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  • 5 septembre 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     La guerre dans les Vosges (8) dans GUERRE 1914 - 1918 Monument-de-La-Chapelotte-150x150Carte-de-la-Chapelotte-150x150 dans GUERRE 1914 - 1918

     

    D’après un article de Louis Sadoul, paru dans « Le Pays Lorrain » – 1922

    Guerre Vosges n° 7

    La Chapelotte

    Dans les derniers jours de 1915, la situation du secteur va se modifier. Pendant tout l’hiver, une zone neutre assez considérable existait entre les deux armées. Nos avant-postes tenaient la ligne Brémenil, Angomont, Herbaville, le Haut-des-Planches, les avancées de Celles. A quelques kilomètres en avant, la ligne allemande était jalonnée par les hauteurs de la Vezouse, entre Cirey et la Basse-Scie, le Haut-de-la-Borne, elle descendait dans la vallée de Celles par les Noirs-Colas pour venir s’accrocher à la crête des Herrins et au sommet du Coquin.

    La zone neutre, le no mans land, avait dans la région de Badonviller-Cirey une profondeur de 5 à 6 kilomètres, elle était un peu moins étendue dans la vallée de Celles.

    Ce terrain n’était occupé par personne, les patrouilles des deux partis le parcouraient de jour comme de nuit. La montagne et la forêt se prêtaient merveilleusement aux embuscades et aux surprises.

    Ainsi, en novembre, une de nos patrouilles surprend dans le bois du Bon-Père, entre Bréménil et Petitmont, un convoi de ravitaillement, le laisse s’engager dans une partie encaissée de la route et, ouvrant alors le feu à bout portant, l’anéantit à peu près complètement.

    En décembre, une opération est montée en direction de la petite ville de Cirey que l’on sait très faiblement occupée. L’attaque débouche en deux colonnes. Celle de droite surprend l’ennemi qui se gardait mal et parvient à pénétrer dans la partie est de la ville. La colonne de gauche est arrêtée en avant de Cirey et malgré l’appui de l’artillerie ne progresse que péniblement. La nuit arrête le combat qui va recommencer au point du jour. Mais les Allemands ont pu amener en hâte des renforts, venus en camions automobiles de la région Lorquin-Sarrebourg. Partant du parc du château, une contre-attaque allemande se déclenche et menace sérieusement notre colonne de droite qui a pénétré dans Cirey. Nos troupes doivent se replier et rentrer dans leurs lignes. Les habitants de Cirey qui avaient cru à leur délivrance et suivi avec anxiété les phases du combat, retombaient sous le joug allemand pour y demeurer jusqu’à la fin de la guerre.

    Notre commandement envisagea alors une opération de plus grand style et l’occupation de la zone neutre. L’avance prévue devait être sur certains points de 5 à 6 kilomètres. Mais l’hiver était rude, les froids encore vifs et l’on redouta pour les troupes, les souffrances et les privations que devait entraîner l’installation sur des lignes nouvelles. L’opération fut fixée aux premiers jours de mars.

    Malheureusement, les Allemands avaient eu exactement la même idée et ils la réalisèrent les premiers. Le 27 février au matin, l’attaque allemande se déclenche, surprend nos avant-postes et les rejette sur Badonviller, la Chapelotte et le hameau des Collins.

    Avec les troupes en secteur, le commandement local organise aussitôt des contre-attaques. L’une part de Badonviller, réussit à prendre pied dans le bois du Chamois et à porter notre ligne à 1500 mètres à l’est de Badonviller. A l’extrême droite, les alpins du 70e bataillon mènent heureusement une attaque vigoureuse. Les chasseurs escaladent les pentes escarpées de la crête des Collins sous un feu meurtrier. Avec des efforts inouis et au prix de pertes sanglantes, ils parviennent à s’établir à quelques mètres de l’ennemi. Dans la roche, il est impossible de creuser des tranchées, l’organisation sera longue et difficile. Mais c’est en vain que les Allemands cherchent à regagner le terrain perdu et à rejeter les nôtres dans le ravin des Collins, les alpins tiennent bon et les lignes qui seront bientôt confiées au 43e territorial resteront ainsi fixées jusqu’au dernier jour.

