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  • 16 août 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Le 10 août 1557 – La bataille de Saint-Quentin dans EPHEMERIDE MILITAIRE La-bataille-de-Saint-Quentin-150x150

     

    La bataille de Saint-Quentin

    D’après « Siège et bataille de Saint-Quentin en 1557 » – Charles Gomart – 1850

     

    Charles Quint venait de voir avorter ses plus chères espérances. Vieil athlète, usé par quarante ans de combats, il succombait enfin à la fatigue de cette lutte continuelle, et venait de remettre, le 16 janvier 1556, dans le palais de Bruxelles, où il avait rassemblé les grands de son empire, la couronne d’Espagne et des Pays-Cas à son fils Philippe II. Il allait chercher dans le monastère de St Just le repos qu’il ne devait trouver que dans la tombe.

    La trêve conclue, le 25 février 1556, un mois après cette abdication, entre la France et l’Empire, pour un espace de cinq années, n’avait eu d’autre but, de la part des Impériaux, que d’endormir la France, tandis qu’ils se préparaient à un grand effort en Italie. Le pape fit bientôt rompre, par ses intrigues, une trêve qu’il eût été de l’intérêt de Henri II de maintenir ; mais Paul IV n’avait même pas attendu la décision du roi de France pour provoquer Philippe II.

    Il eût été de meilleure politique pour la France d’attaquer la puissance espagnole, non en Italie, mais dans la Flandre. Les grandes cités flamandes s’agitaient déjà sous l’étreinte du gouvernement espagnol, et ces belles et riches provinces, ouvertes à toutes les invasions, étaient aussi voisines de Paris qu’éloignées de Madrid, ce qui les rendait plus faciles à attaquer. Si, au lieu d’envoyer l’élite de son armée et de ses généraux en Italie, la France eut rassemblé toutes ses forces à l’abri des placer frontières du nord, et se fût élancée à l’improviste dans les plaines de Flandre. Puis, profitant des avantages de cette première invasion, si elle avait, par une habile politique, rendu aux communes flamandes leurs privilèges, elle eût trouvé dans cette conduite des armes bien puissantes et le côté faible du colosse espagnol.

    Mais, pour une aussi haute politique, il eût fallu s’affranchir de l’influence de Rome, et, dans l’exécution, faire agir les troupes par masses, en frappant sur-le-champ un grand coup, au lieu, suivant la stratégie de l’époque, d’éparpiller l’armée, en détachements, autour des villes frontières. On pourrait croire que Coligny pratiquait ce genre d’attaque, lorsqu’il se jeta dans l’Artois, faillit surprendre Douai et brûla la petite ville de Lens. Malheureusement son armée était trop peu nombreuse, et ce ne fut encore là qu’une guerre d’escarmouche, faite suivant les idées de l’époque, et qui n’eut d’autre effet que d’attirer sur le nord de la France toute l’armée espagnole coalisée.

    Après la provocation du Saint Père, le duc d’Albe, qui avait passé du gouvernement de Milan à celui de Naples, envahit aussitôt ses Etats. Henri II envoya au secours du pape d’abord le maréchal Strozzi, puis le duc de Guise avec l’élite de l’armée française et de la noblesse.

    Dès lors Philippe II, qui brûlait de renouveler, contre le roi de France, les luttes qui avaient si longtemps divisé leurs pères, saisit avec empressement cette occasion de rompre la trêve de 1556.

    Fort des ressources nombreuses que lui fournissaient l’Espagne et la Flandre, il voulut signaler son avènement au trône par des triomphes que l’armée française, occupée en Italie, lui laissait entrevoir. La monarchie universelle qui, pour CharlesQuint, n’avait été qu’un rêve, devenait une espérance pour Philippe II. Dans ces vues et pour augmenter toutes ses chances de succès, il détermina l’Angleterre, dont il avait épousé la reine Marie, à déclarer, sans aucun motif, la guerre à la France (5 juin). Peut être espérait-il, par une brusque invasion, avec des forces si considérables, dans les contrées du nord dégarnies de troupes, arriver jusqu’à la capitale du royaume de France. Et, en effet, sans la défense prolongée de la ville de Saint-Quentin et les hésitations du roi d’Espagne, il est présumable que Paris, pris à l’improviste, n’eût pas résisté à une aggression inattendue.

