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     Le 22 juillet 1812 - La bataille des Arapiles dans EPHEMERIDE MILITAIRE La-bataille-des-Arapiles-150x150

    La bataille des Arapiles

    D’après « Campagnes … ou Souvenirs militaires »
    Lieutenant-colonel Jean Baptiste Lemonnier-Delafosse – 1850

     

    Le 22 juillet 1812, à huit heures du matin, des bataillons formés de voltigeurs réunis, furent lancés en tirailleurs sur toute la ligne. Ces nuées d’hommes à la course étaient d’un effet admirable, et leur succès fut complet. On vit l’ennemi reculer, abandonner toutes ses avancées, retirer ses grandes gardes, et présenter ses lignes de bataille. Nos lignes s’avancèrent alors, et s’approchèrent des Arapiles.

    Ces deux mamelons, de forme conique, étaient occupés par les Anglais ; c’était sur celui des deux dont l’accès était le plus difficile que l’armée ennemie avait appuyé sa gauche. Ils servirent de pivot aux mouvements que firent les deux armées pendant la journée. Éloignés de 500 mètres, et séparés par un ravin dans lequel passe un chemin qui va de Calvarossa de Ariba aux villages des Arapiles, il fallait enlever ces deux fortes redoutes, dont les feux croisés défendaient parfaitement l’approche. Le combat, ou plutôt l’attaque, fut vigoureuse, et ce ne fut qu’à onze heures que l’on se rendit maître du grand Arapiles : à ce moment le feu était engagé sur toute la ligne.

    La division Ferrey, désignée comme réserve, était au centre de notre armée.

    Dans sa formation de bataille, toute l’armée française, déployée sur une seule et longue ligne, avait ses ailes sans appui et tout à fait en l’air : sa cavalerie, peu nombreuse, était fort mal montée, et pour remettre des hommes à cheval, on avait été obligé d’utiliser ceux des cantiniers.

    Les Anglais, au contraire, avaient une fort belle cavalerie, nombreuse, parfaitement montée, contre laquelle, malgré son infériorité, la nôtre lutta avec détermination, au moment où les charges tombèrent sur notre gauche.

    Il était trois heures après midi, quand le grand Arapiles fut pris, et notre infanterie déployant la plus grande valeur, continuait à se battre, augmentant ses succès à chaque moment. Le général anglais ayant découvert que notre aile gauche n’avait aucun soutien, fit donner dessus, et des charges de cavalerie vinrent assaillir la 7e division qui la composait. Ses carrés luttaient vigoureusement lorsque le maréchal de Marmont y accourant, reçut un éclat d’obus dans le côté. Hors de combat, le commandement revenait après lui au général Bonet, qui, blessé lui-même, dut le céder au général Clausel, également blessé au pied, ce qui ne l’empêchait pas de se tenir à cheval.

    Mais ces allées et venues, pour rejoindre ces chefs sur le champ de bataille, exigèrent du temps, et pendant plus de trois-quarts d’heure, l’armée ne fut plus commandée. Elle perdit tous ses avantages de la matinée, avantages qui pouvaient faire désirer au général anglais le pont-d’or, dont lui-même a fait mention. S’apercevant donc de la stagnation de mouvement dans notre ligne, il fit redoubler les efforts de sa cavalerie sur la 7e division, qui, malgré toute sa bravoure et l’audace de son général, fut culbutée, écrasée. Son chef, Thomière, y fut tué.

    La cavalerie ennemie poursuivit son succès, et faisant tête de colonne à gauche, vint prendre notre ligne à dos, pendant que l’infanterie déployant ses colonnes d’attaque, marcha sur nous. Reçues vigoureusement, elles n’en déterminèrent pas moins notre mouvement rétrograde, ébauché déjà par les charges de la cavalerie. Le terrain fut bien encore disputé, on contint l’ennemi, mais notre première assurance était perdue ; il fallait faire retraite.