    Au centre, une autre colonne a débouché de la Croix-Charpentier, et s’est accrochée au col même de la Chapelotte. Elle tient la chapelle et la maison forestière. La lutte pour la Chapelotte a commencé dans cette journée du 27 février 1915, elle va durer des années.

    La Chapelotte était alors un des sites les plus charmants des Vosges. De Badonviller, une route monte en lacets pour gagner le col de la Chapelotte et redescendre ensuite dans la vallée de Celles. Les grands hêtres que le printemps pare d’un vert tendre et que l’automne viendra colorer de toute la gamme des pourpres et des ors font bientôt place aux sapins. Jusqu’aux Collins, la forêt s’étendait, superbe et silencieuse.

    Aujourd’hui, à la Chapelotte, on voit un énorme massif de terre rouge, de roches à nu, blessé par les obus, bouleversé par les mines. La forêt n’est plus, mais la nature, qui est éternelle, revêt déjà d’un manteau de genêts et de ronces la montagne meurtrie. Tout autour les sapins sont morts, leurs troncs brisés se dressent, sinistres et lamentables, derniers témoins de la tragique épopée.

    Quand aujourd’hui, depuis le col, on regarde la Chapelotte, on aperçoit trois rochers. Dans la journée du 27 février 191 5, les premiers soldats de la Chapelotte purent les deviner au travers des sapins. Ces rochers allaient avoir dans les combats une importance capitale et de suite, on les désigna ainsi rocher de droite, rocher de gauche, rocher du centre. Ils furent d’abord des objectifs d’attaque, puis, quand ils furent atteints par nos troupes, des points d’appui. Le massif de la Chapelotte reçut aussi un nom militaire, elle devint la côte 542, c’est l’altitude que lui donne la carte d’état-major.

    Rochers de droite, de gauche et du centre, côte 542, ce sont les désignations commodes dont je me servirai pour rendre mon récit plus clair.

    Une première question se posa au commandement français. Le col et la chapelle ne sont pas tenables, dominés qu’ils sont par la côte 542 et la crête des Collins. L’artillerie allemande et les mitrailleuses y concentrent leur feu.

    Deux solutions : ou se retirer en arrière, vers Pierre-Percée, sur la position imprenable de la Croix Charpentier, ou marcher en avant et s’emparer de la Chapelotte. C’est ce dernier parti qu’adopte de suite l’état-major. Il ne faut pas laisser à l’Allemand la satisfaction d’un succès ou d’une supériorité morale.

    Cette conception était-elle heureuse ? La prise de la Chapelotte valait-elle les lourds sacrifices qu’elle allait entraîner ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle correspondait bien aux idées du jour, à la fameuse et meurtrière guerre d’usure, si en faveur pendant toute l’année 1915.

    L’attaque qui, le 27 février, nous a menés jusqu’au col et la chapelle va reprendre le lendemain et continuer les 1er, 2, et 4 mars ; elle aura pour but de s’emparer de la côte 542.

    Un bataillon du 373e attaquera le 28 au matin. Dans la soirée, ce sera le tour d’un bataillon du 37e colonial, amené en hâte par autos de Moyenmoutier où il était au repos.

    Dès la pointe du jour, l’artillerie commence la préparation. On ne voit rien, les sapins forment un impénétrable écran et faute d’objectifs bien précis, le bombardement arrose toute la colline. Peu d’artillerie lourde : que peuvent le 75 et le 65 de montagne devant de tels obstacles, les arbres arrêtent les éclats et garantissent l’ennemi.

    Après deux heures de préparation, les Corses partent à l’attaque. La baïonnette basse, ils escaladent la pente, invectivant l’ennemi. De la côte 542, un feu d’enfer se déclenche, sur la crête des Collins, les mitrailleuses allemandes tirent sans arrêt. Telles des nuées de frelons, les balles sifflent sur les pentes de la Chapelotte. La première vague s’effrite, se disloque, elle disparait comme dans un tourbillon.

