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    Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
    dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

    De tous les fléaux, la peste fut le premier qui vint apporter la désolation dans le pays. C’était la peste orientale. A la faveur des guerres dont la Hongrie ne cessait d’être le théâtre, elle avait fait irruption en Allemagne et s’était glissée sur nos frontières. Elle s’y était montrée dès 1610, nous la trouverons même à cette époque à Rambervillers.

    Les précautions prises ne permirent pas au fléau de se propager, mais le mouvement des troupes au début de la guerre de Trente Ans, le firent réapparaître. En 1623, les villages des environs de Verdun étaient infestés. En 1625, la peste causait de grands ravages à Metz. On reprit en Lorraine l’édit de 1610 (Édit du 8 novembre 1610, promulgué par le duc Henri II, prohibant sous peine de la vie, de se rendre dans les lieux où le mal s’était déclaré, soit en Lorraine, soit ailleurs), et l’on ajouta d’autres mesures énergiques.

    Peut-être auraient-elles suffi à éloigner le fléau, si les années suivantes n’avaient pas été des temps de disette. La misère du peuple prépara le terrain à la contagion. Aussi la vit-on en 1629 à Pont-à-Mousson, et à Nancy dès le 3 avril 1630, pour y reparaître en 1631. Elle se répandit rapidement dans les campagnes, où les mesures sanitaires ne purent se prendre comme dans les villes et les bourgs, et où l’hygiène laissait peut-être à désirer. Dès la fin de 1631, elle avait envahi plusieurs centaines de villages.

    En 1629, la peste exerça ses ravages dans les Vosges. Les archives municipales de Rambervillers, Charmes, Epinal, Mirecourt nous la montre dans toute sa laideur de 1630 à 1637.

    La peste de 1610 sévit à Rambervillers. Tous les « molestés par contagion » furent ainsi expulsés de la ville, abandonnés ou à peu près. La municipalité leur fournit les vivres qu’on leur tendait, dit-on, au bout d’une perche. Combien de temps dura le fléau, quel fut le nombre des victimes ? Rien ne l’indique, mais la peste reparut à Rambervillers en 1631 et y fit de cruels ravages. Les années suivantes, le fléau reparut. En 1635, après la prise de la ville par Charles IV, on voit au compte une dépense pour « l’enlèvement des corps morts qui gisaient dedans et dehors la ville, pour le nettoiement d’une maison où se trouvaient dix-sept corps morts ». En 1637, la peste causa une telle désolation, qu’il devient impossible de constituer au complet le corps des officiers municipaux.

    A l’autre bout du département, à Lamarche, on se trouve en présence d’un état de choses aussi lamentable. « De temps immémorial, par une très bonne et louable coutume, la ville de Lamarche, ses faubourgs et Oreille-Maison ont été régis, gouvernés et administrés par quatre prud’hommes, vulgairement appelés féaultiers. Mais en 1658, il n’est plus possible de nommer lesdits quatre féaultiers. Par suite du malheur des guerres qui règnent depuis 1631, et des pestes et de la famine qui ont ruiné et décimé le nombre des habitants, la ville de Lamarche, qui renfermait en 1631, trois cent soixante feux, se trouve réduite en 1658 à quarante feux ».

    A Rambervillers, de 532 conduits soit environ 2650 personnes, que comptait la ville avant 1635, elle ne renferma plus que 80 conduits, 400 âmes, et encore tellement dénués, qu’il était impossible de faire rentrer les impôts ordinaires. C’est la situation que les administrateurs exposaient en 1643, à l’évêque de Metz, leur seigneur. Avec les années, elle ne s’améliora guère, puisqu’un recensement de 1675, ne donna à la ville que 262 habitants imposables, encore faut-il compter dans ce nombre 22 veuves, 3 filles et 29 soldats.

    Avant de ganer Charmes, jetons un coup d’œil sur la Haute-Meurthe. Là aussi, aux ravages de la guerre, vinrent se joindre de la peste et de la famine. Dès 1636, la famine fit sentir ses rigueurs dans le Val-de-Galilée, mais ce fut en 1640 que la peste fit son apparition dans le ban de Fraize. Elle y moissonna d’une façon terrible. Clefcy et Plainfaing, déjà dépeuplés par les assassinats des Suédois, ne comptèrent plus que quelques habitants. De toute la population des Aulnes de Fraize, trois vieilles filles seules furent, dit-on, épargnées par la mort. En 1642, les comptes de la prévôté de Saint-Dié et Raon, dans laquelle se trouve le Ban de Fraize, ne porte plus que 200 contribuables.