    Depuis huit heures du matin, l’on se battait ; il en était six du soir et le feu durait encore. A ce moment, le général Clausel ordonna à la 3e division, général Ferrey, réserve, de s’avancer pour couvrir la retraite déjà commencée, retraite sans ordre, à volonté !… Quel faible soutien que cette seule division, devant des forces supérieures ! Elle n’en marcha pas moins à l’ennemi, à cet ennemi devenu d’autant plus redoutable qu’il était vainqueur. Déployée en bataille, elle resta plus d’un quart d’heure, sans recevoir les feux de l’infanterie qui lui faisait face, ayant sur ses flancs deux colonnes de cavalerie. Elle était donc enfermée par trois forces et l’ennemi pouvait croire qu’elle allait se rendre, puisqu’elle ne faisait pas feu, sans cela il l’eût criblé des siens…

    Mais le général Ferrey n’était pas venu là pour se promener et capituler. Formant promptement des carrés sur ses flancs, il commença son feu, qui décida celui de l’ennemi, feu cruel, qui nous fit perdre beaucoup de monde, puis lentement, ayant donné presque une heure de répit à l’armée, il se retira, protégé par ses carrés, sur la lisière d’un bois en arrière de lui, celui d’Alba de formes, où il arrêta sa division à moitié détruite. La formant en bataille, elle présentait encore à l’ennemi un front respectable. Il y resta malgré les batteries anglaises, nous foudroyant d’écharpe ; il y trouva la mort la plus enviée du soldat, celle que donne un boulet de canon !

    La 3e division, ainsi formée sur la lisière de ce bois, privée de son artillerie, vit l’ennemi marcher sur elle en deux lignes : la première, composée de Portugais, la seconde d’Anglais. Seule, restée au combat, sa position était critique. Cependant elle attendit le choc, il arriva. Les deux lignes marchèrent sur la division : leur ordre était si régulier que nous apercevions dans la première ligne portugaise, les créneaux des officiers passés en serre-file, frappant leurs soldats à coups d’épée ou de canne….

    Nous devançâmes le feu de l’ennemi aussitôt qu’il fut à portée, et celui de deux rangs que nous lui lançâmes fut si bien nourri, qu’avant le temps d’arrêt de cette ligne, qui voulut rendre feu pour feu, elle disparut totalement ; il est vrai qu’elle était formée de Portugais. La seconde ligne marchait à nous ; elle était de soldats anglais, et tout faisait présumer qu’elle serait reçue comme la première, car, de pied-ferme, la division n’avait pas bougé de place, essuyant toujours le feu des batteries ennemies, lorsque tout à coup notre gauche, cessant son feu, se mit en déroute complète !…

    Le 70e de ligne venait d’être débordé par de la cavalerie ; il entraîna les 26e et 77e régiments, en sorte que le mien, 31e léger, fort seulement de deux bataillons, demeura seul, tint ferme, et arrêta l’ennemi, qui continua son feu tant que nous restâmes en bataille sur la lisière du bois. La vivacité du nôtre fit qu’il n’osa nous y enfoncer, présumant que ce bois devait renfermer des forces. Hélas ! En arrière de nous était le vide et l’impuissance !

    Notre brave Piovani, voyant la débandade de trois des régiments de la division, bien que blessé (une balle lui traversait le bras au-dessus de la saignée), sut contenir ses deux bataillons formés en bataille, continua son feu, et ne quitta la place que lorsque le jour se mit à fuir ; il avait assez payé de sa personne. Nos bataillons étaient abîmés ; les pertes du soir s’ajoutaient à celles du jour, et cependant ce fut comme à la manœuvre que le mouvement en arrière s’exécuta. Les commandements de face en arrière en bataille, puis de face en tête, furent parfaits d’exécution. Rendus environ à deux cent cinquante mètres de notre première place, ayant nos voltigeurs en tirailleurs sur notre front, nous attendîmes les chances à venir.

    La nuit était venue, et la division Ferrey (ou plutôt ce qui restait de mon régiment), bien qu’ayant agi la dernière, avait eu sa grande part de la bataille, principalement le 31e léger, qui tira les derniers coups de fusil, gardant encore son terrain et veillant le corps mort de son général !