    Une seconde vague suit la première, les hommes se glissent dans les plis de terrain, s’abritent derrière les arbres, mais ils avancent. Ils abordent les tirailleurs allemands, leur font remonter la pente, et quand les Corses arrivent au rocher de droite, la forêt des Vosges entend les cris de triomphe lancés dans le patois de la Méditerranée.

    Les assaillants échappent alors aux mitrailleuses des Collins, le rocher de droite les met en angle mort, ils continuent à grimper et s’installent aux trois rochers, droite, gauche et centre.

    Impossible ensuite de déboucher de la ligne des rochers qui marque sur le terrain un changement de pente et en avant de laquelle s’étend un glacis de 300 mètres qui va jusqu’à la côte 542, point culminant de la colline et but de nos attaques.

    En cet endroit, s’élevait alors une baraque rustique en rondins construite à la fin de 1914 par le 70e alpins et baptisée de suite « baraque des Chasseurs ». Il ne faut pas la confondre avec le rendez-vous des chasseurs qu’on voit encore près de la route de Badonviller, au-dessus du ravin d’Allencombe. La « baraque des Chasseurs » s’élevait au sommet de la Chapelotte. C’est elle qu’il s’agit d’atteindre.

    La baraque et ses abords sont garnis de mitrailleuses qui étendent sans arrêt une nappe de balles sur le glacis. C’est une zone de mort que l’on ne peut aborder. Les Allemands réagissent vigoureusement. Le terrain conquis, le col, la Croix-Charpentier sont violemment bombardés, les balles arrivent jusqu’au chemin de la crête opposée qui est la seule voie d’accès vers la Vierge-Clarisse et Pierre-Percée. Le ravitaillement se fait difficile, il s’effectue quand même.

    Sous ce feu infernal, les brancardiers transportent les blessés au poste de secours qui vient d’être établi à la Vierge-Clarisse et d’où les autos sanitaires de la Croix-Rouge anglaise les amèneront à l’hôpital de Raon.

    Le bombardement continue et l’on peut prévoir une contre-attaque allemande. Nos éléments avancés, très diminués en nombre, épuisés par la lutte, risquent d’être rejetés sur la maison forestière. Cette contre-attaque, il faut la devancer.

    Le colonel Hatton, qui a établi son poste de commandement dans la chapelle, donne au 37e colonial l’ordre d’attaquer. La brigade, avec le colonel Brute de Rémur vient s’installer à la Croix-Charpentier.

    A 15 heures, notre préparation d’artillerie recommence, mais cette fois sur le point plus précis de la baraque des Chasseurs. L’ennemi semble abandonner toute idée d’attaque pour ne plus songer qu’à se défendre. Son artillerie concentre ses feux sur la Vierge-Clarisse, la Croix- Charpentier et le col, il cherche à empêcher l’arrivée des renforts.

    Les coloniaux gagnent par petites colonnes à travers bois la ligne des rochers qui sera leur emplacement de départ. Nos canons tirent sans arrêt. Après une heure et demie de préparation, les coloniaux partent à l’attaque, franchissent le changement de pente en avant des rochers et gagnent quelque terrain. Mais dès qu’ils abordent le glacis, les mitrailleuses de la baraque des Chasseurs que l’on croyait anéanties se révèlent et leur tac-tac sinistre sème la mort parmi les marsouins pris à nouveau sous le feu de flanquement des Collins. A peine est-elle lancée que la vague d’assaut se trouve clouée sur place. Les coloniaux s’organisent sur une ligne qui s’appuie par les ailes au rocher de droite et au rocher de gauche et par un saillant aigu, s’avance à 100 mètres en avant du rocher du centre.