    Les hostilités furent commencées dans le nord, par les espagnols, vers le commencement de 1557, et durant six mois ce ne fut qu’une guerre d’escarmouches, un assaut de surprises, tentées infructueusement de part et d’autre. Mais cet espace de temps fut employé bien différemment par les deux partis. Les troupes françaises, encore fatiguées des luttes précédentes et mécontentes d’être enlevées sitôt au repos qu’elles s’étaient promis, ne s’assemblèrent que lentement et tardivement ; l’élite de l’armée française était d’ailleurs en Italie avec le duc de Guise…

    Après que l’armée fut à peu près rassemblée, on se contenta de couvrir la frontière de Champagne, qu’on regardait comme la plus menacée ; celle de Picardie, confiée à l’amiral Coligny, son gouverneur, resta sans défense. Le roi et le connétable agissaient, dans ces préparatifs de défense, comme si la guerre qu’on allait soutenir ne devait être qu’une continuation d’escarmouches sur les frontières.

    Philippe II, au contraire, ne s’était pas contenté de rassembler des troupes nombreuses en Flandre. Il avait encore engagé à son service des bandes d’aventuriers, des pistoliers allemands ; et, de plus, dans un séjour fait en Angleterre, du 18 mars aux premiers jours de juillet 1557, il avait obtenu de la reine Marie, son épouse, un renfort considérable de troupes et d’artillerie.

    L’armée espagnole, rassemblée à Givet, fut mise sous les ordres du duc de Savoie, si célèbre depuis par ses exploits contre la France, et qui avait à cœur de réparer son échec devant Metz, en 1555. Un ingénieur anglais, envoyé secrètement par ce prince, à Saint-Quentin, en mai 1557, avait exploré toutes les parties de son enceinte et lui avait rendu compte des difficultés d’aborder certaines parties des fortifications et de la facililé que devait offrir à l’artillerie de siège toute la courtine de Remicourt, non protégée. Philibert, bien informé, dressa son plan de campagne à Bruxelles, de concert avec Philippe II pour surprendre Saint-Quentin, l’investir à l’improviste, et diriger l’attaque de son artillerie sur les murs de Remicourt.

    Jamais le nord de la France n’avait été exposé à une invasion aussi menaçante, en présence de moyens de résistance aussi faibles. Une armée de Flamands, d’Espagnols, d’Allemands, forte d’au moins 33000 fantassins et 12000 cavaliers et d’une nombreuse artillerie (sans les troupes anglaises), s’ébranla vers la fin de juillet, fit une fausse attaque vers la Champagne, passa devant Rocroy qu’elle essaya, mais en vain, de surprendre, puis, changeant brusquement de direction, se porta à grandes journées vers la Picardie, marquant son passage par le meurtre et l’incendie.

    Bientôt, feignant d’assiéger Guise, elle se présenta à l’improviste devant Saint-Quentin, le 2 août 1557, et, lorsqu’on pensait que la cavalerie n’était encore qu’à mi-chemin de la frontière, Saint-Quentin était déjà investi. Les habitants d’Origny-Sainte-Benoîte, qui occupaient un petit château dominant la chaussée, avaient courageusement tenté d’arrêter la colonne espagnole marchant vers Saint-Quentin. Mais, mal armés et pris à l’improviste, ils furent réduits ou tués après une défense digne d’un meilleur sort. L’abbaye fut saccagée, pillée et livrée aux flammes, avec l’église, les dortoirs, les granges et une partie des habitations voisines. La soldatesque espagnole se vengeait ainsi de la résistance courageuse des habitants.

    Saint-Quentin, lorsque l’armée espagnole vint la surprendre, n’avait pas eu, comme Metz, deux mois pour se disposer à un long siège, pour épauler ses murailles par des terrassements, creuser des tranchées, élever des bastions, des plates-formes pour résister aux hauteurs voisines qui dominaient la ville, abattre les édifices, afin de dégager les remparts, et surtout se munir d’une forte garnison, d’une nombreuse artillerie et d’amples approvisionnements de bouche et de munitions de guerre. Il n’y avait alors, dans la capitale du Vermandois, pour troupes réglées, que la compagnie du Dauphin, composée de cent hommes d’armes environ, sous les ordres de Théligny, son lieutenant.