    Il manquait trois cent soixante hommes à l’appel. Dans ce nombre, nous avions quatre-vingts morts. Pour ma part, dans ma compagnie, dix me furent enlevés par les boulets de la batterie qui nous prenait d’écharpe. J’avais la 4e du 1er bataillon. Toutes les autres, à commencer par les carabiniers, ayant d’énormes chênes verts à leur droite, se trouvaient heureusement défilées, et tous les boulets arrivaient à la mienne, tandis que les voltigeurs n’avaient pas un homme de touché : une véritable trouée existait donc à ma gauche.

    Au milieu de ce carnage d’hommes, le croira-t-on ! un fou rire éclata dans ma compagnie : un soldat fut coupé en deux par un boulet, son sac contenait de la farine qui saupoudra tous ses voisins.

    J’avais été blessé, dès le matin, par une entorse au pied droit ; mais ayant eu la précaution d’ôter de suite ma botte, je pus marcher tout le jour avec un bâton et mon sabre en guise de béquilles. Le soir, le pied enflé, ne pouvant me tenir sur ma jambe, j’étais assis par terre, à mon rang de bataille, livré aux différentes réflexions que mon état pouvait me suggérer ; j’avoue qu’elles n’étaient pas riantes, et que, véritablement, j’aurais voulu être debout et pouvoir marcher. Un mouvement des bataillons me laisserait donc sur place… Il eut lieu, et, fort heureusement, l’un de mes sergents attrapa le cheval sellé et bridé de quelque mort ou blessé, il me l’amena et me hucha dessus. Sans ce brave sous-officier, j’étais prisonnier. La selle avait des fontes dans l’une desquelles se trouvait une petite gourde d’eau-de-vie qui me réconforta sur le moment.

    Telle fut la fin de la bataille desÀrapiles, bataille si bien commencée, déjà couronnée de succès, et qu’une tête de moins, c’est-à-dire des ordres si nécessaires dans les moments opportuns, firent changer en défaite.

     

    On le voit, le sort d’une bataille tient souvent à peu de chose. Dans celle-ci, trois quarts d’heure perdus furent on ne peut plus préjudiciables. Sans ce retard d’ordre, le nombre d’hommes nécessaire au gain de la bataille disparaissait, car l’armée, trop faible, il est vrai, devant celle de Wellington, dont les éléments étaient supérieurs, aurait cependant eu la victoire, ou tout au moins se serait maintenue, et n’aurait pas battu en retraite si précipitamment.

    Mon régiment ainsi arrêté prit donc ses positions. Le commandant Piovani appela les adjudants-majors, ils avaient perdu leurs chevaux ; fâcheux contretemps au moment de leur donner une mission. Mais, lui dit-on, le capitaine L…. est monté. J’avance à lui, et je suis tout oreilles : « Mon cher capitaine, vous allez aller sur la route d’Alba-sur-la-Tormes ; vous trouverez un général, un colonel, n importe qui, amenez-le au régiment pour me donner des ordres, afin de quitter cette place, que je garderai, sans cela, jusqu’au jour. Allez, le sort du régiment est entre vos mains ! ».

    Au centre d’un bois, sans route frayée, près de nous, au milieu d’une nuit complète, cette mission était difficile. Où trouver cette route d’Alba ? Officier d’infanterie, marchant avec elle, je n’avais pu prendre connaissance des routes en arrière de l’armée, ainsi qu’aurait pu le faire un officier d’état-major. Je n’en partis pas moins avec la bonne volonté et l’espérance de réussir.

    Lancé dans le bois, cherchant à me diriger, comme le vrai colin-maillard, par les cris et le brouhaha que j’entendais dans l’éloignement, aidé de la lune qui se levait, j’arrivai, après bien des détours, sur cette route d’Alba dont dix fois, dans mon désespoir, j’avais été prêt à cesser la recherche. Mais le sort du régiment, celui de mes camarades, dépendait de mon succès, et ma persévérance fut récompensée.