    La nuit tombe, l’artillerie ne cesse point son feu, l’éclair des pièces et des éclatements déchire la nuit, les fusées éclairantes projettent des ombres sinistres sous les arbres encore debout. Dans la montagne, le bruit des explosions se répercute à l’infini, les détonations se heurtent aux flancs des vallons et les échos se renvoient sans cesse un grondement de tonnerre qui ne veut point s’éteindre. Le vacarme est infernal. Entre deux rafales, on perçoit parfois le sifflement des mitrailleuses et le claquement rageur des balles.

    Vers Badonviller, la journée a été chaude aussi et on entend encore le roulement continu du combat qui n’a point cessé. Enfin à 9 heures du soir, une accalmie se produit et tout retombe dans la nuit d’encre. Par instants seulement monte vers le ciel la lumière éclatante des fusées.

    A tâtons s’opère le ravitaillement et les évacuations. Les deux courants en sens inverse suivent le chemin creux qui part de la route de Badonviller près de la chapelle pour aboutir à la Croix-Charpentier et à la Vierge-Clarisse.

    Dans cette même nuit, arrivaient en hâte, transportés par autos-camions, de nouveaux soldats, deux sections du génie, de la compagnie 27/4, commandées par le capitaine Grandidier. Les sapeurs qui débarquaient dans cette nuit d’hiver allaient tenir à la Chapelotte un rôle de premier plan. A tâtons, au travers de la forêt, ils parviennent jusqu’au col. Les hommes s’étendent dans le fossé, au milieu de camarades qui se sont déjà réfugiés là.

    Au petit jour, les sapeurs se lèvent. Spectacle d’horreur, les camarades près desquels ils ont dormi étaient les morts du combat de la veille.

    Le temps qui jusqu’alors était superbe a brusquement changé pendant la nuit. Le ciel s’est couvert d’épais nuages gris, un vent violent et froid souffle du nord-est. Dans la journée, la neige se met à tomber par rafales et bientôt elle couvrira entièrement la forêt.

    La neige, dans les forêts des Vosges, est un des plus beaux spectacles qui se puissent voir. Chaque sapin se pare comme une marquise pour le bal et il n’est point de brin menu qui ne brille comme un joyau. Mais aujourd’hui la neige va apporter de nouvelles souffrances, une douleur de plus à l’horreur de la bataille.

    Dans cette journée du 1er mars, on attaquera à nouveau la cote 542 ; un bataillon du 309e arrive en renfort de la 71e division. Les Allemands ont commencé à se retrancher, à tendre des fils de fer entre les arbres. Il faudra que les sapeurs du génie ouvrent des passages dans les défenses pour permettre à l’infanterie d’avancer.

    A midi, le bataillon du 309e est en place, à 13h30 commence la préparation d’artillerie, à 15 heures, les sapeurs du génie sortent, précédant l’attaque.

    Mais les mitrailleuses de la baraque des Chasseurs sont intactes, les sapeurs tombent avant d’arriver aux fils de fer. Continuer serait conduire à la mort tous ces braves, l’attaque d’infanterie ne se déclenchera pas. La journée s’achève en une fusillade, le bombardement continue violent, les arbres brisés, tordus, hachés, tombent et s’entassent.

    Le 309e, très éprouvé, rejoint la 71e division et le 373e reste en première ligne. Le 37e colonial est mis en réserve à la Croix Charpentier et à Pierre-Percée. Les sapeurs organisent un réduit de résistance autour de la chapelle et de la maison forestière. Un bataillon du 115e territorial met en état de défense la côte du Moulin, le village et le château de Pierre-Percée. Les territoriaux doivent occuper les ouvrages, au cas toujours possible où nous serions bousculés à la Chapelotte.

    La nuit du 1er au 2 mars fut terrible. La neige n’a cessé de tomber. En première ligne, les hommes, accroupis et immobiles, ont souffert atrocement du froid. Beaucoup d’entre eux ont les pieds gelés et doivent être évacués. Sont surtout atteints les Alpins du 70e dont les bandes molletières, trop serrées autour de la jambe, arrêtent la circulation du sang. Les troupes en réserve ont construit hâtivement de légers abris de branches et les hommes dorment sous la neige, roulés dans leurs couvertures.