    Après plusieurs tentatives infructueuses de ravitaillement de la ville, et sur le rapport unanime de trois officiers, et eu égard aux dispositions des avant-postes espagnols, on décida que le ravitaillement de Saint-Quentin, par ruse, était fort difficile, sinon impossible, et qu’il valait mieux tenter de l’effectuer à force ouverte.

    Le Connétable fit donc rentrer ses troupes à La Fère et prit aussitôt les dispositions nécessaires pour secourir ouvertement la ville assiégée. Le 9 août, il rassembla à La Fère son infanterie, sa cavalerie et son artillerie (1S pièces), en même temps qu’il envoya l’ordre au maréchal Saint-André, qui se trouvait à Ham, de venir le joindre le 10 août, de bonne heure, sur le chemin de La Fére à Saint-Quentin (1).

    Le gros de l’armée espagnole et allemande couvrait la plaine de Remicourt, depuis la route de Cambrai jusqu’à la rivière de Somme, c’est-à-dire l’espace qui s’étend sur le côté droit de la Somme, vis-à-vis les villages de Rouvroy, Morcourt, Remaucourt et Omissy. Le parc d’artillerie était placé entre l’arbre de Remicourt et la porte Saint-Jean, avec les munitions et boulets. Autour du faubourg Saint-Jean, vers Remicourt, on trouve les tentes du duc de Brunswick (Ernest), du duc de Brunswick (Henri), des comtes de Mansvelt, du marquis de Berghe, el conde de Rivagos, marques del Valle, Principe de Susmona, don Fernand de Gonzar, don Bernardino de Mendoça, el conde de Feria, l’évesq. d’Arras, co. de Chinchon, mons. de Bugincourt, mareschalle du camp, mons. de Bignecourt, marecial del campo , Lazarus de Zhwendy, mons. de Glasgeon, m. camp Carceris.

    Au centre de la plaine, en arrière de Remicourt, le duc de Savoie, le prince d’Orange, don Juan Maurique. Quand le roi Philippe II arriva au camp, le 12 août, c’est là qu’il campa, dans la tente du duc de Savoie, entouré des sommeillers de corps, de la cavaleria major et de ses archiers. Le duc de Savoie éloigna alors sa tente plus bas, vers la Somme, avec le mestre de camp Uquarret et le comte Megheim.

    Enfin plus en arrière, vers Rouvroy, près le Moulin de Luvigny, appelé depuis Moulin-Brûlé, on trouve mons. de Boussu, mons. de Berlaymont, il Camino di Masières, l’amonition des vivres, les moulins du camp, les chevaux de l’amonition et piounniers, les troupeaux et les bagages.

    Les Flamands et Wallons, commandés par le comte d’Egmont, avaient planté leurs tentes sur la hauteur de Cepy, vers Florimont et la chapelle d’Eparguemaille, en descendant vers Noiremont et Bagatelle ; ou y voit indiqué le logement de Jorge van Holle. Vers la chaussée de Vermand, un camp indique Conrat van Pemelberch ; à Raulcourt et près de la ferme de Saint-Prix, le comte de Euvestaing ; en arrière du moulin de Raulcourt, la bande du duc de Savoie avec plusieurs autres ; au-delà de Raulcourt, l’infanterie anglaise ; à Gauchy, les chevaux anglais ; à Dallon, le comte de Borne, mons. de Havrincourt ; en arrière de Dallon, le comte de Swarsembourcq ; sur la hauteur du faubourg d’Isle, une batterie des anglais ; et dans le faubourg d’Isle même, deux batteries espagnoles de 8 canons super-étagés.

    Le 10 août, toute l’armée française se trouvait réunie à Jussy, à six heures du matin, et, vers neuf heures, elle était parvenue sur les hauteurs de Gauchy, en vue de l’armée espagnole.

    Voici quelle était sa force : 900 gendarmes, 1000 chevau-légers et arquebusiers à cheval, 15 compagnies françaises et 22 compagnies allemandes d’infanterie ; 15 pièces d’artillerie, dont six canons, quatre longues couleuvrines, trois moyennes et deux bâtardes. Le Connétable allait de compagnie en compagnie, disant à qui voulait l’entendre qu’il allait montrer aux ennemis un tour de vieille guerre. Malheureusement il n’en fut pas ainsi.

