• 8 juillet 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Prélude à la bataille de Wagram

    D’après « Victoires, conquêtes, revers et guerres civiles des francais » – 1820

     

    Depuis la bataille d’Essling, les deux grandes armées française et autrichienne étaient restées, sinon inactives, du moins sans rien entreprendre de bien offensif l’une contre l’autre.

    L’armée de l’archiduc Charles, considérablement augmentée par de nombreuses levées faites en Hongrie, en Moravie et en Bohême, comptait dans ses rangs, sur la rive gauche du Danube, cent soixante-dix à cent quatre-vingt mille hommes, avec à peu près neuf cents pièces d’artillerie. Toutefois, cette masse de combattants et ce matériel immense ne rendaient point encore au généralissime autrichien la confiance que lui avaient fait perdre les batailles de Taun, d’Abensberg et d’Eckmuhl, et que n’avait pas ranimée la journée douteuse d’Essling. Le génie militaire de l’archiduc ne le portait point aux entreprises hardies et d’éclat, et, bien que doué de talents supérieurs, ce prince faisait voir alors que son caractère méthodique le rendait plus propre à la guerre défensive qu’à celle d’agression, en gardant aussi longtemps la position centrale qu’il avait cru devoir prendre pour couvrir à la fois la Bohême, la Moravie et la Haute-Hongrie.

    Afin d’ajouter de nouvelles chances favorables à sa défense, l’archiduc avait mis en usage tous les moyens que l’art de l’ingénieur peut fournir pour fortifier une position ; il avait fait élever parallèlement au fleuve et vis-a-vis l’île de Lobau, au point de passage de l’armée française, d’immenses ouvrages de campagne à droite, sur une ligne qui s’étendait du village de Gross-Aspern jusqu’à la petite ville d’Enzersdorf, en traversant le village d’Essling.

    Ces travaux, exécutés avec le plus grand soin, liés par une courtine, étaient palissadés, fraisés et armés de plus de cent cinquante pièces d’artillerie de position. Le gros de l’armée autrichienne, établi sur des collines à une lieue en arrière de ces retranchements, avait son front couvert par un ruisseau (le Russbach), dont les bords étaient garnis d’autres petits ouvrages.

    Ainsi retranché, l’archiduc attendait patiemment une nouvelle attaque de l’armée française, dans l’espoir qu’il réussirait à précipiter dans le Danube son redoutable adversaire, si celui-ci parvenait à traverser une seconde fois le bras de ce fleuve, qui le séparait de l’armée autrichienne. Tous les moyens qui avaient été précédemment employés pour détruire les premiers ponts furent rassemblés en plus grand nombre encore qu’avant le 22 mai. Mais le généralissime autrichien oubliait en cette circonstance que de pareils obstacles ne pouvaient plus arrêter un ennemi aussi actif et aussi habile que Napoléon.

    En effet, pour nous servir d’une expression consacrée dans le bulletin officiel de l’armée, aux premiers jours du mois de juillet, il n’y avait plus de Danube pour les Français.

    Ce fleuve, de quatre cents toises de largeur, avait été dompté par les admirables travaux exécutés sous la direction du général du génie Bertrand. Un libre et commode passage était assuré désormais, et présentait une entière sécurité pour les opérations que l’empereur projetait sur l’une et l’autre rive.

    Napoléon avait profité de l’inaction de l’archiduc pour établir solidement la plus grande partie de son armée dans l’île de Lobau, en attendant qu’il fût complètement à même de prendre sa revanche. Cette île, qui a deux lieues de superficie, et qui, réservée pour les chasses des princes de la maison impériale d’Autriche, se trouvait alors couverte de taillis épais, devint une espèce de place forte, au moyen de tous les ouvrages qui y furent construits. Trois ponts parallèles, de six cents pas de longueur, et sur l’un desquels pouvaient passer trois voitures de front, liaient le terrain de l’île à celui de la rive droite, et assuraient les communications avec Vienne. Des estacades, établies dans différentes directions, protégeaient ces ponts contre toute nouvelle insulte, contre l’effet même des brûlots et autres machines incendiaires : cent vingt pièces de position défendaient les redoutes et les têtes de pont.