    Quel spectacle que celui de cette route au milieu d’une forêt !… Que vis-je ? Une masse informe d’hommes s’écoulant comme un torrent ! Infanterie, cavalerie, artillerie, fourgons, charrettes, bagages, le parc de réserve d’artillerie attelé avec des bœufs, pêle-mêle, les soldats criant, jurant, et surtout fuyant ensemble, tous sans ordre, chacun pour leur compte…; enfin, une véritable déroute. C’était une panique inexplicable, pour moi surtout qui venais de quitter le champ de bataille, à deux cent cinquante mètres duquel mon régiment bivouaquait, encore, en ce moment.

    Aucune poursuite de l’ennemi ne pouvait légitimer cette terreur. Mais, hélas! et je serai appelé plusieurs fois à faire cette remarque, si le Français est d’une hardiesse, d’une impétuosité extrême pour attaquer, il apporte une irréflexion et un dévergondage non moins grands dans la fuite, après l’insuccès. Mes longues et fréquentes observations m’autorisent à affirmer que c’est la peur seule de la prison qui donne des ailes à nos soldats.

    Où trouver un général, un chef dans cette mêlée ? Officiers, soldats, tous étaient entraînés, et je me mis sur les côtés pour ne pas l’être moi-même, car j’aurais été forcé de suivre le torrent. Je côtoyais donc cette masse, et le bonheur voulut que je rencontrasse arrêté le colonel du 26e de ligne, régiment de ma brigade. Je me hâtai de lui transmettre l’ordre que j’avais, mais il me répondit par un « impossible, vous le voyez, je rallie mon régiment ! ».

    Effectivement, un tambour battait la marche de nuit (ralliement de son régiment), et quelques cinquantaines d’hommes étaient autour de lui. Je le quitte, désespéré, car, qui pouvait mieux remplacer notre général dans la brigade, que le seul colonel y existant !… J’ai oublié son nom, et j’en remercie ma mémoire : ce chef ne fut pas digne cette nuit-là.

    Tout à coup j’aperçois, débouchant du bois, un chapeau de général. Je cours à lui, je l’appelle : « Général ! – Qui vous dit que je suis général ? – Votre chapeau. – Eh bien ! Oui, mon ami, je suis le général Arnault ; j’ai perdu ma brigade, mon aide-de-camp, mon cheval tué sous moi, heureux d’avoir rencontré celui de troupe que je monte !… Que voulez-vous ? ».

    Je lui communique mon ordre, je lui explique la position critique dans laquelle j’ai laissé mon régiment à un quart de lieue environ, l’engageant à venir avec moi, ajoutant : « Votre présence sauvera de braves soldats, un régiment à l’empereur, que l’extrême bravoure de son chef compromettra s’il reste jusqu’au jour, etc. – Votre régiment est pris ! – Non, général ; venez, venez au nom de tout ce que vous avez de plus cher, votre vie, compromise, si vous suivez ces fuyards ; venez, vous aurez deux bataillons braves et dévoués pour escorte ».

    Je ne voulais pas lâcher mon général trouvé ; je le décide, enfin. Heureux d’avoir trouvé un sauveur pour mon régiment, je m’empresse de passer devant lui pour lui indiquer le chemin, il me suit… J’avais à peine fait quatre temps de trot de cheval, que, me retournant pour jouir de ma conquête, de cette conquête si péniblement acquise, je vis qu’elle m’avait abandonné !… Démoralisé, sans doute, l’effroi pris sur le champ de bataille lui était revenu, ou plutôt ne l’avait pas quitté. Pauvre général !

    Une remarque à ne pas omettre et que je place ici, c’est que, dans les cas les plus critiques, dans les positions les plus ardues, la tête de certains chefs déménage, même, avant celle des inférieurs. Pourquoi ? Les premiers perdent beaucoup, tout change pour eux ; les derniers n’ont qu’à acquérir, ils marchent au lieu de reculer. Les empereurs, les rois même, ne sont pas exceptés.

    Cruellement désappointé, je rejoignis mon commandant, inquiet de ma longue absence, car tout ce que j’avais fait avait demandé du temps, temps malheureusement mal employé par mon insuccès. Je lui rendis compte de tous mes efforts auprès des deux chefs que j’avais rencontrés : « Ce sont des lâches, s’écria t-il ; eh bien, je m’en tirerai sans eux ! ».

