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  • 16 septembre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 13 septembre 1515 – La bataille de Marignan dans EPHEMERIDE MILITAIRE La-bataille-de-Marignan-150x150

     

    La bataille de Marignan

    D’après « Victoires conquêtes revers et guerres civiles des Français » – 1822

     

    Dans un temps où l’esprit de chevalerie eût été moins en vigueur, dans un siècle où l’on eût mieux connu les intérêts de l’état, où l’on eût mieux calculé le bien-être des peuples et la prospérité publique, le conseil du roi se serait fait un devoir d’éloigner François Ier de passer en Italie , pour s’emparer d’un petit pays séparé dela France par la Savoie, les Alpes, le Piémont, et entouré de tous les côtés de puissances intéressées à s’opposer à cette invasion, ou à inquiéter le prince qui l’entreprendrait.

    Mais François Ier avait déjà commandé des troupes, il était l’idole d’une noblesse, dont il prenait les intérêts avec chaleur, et qui exerçait alors une grande influence sur les déterminations du gouvernement. Il était plein du souvenir des victoires qui avaient signalé en Italie les armes des deux rois ses prédécesseurs. Peut-on s’étonner qu’un jeune prince, si ardemment désireux d’acquérir de la gloire, fermât les yeux sur les défaites essuyées, les sommes immenses dépensées, les impôts exigés, les soldats sacrifiés sous les deux derniers règnes ? Aussi se laissât-il entraîner par les goûts et l’ambition des jeunes guerriers, compagnons de ses premiers faits d’armes, et par l’appât de la renommée militaire, si flatteuse pour celui qui l’obtient, si désastreuse pour les malheureux instrumens qui servent à l’acquérir. D’ailleurs François Ier, se faisant un devoir d’exécuter les dernières intentions de Louis XII, ne souhaitait pas avec moins d’ardeur que ce monarque d’entrer en Italie, d’y reprendre possession du duché de Milan, et surtout de venger les prétendus affronts qu’avaient éprouvés les armes françaises à la bataille de Novare.

    Mais pour ne pas réveiller la jalousie de ses voisins, qu’une déclaration prématurée aurait mis sur leurs gardes, il parut n’avoir d’autres vues que de conserver l’amitié des puissances de l’Europe, et d’affermir sa naissante autorité.

    En conséquence, il fit des traités d’alliance avec le roi d’Angleterre, l’archiduc Charles, souverain des Pays-Bas, et les Vénitiens. Il négocia avec l’empereur, le pape, le roi d’Espagne. Il voulut aussi envoyer un ambassadeur aux Suisses. Mais ces peuples, animés par le cardinal de Sion, refusèrent des passe-ports, et déclarèrent que, si le traité de Dijon n’était pleinement exécuté, ils allaient entrer en armes dans la Bourgogne. C’était précisément cette déclaration que François Ier demandait. Il s’empressa de la publier, se plaignit hautement de la dureté des Suisses, et fit faire ouvertement, en Bourgogne et en Dauphiné, des préparatifs, qu’on pouvait croire uniquement destinés ç la défense de ces provinces.

    Toujours, sous le même prétexte, il ramassa de l’argent, porta ses compagnies d’ordonnance jusqu’au nombre de quatre mille lances, leva en Allemagne, chez les Grisons, dans la Gueldre, dans la Navarre, une nombreuse infanterie, et fit conduire à Lyon beaucoup d’artillerie.

    Le pape et les autres princes donnèrent dans le piège. Mais l’empereur, le roi d’Espagne, le duc de Milan, envoyèrent des ambassadeurs en Suisse, afin d’y conclure une ligue pour la défense de l’Italie, dans laquelle il fut stipulé que les Suisses entreraient en Bourgogne ou en Dauphiné, et le roi d’Espagne, avec une armée nombreuse, attaquerait la France par Perpignan ou Fontarabie. On laissa au pape un certain temps pour accéder à ce traité.

    Après une longue hésitation, il consentit à entrer dans la ligue, en exigeant que cette démarche serait secrète. Obligé de renoncer à la neutralité ou au secours du pape et des Florentins, François Ier sut décider Octavien Frégose à lui remettre Gênes, en y recevant les troupes françaises qu’il voudrait y envoyer, et à changer le titre de doge en celui de gouverneur perpétuel pour le roi de France.

