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    Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
    dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

     

    Après les charges écrasantes d’une occupation militaire continue d’environ trente années, que dire des ravages commis par les armées en campagne pendant ce même laps de temps ?

    Lorrains et Impériaux, Suédois et Français, amis ou ennemis, parcouraient en tous sens les plaines et les montagnes, pillant, tuant, incendiant et ravageant à l’envie. Les uns traitaient en pays conquis les villes et les villages, les autres (impériaux et Lorrains) faisaient payer cher à leurs compatriotes le prix de leurs services.

    Le curé du Val d’Ajol, Antoine Jacquot, écrivait : « En cette année 1635, de Pâques à la Saint Rémy, tout le pays fut couvert de soldats allemands, hongrois, croates et autres, poursuivant les Français et les Suédois qui revenaient d’Allemagne. Le pays fut tellement ravagé, qu’à peine quelques paroissiens restèrent dans ces parages, les autres errant dans les forêts et les bois impénétrables ».

    Les Suédois, féroces alliés de la France, broyant la Lorraine, ont laissé un souvenir d’exécration. Il n’est pas d’abominations qu’ils n’aient commises. A leur férocité, ils ajoutaient un fanatisme anticatholique, qui les portait à toutes les impiétés. Aussi, s’acharnaient-ils contre les églises, les emblèmes religieux. Pour eux, la lutte était moins une guerre de la France contre la Lorraine, qu’une guerre de religion, où les Réformés pouvaient désoler un pays catholique.

    Mais les Suédois ne furent pas les seuls à désoler notre malheureux pays, une égale horreur était aussi inspirée par des brigands, en troupes ou isolés, formés de traînards des armées et surtout de Lorrains, que la sombre misère, la ruine absolue, les exactions hideuse, la fureur et la barbarie de la soldatesque, avaient poussés à l’exaspération aiguë et avaient conduits au pire banditisme. Ces désespérés furent appelés Cravates, Loups des bois, Schappens (Chenapans).

    On a souvent confondu les Cravates avec les partisans lorrains qui, par groupes isolés, faisaient aux Français ou à leurs alliés, une guerre d’escarmouche. La France et ses agents s’efforcèrent de lancer le même discrédit sur les Loups des bois et les guérillas lorrains, et de désigner les uns et les autres sous le nom général de Cravates, en leur infligeant à tous la même flétrissure et en les confondant dans la même réprobation. Cette tactique, si elle n’était pas très loyale, était du moins habile, en ce sens qu’elle faisait maudire les tenants de la Lorraine à l’égal des bandits de la pire espèce. Il est vrai que les partisans lorrains, recrutés un peu partout, étaient peu différents des aventuriers enrôlés au service de la France. Mais il est certain qu’on ne peut considérer les soldats de Charles IV, ou guérillas lorrains, comme de véritables Loups des bois. Ceux-ci étaient uniquement des bandits, détrousseurs de grand chemin, assassins de profession, tandis que les guérillas étaient des soldats, luttant pour l’indépendance de la Lorraine et faisant face, souvent aux dépens du pays il est vrai, aux ennemis du dehors.

    Nous aurons malheureusement l’occasion de revenir sur les « exploits » de cette soldatesque, mais un autre désastre est là : une famine atroce.

    A travers les années de la guerre de Trente Ans, on constate de fréquentes disettes, suite inévitable des intempéries, des malheurs du temps, des rigueurs des guerres et de l’abandon des terres, mais, dans la première période des troubles de Lorraine, nous sommes en présence de la famine dans tout ce qu’elle a de plus épouvantable. Certains détails laissés par les contemporains, font frémir d’horreur.

    La famine ! Comment n’aurait-elle la conséquence forcée de tout ce que nous avons pu voir jusqu’ici ?

    Par le fait que, dès le début des hostilités, le pays était livré aux flammes, que les récoltes étaient détruites, que les céréales sur pied tombaient sous la dent des chevaux fourrageurs, que les grains à peine recueillis disparaissaient manu militari, quand ils ne devenaient pas la proie des pillards ; dès lors que les bœufs et les chevaux de labour étaient confisqués pour les convois, que les vaches étaient saisies pour le payement des contributions de guerre ou passaient à l’abattoir pour l’alimentation des troupes de campagne et de garnison ; dès lors que charrettes et chariots, échappés aux incendies, se brisaient sur les routes défoncées au service des transports militaires, ou flambaient dans la mêlée d’une embuscade ; dès lors enfin, que les Vosges dépeuplées par la peste et l’assassinat, n’avaient plus de bras pour le travail des champs, et que les habitants qui restaient encore, étaient obligés de quitter leurs foyers, et gîter, des hivers entiers, voire des années, au fond des bois, la famine devait fatalement faire son apparition et causer les plus affreux ravages.