    Aux sources de la Moselotte, à La Bresse, vers 1637, la peste dépeupla le village entier et n’y laissa qu’une seule famille.

    A Charmes, les comptes de la ville pour 1636, nous apprennent que la peste fit son apparition en 1629. Elle frappa d’abord un grand nombre d’enfants, puis gagna les grandes personnes et s’abattit bientôt sur les villages d’alentour. « Les cadavres restaient jusqu’à quinze jours sans sépulture, en état de putréfaction. On ne trouvait plus à les faire ensevelir ».

    Le fléau reparut en 1631et d’après une requête des habitants de Charmes au duc Charles IV, en date du 11 décembre, on constate que du 10 juillet au 20 novembre, la peste enleva 133 personnes de tout âge, malgré le dévouement des médecins et de trois religieux capucins.

    L’année 1633 revit la terrible maladie, mais ce n’est pas sans un cruel serrement au cœur qu’on jette les yeux sur l’état-civil de 1635. Toutes les horreurs fondirent sur la ville où, deux ans auparavant, Charles IV s’était vu infliger par le machiavélisme de Richelieu les humiliations du traité de Charmes. Pendant que la peste faisait rage, survenaient les abominations réservées à une ville prise d’assaut. En octobre, furent inhumées 128 grandes personnes et 61 enfants. En novembre, 108 habitants, non compris les enfants (parmi lesquels la mortalité fut toujours effrayante), passèrent de vie à trépas, les uns victimes de l’assaut de la ville, livré par les Suédois de Gassion le 22 novembre 1635, les autres, victimes de la peste. Ce n’est qu’en novembre 1636 que la contagion disparut. D’ailleurs, que lui restait-il à atteindre ?

    Comme à Rambervillers, les officiers publics de Charmes firent construire des loges d’isolement. Dès qu’une personne était contaminée, elle était enlevée sur une voiture, les habitants de la maison étaient enfermés avec défense de sortir et de recevoir de la visite. Pour tous les décès des pestiférés, on lit que les malheureux étaient inhumés au bois ou au bord de l’eau.

    Charmes, écrasé par la peste, la famine, les calamités des sièges et des assauts, la barbarie d’une soldatesque sauvage et l’oppression des lourds impôts de guerre, fut presque entièrement dépeuplé. Après la première occupation française, c’est-à-dire après le traité de Vincennes en 1661, la ville était réduite à dix-huit conduits et demi, à peu près cent habitants, on le constate par le rôle des imposables de 1662 !

    Remontons la Moselle, et faisons une courte halte à Châtel, nous y trouverons un spectacle non moins lamentable. Ce fut au mois de janvier 1630, que la peste se montra dans les environs. Aussitôt, défense fut signifiée aux paysans des villages d’entrer dans les murs pour n’importe quelle cause. Mais les précautions prises n’empêchèrent pas l’arrivée du fléau. Quelles en furent les victimes ? Il est à croire qu’elles furent nombreuses, car on lit aux archives de Nancy, que la « contagion » a tellement régné à Epinal, Charmes, Châtel-sur-Moselle, Rambervillers et villages voisins, que la libre fréquentation en a été interdite.

    Châtel revit le fléau en 1632, et c’est à dix huit cent mètres de la ville, près de l’ermitage Saint-Marin, dans la direction de Moriville, que l’on enterra les pestiférés. Mais ce fut surtout en 1635 que la maladie sévit avec rage. Soit à Châtel, soit dans les villages du bailliage, le désastre fut effrayant. L’agglomération des troupes dans l’intérieur des remparts, leurs allées et venues dans les environs, contribuèrent à développer et à propager les germes du mal. Les troupes françaises en garnison dans la citadelle, furent les premières contaminées. Dès le mois d’avril, il fallut aménager des huttes en dehors des remparts, à l’extrémité du grand pont. Mais bientôt, la maladie se répandit en ville. Vainement, le gouverneur redoubla de précautions, fit évacuer et désinfecter les maisons visitées par la contagion, ordonna aux « defforains » de quitter Châtel, où l’accumulation des étrangers venus pour chercher protection, fournissait un aliment trop bien préparé aux principes du mal. Bientôt, les vivants ne suffirent plus à enterrer les morts. On acheta un cheval et une charrette pour enlever pêle mêle les cadavres. Quiconque paraissait avoir les germes de la contagion, était aussitôt relégué hors des murs et mis en quarantaine. Aucune inhumation ne passa plus par l’église, qui fut plusieurs fois désinfectée.