    Ce traité de la France avec Frégose dévoila entièrement les projets de François Ier. Il ne fut plus possible de douter qu’il ne se proposât de conquérir le Milanais, et dès lors tous les projets pour une guerre offensive s’évanouirent. Il ne fut plus question d’entrer dans la Bourgogne ou dans le Dauphiné, dans le Languedoc ou dans la Guyenne. On courut à la défense de l’Italie.

    Vingt mille Suisses allèrent occuper les passages des Alpes, l’empereur se borna à laisser un nombre assez peu considérable de soldats allemands avec ceux des Espagnols. Le pape, ayant toujours envie de cacher ses desseins, fit marcher ses troupes sous les ordres de Laurent de Médicis, son neveu, et les fit arrêter sous le canon de Plaisance, assurant les confédérés qu’elles allaient joindre les Suisses, et disant aux Français qu’elles allaient à Parme et Plaisance. Raymond de Cardone, vice-roi de Naples, s’était porté à Vérone à la tête des Espagnols, afin d’arrêter les troupes vénitiennes commandées par Alviano.

    En s’avançant vers les Alpes, les Suisses ravagèrent les états du duc de Savoie et des autres alliés de la France en Italie.

    François Ier n’ayant plus rien à dissimuler, après avoir confié la régence à sa mère, prit, au mois d’août, la route de l’Italie, à la tête de quinze mille hommes de cavalerie, de quarante mille d’infanterie, de trois mille pionniers et d’une nombreuse artillerie.

    Il avait partagé son armée en trois corps. Le connétable Charles de Bourbon commandait l’avant-garde, le roi se réserva le corps de bataille, et donna le commandement de l’arrière-garde au duc d’Alençon. Mais, avant tout, il fallait passer les Alpes, et c’était peut-être l’objet le plus difficile à remplir de toute l’entreprise.

    On ne connaissait alors que deux passages à travers les Alpes ; l’un, vers le nord, par le Mont-Cenis ; l’autre, vers le midi, par le Mont-Genèvre. Tous deux aboutissaient au pas de Suze, et c’était là que les Suisses attendaient l’armée française. L’ardeur trop excessive, et si souvent trop inconsidérée des chevaliers français, leur faisait demander d’emporter ces passages de vive force. Mais l’infanterie entière eût péri daus ces défilés étroits et tortueux, sans pouvoir se développer, ni être secondée par la cavalerie.

    Les passages à travers les Alpes n’étaient ni aussi multipliés, ni aussi praticables que de nos jours. On n’avait point encore découvert, ni développé la belle théorie du pendant des eaux, appliquée à l’art de la guerre dans les montagnes.

    On fit embarquer une partie des troupes, sous la conduite d’Aymar de Prie, grand-maître de l’ordre des arbalêtriers, avec ordre de descendre à Gênes, et de pénétrer dans le Milanais, au-delà du Pô. On avait espéré d’abord que la crainte d’être attaqué à la fois par devant et par derrière, que la nécessité de défendre le Milanais, engageraient les Suisses à abandonner Suze, et à laisser la liberté du passage à l’armée française. Mais, en supposant que ce détachement pût être rendu très promptement dans le Milanais, ce qui était infiniment douteux, pouvait-il avoir des succès assez rapides, capables d’effrayer les Suisses, et de les décider à quitter le pays de Suze ? Cela n’était pas probable.

    La saison d’ailleurs était très avancée, et la faute que l’on avait commise, de ne pas devancer les Suisses dans le Piémont, se faisait toujours plus sentir, lorsque un heureux hasard vint procurer un moyen imprévu de le réparer.

    Un paysan, occupé depuis un grand nombre d’années à chasser dans les montagnes qui séparent la Savoie de l’Italie, et qui en connaissait toutes les localités, vint trouver le comte de Morette, son seigneur, officier dans l’armée française, et il s’offrit de lui montrer une route inconnue, mais sûre, par laquelle on pourrait pénétrer en Piémont sans être inquiété par les Suisses. Le comte, ne voulant pas agir légèrement, résolut de se convaincre par lui-même, et, guidé par le paysan, alla examiner la route proposée. Il y trouva des difficultés, mais elles ne lui parurent pas insurmontables. Il se décida alors à en lever le plan, et, d’après l’avis du duc de Savoie, il se rendit, avec le paysan, à Lyon, où était encore le roi.