    L’île de Lobau avait reçu le nom de Napoléon, et les îles adjacentes, également fortifiées, ceux de Montebello, de Saint-Hilaire, d’Espagne, de Petit, de Masséna, d’Alexandre (prénom de Berthier, prince de Neuchâtel). Les ouvrages des îles Montebello et Espagne, ainsi qu’une des redoutes de l’île de Lobau, battaient la petite ville d’Enzersdorf, et leur feu pouvait en peu d’heures la raser et en chasser l’ennemi. Un mois avait suffi pour l’achèvement de ces magnifiques travaux. Au 1er juillet, l’armée française (en y comprenant les troupes du prince vice-roi, alors en marche pour opérer leur jonction) était forte de 140 000 à 150 000 hommes. Tous les corps qui avaient combattu à Essling étaient campés dans Lobau ; les autres étaient répartis sur la rive droite depuis Vienne jusqu’à Presburg.

    Napoléon avait occupé le château de Schoenbrunn pendant l’exécution de tous les travaux dont nous venons de parler. Le 1er juillet, il vint fixer son quartier-général dans l’île de Lobau, et, dès ce moment, tout annonça que le sort de la monarchie autrichienne allait enfin se décider dans une grande bataille. On pouvait augurer que la victoire se rangerait sous les drapeaux français, car jamais les troupes n’avaient montré plus de confiance et plus d’enthousiasme. A son arrivée dans l’Ile, Napoléon prit soin d’exalter encore ces deux sentiments par tous les moyens qui lui étaient si familiers, et qui lui avaient réussi tant de fois.

    Le jour même de son arrivée, l’empereur se promenant autour de la tente qu’on avait élevée au milieu de sa garde, s’arrêta devant un groupe de grenadiers qui prenaient leur repas : « Eh bien, mes amis, leur dit-il, comment trouvez-vous le vin ?Il ne nous grisera pas, sire, répondit un grenadier en montrant le Danube, voilà notre cave ». L’empereur, qui avait ordonné la distribution d’une bouteille de vin par homme, fut surpris de voir ses ordres si mal exécutés, et en demanda la raison au prince de Neuchâtel. Celui-ci fit prendre sur-le-champ des informations, et l’on sut que des employés aux vivres, chargés de ce service, avaient vendu à leur profit les quarante mille bouteilles qui devaient être distribuées aux troupes de l’île. Ces misérables firent arrêtés, livrés à une commission militaire, et condamnés à mort.

    L’archiduc supposait que l’armée française tenterait de déboucher sur la rive gauche, au même point et par les mêmes moyens de passage que la première fois. C’est dans cette idée qu’il avait établi la ligne de défense que nous avons décrite.

    L’empereur, de son côté, chercha à confirmer cette supposition par toutes les démonstrations qui pouvaient détourner l’attention du prince du véritable but qu’il se proposait, celui de rendre inutiles tous ces retranchements, élevés avec tant de soin, en effectuant le passage du Danube au-dessous du point où l’armée française avait abordé la rive gauche le 21 mai.

    Le 2 juillet, cinq-cents voltigeurs, commandés par un aide-de-camp du maréchal Masséna, passèrent dans l’île dite du moulin, vis-à-vis Essling, et s’y établirent. Cette île fut bientôt jointe au continent par un petit pont, en avant duquel on construisit une flèche.

    Ainsi que l’empereur le désirait, cette opération appela l’attention de l’ennemi : les redoutes du village d’Essling dirigèrent un feu très-vif sur ce faux point d’attaque.

    L’armée se réunit pendant la journée du 4, tant dans l’île de Lobau qu’aux environs de Kaiser-Ebersdorf sur la rive droite. A dix heures du soir, le général Oudinot fit embarquer sur le grand bras du Danube quinze-cents voltigeurs, dirigés par le général Conroux. Le capitaine de vaisseau, Baste, les convoya avec dix chaloupes canonnières, et protégea leur débarquement sur la rive gauche, au-dessous de l’île de Lobau. Quelques postes ennemis furent bientôt repoussés jusqu’au village de Muhlleuten.

