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    Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
    dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

     

    Les charges militaires : Impôts de guerre et sac des villes

    Dans les villes et les bourgs, une lourde charge fut le logement et l’entretien des gens de guerre. Les troupes passaient dans les villes, y séjournaient, y avaient leurs quartiers d’hiver et souvent y arrivaient à l’improviste, alors que toutes places étaient prises par un régiment précédemment installé. Le hasard d’une marche, d’une course jetait des compagnies entières dans des lieux déjà débordés. Alors il fallait néanmoins tout recevoir, loger et héberger hommes et chevaux, valets et vivandières.

    Par suite des succès ou des revers alternatifs des armées de France et de Lorraine, des prises et reprises de Saint-Dié, Raon, Remiremont, Epinal, Châtel, Dompaire, Mirecourt, Darney, La Mothe, etc…, un va-et-vient de troupes de tout genre eut lieu, sans discontinuité, pendant vingt-cinq ans, à travers les Vosges. Et tel fut le triste sort de notre malheureux pays qu’il eut autant à souffrir des exactions, réquisitions et impôts de guerre exigés aussi bien par les mercenaires lorrains, que par les aventuriers français.

    L’arrivée, le séjour, le départ des armées, retombaient en frais énormes sur les habitants des villages aux abois et sur les villes et bourgades.

    Quand, à bout de ressources, villes et villages épuisés, dépouillés, saccagés par de précédents passages, ne pouvaient plus ni payer la solde, ni fournir pain et vin aux soldats, foin et avoine aux chevaux, ni faire largesse aux capitaines et colonels des régiments, la force devenait brutale.
    C’était la course à razzia, c’était l’occupation militaire avec la vie du soldat à discrétion, c’était le fourragement arbitraire, c’était la tyrannie féroce. Aussi, voyait-on avec terreur arriver de nouveaux régiments, était-on aux aguets pour apprendre d’où venait le soudard, où il allait, s’ingéniait-on pour lui faire quitter la place, le détourner d’une étape, d’un stationnement prolongé. Les paysans terrifiés se réfugiaient sous le couvert des bois profonds, aimant mieux y souffrir, peut-être y succomber de misère.

    Si encore, après avoir été malmenés, oppressés par la soldatesque qui pillait, même les recoins les plus reculés des montagnes et plaines vosgiennes, citadins, bourgeois et paysans, brutalement spoliés, avaient pu relever leurs ruines, reprendre leurs travaux ! Mais un orage destructeur n’était pas passé, qu’un nouveau tourbillon emportait le peu que le premier avait laissé debout.

    Pour compléter tout désastre, les impôts les plus écrasants dépouillaient les malheureux, jusqu’à leur enlever le dernier morceau de pain péniblement amassé. Non seulement les impôts ordinaires des temps de paix, les cens et redevances étaient exigés par le fisc, mais d’énormes contributions de guerre étaient levées avec une impitoyable rigueur.

    La France se substitua immédiatement au gouvernement lorrain pour percevoir les tailles, aides, gabelles, etc… Mais qu’étaient ces impôts réguliers à côté des perceptions extraordinaires ?

    La Lorraine levait des subsides considérables, même à main levée, pour ses garnisons de La Mothe, Bitche, Hombourg, Linchamp, Luxembourg, etc… et l’entretien de ses régiments, tandis que la France lançait coup sur coup des ordres de contribution sans mesure. Parfois, la même localité, qui venait d’être imposée pour l’entretien d’une garnison, se voyait quelque temps après, imposée de nouveau pour partie d’une autre. La France n’y regardait pas de si près, quand il entrait dans ses plans que le pays occupé payerait ses fonctionnaires d’occasion, nourrirait, solderait, entretiendrait les troupes de passge ou à poste fixe, placées ou non en quartiers d’hiver.

     

    La série d’exactions s’ouvre à Epinal par la mention suivante : « 12860 francs 2 gros de dépenses pendant l’année 1634 pour chevaux employés à conduire les bagages des soldats, etc… » (Le franc barrois valait plus de deux francs de 1911, il fallait 12 gros pour un franc). En 1637, 120 francs au capitaine suisse, à raison de 6 francs par jour, un repas offert au major, plus 100 francs « pour qu’il tienne ses soldats dans la modestie » (Que de fois pareille mention de gratification faite aux officiers sera-t-elle rencontrée, pour qu’ils veuillent bien mettre un peu de discipline dans leurs troupes d’aventuriers !).

