• 18 août 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le caïd Osman  dans PAGES D'HISTOIRE Spahis-150x150

     

    D’après un article paru dans la « Revue des études historiques » – Année 1917

     

    Pendant l’été de 1847, un personnage singulier intriguait fort les habitants de Besançon. Ils rencontraient en effet, depuis quelque temps dans les rues et sur les promenades de leur ville, un homme au teint bronzé, vêtu à la mode orientale.

    Grand, fort, d’un aspect peut-être un peu lourd, il avait une physionomie calme qui respirait la bonté. L’œil était bleu et clair, de longues moustaches ornaient ses lèvres et rejoignaient une barbe châtain fauve bien fournie. Le costume qu’il portait paraissait étrange et personne ne se rappelait avoir vu le semblable dans la cité franc-comtoise.

    Vêtu d’une large culotte bouffante bleu de ciel qui tombait à mi-genoux sur des bottes en cuir rouge, il avait un gilet et une veste de drap rouge, soutachés de broderies de soie noire. Sur les manches était brodé en arabesque un galon d’or qui semblait être l’indice du grade de sous-lieutenant.

    Comme coiffure, le fez entouré d’un turban blanc maintenu par une cordelière en poils de chameau. Un grand burnous de drap rouge complétait l’ensemble de cet élégant uniforme. D’anciens soldats de l’armée d’Afrique affirmaient que ce personnage, si regardé par tous, était tout simplement un sous-lieutenant indigène de spahis d’Oran, en quoi ils ne se trompaient point.

    Toutefois, la curiosité des badauds était loin d’être satisfaite, et tout le monde se demandait ce que pouvait bien venir faire, si loin de l’Algérie, ce bel officier dont la brillante tenue faisait l’admiration des femmes et l’émerveillement des enfants.

    L’étonnement eût été plus vif encore si on avait su qui il était. Cet officier de spahis n’avait, en effet, d’arabe que le costume. Il était prussien de naissance et avait été lieutenant de cuirassiers dans la garde à Postdam. Obligé de quitter son pays à la suite d’un duel retentissant dans lequel il avait tué le major de son régiment, l’Allemand s’était d’abord réfugié en France, puis attiré par le mirage du soleil d’Afrique, il s’était embarqué pour Alger où il avait fait la connaissance d’un certain prince allemand Puckler-Muscau dont il était devenu le secrétaire. Il ne devait pas tarder à se fatiguer de cette vie sédentaire qui le rivait à un bureau.

    Soldat dans l’âme, la nostalgie du métier militaire commença à se manifester chez lui avec une grande intensité. Les prouesses de notre armée d’Afrique l’enthousiasmaient, aussi, en 1840, l’officier prussien s’engageait-il dans la Légion étrangère sous le nom de Jaeger.

    A cette époque, la légion regorgeait d’Allemands et, parmi eux, beaucoup avaient été officiers. Tous disaient s’être expatriés comme notre légionnaire à la suite de duels, d’affaires d’amour ou de jeu. Un beau jour, ils disparaissaient subitement et quelque temps après, on apprenait qu’ils avaient été grâciés par leurs princes et réintégrés dans l’armée avec leurs grades et leurs emplois.

    La Légion étrangère n’était pas seule à compter dans ses rangs des officiers allemands. Beaucoup venaient en Algérie faire des stages dans nos états-majors où ils étaient certainement envoyés en mission par le grand état-major de Berlin.

    Pendant la guerre du Mexique, notamment, l’état-major du corps expéditionnaire en comptait plusieurs et non des moindres, le major Stein, fils du célèbre patriote allemand, le major von den Burg qui devint plus tard gouverneur de Strasbourg.

    Tous ces officiers, d’allure distinguée, érudits, charmants causeurs, faisaient à nos officiers très bonne figure, flattaient leur amour-propre en disant que l’armée française n’avait rien à apprendre de personne. Ils préparaient ainsi, auprès de leurs gouvernements, nos revers de 1870 par une critique, raisonnée et hélas justifiée, de nos institutions militaires et de nos méthodes de combat. Après l870, il est vrai, les officiers allemands cessent de servir en France, mais la source de leurs renseignements est loin d’être tarie et rien de ce qui peut les intéresser sur notre organisation militaire ne leur échappe : la guerre actuelle nous le prouve surabondamment.

    Les causes de l’engagement à la Légion de Jaeger furent donc considérées comme très naturelles. Son heureux caractère ne lui fit que des amis. Il prit part à plusieurs colonnes, entre autres, à l’expédition du col de Mouzaïa, mais ancien cavalier, il ne tarda pas à se lasser de l’existence fatigante du fantassin, le port du sac lui était particulièrement odieux, aussi prit-il le parti de se faire remplacer et il quitta la Légion.

    Rendu à la liberté, notre aventurier se demandait à quoi il pourrait bien utiliser son activité, quand soudain, intervint un nouveau facteur, celui-là, tout à fait imprévu. Il devint éperdument amoureux d’une Mauresque dont les beaux yeux l’hypnotisèrent pendant six mois !