    A onze heures du soir, une terrible canonnade s’engagea sur une partie du front des retranchements de la rive gauche. Le feu des batteries françaises était particulièrement dirigé sur Enzersdorf, où s’appuyait, ainsi que nous l’avons déjà dit, la gauche des retranchements ennemis.

    Les obus ne tardèrent point à mettre le feu aux maisons de cette petite ville. L’artillerie ennemie répondait avec la plus grande vigueur à celle des ouvrages français. Le ciel avait été couvert une partie de la journée, et des symptômes d’un grand orage s’étaient déjà manifestés avant la nuit : dans le moment dont nous parlons, cet orage éclata avec une violence extraordinaire. Tous les vents étaient déchaînés, la pluie tombait par torrents, les coups de canon et les coups de tonnerre se succédaient avec une telle rapidité, qu’il était presque impossible de les distinguer : le terrain des îles du Danube était inondé.

    Toutefois, rien n’était capable d’arrêter les préparatifs du passage de l’armée française. Tandis que les batteries des îles de Montebello et d’Espagne, et une partie de celles de l’île de Lobau, écrasaient Enzersdorf, le colonel Descorches Sainte-Croix, aide-de-camp du maréchal Masséna, à la tête de deux mille cinq cents hommes, traversait sur des barques le petit bras du Danube, et abordait la rive gauche au-dessous de la petite ville que nous venons de nommer. Dans le même temps, le chef de bataillon d’artillerie Victor Dessale, directeur des équipages de pont, faisait accrocher d’une rive à l’autre un pont de quatre-vingts toises, tout d’une seule pièce, et construit sur les dessins de cet officier. L’infanterie y passa au pas de charge, et, pour ainsi dire, sous une voûte d’obus et de boulets, qui, partant des deux rives, se croisaient sur sa tête.

    Quelques instants après, deux autres ponts furent jetés à peu de distance du premier, de sorte qu’à trois heures du matin, l’armée française avait débouché par quatre ponts, la gauche à quinze cents toises au-dessous d’Enzersdorf, et la droite sur Wittau.

    A cinq heures du matin, le ciel était devenu serein, et le soleil paraissait dans tout son éclat. L’armée s’était formée : le corps du maréchal Masséna tenait la gauche, ceux du prince de Ponte-Corvo et du général Oudinot le centre, et le maréchal Davoust la droite. L’armée d’Italie, sous les ordres du prince vice-roi ; le corps de Dalmatie sous ceux du général Marmont ; la garde impériale et la grosse cavalerie débouchèrent successivement pour former une seconde ligne et les réserves.

    L’ennemi put connaître alors quel avait été le dessein de Napoléon : il voyait l’armée française rangée en bataille sur l’extrémité gauche de sa ligne, dont tous les ouvrages devenaient maintenant inutiles. Il était forcé, en opérant un changement de front, de s’éloigner de ses redoutes à une distance de près d’une lieue, et de recevoir la bataille sur le terrain que l’empereur français avait lui-même choisi.

    L’action s’engagea entre sept et huit heures. A ce moment, les batteries, qui avaient tiré toute la nuit sur Enzersdorf, avaient produit un tel effet, que les troupes ennemies s’étaient retirées, à l’exception de quatre bataillons laissés dans cette petite ville pour en défendre les ruines fumantes. Le duc de Rivoli fit marcher sur ce point le colonel Sainte-Croix, qui s’en empara sans résistance après avoir sommé la garnison : les quatre bataillons qui la composaient furent faits prisonniers. Le général Oudinot cerna le château de Sachsengang, que l’ennemi avait fortifié, fit capituler neuf cents hommes qui s’y trouvaient, et prit douze pièces de canon ; l’empereur fit alors déployer toute l’armée dans l’immense plaine d’Enzersdorf.