    En avril 1637, des nouveaux soldats remplacent les Suisses. Le bailli français réclame du vin pour traiter les capitaines, lieutenants et officiers des compagnies, il faut également traiter vingt-huit hommes placés dans l’antichambre de la maison de la ville. Plus tard, on lit : 100 francs pour la valeur d’une pièce de toile donnée au major de garnison, plus 347 francs 4 gros pour les rations de monsieur de Joncet, bailli d’Epinal, pendant un mois. En novembre, voici un repas offert à monsieur de Joncet, de retour d’Allemagne, coût 122 francs, plus 120 francs pour une pièce de toile à l’un de ses subordonnés. Arrivant le mois de janvier, ce sont les étrennes qu’il faut offrir à monsieur le bailli, à son neveu, son cuisinier, son sommelier, son laquais, etc…

    Avec cela et autres choses semblables, Epinal avait toutes les charges d’un quartier d’hiver encombrant et onéreux. Aussi, à la fin de janvier 1938, le conseil de ville envoya-t-il un messager à Nancy « affin d’avoir advis si ceste pauvre ville pourroit jouir du fruict et bénéfice de l’ordonnance du roi du 10 décembre 1637 portant le délogement des carabiniers et soldats ».

    A quelque temps de là, demande du délogement de deux compagnies de chevau-légers arrivés à Epinal le 1er janvier. Ces troupes finirent par quitter la ville, mais la caisse municipale dut payer 366 francs pour viande, 110 francs pour foin, et 329 francs 6 gros 7 deniers pour fournitures aux Suédois logés à Golbey en 1637. Pour faire face aux exigences intransigeantes des Français, la ville dut payer les impôts au moyen de sérieux emprunts.

     

    Dans l’intervalle, la pire destinée avait été réservée à Charmes et à la place de Fontenoy-le-Château. Pendant l’année 1634, toute la Lorraine était tombée au pouvoir de la France, après la violation du traité de Charmes. Au moment où l’on croyait la campagne finie, et où les armées du vainqueur avaient pris leurs quartiers d’hiver sur le sol conquis, Charles IV, rentrant dans les Vosges, chassa les Français de leurs positions, spécialement de Châtel et de Charmes.

    Un détachement du régiment de Jacques de Haraucourt, seigneur de Saint-Baslemont, occupa Charmes sous le commandement du baron d’Anglure. Celui-ci se mintint dans la ville, malgré trois furieuses attaques des troupes françaises en août, septembre et octobre 1635. Mais le colonel Gassion, le même qui saccagera Darney en 1639, voulant en finir avec les bourgeois carpiniens et la petite garnison qu’ils secondaient vaillamment, amena devant Charmes, trois régiments de Suédois, avec lesquels il avait remporté quelques avantages sous les murs de Mirecourt et les environs. Quelques jours après les horribles scènes qui s’étaient passées à Saint-Nicolas-de-Port (du 4 au 11 novembre), nous assistons aux mêmes tragédies à Charmes. Le 20 novembre 1635, les troupes de Gassion donnèrent l’assaut à la ville par deux côtés à la fois et bientôt y pénétrèrent. Les derniers défenseurs, cernés dans la citadelle, durent se rendre à discrétion.

    Sur la fin de la lutte, les vainqueurs, ivres de fureur et de sang, se livrèrent au pillage et au carnage. Le fer et la torche à la main, la soldatesque transforma la ville en un monceau de ruines fumantes et sanglantes. Elle brûla, pilla, tua partout. Fous de rage, les soldats de Gassion pénétrèrent dans l’église et égorgèrent les femmes et les enfants qui s’y étaient réfugiés. Le sang coula de tous côtés, le feu qui dévora la ville, respecta cependant, grâce à leur position isolée, les couvents des dominicains et des capucins.

