• 8 juillet 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Le 4 juillet 1830 - La prise du fort de l’Empereur dans EPHEMERIDE MILITAIRE La-prise-du-fort-de-lEmpereur-150x150

    La prise du fort de l’Empereur

    D’après « Relation de la Guerre d’Afrique pendant les années 1830 et 1831 »
    Claude Antoine Rozet – 1832

     

    Depuis notre arrivée (1er juillet) devant le château de l’Empereur, les Algériens avaient établi un camp assez considérable sur le bord de la mer, près le fort de Babazon. L’investissement de la ville était loin d’être complet ; il restait à droite et à gauche un intervalle de trois mille mètres entre nos postes et la mer qui n’était point occupé, où l’ennemi pouvait pénétrer sans qu’on l’en empêchât, et qui lui donnait toutes les facilités pour communiquer avec l’intérieur du pays.

    Sur notre droite particulièrement, se trouvaient les routes de Bleida et de Constantine, par lesquelles on pouvait introduire des troupes et des munitions sans que nous pussions eu empêcher, puisque nous n’avions pas seulement un caporal et quatre hommes sur ces routes. Les batteries de la côte, qui étaient toujours entre les mains de l’ennemi, pouvaient protéger tous les convois qu’il voudrait conduire dans la place.

    Dès le matin, un grand nombre de Turcs et d’Arabes sortis du camp de Babazon se portèrent contre deux sections du deuxième de marche, placées en tirailleurs sur le bord d’un grand escarpement qui se trouve à droite de la maison du consul de Suède. Les Algériens vinrent jusqu’à dix pas des troupes, et, n’ayant pas le temps de charger leurs fusils, ils lançaient des pierres avec la main. Mais l’avantage de la position et un feu bien nourri les forcèrent d’abandonner la place après avoir perdu beaucoup des leurs. Ce régiment, exposé au feu du fort, et ayant en outre de temps à autre des engagements de tirailleurs sur le devant de la tranchée, eut ce jour-là trois morts et trente-trois blessés.

    Pendant toute la journée, les tirailleurs de l’ennemi inquiétèrent beaucoup les travailleurs, et on fit très peu de chose. Le 6e régiment de ligne fut un instant engagé, et eut 52 hommes et un officier mis hors de combat.

    Dans la matinée, quelques-uns des bâtiments de la flotte, conduits par le contre-amiral Rosamel, défilèrent devant les batteries de la côte, depuis la pointe Pescade jusqu’au fort des Anglais, en lâchant quelques bordées qui ne produisirent aucun effet. L’ennemi répondait de temps en temps par quelques coups de canon dont les boulets n’arrivaient pas jusqu’aux bâtiments français, qui se tenaient hors de portée.

    La brigade Clouet quitta le mont Boujareah, où elle était venue pour soutenir le 14e en cas d’attaque, et alla se placer sur la route de Sidi-Ferruch, à sa position du 25 juin, pour protéger les convois, dont plusieurs avaient été attaqués par les coureurs de l’ennemi. Deux obusiers de montagne vinrent se mettre en batterie sur le mamelon occupé par le bataillon du 37e, au-dessus du consulat de Naples.

    Vers le soir, le 1er bataillon du 48e arriva derrière la batterie du Roi, et y prit position. Dans la nuit, l’ennemi tira plusieurs bombes, et il y eut une fausse alerte dans laquelle les troupes prirent les armes ; mais on ne tira que quelques coups de fusil.

    Le lendemain, 2 juillet, le fort ne commença son feu qu’à sept heures et demie, ce qui étonna tout le monde ; et les troupes de service à la tranchée purent être relevées sans qu’on les inquiétât. Le général Damremont faisait exécuter à sa brigade un mouvement pour se rapprocher du consulat de Suède, dans le but de protéger la droite de la tranchée, lorsque les Arabes se montrèrent tout à coup sur ses derrières. Une fusillade assez vive s’engagea, mais l’ennemi lâcha bientôt le pied. Nous eûmes dans cette affaire une douzaine d’hommes hors de combat, parmi lesquels on cite le sergent-major Gaueslin, qui, ayant reçu «ne balle dans l’épaule, refusa obstinément de quitter son poste.

    A dater de ce jour (2 juillet), le service de la tranchée cessa d’être commandé par bataillon : chaque régiment dut fournir des détachements proportionnés à sa force. On choisit quelques hommes des meilleurs tireurs, et on les arma de fusils de rempart avec lesquels ils tiraient sur les Bédouins qui se présentaient à une grande distance, et tuaient, dans l’intérieur du fort, les servants des pièces.

    Les attaques réitérées de l’ennemi sur tous les points empêchèrent presque entièrement de travailler pendant toute la journée. La chaleur était accablante, et les soldats se trouvaient épuisés de fatigues. Le commandant Admyrault ayant vu sur la route plusieurs boulets de gros calibre, ordonna de renforcer les parapets des batteries, et leur fit donner sept mètres d’épaisseur.

    Dans l’après-midi, quatre compagnies du 14e reçurent l’ordre de se transporter hors des lignes, sur la gauche, pour recueillir plusieurs familles juives qui avaient demandé à se mettre sous notre protection. Le général Achard profita de cette circonstance pour envoyer du côté de la mer une compagnie de grenadiers, chargée de fouiller les vallées profondes qui se trouvent sur le versant nord des montagnes, et où on disait avoir vu se glisser des Turcs et des Arabes. Cette compagnie, arrivée sur les derniers contreforts, voyait à dos toutes les batteries de la côte. Quelques coups de fusil tirés dedans mirent en fuite ceux qui les occupaient : ils se sauvèrent en laissant leurs drapeaux, les munitions, et presque toutes les pièces chargées. Comme on n’avait pas assez de monde, on ne put ni occuper les batteries, ni les détruire.