    Cependant l’archiduc Charles, trompé dans ses espérances, mais revenu bientôt de la surprise où l’avait jeté le passage inattendu des Français sur un point qu’il n’avait pas soupçonné, venait d’ordonner plusieurs manœuvres pour tenter de ressaisir quelques avantages sur le nouveau champ de bataille où il était forcé d’en venir aux mains. Laissant le gros de son armée dans ses lignes, tant sur le Danube que derrière le ruisseau de Russbach, le prince détacha plusieurs colonnes d’infanterie soutenues d’une artillerie nombreuse, et toute sa cavalerie, pour essayer de déborder la droite de l’armée française.

    Une de ces colonnes vint occuper le village de Rutzendorf ; mais le général Oudinot l’en chassa bientôt, et Napoléon envoya au maréchal prince d’Eckmuhl l’ordre d’appuyer à droite, afin de menacer la gauche de l’ennemi. Depuis midi jusqu’à neuf heures du soir, l’armée française, continuant de manœuvrer dans la plaine d’Enzersdorf, occupa, en grande partie, les villages qui se trouvent en avant du Russbach. Le maréchal Masséna s’empara successivement des ouvrages d’Essling, de Gross-Aspern, et le prince de Ponte-Corvo fit enlever par les Saxons le village de Raasdorf.

    A neuf heures, une attaque fut dirigée par le prince Eugène sur le village de Wagram, centre de l’armée ennemie. Les trois divisions Pacthod, Seras et Lamarque, sous le commandement du général Macdonald, enlevèrent d’abord cette position fortement retranchée. Trois mille prisonniers et cinq drapeaux étaient entre les mains des vainqueurs, qui déjà dépassaient Wagram, lorsque de nombreux renforts envoyés par l’archiduc, et le feu croisé de plusieurs batteries placées à droite et à gauche, forcèrent le général Macdonald à rétrograder.

    Ce mouvement, exécuté dans le plus grand ordre, au milieu de l’obscurité, fut pourtant funeste aux trois divisions françaises. Les Saxons, qui s’étaient emparés, comme on vient de le voir, du village de Raasdorf, et avaient appuyé un peu sur leur gauche, apercevant les colonnes du général Macdonald, les prirent pour l’ennemi et firent feu sur elles. Suivies par les Autrichiens, canonnées en flanc par leurs batteries, et reçues en tête par le canon et la mousqueterie des Saxons, les trois divisions dont nous parlons furent ébranlées. Le désordre se mit dans leurs rangs et devint tel, que, malgré tous les efforts des généraux, la plupart des soldats se débandèrent.

    Les trois mille prisonniers ennemis s’échappèrent à la faveur de cette confusion, et des cinq grenadiers qui portaient les drapeaux enlevés aux Autrichiens, quatre furent tués ; un seul put conserver le sien. Les généraux Grenier ; Vignolles, chef de l’état-major du prince Eugène ; Seras et Salhuc furent blessés dans cette fatale échauffourée. Le colonel Huin, du treizième régiment de ligne, et l’adjudant-commandant du Commet, y furent tués, ainsi que plusieurs autres officiers supérieurs et subalternes.

    Si l’ennemi eût profité de cet événement pour s’avancer avec rapidité, et faire une trouée par l’intervalle que laissaient les trois divisions en déroute, les suites de ce mouvement auraient pu devenir très désastreuses pour l’armée française. Mais la nuit, qui venait d’être si défavorable aux troupes du général Macdonald, empêchait également les Autrichiens de connaître toute l’étendue de l’avantage que le hasard, bien plus que leurs manœuvres, leur offrait. Au lieu donc de suivre les Français au-delà de Wagram, ils se bornèrent à reprendre cette position et s’y arrêtèrent. Le général Macdonald rallia ses colonnes, et toute l’armée bivouaqua sur le champ de bataille, attendant avec impatience la journée du lendemain pour signaler l’ardeur et le dévouement qui l’animaient. Et de part et d’autre, on se prépara à la grande et mémorable lutte qui devait suivre ces premiers engagements.

     

     

     

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