    La Gazette de France, platement obséquieuse, osa dire que Louis XIII aurait désavoué ses victoires si les églises avaient subi les outrages des troupes et que Gassion, pour se conformer aux intentions du roi, avait chargé un sieur de Sus de veiller à leur conservation. Toujours est-il que l’église inondée de sang, ne fut préservée de l’incendie que grâce à un honteux marché, imposé par la rapacité du vainqueur. Les malheureux habitants conservèrent leur église et les couvents, en s’engageant à payer l’équivalence de près de 15000 francs de notre monnaie actuelle (1911). Mais comme la ville était alors dans l’impossibilité de réunir cette somme, l’ennemi exigea des otages qui furent emmenés à Mirecourt.

    A la fin de la journée, la ruine de Charmes était complète, mais la cruauté n’avait pas encore dit son dernier mot. Gassion donna l’ordre au capitaine suédois Weimar et aux lieutenants Besson et Bugnécourt de parcourir la ville pour désarmer les bourgeois, les faire prisonniers ou achever ceux qui vivaient encore. C’est la Gazette de France qui nous apprend cette dernière horreur. Elle nous dit que deux-cents mousqutaires du régiment de Saint-Baslemont avec autant de bourgeois armés périrent dans cette journée. Le lendemain, en attendant que Charmes fut démantelé, Gassion fit brûler toutes les portes de la ville, les trois ponts, pilla les farines qui étaient en abondance dans les Grands-Moulins et mit le feu à ces derniers bâtiments. L’infortunée petite cité fut dépeuplée par la peste et anéantie par les désastres.

    Depuis que Gassion avait passé, la ville de Charmes, désormais sans défense, n’avait plus garnison fixe, mais ployait sous les contributions imposées par les Français et par les Lorrains. Voici en effet des soldats de Charles IV qui passent et séjournent, le duc lui-même apparaît. Le tout est au frais de la ville, les contributions lorraines s’alourdissent comme les impôts français.

     

    Dans le même temps, Rambervillers, ville de protectorat français (car ville du temporel de l’évéché de Metz), n’était pas plus heureuse que Charmes, ville lorraine. Comme Epinal, Châtel, Charmes, elle subit l’occupation et l’angoisse des sièges. En 1631, Rambervillers fut d’abord envahi par les Impériaux, qui l’évacuèrent en novembre. Immédiatement après, trois compagnies françaises y prirent leurs quartiers d’hiver et le roi frappa la ville d’un impôt de guerre de 2560 francs par trimestre. En 1635, la garnison était formée de troupes françaises et suédoises, lorsque le 10 août, les régiments de Charles IV emportèrent la ville d’assaut. Si Rambervillers n’eut pas à subir de la part des Lorrains les horreurs dont Charmes fut la victime quelques mois après de la part des Français, ce fut au prix d’une rançon de 5000 pistoles (100 000 francs de 1911). Il fallut payer dans un délai de trois mois « sous peine de la vie ». Pour prouver que ses menaces n’étaient pas purement platoniques, monsieur de Saint-Baslemont fit arrêter comme otages « messieurs de justice et de police » et les retint aux frais de la ville du 19 novembre au 13 décembre.

    Après s’être emparé de Rambervillers, le duc de Lorraine fit un vaste camp retranché vers le nord-est, à Médental, et un avant-poste au sud-ouest, sur le Padozel, dans lesquels il concentra près de vingt mille hommes. Evidemment, pareille agglomération qui vivait en pays conquis, fut une ruine pour Rambervillers et les villages environnants. Le 16 octobre, le duc disloqua son camp, ne laissant à Rambervillers qu’une partie du régiment sous les ordres du gouverneur Boisemont.

     

    Revenons à Epinal. En septembre 1638, Charles IV ayant reparu dans les Vosges, Epinal rentra au pouvoir des Lorrains. Le marquis de Ville en fut gouverneur et s’occupa à remonter l’artillerie ducale. L’armée lorraine devint pour Epinal une charge aussi lourde que n’avait été l’occupation française : bœufs, chevaux, charrettes, approvisionnements de toutes espèces furent réquisitionnés, et la ville dut nourrir et solder la garnison. Ce ne fut qu’en janvier 1639 que le régiment du colonel de Bornival, avec lequel on avait dû faire un traité de 100 francs par jour pour la subsistance des officiers, quitta Epinal, mais il fut remplacé par celui de Saint-Baslemont qui exigea également 100 francs par jour dans le même but. Or le comptable avait ses caisses vides et la ville dut contracter un emprunt.