    Le réveil est extrêmement pénible, les membres sont raidis par le froid, des quintes de toux secouent douloureusement les poitrines. Les hommes n’ont même pas le réconfort du traditionnel quart de café.

    Tout feu qui s’allume est immédiatement bombardé et il faut se contenter d’un morceau de pain sec durci par la gelée. D’ailleurs, depuis quatre jours, les soldats n’ont pu prendre de repas chaud, ils ont mangé ou plutôt englouti hâtivement quelques conserves, du singe, du bœuf du ravitaillement.

    Le 2 mars, à 10 heures du matin, des ordres arrivent. On attaquera dans l’après-midi, un bataillon du 349e est venu tout à l’heure de la 71e division.

    Hier, les sapeurs du génie n’ont pu entamer les fils de fer avec leurs cisailles, aujourd’hui ils essayeront de les détruire avec des pétards de mélinite fixés trois par trois au bout de tringles de bois. On renforce la préparation d’artillerie, les arbres, déjà éclaircis, laissent mieux apercevoir la cote 542, et les obus éclatent, à une cadence rapide, sur la baraque des Chasseurs. Les mitrailleuses se taisent, peut-être enfin sont-elles détruites. Il n’en est rien, hélas, et quand à 15h30, les sapeurs partent, le tac-tac terrible porte à nouveau la mort. Ce jour encore, l’attaque d’infanterie ne peut sortir. La fusillade, le bombardement continuent toute la nuit.

    De mauvaises nouvelles arrivent de Badonviller, l’ennemi a prononcé une contre-attaque violente. Si un repli se produit sur Badonviller, le secteur de la Chapelotte sera sérieusement menacé dans son flanc gauche. Nos hommes ne peuvent éternellement rester accrochés aux flancs de la Chapelotte. Il faudra peut-être bientôt songer à se retirer sur la ligne Pierre-à-Cheval, Croix-Charpentier, Vierge-Clarisse. Dans la nuit, une organisation est mise en chantier, au jour elle est déjà puissante et l’ennemi ne pourrait l’enlever sans y mettre le prix.

    Bientôt les nouvelles de Badonviller sont meilleures, la situation a été entièrement rétablie.

    Le 3 mars, l’ordre est encore d’attaquer. Il faut en finir et occuper la cote 542.

    Une compagnie de chasseurs cyclistes arrive dans la matinée et laisse ses machines à la Vierge-Clarisse. La 71e division a envoyé de l’artillerie. Le bataillon du 37e colonial attaquera à droite et au centre de la position, la compagnie cycliste à gauche, au-dessus du ravin d’Allencombe, les sapeurs feront des passages dans les réseaux.

    A midi se déclenche le feu de l’artillerie, la préparation durera deux heures et demie. C’est un feu d’enfer qui fait vibrer la forêt et embrase la montagne. Certaines pièces tirent court sur les fils de fer pour ouvrir la brèche. L’artillerie allemande riposte énergiquement, de nouvelles batteries se démasquent au Haut-des-Fous, près d’Angomont. La tranchée française est battue par les feux de face venant de la Roche-aux-Cochons et les feux de flanc de la Sciotte à droite, du Haut-des-Fous à gauche. Les troupes qui sont en place pour l’assaut sont très éprouvées. Par surcroit, des éclatements prématurés d’obus français se produisent. Un 75 touche un arbre au-dessus de la tranchée, il éclate et met hors de combat 18 coloniaux.

    2h25. On va partir, baïonnette au canon. 2h30. Tout-à-coup, éclatent les notes stridentes, endiablées, des clairons. Les coloniaux, dressés sur la tranchée, sonnent la charge. En avant ! Sublimes de courage, les Marsouins grimpent la côte sons la mitraille. Le clairon sonne toujours.

    Les coloniaux sautent dans la tranchée allemande, ils passent les défenseurs à la baïonnette, ils sont à la baraque des Chasseurs et exterminent les mitrailleurs qui l’occupent encore. La Chapelotte est à nous.