    Quelle bonne tête ! Quel aplomb dans le danger ! Brave Piovani, tu étais digne du commandement ! C’était sur les champs de bataille qu’il avait acquis tous ses grades. Parti de Turin, il avait quitté le fleuret pour le fusil : il y avait été maître d’armes.

    « Comment êtes-vous depuis mon absence ? – Rien n’a changé, personne ne m’inquiète, me répondit-il. Pensez-vous que d’ici à deux ou trois heures la route soit dégagée ? – Mais dans trois heures le jour poindra ; alors, vous serez découvert, compromis. – Attendons, et, dans deux heures, en route.

    Ainsi, ce bon régiment, sous les armes depuis le matin, s’étant battu, on peut le dire, le dernier, bien que débordé de droite et de gauche, les coups de feu nous l’indiquaient, passait encore la nuit debout, à ses rangs, l’arme au pied, comme sur une place de parade. Sans vivres, sans eau même, son seul souci était une défense vigoureuse en cas d’attaque.

    On s’occupait à mon retour du pansement des blessés : Piovani, même, ne l’avait pas encore été ; un simple mouchoir ceignait son bras…

    C’est un amour, un véritable amour, que celui porté à son régiment. Ici, j’en avais la preuve, par le nombre des blessés qui n’avaient pas voulu l’abandonner. Un de nos officiers amputé du bras droit, pendant cette nuit, ne quitta pas, et suivit jusqu’à Burgos… C’était plus que du courage. Il faut avoir vu et connu les hommes de cette époque pour être à même de se faire une idée de l’énergie de leur âme, de la force de leur corps. A l’aspect de ces vieilles figures de soldats bronzés par le soleil d’Espagne, qui n’aurait été saisi d’admiration !… Immobiles dans le silence d’une profonde nuit, éclairés par quelques rayons de lune traversant les arbres, on découvrait leur fatigue, le besoin, sans aucun doute, mais non l’abattement de leur courage. Confiants en leur chef, ils attendaient.

    Les cris éloignés des fuyards, tout ce brouhaha de la déroute, du lointain, arrivaient encore jusqu’à nous ; seuls, ils interrompaient le silence profond, après tout ce bruit de la bataille. Quelques coups de fusil se faisaient entendre de loin en loin. Ils étaient nécessaires, brisaient la monotonie de notre silence, et tenaient éveillés les hommes que la fatigue entraînait au sommeil.

    Cette nuit, dans cette position, fut réellement terrible et accablante de fatigue, de crainte et d’espérance. Nous admirions le courage de Piovani, tous, bien décidés à ne point l’abandonner. Son courage tenace pouvait fort bien, après un nouveau et court combat (n’ayant plus que quatre cartouches par homme, sans artillerie pour nous en fournir) nous faire faire prisonniers ; c’est ce que redoute le plus le soldat français. Et si l’on a cité les Russes, les Allemands, pour leur impassibilité dans la retraite, je dirai que cela ne m’étonne pas. Ils étaient plus heureux, nos prisonniers qu’esclaves, dans leurs rangs.

    Où étions-nous ?… Sur le champ de bataille encore, puisque 150 à 200 mètres nous en séparaient ; cette tranquillité silencieuse, cet état de non attaque, tout indiquait que nous y étions seuls. Ce que j’avais vu sur la route m’avait prouvé qu’il n’existait pas même d’arrière-garde, et que ce n’était que grâce à la venue de la nuit et aux dangers que pouvait recéler une forêt qu’il fallait attribuer la sécurité de cette retraite, de nouvelle espèce.

    L’ennemi n’avait pas pénétré dans le bois ; mais au jour il allait marcher, et si nous attendions ce moment, par force nous deviendrions arrière-garde. Je décidai donc Piovani à gagner la route avant les deux heures fixées, ajoutant : « Si elle est encombrée, ce que j’irai reconnaître, nous ferons une nouvelle pause, moyen bien préférable au danger d’en être coupés, en demeurant à notre bivouac ». L’ordre de marche fut donné ; nous avions trois lieues à faire.

    Nous arrivâmes sur la route, elle n’avait plus que quelques traînards. Notre marche, en ordre, fut celle d’une arrière-garde, et, par le fait, nous l’étions devenus.