    Ce capitaine, avec une grande valeur, était dépourvu de tactique et de prévoyance ; il n’avait pas ce regard d’aigle, si précieux dans le poste élevé de général en chef, qui fait apprécier de suite la disposition des lieux, des armées, et en tire immédiatement parti, soit pour l’attaque, soit pour la retraite.

    Si on a bien étudié la position de Saint-Quentin, assise sur la rive droite de la Somme et celle des troupes assiégeantes qui l’entouraient, on a dû être frappé de cette circonstance que l’armée espagnole, anglaise et flamande était tout entière (sauf 14 enseignes) campée sur la rive droite autour de la ville et tout-à-fait séparée de l’armée française, maitresse de la rive gauche. Un seul passage de communication existait entre les deux rives : la chaussée de Rouvroy, chaussée étroite et difficile.

    Tous les soins et les efforts du Connétable devaient être dirigés vers ce point, s’en emparer, l’intercepter ou l’occuper jusqu’après l’entrée dans Saint-Quentin des secours qu’il amenait. Il eût été certain de ne pas être inquiété pendant le ravitaillement, et n’eut pas couru les risques de faire écraser sa petite troupe par un corps d’armée trois fois plus nombreux.

    L’issue de la journée eut tourné tout à l’avantage des armées françaises, si le Connétable, après avoir culbuté les avant-postes espagnols et bloqué dans le faubourg d’Isle les 14 enseignes du capitaine Carondelet qui y étaient logés, eût envoyé de suite couper le passage de la Somme à Rouvroy ou le faire occuper par deux pièces de canon soutenues d’arquebusiers. C’était le seul passage praticable pour traverser la Somme et encore était-il si étroit et si difficile qu’on ne pouvait y faire marcher que trois hommes de front. Les armées espagnole, flamandes et anglaises, dont les camps s’étendaient sur la rive droite de la Somme à proximité de la ville, n’eussent pu traverser la Somme à proximité et s’opposer, en même temps, aux desseins de l’armée française, entièrement maîtresse de la rive gauche et pouvant ainsi opérer sa retraite en sûreté après avoir introduit sans obstacle un secours d’hommes dans St.-Quentin.

    Au lieu de prendre ces précautions élémentaires et indispensables pour assurer, après le ravitaillement de St.-Quentin, la retraite de l’armée qu’il commandait, le général français, ne songeant qu’à l’attaque, culbuta les deux compagnies postées au moulin de Gauchy et bloqua dans le faubourg d’Isle les 14 enseignes espagnoles. Parvenu au bord de la Somme, vis-à-vis Raulcourt, il fît mettre en batterie, le long de la rive gauche, l’artillerie qu’il avait amenée, et bientôt on envoya, des hauteurs qui avoisinent l’Abbiette, des boulets qui, passant au-dessus de la Somme, vinrent jeter l’épouvante dans le camp du duc de Savoie, assis sur la hauteur de Raulcourt.

    Un archer des gardes du duc de Savoie, fait prisonnier le matin même, avait indiqué aux canonniers français la tente de ce prince, et les boulets de nos canonniers arrivèrent bientôt si près de cette tente, que Philibert ne prit pas le temps de se revêtir de ses armes pour l’abandonner. C’était assurément bien glorieux de faire fuir ce fameux capitaine devant les boulets français, mais l’imprévoyance du Connétable devait, avant la fin de la journée, nous faire payer bien cher cette satisfaction d’amour-propre.

    Les troupes destinées à être introduites dans la ville attendaient, rassemblées sur les bords de la Somme ; mais les six à sept bateaux plats, amenés par le Connétable pour faciliter le passage de la rivière, avaient été maladroitement placés à la queue de la colonne, ils n’arrivaient que lentement. On perdit encore un temps précieux à les décharger et à les mettre à flot. Enfin, lorsqu’ils furent prêts, l’empressement des soldats français pour s’y jeter fut si grand que les barques trop chargées s’envasèrent dans le limon de l’étang de l’Abbiette et occasionnèrent de nouveaux retards au passage des troupes. On fut un temps infini à pouvoir les dégager et les remettre à flot, et le passage ne put s’effectuer qu’avec des lenteurs et des peines incroyables. Les soldats débarqués sur l’autre bord, ne connaissant pas le passage dans le marais furent exposés dans leur précipitation, à tomber dans les fondrières tourbeuses de la Somme. Bon nombre s’enfoncèrent dans les boues mouvantes du marais ou se noyèrent dans les puisards.