    Mais le haut de la côte est pour l’artillerie et les mitrailleuses allemandes un but trop visible. Balles et obus arrivent de toutes parts, l’endroit n’est pas tenable.

    On s’organise à contre-pente, à dix mètres en arrière. Si nous n’occupons pas la baraque des Chasseurs, l’Allemand du moins ne pourra y revenir, nous la tenons sous notre feu à quelques mètres.

    A gauche, les Chasseurs se sont élancés avec le même courage, mais leur attaque a été moins heureuse. Prise sous un feu terrible de front et de flanc, la compagnie cycliste est presque anéantie. Tous les officiers et la plupart des gradés sont tués ou blessés, les trois quarts de l’effectif sont mis hors de combat et le soir, à la Vierge Clarisse, c’est un sergent qui commandera la compagnie.

    Quand il fera l’appel des 200 hommes arrivés le matin, 35 seulement lui répondront.

    En fin de journée, la ligne sur laquelle on s’établit, s’appuie aux deux rochers de droite et de gauche et forme un saillant très en pointe de deux cents mètres de flèche. Ce saillant est trop étroit, il faudra l’élargir.

    La nuit tombe. Le bombardement ennemi continue jusqu’à dix heures du soir.

    En plus des points habituellement battus, les obus tombent sur Pierre-Percée et ses abords, sur la route allant du village à la Vierge-Clarisse et celle de Badonviller (cote 360). Les routes d’accès de la vallée, surtout vers la Soie et la Menelle sont bombardées par intermittence. A la Chapelotte, au cours de la nuit, le ravitaillement et les évacuations ne s’effectuent qu’au prix d’efforts inouis. Les arbres abattus, les trous d’obus ont bouleversé les chemins et sur la neige qui commence à fondre, on patauge dans la boue glacée.

    Les blessés affluent au poste de secours de la Vierge-Clarisse, le nombre des pieds gelés augmente, les autos sanitaires multiplient les voyages aussi vite que le permet l’état des routes.

    Dans l’humidité froide qui enveloppe la forêt, les hommes en réserve ont pu à peine se reposer, l’eau a pénétré sous les abris en branchages, on ne trouve plus un endroit sec pour s’étendre.

    En première ligne, les coloniaux, renforcés par des éléments du 373e, gardent la position. Le 4 mars, ils reçoivent en renfort un bataillon du 370e, envoyé encore par la 71e division.

    Ce bataillon était au repos depuis quinze jours à Rambervillers. En hâte, il a été alerté et dirigé sur la Chapelotte. Son arrivée allait exciter quelque curiosité.

    Pendant le repos, on a donné aux hommes le nouvel uniforme bleu horizon qui commence à faire son apparition sur le front. Le bataillon arrive, habillé de neuf et tiré à quatre épingles. Les soldats qui sont à la Chapelotte ont leurs uniformes en lambeaux et couverts de boue, ils accueillent les nouveaux venus comme des gravures de modes.

    Les mitrailleuses de la baraque des chasseurs ne sont plus à craindre. Mais aux Collins, les mitrailleuses prennent de flanc la Chapelotte, elles sont installées derrière la cuirasse invulnérable des rochers et c’est en vain que l’artillerie française s’acharne sur leurs emplacements présumés.

    Le 370e ne progresse que très faiblement, les positions restent sensiblement les mêmes. Les attaques d’infanterie sont trop coûteuses. Pour élargir le saillant, on va faire appel aux sapeurs du génie. Ils se mettent aussitôt à l’œuvre.

    De part et d’autre du saillant, ils creusent des galeries, en cheminant sous terre, dans des directions différentes puis, quand les têtes de sapes sont arrivées en des points favorables, ils les réunissent par le même procédé de galeries souterraines. La tranchée de première ligne est ainsi constituée, mais au prix de quelles difficultés, on le comprend sans peine.

    Les Allemands ont vu le travail et cherchent à l’arrêter. Les fusils, les mitrailleuses et le canon tirent sur le haut de la colline. La nuit surtout, des patrouilles se glissent en rampant et lancent des grenades dans la tranchée commencée.