    La nuit s’acheva sans attaque, et nous approchions de la Tormes, de son pont, donnant passage dans la petite ville d’Alba, lorsque l’avant-garde anglaise parut et commença à tirailler. Au pont, sur lequel chacun se précipitait, régnait le plus grand encombrement. Un général faisait tous ses efforts pour arrêter les fuyards, dont quelques coups de fusil venaient d’accélérer la course. Lorsqu’il vit le 31e léger arrivant en ordre, il accourut à lui, abandonnant ces masses à leur panique, et l’établit de manière à défendre la tête du pont, ayant une forte avant-garde et ses tirailleurs sur la route. Une batterie n’avait pu passer, on la mit immédiatement en position. Ainsi tout fut préparé pour recevoir l’ennemi. Cette défense organisée pendant qu’il faisait encore nuit, nous attendîmes le jour.

     

    Il fallut expliquer au général d’où nous venions, et comment le régiment avait pu se maintenir au milieu de ces troupes fuyantes. Il félicita notre brave Piovani, et nous dit : « A vous, 31e léger, à vous l’honneur ! Vous avez tiré les derniers coups de fusil sur le champ de bataille ; ce matin vous allez tirer les premiers ! ». Ce général, dont j’ai oublié le nom, demeura avec nous ; ce n’était plus mon général Arnault. Maudite mémoire, plus fidèle au mal qu’au bien, tu as gardé le nom du timoré, et celui du brave t’échappe…

    Piovani avait assez fait pour sa réputation ; sa tâche était plus que remplie. Très souffrant, sur le point d’être amputé, sa blessure étant à la saignée, il nous quitta, et se rendit à Alba. Le second chef de bataillon, Lefèvre, prit le commandement des deux bataillons, qui en formaient à peine un complet.

    La retraite de l’armée se continua ; l’ordre s’y rétablit après le passage de la Tormes. Le 31e léger, arrière-garde provisoire, fut attaqué le matin, et après une rude défense devant la tête du pont, finit par le traverser. Alors, qui de droit prit ce service ; un autre lui fut donné comme repos et indemnité de ses pertes nombreuses !… Il dut escorter M. le maréchal Marmont jusqu’à Burgos, par Penaranda, Madrigal, Medina, Olmedo, etc.

     

    Le résultat de la bataille des Arapiles me fournit la seconde preuve de ce que j’ai dit à l’égard du maréchal Ney. On voulait de la gloire, par soi seul, et pour soi seul… En effet, M. le maréchal Marmont pouvait ne pas attaquer, Wellington désirant, a-t-il dit, un pont d’or ! Mais Joseph Bonaparte roi d’Espagne, était près d’arriver avec l’armée du Nord de l’Espagne, venant surtout nous donner le renfort d’une nombreuse et bonne cavalerie. Tout devait donc engager M. le maréchal à manœuvrer encore quelques jours, comme il venait de le faire, pour retarder son attaque. Mais la retarder, le roi d’Espagne eût été arrivé, et alors à lui la gloire ! C’est ce qu’on voulut éviter. L’attente n’eût pas été longue, car, le lendemain du passage de la Tormes, la cavalerie de l’armée du Nord rejoignit notre armée, et prit immédiatement part à la défense à l’arrière-garde, se battant avec l’avant-garde anglaise. Au moment où celle-ci chargeait sur nos carrés, le 13e de chasseurs la repoussa vigoureusement.

    Ainsi deux jours de plus, de la cavalerie nécessaire, de l’infanterie pour former une seconde ligne, et Wellington n’était pas vainqueur !… Mais tout était résolu ! Le roi reprit la route de Madrid, et M. le maréchal Soult, qui, dit-on, avait fait un mouvement vers les Anglais, retourna dans ses cantonnements.

     

    Ici, ce fut encore du bonheur, plus que de la science, qui fit le succès de lord Wellington ; il pouvait bien certainement être battu, refoulé en Portugal, si l’accord parfait eût régné parmi nos chefs. Empereur, où étais-tu?