    Lautrec et Pierre de Navarre, l’un le plus entreprenant, l’autre le plus sage et le plus expérimenté des officiers de l’armée, furent chargés de visiter ces périlleux passages, avec les maréchaux de Chabanne et Trivulce, accompagnés du comte de Morette et du paysan. Le second rapport confirma le premier. C’était la première marche d’Annibal à travers les Alpes, avec tous ses travaux et périls, dont il fallait renouveler l’entreprise.

    Un détachement de l’armée fut envoyé sur le Mont-Cenis, un autre sur le Mont-Genèvre, pour menacer les Suisses et les inquiéter. Le reste de l’avant-garde passa la Durance à gué, et s’engagea dans les montagnes, du côté de Guillestre. Cette troupe était précédée de trois mille pionniers.

    Le fer et le feu lui ouvrirent une route à travers les rochers. On remplit les précipices avec des fascines et de gros arbres ; on jeta des ponts de communication ; on traîna, à force de bras, l’artillerie dans quelques endroits inaccessibles aux bêtes de somme. Les soldats aidèrent les pionniers, les officiers aidèrent les soldats. Tous indistinctement saisirent la pioche et la coignée ; on gravit les montagnes à pic, on fit des efforts plus qu’humains. On brava la mort, qui semblait se multiplier de toutes parts, et planer sur ces vallées profondes, arrosées par l’Argentière, et où d’impétueux torrents de neige et de glaces, fondues par le soleil, se précipitent avec un fracas épouvantable.

    Le bruit des torrents, les cris des hommes qui tombaient dans les abymes, les hennissements des chevaux, harassés de fatigue et effrayés tout à la fois, étaient horriblement répétés par tous les échos, ce qui redoublait encore le tumulte et la terreur. On arriva enfin à une dernière montagne, où, pendant quelque temps, on craignit de voir échouer tant d’efforts et de travaux. La roche vive, devant laquelle on se trouvait, résistait à la sape et à la mine. Pierre de Navarre, qui l’avait plusieurs fois sondée, commençait à désespérer du succès, lorsque des recherches plus heureuses lui découvrirent une veine assez tendre , qui céda aux efforts du fer et du feu, et laissa un passage, qui permit à l’armée d’arriver, au bout de huit jours, dans le marquisat de Saluce, après avoir donné un grand exemple de ce que peut l’audace et la persévérance.

    Une partie des troupes pénétra dans la plaine par le pas de la Dragonnière, une autre par les hauteurs de Roque-Servières et de Coni. Le maréchal de La Palice s’était frayé une route particulière, il avait conduit une colonne par Briançon et Sestrières, afin de couvrir l’artillerie.

    Les Suisses n’eurent aucun soupçon. Les Piémontais gardèrent scrupuleusement le silence sur la marche des Français, et vinrent avertir ceux-ci de l’arrivée de Prosper Colonne, à la tête de la cavalerie du pape, à Villefranche, petite ville sur le Pô, à quelques lieues de sa source. Aussitôt les maréchaux de Chabanne et d’Aubigny, Bayard, d’Imbercourt, Montmorenci, et tous les capitaines font monter à cheval leurs hommes d’armes, et marchent à leur tête. Le comte de Morette et le paysan les guident à travers le mont l’Epervier, qui voyait, pour la première fois, de la cavalerie traverser ses âpres sinuosités. On passe le Pô à gué, et d’Imbercourt, à la tête de l’avant-garde, arrive à midi à la vue de Villefranche.

    La sécurité y avait produit la négligence, les postes étaient abandonnés, les soldats dispersés, les portes ouvertes. A la vue des Français, la garnison court en tumulte pour leur interdire l’entrée de la place. Deux gendarmes de la compagnie d’Imbercourt, Hallencourt, gentilhomme picard, et Beauvais, gentilhomme normand, se précipitent vers la porte, la lance en arrêt. Hallencourt tombe dans le fossé, mais l’intrépide Beauvais passe sa lance dans la porte entrouverte, la soutient avec vigueur, et donne le temps à d’Imbercourt et à sa troupe de l’appuyer. La porte est enfoncée. D’Imbercourt, quoique blessé au visage, ne cesse de combattre. Le maréchal de Chabanne arrive, les Français pénètrent dans la ville, la maison de Prosper Colonne est environnée. Ce général n’étant encore instruit de rien, d’Aubigny le fait prisonnier. Colonne, revenu de sa surprise, et convaincu de son malheur, accuse son lieutenant, s’accuse lui-même d’avoir flétri ses lauriers, et ne trouve aucune excuse à donner pour une telle inattention.