    Le marquis de Beauvau nous dit que dès 1635, les gens de guerre réduisirent les populations des campagnes à « une si déplorable misère, que personne n’osant plus labourer pour n’y plus trouver aucune sûreté, toutes les terres restèrent en friches ». Il ajoute : « La désolation vint à un tel point, que la mesure de blé (le resal) qui ne se vendait que neuf ou dix francs, ne se pouvait recouvrer à moins de quatre-vingts. Ce qui apporta une si grande famine dans tout le pays, que le menu peuple ne trouva plus le moyen de se nourrir que de glands et de racines. Ce désordre causa tant de maladies et de pauvreté qu’en fort peu de temps, les trois quarts du peuple de la campagne périrent ou désertèrent le pays ».

    La famine commença dès 1636, après les calamités de l’année précédente. Ecoutons ce que nous dit Dom Cassien Bidot pour l’année 1637 : « La misère continue à être si extrême partout pour la nécessité des vivres que plusieurs sont morts de malfaim. Les carnages et bêtes mortes sont recueillis des pauvres gens comme de bonne viande. Ce qui augmente les calamités, c’est l’extraordinaire froid qu’il a fait. Partie des pauvres villageois s’étant retirés aux bois, les autres demeurant dans leurs cabanes toutes ruinées, destitués de bois, sont péris malheureusement. En sorte que l’on trouve les villages, qui étaient peuplés comme de petites villes, pratiquement déserts et habités par peu de gens si hâves, si décharnés, qu’on les prendrait pour des squelettes. Et ce qui ce qui cause un désespoir général, c’est le prix excessif du blé qui se vend 70 francs la quarte (de Metz), encore avec peine d’en trouver. Voilà l’état misérable où se trouve, en cette année, la Lorraine, sans parler des courses exécrables et tyranniques qu’exercent les soldats dans les campagnes, accompagnées de toutes sortes de cruauté ».

     

    A Epinal, en novembre 1638, on relève deux hommes morts dans les maisons vides du Petit-Rualménil. La ville fait les frais en 1639, des funérailles de trois hommes trouvés morts en ville, et en juin 1640, des particuliers du faubourg viennent avertir les gouverneurs, qu’un bourgeois et sa femme meurent de faim. Hélas ! On ne peut leur donner que du pain. A cette date, la ville est déjà chargée de 270 000 francs de dettes.

    De son côté, le curé de Dommartin-les-Vallois, récapitulant les calamités des années 1634 à 1638, écrit : « Le bled a valu cent francs le resalz, l’orge quatre-vingts. Si grande famine, que la plus grande partie du peuple, ne vivait que de glans, chiens, chats, vieux cuirs et autres immondices, mesme (chose maudite !) de chair humaine ! Ô bon Dieu, aye pitié et compassion de nous ! ».

    Le dernier détail de cette plainte angoissante n’est que trop vrai. L’histoire nous a conservé quelques faits de cet épouvantable cannibalisme.

    Voici ce que l’on peut lire, sous l’année 1642, dans le journal de Claude Guillemin, tabellion, échevin de Saint-Nicolas-de-Port : « On a vu les hommes s’égorger l’un l’autre, les enfants manger leur père, et les pères manger leurs enfants. Et cela est si vrai qu’à Ubexy, bailliage des Vosges, le père et la mère étant enterrés depuis trois ou quatre jours, leurs propres enfants les tirèrent de terre et les mangèrent ». Il continue son terrifiant récit par les faits suivants : « A Saint-Genest, village du bailliage de Châtel-sur-Moselle, le père, la mère et les enfants s’entre-mangèrent l’un l’autre. On a vu à la porte de ladite ville de Châtel, six garçons, dont un âgé de 15 à 16 ans, tous lesquels rongeaient aux dents les os d’un cheval mort et écorché depuis plus de quinze jours, et cela après que les loups et les chiens en avaient pris le meilleur ».

    Arrêtons ici le récit de ces abominations. Ce qui se vit dans les Vosges, se retrouva un peu partout en Lorraine, parfois avec des particularités atroces (Claude Guillemin : « Dans un village près de Chateausalins, un pacte fut fait entre la mère et la fille : chacune sortant avec un couteau en main, la première qui tombait sous le coup, serait mise au saloir. Dit et fait. La fille mit la mère au saloir. Prise au fait par la justice, convaincue de ce crime exécrable, elle fut exécutée par la corde »).