    La désolation fut non moins grande dans les environs, soit par la peste, soit par la famine, soit par la cruauté des soudards qui étaient à la remorque de la France. Vaxoncourt, Moriville, les Verrières d’Onzaine furent entièrement dépeuplés. Hadigny, qui comptait 52 conduits, n’avait plus que son maire et trois veuves. Les onze maisons du « petit seigneuriage » étaient complètement vides. Le receveur de Châtel, parcourant les villages de son ressort, trouva les maisons incendiées, éboulées, abandonnées. Dans celles qui restaient debout, il ne rencontra que les cadavres des malheureux propriétaires tombés victimes du terrible fléau ou du fer des Suédois.

    Remontons jusqu’à Epinal. Dès l’an 1629, la ville a dépensé 5300 francs « pendant le temps de la contagion pour la nourriture fournie aux bourgeois malades placés dans les loges, pour le nettoyage des maisons infectées, et pour le vin donné aux servantes de la maison de ville qui passaient toutes les nuits à veiller à la sortie des pestiférés. Le fléau reparut en 1632, de nouveau les malades furent parqués aux loges.

    L’année 1636 fut celle qui couvrit la ville d’un immense voile de deuil. Pendant cinq mois, on n’enregistra aucune naissance et Epinal fut totalement abandonné. Si le compte municipal fait défaut pour cette année, en revanche, celui de l’hôpital existe et à chaque article des recettes, on trouve les annotations suivantes du receveur : mort – tous morts – mort et cautions aussi – maisons abandonnées, démolies, etc… Voici quelques détails sinistres fournis par le rôle de 1637 : « Jean Favelin, contre-forestier, est chargé de soigner les pauvres malades et de les conduire hors de la ville. Maurice Thallès est chargé de nettoyer les maisons déshabitées aux faubourgs d’Arches et d’Ambrail, qui étaient pleines d’infections, vilénies et ordures ». Le même document rapporte que les logements des portiers de la ville ont été pour la plupart bouchés parce que les portiers sont morts.

    Les maisons n’étaient pas seulement « déshabitées » aux faubourgs d’Arches et d’Ambrail, il y avait aussi des maisons vides au Petit-Rualménil. Comme les maisons délaissées pouvaient être un refuge pour les gens sans aveu et surtout des foyers d’infection, la ville fit démolir celles de la porte d’Arches et du faubourg d’Ambrail et l’on abattit celles qui étaient au Grands-moulins, pour en employer les bois aux palissades à faire sur les fortifications.

    Constatons en passant, qu’au Val-d’Ajol, dans le cours de l’année 1636, la peste enleva plus de cinq cents personnes, sans compter les enfants. On ne se donnait plus la peine de conduire les morts au cimetière, ils étaient enterrés où l’on pouvait, dans les sections éparses de cette immense paroisse. Au hameau de Clairegoutte, de la paroisse actuelle du Girmont-Val d’Ajol, tous les membres d’une même famille, au nombre de dix-sept, furent enlevés par le fléau. Un jeune homme seul resta.

    Si le fléau fit son apparition à Charmes et Epinal en 1629, rien n’indique qu’il ait sévi à Mirecourt à cette date, bien qu’il fut arrivé jusqu’aux portes de la ville. Il est vrai que les gouverneurs étaient en éveil. L’entrée de Mirecourt était absolument interdite aux étrangers. On trouve en effet une dépense au compte de 1629 « pour les gardiens des portes de la ville, pendant le temps où la contagion régnait à Epinal, Ville-sur-Illon, Valleroy-aux-Saules, Biécourt, Bettegney, Gorhey et Hennecourt.

    Mais en 1631, le fléau franchit les portes de Mirecourt. La maladie fait irruption dès le mois de juillet. Aussitôt, le conseil de ville construisit des loges au Petit Jardinel. En cette année, il y eu une dépense de 7298 francs pour la nourriture et l’inhumation des pestiférés.A Mirecourt, comme à Epinal et à Charmes, les Capucins soignèrent les malades évacués sur les loges.

    En face du fléau, les commissaires de santé et l’apothicaire, prirent toutes les mesures hygiéniques possibles, même par la force et la répression (Un particulier qui était allé à Remicourt, où régnait la contagion, fut mis au fond de la fosse de la Tour des Halles, pendant six jours, au pain et à l’eau). Le 8 août, ils traitèrent avec le chirurgien, et lui octroyèrent, pour soigner les malades, 60 francs par mois, plus un logement au Petit Jardinel. Enfin, un règlement de police interdit aux bourgeois, de faire sortir aucun meuble, de quitter la ville pour résider ailleurs et de visiter les malades. Du 22 août au 11 décembre, à cause de la peste, les assemblées municipales furent suspendues.