    A Bousaco, première chance de bonheur : un maréchal voit sa volonté évincée par la fougue d’un collègue, son subordonné. Aux Arapiles, deuxième chance : un maréchal craint la présence d’un roi, d’un frère de l’Empereur, et, sans le secours qu’il lui amène, livre bataille !

    Il y a là, pour moi, l’évidence qu’un motif personnel, engagea seul le maréchal à attaquer. Ceci ne détruit et n’attaque en rien la bravoure ni les capacités militaires que chacun de nous reconnaît à M. le maréchal. Seulement cela indique que l’ambition et l’appât de la gloire dénaturent l’homme qui, ne voyant plus rien au-dessus d’elle, oublie l’intérêt général, la défense et l’honneur de la patrie !

     

    Le général Clausel, qui prit le commandement de l’armée, prouva son talent militaire par la retraite savante qu’il opéra. La déroute du champ de bataille ne pouvait lui être imputée, car elle commença au moment où le commandement lui avait été dévolu. Ainsi, lorsqu’il le prit, on peut dire qu’il le recevait, avec une armée battue, désorganisée, sans un seul élément de vitesse, une médiocre cavalerie, par sa faiblesse en nombre, des parcs d’artillerie attelés de bœufs !… Que fait-il ? Il rallie, réorganise son armée, tout en marchant, en retraite, jusqu’à Burgos, et ces soins, ce travail, ne diminuent rien de la valeur de ses troupes, qui, chaque jour et chaque fois qu’elles le voulurent, arrêtèrent cet ennemi vainqueur, sans lui permettre de les entamer.

     

    Voilà les faits, voici le résultat. J’y cherche en vain les éléments capables de constituer pour Wellington la gloire du grand capitaine !… Il combat une armée dont il sait parfaitement le chiffre ; il connaît sa position, son organisation, sa faiblesse en cavalerie ; il sait qu’à trois lieues en arrière se trouve la Tormes, rivière encaissée, n’ayant qu’un pont en pierre devant Alba, et qu’au moindre revers, sa retraite ne peut s’opérer que sur ce point ! Vainqueur!… Tout fuit devant sonarmée, et quelques bataillons arrêtent sa poursuite !… Il ne profite pas de sa victoire !… Qu’avait-il à faire ?… Marcher avec promptitude ; lancer toute sa cavalerie dans le bois d’Alba, dût-il en perdre le quart ; acculer nos troupes à la Tormes et les précipiter dedans. Tout le matériel de l’armée eût été pris ; pas une pièce d’artillerie n’eût passé le pont de cette rivière, et la moitié de l’armée eût été prisonnière !

     

    Il faut avoir été témoin de ce qui se passait au pont de la Tormes, alors même que l’ennemi ne poursuivait pas, pour se faire une idée de ce que c’eût été, si l’armée anglaise avait marché : artillerie, infanterie, cavalerie, tous voulaient passer en même temps, à la fois!… Que de pauvres diables ont trouvé là, une mort qu’ils fuyaient, étouffés, écrasés, jetés à l’eau. Car il y eut des moments où cette masse d’hommes débordait comme un liquide bouillant : ce n’était pas des cris qu’on entendait, c’était un immense hurlement !…

    Ainsi, Wellington, vainqueur, prouva qu’il était bien étonné de l’être. Ebloui par son succès, il s’arrêta et laissa écouler toute une nuit sans poursuivre, quand il le pouvait : témoin le 31e léger, qui passa la nuit fort tranquille à 200 mètres du champ de bataille. Oh ! général ! général ! que vous eussiez fort convenu à Mazarin : L’« Est-il houreux » vous eût été applicable.

     

    M. le maréchal, porté en litière élégante, garnie de rideaux de taffetas vert, environné de toute sa maison et du luxe qu’elle traînait avec elle, nous eûmes l’explication de celui, dont nous avions été un jour étonnés, pendant une halte des grandes manœuvres sous Salamanque.