    Il logea ses amours, près d’Alger, à Mustapha, dans une jolie maison blanche entourée de verdure et qui dominait la baie d’Alger. Le site était enchanteur, la tranquillité parfaite. Iaeger était un esprit cultivé, il avait des loisirs, il partagea son temps entre le travail et l’amour. Il en profita pour écrire la vie d’un missionnaire protestant rencontré dans la brousse pendant son séjour à la Légion.

    Ce missionnaire, d’abord juif, avait embrassé le calvinisme à Bâle, puis s’était fait anglican. On lui avait offert de devenir missionnaire moyennant un traitement convenable. Il s’était empressé d’accepter et il joignait à la prédication le commerce très lucratif des bibles qu’il vendait un bon prix aux marchands algériens et tunisiens. Le livre du Caïd fut publié à Carlsruhe où il obtint un succès énorme, puis il fut saisi par les autorités badoises ce qui augmenta naturellement sa vogue.

    Tous les jours, la rieuse jeune femme, qui s’appelait Aïcha, disposait une petite table arabe dans le jardin rempli d’ombrages et du parfum des fleurs, et le Caïd travaillait à son livre. Elle s’asseyait à ses pieds et le regardait écrire. Mais, quand le volume fut fini, l’amour ne lui survécut pas. Il n’avait guère duré plus longtemps que les roses du jardin.

    Un matin, pendant le sommeil de la belle, notre héros s’embarqua pour Oran, muni d’une lettre de recommandation du général de Lamoricière qu’il avait connu jadis commandant aux zouaves, avec l’intention de contracter un engagement aux spahis.

    Le général du Barrail, dans ses intéressants souvenirs, nous raconte qu’étant à cette époque fourrier au 2e escadron des spahis d’Oran, il eut à incorporer l’ancien légionnaire et ce fut lui qui fut son parrain en lui donnant le nom indigène de Mohammed Ouled Caïd Osman, et par abréviation Caïd Osman.

    Aimé de tout le monde, aux spahis comme il l’avait été à la Légion, d’une bravoure à toute épreuve, d’une loyauté parfaite, il était le vrai type du lansquenet des temps passés. Il ne parlait jamais de sa jeunesse et l’on sentait bien que toute évocation de son passé lui aurait été pénible. Ce qui paraît certain, c’est qu’il appartenait à une excellente famille.

    Pendant son séjour à la Légion, le Caïd Osman s’était lié d’une étroite amitié avec le frère aîné du peintre franc-comtois, Elmerich, qui, son engagement terminé, avait obtenu une place de percepteur en Alsace à Niederbronn. La distance et le temps n’avaient pas diminué l’affection que les deux hommes ressentaient l’un pour l’autre. Aussi le Caïd n’avait-il pas hésité à faire le long voyage d’Oran à Besançon pour retrouver son ami, alors en villégiature en Franche-Comté. Ainsi s’explique la présence du Caïd à Besançon pendant l’été de 1847.

     

    Dès son arrivée aux spahis, Osman n’avait pas tardé à devenir l’ami de tous. Malgré une force musculaire très grande, il était extrêmement doux, mais, il ne savait pas se contenir devant une action déloyale.

    Le général du Barail raconte qu’un sous-officier de spahis, nommé Fonblanc, vieux grognard de l’Empire, bretteur de profession, ayant cherché querelle, pour un motif futile, à un de ses collègues, tout jeune homme. Un duel s’en était suivi, et le malheureux garçon avait été tué d’un terrible coup de sabre, qui lui avait ouvert l’estomac.

    Fonblanc faisait parade de cette mort, ce qui indignait Osman qui jura de la venger. Il trouva le moyen d’avoir une querelle avec Fonblanc, ce qui n’était pas difficile, et le provoqua au pistolet. Le sort ayant favorisé Fonblanc, celui-ci tira le premier et Osman fut blessé. Son adversaire s’en allait déjà, croyant le duel terminé, quand le Caïd se relevant, demanda la continuation du combat. Quelques instants après, Fonblanc s’abattait foudroyé par une balle en plein cœur.

    En 1841, la province d’Oran était loin d’être soumise. Un vaillant cœur et un bon fusil avaient alors souvent l’occasion de se montrer. Le Caïd Osman n’y manqua point, il marqua d’un trait de courage chaque coin de la province d’Oran.

     

    Ses états de service en font foi, les voici d’ailleurs d’après les archives de la guerre :
    - Engagé à Mostaganem par le général de Lamoricière aux spahis le 2 octobre 1841.
    - Cité à l’ordre de l’armée, par le lieutenant-général Bugeaud comme s’étant distingué au combat de l’Oued-Meoussa le 8 octobre 1841. A eu un cheval tué sous lui.
    - Cité avec éloge dans le rapport du lieutenant-général Bugeaud à l’affaire de Tegmaret, 24 octobre 1841.
    - Brigadier le 24 décembre 1841.
    - Maréchal des Logis 23 mars 1842.
    - Cité dans le rapport du général de Lamoricière pour sa belle conduite à Thegighest au Flittas, 18 décembre 1842.
    - Sous-lieutenant le 22 mars 1843.
    - Cité dans le rapport du général Tempoure pour sa belle conduite au combat de l’Oued Mala contre Sidi-Embareck, 11 novembre 1843.
    - Cité dans le rapport du maréchal Bugeaud pour s’être distingué contre les Marocains le 11 juillet 1841.
    - Cité à la bataille d’Isly.