    Ce ne fut pas sans appréhension que les Spinaliens virent arriver fin août un nouveau régiment, celui du comte de Lignéville. Ils cherchèrent donc à l’éviter et monsieur de Lignéville consentit à conduire son régiment au Val d’Ajol, à condition qu’Epinal contribue à son entretien à raison de 38 francs par jour.

     

    On le voit, le logement de gens de guerre de tout parti, était une lourde charge pour les populations. Non seulement, il épuisait les maigres ressources que les comptables amassaient péniblement, mais les obérait affreusement, et était de plus pour les habitants, un véritable fléau. A tout instant, les gouverneurs d’Epinal imploraient Charles IV et l’abbesse de Remiremont, en faisant connaître au premier « les misères et calamités de la ville » et en priant la seconde « d’avoir égard à la foule et oppression de la pauvre bourgeoisie ». Or, il est à noter qu’à cette époque, Epinal jouissait des soi-disants avantages d’une neutralité conclue entre Louis XIII et le duc de Lorraine, par les soins de l’abbesse de Remiremont !

    Mais bientôt la neutralité disparut, et la semaine des cendres 1641, Charles IV venant de Rambervillers, se trouva à Epinal. On se hâta de lui représenter les misères et la pauvreté de la ville. Mais un nouveau souffle de guerre passa, le duc remit ses troupes en mouvement. Les régiments de Hotton, Girecourt, St-Baslemont et Clinchamp arrivèrent à Epinal pour y vivre.
    Pendant ce temps, le duc était à Mirecourt. C’est là que les gouverneurs députèrent un courrier pour obtenir le régiment de St-Baslemont ou celui de Clinchamp.

    Bientôt, ce fut le branle-bas général. Dès la Pentecôte, le duc envoya à Bruyères, au Val-d’Ajol, à Corcieux, Granges, Plombières, Savigny, Ville-sur-Illon, Vaudémont, des ordres « pour faire marcher ses troupes ». A Epinal, on réquisitionna des chevaux de Golbey pour consuire le train de Son Altesse pour La Mothe et l’on imposa à Bruyères les charrois de bois pour les fortifications d’Epinal. En août, on apprit par des espions envoyés vers Bouxières et Gugney-aux-Aulx, que Du Hallier approchait pour assiéger Epinal. Il fut en effet bientôt devant les remparts. Après quelques volées de canon, la ville se rendit le 23 août et de nouveau Epinal retomba pour longtemps en pleine occupation française.

     

    Que l’on parcoure la comptabilité des villes comme Rambervillers, Charmes, Mirecourt, Epinal ou bien d’autres, partout on se trouve face à d’énormes extorsions de la part des intendants militaires ou de concussions honteuses de la part des officiers de tous grades. Les villes ouvertes étaient écrasées par les passages continuels de contingents plus ou moins considérables, tous plus rapaces les uns que les autres.

    Tous les comptes se suivent avec cette écoeurante monotonie. Lors de la seconde occupation française, en 1670, on retrouvera la même tyrannie, opprimant la même misère. Créqui aura remplacé Du Hallier et La Ferté, c’est tout ce qui aura changé. Mais on remarquera même pillage des villes et des villages, mêmes réquisitions, mêmes impositions, mêmes éxécutions manu militari, mêmes charges pour les incessants passages de troupes.

    Les populations rurales étaient réduites à quelques unités par villages, celles des villes étaient ruinées par la disparition totale, depuis de longues années, de tout commerce, tout trafic, toute foire et tout marché. On se demande par quels procédés inqualifiables, on arrivait à arracher, gros par gros, deniers par deniers, aux paysans, ces contributions d’un arbitraire sans frein, en dehors des surcharges et pillages perpétuels que leur occasionnaient les incessantes courses des fourrageurs ou les séjours des troupes en marche. C’était donc l’oppression hideuse qui dura jusqu’en 1661 et reprit de 1670 à 1697.

     

    A suivre…

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