    Fait d’autant plus remarquable et inoubliable, qu’il se passa devant une troupe qui, depuis quinze jours qu’elle était en campagne, avait à peine du pain, et qui, pour faire de la soupe, ramassait en maraudant tous les grains possible. Bivouaqué dans un champ de pois, espèce de vesce à pigeon, j’ai souvenance qu’il fallait la récolter, la battre, puis la faire bouillir à trois fois avant d’en faire un aliment ; son amertume s’y opposait. Quelques maraudes de vin furent d’une grande aide…

    Pauvres soldats français, ici, comme toujours, et partout, à cette époque, tu avais la bataille assurée, mais non les vivres ! C’est toujours à jeun que nous avons combattu : nous en avions plus de mérite, sans doute ; mais ne dit-on pas que l’estomac satisfait donne du cœur !… Dans tous les cas, cela donne des jambes, si nécessaires un jour de combat.

     

    Voici le fait qui se passa devant mon régiment : M. le maréchal mit pied à terre près de la 3e division, formée en colonne et au repos. Il était midi ; sa maison le suivait. Là, vingt domestiques, ni plus ni moins, en grand deuil, quittant la guêtre longue à l’anglaise, parurent en bas de soie, culotte courte et livrée à aiguillette de ruban.

    Trente chevaux ou mulets de bâts, furent déchargés de leurs cantines, dont on forma un rectangle. Il en sortit un service de linge damassé de la plus éclatante blancheur, qui, étendu sur la terre labourée, fut couvert d’une vaisselle, en vermeil, contenant des pièces froides, gibier, volailles, pâtés, etc., flanquées de bouteilles de vins français, Bordeaux, Bourgogne.

    Là, déjeuna M. le maréchal et tout son état-major ! Côte à côte d’un régiment ayant à peine du pain à manger ! Là ce luxe intempestif fut étalé sans aucune considération ! sans pudeur !

    Pour punir un semblable oubli des convenances et des devoirs, j’aurais voulu voir piller le déjeuner. Au contraire, nos braves et vieux soldats considéraient d’un œil stoïque ce déploiement de luxe. Aucun murmure n’indiqua ni surprise ni mécontentement : accoutumés déjà à voir l’aisance de leurs généraux et chefs, cela leur parut très naturel chez un maréchal. Quelques bouteilles de vin, données par les gens, un pâté, entrèrent dans les rangs les plus proches du festin, et tout disparut aussi vite que cela y avait paru.

    C’était une véritable féerie que ce banquet en pleine campagne, sur une terre labourée ; ce grand nombre de domestiques faisait que tout cet attirail était enlevé, rechargé, en moins de dix minutes.

    Certes, l’empereur Napoléon n’eût point commis une semblable faute, car c’en était une ; lui ne cherchait pas, par un luxe étrange, à éblouir ses armées ! Son luxe, à lui, c’était la gloire !… Et ce ne fut jamais devant des troupes sans pain, qu’il vint déjeuner, et surtout étaler une vaisselle d’or !… il eût plutôt demandé à manger au régiment.

    Le soir de ce même jour, veille de la bataille, bivouaqués dans le bois d’Alba, nous n’eûmes pas même de l’eau ! Un seul puits, trouvé dans une ferme, fut épuisé par un bataillon dont les derniers hommes n’eurent que la vase… Quelle bonne nuit !… sans manger, sans boire !… c’était à rêver le repas-maréchal si l’on n’avait eu à rêver la bataille qui se préparait.

    Non seulement nous escortions M. le maréchal, blessé, mais nous portions encore avec nous notre brave général Ferrey, que nous mîmes en terre à Olmedo, lui rendant tous les honneurs militaires.

     

    Marcher m’était devenu impossible, et j’étais menacé de rester estropié ; les docteurs m’envoyèrent en France au dépôt. Des cadres rentraient ; ils escortèrent le maréchal jusqu’en France, et je le suivis le 5 août 1812.

    J’allais donc revoir encore une fois la France ! Si c’est pour un militaire un grand bonheur de savoir qu’il va visiter, dans les courses que le devoir lui impose, une terre étrangère où de nouvelles mœurs, de nouveaux aspects, deviennent le motif de son admiration, il en est un moins vif, peut-être, mais plus saisissant, plus profond et plus doux, celui de fouler encore le sol de la patrie.

     

     

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