    Dans la vie nomade du spahis, Osman était dans son élément. Il y jouissait d’une grande liberté d’action grâce à sa popularité, il trouvait toujours le moyen de se faire attacher à un état-major quelconque. Ce qui augmentait encore son indépendance et lui permettait de s’adonner au plaisir de la chasse qui était, pour lui, une véritable passion.

     

    Tireur fort habile, il fournissait de gibier de toute sorte la table de l’état-major. Il était devenu l’ami de tous, grâce à sa constante bonne humeur. On ne le vit triste qu’une fois, c’était en 1846.

    Citons ici un passage des souvenirs de la vie militaire en Afrique du Comte P. de Castellane : « A la suite de son duel avec Fonblanc, le Caïd avait été soigné par une jeune espagnole mêlée à son existence depuis un an environ, sans trop savoir pourquoi, comme les chiens, qui, par aventure, s’attachent à un escadron. Elle était connue sous le nom de la Chica. Son chien Tom, son cheval et la Chica formaient toute sa famille. Pauvre Chica, qui n’avait jamais eu qu’une ambition dans sa vie, porter une robe de soie.
    Rentrés à la garnison, on partait pour la chasse, dès l’aube du jour, pour ne rentrer qu’à la nuit, harassés, mais contents et le carnier rempli. La Chica qui avait passé la journée à chanter, mettait le couvert et les trois amis soupaient tranquillement. Quelques mois plus tard, rentrant à Mascara d’une course aux avant-postes, l’escadron suivait la rue qui mène au quartier de cavalerie, lorsque nous vîmes tous les officiers de la garnison réunis devant la petite maison du Caïd. On vint à nous et nous apprîmes que la Chica, la compagne du Caïd, l’amie de tous était morte.
    La pauvre petite souffrait depuis quelque temps. La veille cependant, elle s’était levée. Il y avait un beau soleil bien chaud et l’air était plein de parfums. Chico, dit-elle au Caïd, donne-moi ton bras, je veux voir encore le soleil. Et elle fit quelques pas, se prit à pleurer en regardant les feuilles qui poussaient et la beauté du jour, puis, comme elle regagnait le fauteuil « Ah Chico, dit-elle, je meurs ». Et en s’asseyant, elle rendit l’âme, sans agonie, sans contraction, souriant encore, regardant le Caïd.
    A ce moment, le cercueil de la Chica sortait de la maison. Tous les fronts se découvrirent et nous nous joignîmes aux officiers qui l’accompagnaient jusqu’à sa tombe.
    Le cimetière de Mascara rempli d’oliviers et de grands arbres, est situé au milieu des jardins. Tout y respire la paix, le calme et le repos. La tombe de la Chica avait été creusée sous un figuier. Les spahis qui la portaient s’arrêtèrent, chacun se rangea en cercle.
    Deux soldats du génie saisirent la bière légère et descendirent la pauvre femme dans sa dernière demeure. Osman était au pied de la fosse. Le soldat lui présenta la pelletée de terre. La rude main du spahis tremblait en la prenant, et quand la terre, rencontrant le cercueil, rendit ce bruit sourd, si plein de tristesse, une grosse larme à moitié contenue roulait dans ses yeux.
    Depuis ce jour, Tom que la Chica aimait, devint la seule affection du Caïd ».

     

    En 1855, nous retrouvons le Caïd Osman en Crimée, officier d’ordonnance du général Morris. Il prend part à la guerre d’Italie dans l’état-major du général Guyot de Lesparre. Le général de Laumière, commandant l’artillerie du corps expéditionnaire, l’emmena au Mexique.

    Notre pauvre Caïd ne devait pas en revenir et devait y terminer son existence si originale et si aventureuse. Après la mort du général de Laumière, qui succomba brusquement à une blessure reçue à l’attaque du pénitencier de Puebla, Osman s’était mis à la disposition de son successeur. Il était à peine entré en fonction, que dans le dernier assaut livré à la ville, il reçut une balle qui pénétra dans la poitrine après avoir fracturé l’épaule. On le porta à l’ambulance où le projectile fut extrait, mais les chirurgiens ayant déclaré que l’amputation du bras s’imposait pour sauver la vie du blessé, Osman s’y refusa en disant « Tant pis, je veux m’en aller tout entier ».

    Quelques jours après, il s’éteignait. Telle fut la fin du Caïd, de cet Allemand devenu dans sa patrie d’adoption, un brave officier français, qui laissa chez tous ceux qui l’ont connu, le souvenir d’un bon cœur et d’un superbe caractère de soldat.

    On trouva, après sa mort, dans son portefeuille, une lettre signée d’un haut personnage de la cour de Berlin, qui l’informait que, gracié par son roi et absous par sa famille, les portes de sa patrie lui étaient ouvertes. En eut-il profité ? Après la vie aventureuse de notre héros, il est permis d’en douter.

     

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