    Malgré tous les obstacles, il entra dans la ville, tant par la poterne de Tourrival que par la muraille même, au moyen d’échelles qu’on leur descendit, environ 450 soldats et canonniers, et plusieurs capitaines vaillants et expérimentés, parmi lesquels nous citerons d’Andelot, frère de l’amiral Coligny, qui ne lui cédait ni en courage, ni en habileté (il arriva trempé des eaux fangeuses de la Somme dans lesquelles il s’était élancé), le vicomte de Mont Notre-Dame, les sieurs de la Cuces, de Nattas de St-Remy, ingénieur-mineur fort instruit, qui avait contribué avec succès à la défense de Metz.

    Cependant, le prince de Piémont, qui avait suivi tons les mouvements de l’armée française, s’aperçut de la faute commise par le Connétable, et, voulant en profiter et prendre, s’il était possible, une éclatante revanche, il dirigea sa cavalerie vers le passage de la Somme, à Rouvroy, seul praticable à quelque distance. On fit traverser cette chaussée, au pas de course, au plus grand nombre de soldats possible d’infanterie et de cavelerie. Ces troupes, à mesure qu’elles débouchaient sur la rive gauche de la Somme, faisaient un circuit par Harly, vers Mesnil, pour se dérober à la vue de l’armée française. Cachant leurs manœuvres à la faveur de la fumée des chaumes qu’elles incendiaient sur leur route, et formant un vaste réseau autour de l’armée du Connétable, occupée sans défiance à l’embarquement des troupes.

    Vers le milieu du jour, le duc de Nevers, envoyé par le Connétable avec ses compagnies de gendarmerie et les compagnies de Curton et d’Aubigné, pour éclairer les plaines de Neuville, fut bien étonné de voir, des hauteurs qu’il occupait, la cavalerie ennemie s’avancer comme un long ruban derrière Harly et se developper vers le Mesnil-St-Laurent. Il comprit aussitôt la faute du Connétable et le danger que courait l’armée française. Un moment indécis, il hésita s’il attaquerait le prince de Piémont qui, à la tête de 2000 chevaux, protégeait le passage des troupes. Cette charge, faite avec des forces bien différentes en nombre, lui paraissait téméraire. Elle eût peut-être été avantageuse et salutaire, car il est possible qu’en se faisant tuer là, il eût donné le temps à l’armée française de se retirer. Mais n’ayant pas d’ordres, il jugea plus prudent de prévenir le Connétable de ce qui se passait et de suivre ses instructions. Il replia sa compagnie sur uu coups de cavalerie légère, commandée par le prince de Condé qui était en bataille au moulin de Gratte- Panse, sur le chemin du Mesnil, et il courut en toute hâte prévenir le Connétable de ce qui arrivait. Celui-ci, après avoir pris l’avis des principaux capitaines de l’armée, ordonna de battre en retraite, mais avec prudence et en faisant tout pour éviter la bataille.

    On fit valoir qu’il était dangereux d’engager la lutte et qu’on devait se tenir satisfait d’avoir introduit un secours d’hommes dans Saint-Quentin. Mais on n’avait pas pris les précautions nécessaires pour pouvoir se retirer avec sécurité ; il était trop tard pour éviter la bataille, en face d’un ennemi qui s’avançait menaçant et nombreux de tous côtés. Dans ce moment d’anxiété, on poussa la négligence si loin qu’on ne prit pas même la précaution d’embusquer une cinquantaine d’arquebusiers dans le moulin à vent placé à peu de distance de la chaussée de Grand-Essigny, sur la hauteur de Grugies, afin de couvrir la retraite de l’armée et de retarder la marche de l’ennemi.