    D’un autre côté, les troupes sous les ordres d’Aymar de Prie étaient descendues à Gênes, quatre mille soldats génois s’étaient joints à elles, les villes d’Alexandrie et de Tortone avaient été surprises, et la plus grande partie du Milanais située au-delà du Pô était déja conquise.

    La nouvelle de ces succès consterna les confédérés, qui commencèrent à se diviser. Mais le fameux Schinner, évêque-cardinal de Sion, et les Suisses, frémissant de rage de voir les Français leur échapper, se hâtèrent de marcher vers le Milanais pour le défendre. Sur leur chemin, ils pillèrent également et Chivas (Chivazzo), qui leur ferma ses portes, et Verceil (Vercelli) qui leur ouvrit les siennes. Cependant leurs chefs n’étaient pas tous dans les mêmes dispositions à l’égard de la France.

    Le cardinal de Sion reprochait au capitaine Albert La Pierre, commandant les Suisses du canton de Berne, d’avoir connu la marche des Français à travers les Alpes. La Pierre répondit à cette insulte par des brutalités, le cardinal osa le faire arrêter. Mais, relâché au bout de vingt-quatre heures, le colonel demanda hautement la solde de sa troupe ; il ne fut point écouté. Le cardinal s’enfuit à Pignerol, et Albert ramena dans le canton de Berne la plus grande partie de ses soldats.

    Bayard et le connétable de Bourbon pensaient que l’on aurait défait les Suisses, si on les avait attaqués dans ce moment de désordre. Mais François Ier, à qui ses généraux communiquèrent cette idée, était encore à Lyon avec le corps de l’armée. Il jugea qu’il serait prudent d’attendre la réunion de toutes ses forces. Peut-être aussi était-il jaloux d’avoir part à la gloire de ses capitaines. Quoi qu’il en soit, bientôt le roi passa les Alpes sans obstacle, traversa le Piémont, prit, dans sa marche, plusieurs places sans s’arrêter, et arriva enfin, avec ses forces réunies, à Marignan (Melagnano).

    Il restait à François Ier une jonction importante à effectuer, et une autre à empêcher. On attendait impatiemment Alviano, qui devait joindre l’armée française avec les troupes vénitiennes sous ses ordres. On devait s’opposer à la réunion des troupes papales et espagnoles avec les Suisses. Alviano, pour empêcher cette jonction et exécuter la sienne, côtoyait le Pô, et s’avançait du côté de Vérone. Médicis et Cardone étaient retenus dans le Plaisantin par des méfiances continuelles. Cependant Médicis força Cardone à passer le Pô, pour s’opposer à la jonction des Vénitiens et des Français. Mais, quelque cavalerie de ceux-ci s’étant avancée jusqu’à Lodi pour la faciliter, les confédérés repassèrent le Pô avec précipitation, et retournèrent se mettre à couvert sous le canon de Plaisance. Alviano parvint alors sans obstacle jusqu’a Lodi, où il se trouva à portée de donner la main au camp de Marignan.

    Cependant le roi traitait avec les Suisses, et tout paraissait se disposer à un accommodement. Quelque onéreux qu’il fût, François Ier voulait bien y souscrire, et, à ce sujet, il écrivait a Lautrec : « Un roi ne doit point hasarder le sang de ses sujets, ni verser celui de ses ennemis, lorsqu’on peut racheter l’un et l’autre pour de l’argent ».

    Le 8 septembre 1515, la négociation fut terminée, grâce au zèle généreux des principaux officiers, qui vendirent leur vaisselle, et donnèrent tout leur argent.