    Un autre fléau apporta un surcroît d’horreur aux horreurs précédentes. Les fauves envahirent le pays dépeuplé. Pour dévorer les cadavres des bêtes abandonnées, les loups, on vient de le voir, arrivaient jusqu’aux portes de Châtel-sur-Moselle.

    Dom Bidot nous dit dès l’an 1638 : « Un autre malheur qui commence à régner, et dont le monde avait été exempt, c’est que les loups s’attroupent, s’approchent près des villes, déterrent les trépassés pour les manger ».

    En décembre 1639, ces animaux étaient par bandes aux portes d’Epinal, et l’on accordait des primes à quiconque en détruisait. Mais ces bêtes étaient devenues tellement nombreuses, qu’il fallut organiser des battues. Durant l’hiver 1665, les Spinaliens furent convoqués au son du tambour, afin d’y faire l’office des traqueurs.

    Au XVIIe siècle, les loups se voyaient en nombre dans la montagne et ils avaient les ours pour compagnons. Le souvenir de ces derniers s’est conservé près de Kichompré, dans une gorge sauvage, qui se nomme la « Basse de l’ours ». En 1607, les montagnards de Gérardmer exposent que leurs bestiaux sont toujours en danger d’être dévorés par les loups et les ours. C’est pourquoi ils demandent qu’on leur continue la permission de chasser sans redevance, comme ils y ont été autorisés de tout temps, à seule condition « d’attacher au portail de l’église la tête des animaux tués ».

    Mais une fois les guerres de Lorraine battant leur plein, les fermes isolées dans les Hautes-Vosges furent ruinées et abandonnées, des cantons entiers se couvrirent de ronces et de broussailles, voire de hautes futaies. Les fauves se firent légion. Les loups, non seulement avaient établi leurs repaires dans les maisons en ruines, mais ils venaient chercher des proies jusque dans les hameaux et dans les villages. Les sangliers en bandes, s’attaquaient à l’homme, et les ours, qui avaient presque disparus à la suite des privilèges de chasse accordé aux montagnards, reprirent possession des forêts aux environs du Hohneck, du lac blanc, se répandirent dans toute la montagne et descendirent dans les vallées.

     

    Malgré une chasse implacable, loups et sangliers, repoussés dans la montagne, furent pour les marcaires un sujet de terreur pendant plus d’un siècle. Quant aux ours, ils devinrent si nombreux dans les régions du Val-d’Ajol, qu’il fallut organiser une grande battue pour déloger une véritable bande de ces fauves qui s’étaient réfugier dans les souterrains du château ruiné de Fougerolles.

    On eut plus rapidement raison des ours que des loups. Le dernier ours tué dans les forêts des Vosges, le fut pendant l’été de 1709, non loin de Remiremont.

    La peste, la guerre avec toutes ses horreurs, les destructions, la famine…

    Les Vosges devinrent un effroyable désert : des villages disparurent à tout jamais, d’autres furent abandonnés pendant de longues années, les campagnes devinrent des halliers où les sangliers se tenaient en bauges, où les loups circulaient en bandes, ailleurs les ours avaient pris possession du sol.

    Et c’est dans ce désert, où de rares paysans ou quelques bourgeois faisaient l’impossible pour vivre au milieu des villes démantelées, des maisons croulantes ou délaissées, où il n’y avait plus ni foires ni marchés, ni commerces ni industries, ni agriculture ni métiers, et c’est dans ce pays broyé par tous les passages des troupes, les courses des maraudeurs et les brigandages les plus affreux, que, pendant vingt cinq ans et plus, la France, après avoir lancé ou attiré des armées innommables, expédia ses ses gouverneurs généraux et ses intendants de finance.

     

    A suivre…

     

  • 3 commentaires à “Les ravages de la guerre de Trente Ans dans les Vosges (6)”

    • Michel Hatton on 2 janvier 2015

      Mon arbre généalogique remonte jusque 1610, tous dans les Vosges(origine Réhaupale) j’imagine la détresse de mes ancêtres.
      Vive la Lorraine.

    • En apprendre plus on 10 septembre 2015

      D’habitude je ne poste jamais de commentaire mais là ton article mérite vraiment d’être salué

    • J-Zéphyr Idoux on 5 août 2017

      Merci beaucoup pour ce magnifique article.
      Je suis auteur et je cherche à me procurer le livre sur la guerre de 30 ans de l’abbé Marie-Camille Idoux mon lointain cousin et ce pour mon nouveau livre en cours, pouvez-vous m’aider?
      Cordialement
      Jean-Zéphyr IDOUX

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