    A peine était-on remis des cruelles émotions de 1631, que la contagion reparut à Mirecourt. Le conseil de ville conféra à son mayeur, assisté des commisaires de santé, les pouvoirs les plus étendus pour veiller à l’hygiène publique. Le 5 août, survint une ordonnance de police prescrivant, sous peine d’amende de 50 francs, à tous bourgeois de faire la déclaration des malades dans les plus brefs délais. Aussitôt, la ville acheta un cheval et un tombereau, pour conduire les morts hors de l’enceinte et les transporter au bois des Petits Jardinels.

    Le 7 décembre, la peste avait disparu de Mirecourt depuis plus de quarante jours. Mais ce n’était là qu’une accalmie au milieu de la tempête, chaque année suivante vit des cas isolés assez nombreux jusqu’à la recrudescence de 1636. Dès le dernier mois de 1635, l’épidémie repris à Mirecourt avec une nouvelle intensité. Les gouverneurs eurent hâte de reconstruire des loges (les autres avaient été démolies en 1633) et de rééditer toutes les mesures d’hygiène décrétées en 1631 et 1632.

    Comme à cette époque, les guerres de Lorraine battaient leur plein, une foule de campagnards étaient venus chercher abri et protection dans les murs de la ville. Cette agglomération, ici comme à Châtel, offrait un aliment naturel aux ravages de la contagion. Émus de cet état de chose qui devenait un danger public, les gouverneurs édictèrent une mesure radicale d’une impitoyable rigueur. Le 2 avril 1636, « publication fut faite, au son du tambour, d’un ordre par lequel il était enjoint à tous les pauvres et les étrangers de sortir de la ville dans les 24 heures, sous peine d’être chassés par force ; les portiers ne devaient laisser entrer personne, sous peine de prison ». Camprémy qui, à titre de bailli, administrait Mirecourt au nom de Louis XIII, sanctionna de la peine du fouet, l’ordre des gouverneurs. La raison de ces rigueurs est formellement exprimée, c’est « l’augmentation de la maladie régnante ».

    Les villages environnant Mirecourt furent affreusement ravagés. Une requête de 1637 nous apprend qu’à Mattaincourt, Villers, Haréville et Hymont, tous les propriétaires moururent de la peste, que tout commerce fut interrompu par la contagion régnant à Mirecourt et dans les villages voisins, et que les courses et excursions de guerre empêchèrent la tenue des foires et marchés. Plus tard, Haréville fut repeuplé par des étrangers qui vinrent occuper les maisons abandonnées. A Houécourt, on parqua les pestiférés en dehors du village, en un lieu qui porte encore le nom de « Sauveuil ».

    Cette fois, Mirecourt fut réduite à une population de moins d’un quart de ce qu’elle était auparavant, et le peu qui restait était complètement ruiné. Comme à Rambervillers et à Lamarche, le nombre de bourgeois fut tellement réduit, qu’il devint fort difficile de composer le conseil de ville.

    Nous pourrions pousuivre ce coup d’œil général sur la désolation causée par la peste. Nous verrions que les régions de Saint-Dié, Remiremont, Neufchâteau furent décimées d’une égale sorte. Cueillons simplement quelques faits au passage. En 1632, il fallut réduire la ferme du coupel, ou droit sur les halles de Raon-l’Etape à cause de la contagion qui avait régné sur plusieurs villages. En 1633, elle était au château de Spitzemberg, et en 1643-1645, Raon était une ville déserte, où ne se tenait plus aucun marché. Les fermiers du domaine, dans l’office de Saint-Dié, étaient décédés, les héritages domaniaux abandonnés et en friches. Le Ban de Clefcy était dépeuplé. Dans la sénéchaussée de Remiremont, il en était de même. Le compte des domaines de Lorraine pour 1635 mentionne la peste à Neufchâteau, elle y fit de tels ravages que les fours bannaux restèrent à peu près sans emploi.

    Mais à quoi bon nous étendre davantage sur cette épouvantable calamité qui, de 1629 à 1640, causa tant de deuils ? Si encore les Vosges n’avaient eu à subir que cet horrible fléau qui semait partout la terreur et la mort ! Mais la guerre, l’abominable guerre, l’atroce famine, furent pour les survivants de la peste, choses plus affreuses que la plus hideuse contagion.

     

    A suivre…

     

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