    Le bâtard de Savoie et le maréchal de Lautrec furent chargés de mener ce convoi d’argent à Bufalora, où les Suisses devaient envoyer un détachement pour le recevoir. Mais le cardinal de Sion, devenu plus absolu par la retraite du colonel de La Pierre, fit tant par ses intrigues et ses discours, inspirés par la plus aveugle passion, qu’il décida les Suisses à se couvrir de honte, en allant attaquer le convoi avant son arrivée à Bufalora, et à tomber ensuite sur l’armée française. Heureusement un espion, bien payé, s’empressa de prévenir Lautrec de cette résolution, et celui-ci, après s’être détourné de sa route et avoir mis l’argent en sûreté, avertit le roi de se tenir sur ses gardes. Les Suisses, déçus dans leur espoir, n’en marchèrent pas moins vers Marignan.

    François Ier s’entretenait avec Alviano, qui avait devancé ses troupes pour prendre les ordres du roi, au moment où le connétable de Bourbon donna avis que l’on voyait les Suisses s’avancer en ordre de bataille. A cette nouvelle, Alviano court vers Lodi pour hâter la marche de l’armée vénitienne. Le roi s’arme, et se met à la tête de ses troupes, qui voyaient avec transport arriver le moment de laver l’affront reçu à Novare. Le connétable range l’armée en bataille, il confie aux lansquenets la garde de l’artillerie, placée en avant, et dispose la cavalerie sur les deux ailes du corps de bataille.

    Les Suisses s’avançaient en bon ordre et en silence vers l’artillerie, afin de s’en emparer pour la tourner contre les Français, ou l’enclouer : la même manœuvre leur avait fait gagner la bataille de Novare. Ils négligèrent la cavalerie des deux ailes, et chargèrent les lansquenets avec une vigueur peu commune. L’affectation de cette démarche alarma la troupe allemande ; elle crut que les Français étaient convenus de la sacrifier aux Suisses.

    Frappés de cette idée, les lansquenets reculèrent en gardant leurs rangs. Heureusement le connétable, qui s’en aperçut et en pénétra la cause, se hâta de faire avancer les bandes noires, pour sauver l’artillerie que les Suisses attaquaient déja. En même temps, il fait ébranler la cavalerie, et ordonne à l’une et à l’autre de fondre sur l’ennemi.

    Dès lors, un dépit généreux s’empare des lansquenets. Ils rougissent de leur erreur, ils volent pour la réparer. Déja ils ont prévenu les bandes noires (*), et repris leur poste ; celles-ci, de leur côté, veulent justifier le choix qu’on avait fait d’elles. Une ardeur jalouse anime les deux corps, et les Suisses sont pressés de toutes parts sans être ébranlés. Ils résistent, ils attaquent avec la même vigueur. Ici l’ennemi est défait, là il est vainqueur.

    (*) On appelait ainsi l’infanterie française qui avait succédé aux francs-archers, et que Louis XII avait organisée et disciplinée sur le modèle des Suisses, pendant les guerres d’Italie. Le nombre des soldats d’une bande ou compagnie d’infanterie variait de cinq cents à deux mille. Elle était commandée par un capitaine, un lieutenant et un enseigne. Ces charges étaient très considérables à cette époque.

    Au centre, le connétable, le maréchal de Chabanne, d’Imbercourt, Téligni et quelques autres capitaines, s’efforçaient, avec leurs compagnies de gendarmes, d’entamer un gros bataillon suisse qui repoussait toutes leurs attaques. Après avoir épuisé toutes les ressources de la valeur, ils sont rejetés sur l’infanterie, prêts d’être accablés. Le roi, à la tête de deux cents hommes d’armes, charge de flanc ce bataillon suisse, l’arrête d’abord, l’entame ensuite, et le force à mettre bas les armes.

    L’approche de la nuit, jointe à un épais tourbillon de poussière qui s’éleva entre les combattants, les empêchait de se reconnaître, ayant les uns et les autres des écharpes et des croix blanches. Après le succès dont nous venons de parler, le roi, courant à de nouveaux périls, rencontre un autre corps d’environ huit mille hommes. Il le prend pour les lansquenets, mais à peine les gendarmes ont-ils crié France! qu’ils sont assaillis d’une multitude de coups de piques. Ils se défendent avec la plus grande valeur, et donnent le temps au roi de rallier cinq à six mille lansquenets, tandis que le connétable ramène à la charge l’infanterie française, avec une partie de la gendarmerie. Les Suisses sont ébranlés.

    Le roi, maître de l’artillerie, déja plusieurs fois prise et reprise, passe à travers la masse ennemie, qui, ayant reculé et perdu beaucoup de terrain, se divise en plusieurs pelotons, sans cesser de combattre.

