels allemands.

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