    La position de la Chapelotte s’organise tout de même.

    On approfondit les tranchées, on les aménage et on y creuse des abris. Vers la fin du mois de mars, le plus gros est fait et la situation peut être ainsi décrite. Un saillant qui s’appuie solidement sur les deux rochers d’ailes, à droite et à gauche, avec une extrême pointe au poste d’écoute de la baraque des Chasseurs. Du rocher de droite, la première ligne va rejoindre l’organisation des Collins. Du rocher de gauche, elle descend dans le ravin d’Allencombe qu’elle domine, ormant barrage, puis la ligne rejoint la route de Badonviller et la suit jusqu’au rendez-vous des chasseurs où se fait la soudure avec la 71e division (8e armée).

    La pointe du saillant est à douze mètres de la première ligne allemande.

    L’ennemi continue à s’acharner sur ce lambeau de terrain qui lui a été arraché pied à pied. Tous les jours, c’est une avalanche de projectiles de tous calibres. Les sapins s’éclaircissent de plus en plus. Les balles, les éclats d’obus ont à demi scié leurs troncs et le moindre coup de vent en abat des centaines. Le bombardement qui continue émiette les arbres à terre.

    Il cause aussi, des pertes en hommes assez sensibles. A cette époque de la guerre, les tranchées sont occupées au coude à coude, de nombreuses troupes sont en première ligne et cette conception fâcheuse, à laquelle on renoncera bientôt, multiplie, hélas les morts et les blessés.

    C’est ainsi, du 27 février au 4 mars 1915, que fut occupée la Chapelotte.

    Jusqu’en 1918, elle restera, sur le front calme des Vosges, un point de friction, un secteur agité. Au canon se joindront tous les engins de tranchée en usage, la grenade à main et les premières torpilles dites tuyaux de poêle, les grenades à fusil, les bombes de 77, et les minen monstrueux de 240 chargés de cent kilogrammes d’explosif. Les terribles gaz asphyxiants seront aussi employés. Le 6 juin 1918, notamment, une émission de gaz causera de nombreux morts dans les rangs du 338e R.I.

    La vue de la Chapelotte montre encore aujourd’hui l’intensité de la lutte. Des coups de main, des attaques incessantes se produiront, une d’elles en avril 1916 aura une particulière importance. Ces combats presque journaliers, nous ne pourrons tous les décrire par le menu. Un tel récit serait monotone et même un peu confus. Ferait-il même mieux comprendre l’héroïsme de ceux qui, pendant quatre ans, ont vécu et combattu là.

    Sans doute, la Chapelotte ne fut pas un de ces secteurs où se joua le sort de la guerre et la grande histoire ne retiendra point son nom. Autour de Raon-l’Etape, seule la Chipotte, la bataille d’arrêt de 1914, a eu une importance générale. La Chapelotte, comme la Fontenelle ou Leintrey, n’a jamais eu qu’un caractère local, le succès ou l’échec ne pouvait entraîner de conséquences retentissantes.

    Mais le courage, l’abnégation, l’héroïsme, dont fut témoin ce petit coin de terre vosgienne doivent-ils pour cela être oubliés. En furent-ils moins grands, moins sublimes, les soldats qui moururent dans un sacrifice obscur. Que non pas et je n’en veux pour preuve que le nombre de ceux qui, tous les jours, se rendent à la Chapelotte et vont s’y incliner sur les tranchées et sur les tombes.

    Ceux-là ont le culte du souvenir, c’est pour eux que j’ai écrit ces lignes.

    Les grands combats d’infanterie s’étaient arrêtés le 4 mars au soir. Nous verrons plus tard les principaux de ceux qui ont suivi. Mais bientôt la lutte va prendre une forme nouvelle. A la bataille sur terre va s’ajouter la lutte souterraine, la guerre de mines et celle-ci aura à la Chapelotte une importance assez grande pour monter quelques détails et un chapitre spécial.

     

    Suite…

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