    Cependant l’action avait duré depuis trois heures après midi jusqu’a onze heures et demie, et l’ardeur des combattants, loin de se ralentir, semblait être augmentée. Enfin la lune leur déroba entièrement la lumière. La profondeur de l’obscurité les força à suspendre leurs coups, sans les faire penser à se retirer de part ni d’autre, chacun restant sur le terrain qu’il occupait. La gendarmerie, à cheval, l’infanterie, sous les armes, Suisses, Français, lansquenets, Milanais, mêlés, confondus les uns avec les autres, aucun n’osant se faire connaître à son voisin.

    Le prince de Talmont était enfermé entre deux bataillons suisses. Bonnivet croyait soutenir les dix mille Gascons commandés par Navarre, mais leur ardeur les avait emportés jusqu’au milieu du corps de bataille des Suisses, et Bonnivet était enveloppé de tous les côtés.

    Le roi était environné des siens, qui se rassemblaient autour de lui autant qu’ils le pouvaient. Epuisé par la fatigue et la soif, il demande à boire. On lui présente, dans un casque, une eau bourbeuse et teinte de sang, qu’il avale avec avidité, et vomit aussitôt avec horreur. Dans ce moment, un officier vient annoncer au roi qu’il n’est qu’à cinquante pas du plus gros bataillon des Suisses, et qu’il ne peut éviter d’être pris, s’il est aperçu. La retraite était dangereuse. On éteint une torche qui éclairait ce bivouac, et le roi, restant à sa place, se repose tout armé et sans dormir sur l’affût d’un canon, attendant avec impatience le retour de la lumière et le renouvellement de l’action.

    A la pointe du jour, les deux partis observèrent une espèce de trêve tacite. Chacun courut se ranger sous son drapeau, et se prépara à combattre de nouveau. Beaucoup de Français, qui avaient cru le roi mort, se rassemblèrent autour de lui avec de grands transports de joie.

    Cependant le combat recommence, et les Suisses reviennent à la charge avec tant d’impétuosité, qu’ils obligent les lansquenets et les bandes noires à reculer de plus de cent pas. Mais le connétable vient les soutenir avec sa gendarmerie, et les Suisses ne peuvent réussir à les enfoncer. Bientôt l’artillerie française, par un feu soutenu et meurtrier, ouvre à Pierre de Navarre et à ses Gascons des chemins plus faciles à travers les rangs ennemis.

    Le roi, à la tête de la gendarmerie, profite de ces avantages avec tant de vivacité, que la victoire, après quatre heures de combat, se déclare enfin pour les Français.

    En vain les Suisses veulent-ils la ramener par une diversion heureuse. Ils détachent un corps considérable, qui, à la faveur des ravins et des vallons, marche pour surprendre l’arrière-garde française. Mais le duc d’Alençon, qui la commande, est sur ses gardes. Il attaque le premier le détachement ennemi, le repousse : Maugiron et Cossé achèvent la déroute avec leurs compagnies de gendarmes, que soutient Pierre de Navarre à la tête des Gascons.

    Ce dernier événement força les Suisses à la retraite, qu’ils effectuèrent toutefois en bon ordre, et le roi dédaigna de les poursuivre, dans la persuasion, sans doute, que la politique ordonnait de ménager une nation avec laquelle on serait bien aise de renouveler d’anciennes alliances.

    L’armée vénitienne arriva sur ces entrefaites : Alviano croyait la bataille perdue. La vue du champ de bataille lui fit regretter la gloire qu’il s’était flatté d’acquérir. Pour s’en dédommager, il attaqua l’arrière-garde ennemie, et remporta sur elle un reste de victoire inutile et trop chèrement acheté.

    Deux compagnies suisses s’étaient jetées dans un village voisin de Marignan. On les somma inutilement de se rendre, il fallut forcer ces braves et opiniâtres guerriers dans les maisons, où ils osaient encore se défendre. Ils y furent misérablement brûlés jusqu’au dernier, avec quelques Français qui avaient pénétré dans ces maisons, l’épée à la main.

    Cette bataille, remarquable dans les fastes militaires, plutôt par l’acharnement et la bravoure des combattants, que par la science qu’on y développa, coûta plus de quinze mille hommes aux Suisses, et environ six mille aux Français.

     

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