    Ordre fut donné à l’infanterie française de s’ébranler, de prendre le devant. Elle s’avança en bon ordre, mais avec célérité, vers les bois de Jussy qui seuls pouvaient lui offrir un couvert contre les attaques de la cavalerie ennemie. A la vue de ce mouvement, les escadrons espagnols enveloppèrent plus étroitement l’armée française dans le vaste cercle qu’ils formaient déjà. Bientôt le comte d’Egmont commença la charge à la tête de 2000 chevaux. Il attaqua l’armée française par un flanc, tandis que Eric et Ernest de Brunswick la prenaient par l’autre flanc avec chacun mille arquebusiers à cheval. Pierre Esnest de Mansfeld, avec les comtes de Villen, de Bornes, d’Hoogstraten et de Lalaing, lancèrent en même temps le gros de leur cavalerie sur l’arrière-garde de notre armée, de manière à l’écraser ou à l’isoler des carrés d’infanterie.

    Le duc d’Enghien, jeune et plein d’ardeur, se rua à la tête de la cavalerie légère qu’il commandait pour entamer ce mur de fer et de feu qui se resserrait de plus en plus comme pour étreindre l’année française. Mais déjà la confusion mise dans les rangs de l’arrière-garde française par les marchands et goujats de l’armée, qui fuyaient tout troublés, contribuait au premier succès de la cavalerie espagnole.

    Le duc de Nevers, qui tenait la gauche de l’arrière-garde, pris en flanc par le prince de Piémont, fit face à l’ennemi dans la vallée de Grugies, à la tête de ses compagnies de gendarmerie ; mais gêné généralement dans ses mouvements par la piétaille qui accourait des hauteurs pour se mettre à l’abri dans les rangs de sa troupe et y jetait le désordre, il fut accablé et rompu par les charges impétueuses des pistoliers allemands.

    Un incident vint encore aggraver la position déjà bien difficile du duc de Nevers : une compagnie de chevau-légers anglais, à la solde de la France, tourna bride au milieu de la bagarre et passa tout entière à l’ennemi. En vain les officiers et leur capitaine Crécy s’efforcèrent de les arrêter ; non-seulement ils furent sourds à sa voix, mais ils poussèrent l’animosité contre l’armée française jusqu’à poursuivre dans la vallée de l’Oise un gros de notre cavalerie qui s’était écarté de ce côté.

    Sous la protection de l’arrière-garde, l’infanterie, composée de veilles bandes, avait continué à marcher en bon ordre avec le gros de l’armée, mais elle fut attaquée de tous côtés, à la sortie du village d’Essigny-le-Grand, lorsqu’elle était sur la chaussée qui conduit à Lizerolles. Au milieu d’une grande plaine, située entre Essigny-le-Grand, Montescourt-Lizeroles et Gibercourt, appelée par des historiens Blanque-Fosse, et par d’autres Grincauval ou Vallée- Fouquet, l’ennemi qui l’entourait, sema sur cette petite armée avec mie impétuosité que les premiers succès rendaient plus difficile à soutenir.

    L’infanterie française se forma en carré et soutint, non seulement ce choc terrible, mais encore des charges continuelles qui durèrent près de quatre heures. Il fallut avoir recours à l’artillerie pour entamer ce carré d’airain. L’infanterie française fut alors brisée, et ce ne fut plus qu’un carnage général jusqu’à la fin de la journée. Ceux qui ne furent pas tués évitèrent difficilement d’être faits prisonniers. Tous les canons restèrent au pouvoir des Espagnols, excepte deux pièces que le capitaine Bourdillon parvint à ramener à La Fère.

    Il périt dans cette bataille funeste à la France, et qu’on nomma bataille Saint-Laurent, à cause du nom du saint du dixième jour d’août, de cinq à huit mille hommes, suivant les divers historiens qui en font mention.

    Parmi les officiers de premier rang qui perdirent la vie, nous citerons principalement Jean de de Bourbon, duc d’Enghien. Ce capitaine, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, traversé d’une balle au moment où il ramenait ses soldats au combat, fut jeté à bas de cheval et fait prisonnier par les Espagnols, qui le portèrent à Seraucourt, où il expira. On perdit encore François de la Tour, vicomte de Turenne, gendre du Connétable, et beaucoup de capitaines et d’enseignes distingués. La principale noblesse de Picardie y trouva une mort glorieuse. Ce fut là le berceau du régiment de Picardie, premier régiment de France, surnommé depuis l’Invincible.

    Le Connétable, blessé d’un coup de pique, fut fait prisonnier avec Montberon son jeune fils, les ducs de Montpensier et de Longueville, le maréchal Saint-André, de Vassé, Louis de Gonzague, depuis duc de Nevers, de Curton, de la Roche du Maine, le Rhingrave, le comte de Larochefoucault, etc., et plus de trois cents gentilshommes, presque tous chevaliers de l’Ordre de France.

    Le duc de Nevers, jeté plusieurs fois à bas de cheval, au milieu des plus grands dangers, eut la cuisse entamée par deux coups de pistolet, mais il échappa à tous ces dangers, rallia plusieurs fois ses gendarmes et les ramena au combat. Après la déroute de l’infanterie, il fit sa retraite vers La Fère avec le prince de Condé et François de Montmorency. Le duc de Nevers avait tant de fois exposé ses jours avec témérité, que Philibert, qui l’avait plusieurs fois vu disparaître au milieu des plus grands dangers, fit chercher son corps parmi les morts, et quoiqu’on ne l’y eût pas trouvé, il ne fut persuadé qu’il avait échappé à tous les dangers qu’après avoir fait passer sous ses yeux tous les prisonniers français.

    Autant l’issue de la bataille de St.-Laurent attrista la France, autant elle flatta le roi d’Espagne. Il l’apprit à Cambrai, d’où il partit de suite pour St-Quentin. Son arrivée au camp (le 12 août) fut célébrée par des canonnades, des arquebusades, des cris de joie et des transports d’allégresse. On étala les dépouilles des Français, on fit défiler devant lui les gentilshommes fait prisonniers, et on planta en parade, sur les tranchées, en vue de St,-Quentin, les enseignes françaises prises dans la bataille.

    Philippe II vint loger dans la tente du duc de Savoie, près de l’arbre de Remicourt ; mais l’amiral ayant vu flotter l’étendard royal, fit tirer de la plate-forme de Remicourt, un coup de canon vers cette tente pour témoigner, malgré son deuil, autant de fierté que l’ennemi montrait de joie et d’orgueil. Le boulet était bien pointé, car Philippe II recula de suite hors de la portée du canon Saint-Quentinois.

    A la suite de cette victoire, qui exalta au plus haut point la confiance des Espagnols, les principaux capitaines, parmi lesquels était Ferdinand de Gonzague, firent tous leurs efforts pour persuader à Philippe et au duc de Savoie de profiter de leur succès pour marcher vers Paris. On ne devait rencontrer aucun obstacle sérieux puisque l’armée française était détruite et que la consternation qui frappait la France entière contribuerait à en faciliter l’accès. Philippe, plus prudent que courageux, ne fût point à la hauteur du rôle gigantesque qu’il s’était arrogé, et fidèle au plan de campagne qui avait été arrêté et tracé à Arras, il ne voulut pas se hasarder au cœur du pays ennemi avant d’avoir assuré sa retraite par la prise de St.-Quentin.

    La perte de la bataille St.-Laurent porta dans toute la France la terreur et la désolation. Henri II, quoique frappé d’une profonde douleur, se montra ferme et actif dans le danger. N’ayant aucun moyen de repousser une attaque soudaine, il donna ordre de renforcer avec les débris de l’armée toutes les garnisons des villes de Picardie. La capitale était dans la plus grande consternation, et les habitants émigraient dans les villes voisines. Le roi prit les mesures les plus urgentes et les plus sévères pour sa défense et sa conservation.

    Les Parisiens, abattus d’abord, ne se tinrent pas ensuite au-dessous des événements : ils offrirent au roi leur concours avec 300000 livres pour subvenir à la défense du royaume. Nous citons ici ces faits pour exprimer quelle fut dans toute la France l’impression de cette malheureuse bataille, et combien, dans les circonstances présentes, il était important de gagner du temps. St.-Quentin, par une défense prolongée, pouvait donner au roi le temps de rassembler de nouvelles troupes et garantir ainsi de l’invasion espagnole le royaume mis à découvert par la défaite complète de l’armée française.

     

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