    Vers les sept heures du soir, on commença à conduire l’artillerie de siège au dépôt de tranchée.

    Depuis quelques jours, au camp de Staoueli, les Bédouins qui avaient posé les armes, venaient fraterniser avec nos soldats, et apportaient des provisions : volailles, moutons, œufs, etc. Un mouton se vendait trente sous, et pour un franc on avait une paire de beaux poulets. Les chaleurs et la mauvaise qualité des eaux avaient causé des maladies parmi les troupes qui se trouvaient dans ce camp, et celles stationnées dans les redoutes construites le long de la route de Sidi-el-Ferruch à Alger.

    Depuis quatre jours que le château était investi, nous essuyions le feu continuel de l’ennemi sans y répondre, et les travaux se poursuivaient avec une grande activité. On s’était contenté de repousser les tirailleurs quand ils se présentaient, mais l’artillerie ne tirait pas un seul coup de canon. Le fort nous blessait beaucoup de monde. Les troupes, fatiguées de rester ainsi dans l’inaction, commençaient à murmurer et demandaient que l’artillerie répondît au feu de l’ennemi. Les clameurs étant parvenues jusqu’au général en chef, il ordonna au général Lahitte d’accélérer les travaux et de commencer le feu le 3 au matin. Celui-ci fit part à tous les commandants de batterie des intentions de son Excellence, mais on n’était point encore en mesure : la batterie de mortiers et la batterie St-Louis étaient les seules à peu près terminées.

    Dans la nuit du 2 au 3, on plaça les sacs à terre, et on égalisa le terrain des parapets, qui, ayant déjà atteint toute leur hauteur, mettaient les travailleurs à couvert, et pendant la journée du 3 on put travailler fort à son aise, à l’abri du feu de l’ennemi. Presque tous les magasins à poudre furent construits dans cette journée.

    A la gauche, sur le mamelon occupé par le 37e, deux obusiers de huit pouces vinrent remplacer ceux de montagne qu’on y avait amenés la veille. Les Algériens faisaient un feu si continuel sur ce point, que les troupes étaient obligées de se coucher à plat ventre derrière les parapets.

    Le général Achard envoya démonter dans la matinée les batteries du bord de la mer dont on s’était emparé la veille. Deux compagnies d’élite du 14e, qui occupait le marabout de Sidi-Benhard, le poste le plus avancé du côté d’Alger, avaient déjà été attaquées plusieurs fois et se trouvaient exposées au feu de la Casbah, du fort des Anglais et de celui des Vingt-Quatre Heures. Ces compagnies conservaient leur position avec une constance héroïque. Enfin l’ennemi fit une dernière tentative pour les déloger : trois cents Turcs et Arabes, précédés par une grêle de boulets, les attaquèrent avec acharnement. Mais un détachement s’étant porté sur leur flanc, les culbuta, et depuis ils n’osèrent plus se représenter.

    La batterie Moquart, où un bataillon du 48e se trouvait alors de garde, fut vivement attaquée ; les Arabes vinrent jusqu’aux embrasures et jetèrent des pierres et des éclats de bombes dans la batterie. Nos soldats plièrent un instant et l’ennemi faillit s’emparer des pièces ; mais étant revenus à la charge, ils tombèrent sur lui à la baïonnette, lui tuèrent beaucoup de monde, et le mirent en déroute.

    Les Algériens ayant connu par toutes ces petites attaques qu’on construisait des batteries contre le fort, garnirent dans la journée tous leurs parapets et plates-formes avec de grosses balles de laine. Ils en avaient surtout placé une grande quantité autour du réduit, ce qui nous fit penser que là se trouvait le principal magasin à poudre.

    A trois heures le temps était beau, une légère brise de mer se faisait sentir, lorsqu’une partie de la flotte, sous les ordres de l’amiral, parut le long de la côte avec toutes les voiles déployées. Dix-sept bâtiments, vaisseaux, frégates et bricks, défilant à la suite les uns des autres, à grande portée du canon de terre, tiraient sur les batteries. Mais en approchant du môle qui se trouve devant le port, chaque bâtiment prenait le large et ne tirait plus. Les forts de la côte et ceux du môle ripostaient ; mais très peu de boulets allaient jusqu’aux navires, et un seul, je crois, reçut un boulet dans le flanc. Une vingtaine d’hommes furent tués ou blessés par une pièce de 36 qui éclata à bord de la Provence. Sans cet accident, la marine, dans ses deux attaques, n’aurait pas eu à déplorer la perte d’un seul homme.

    Les Algériens firent sortir trente chaloupes canonnières, qui manœuvrèrent devant le port sans tirer un seul coup. Cette attaque de l’amiral Duperré n’eut absolument aucun résultat. Deux boulets arrivèrent jusque dans le fort des Anglais ; cinq ou six allèrent couper les arbres dans le jardin du Dey ; deux tombèrent sur la tour du môle, et un seulement parvint jusque dans la ville sans faire aucun mal. Lorsqu’Alger fut pris, un capitaine du génie militaire estima à sept francs cinquante centimes la réparation du dégât fait par la marine dans ses deux attaques contre les forts de la côte et les batteries du môle. Quoi qu’il en soit, les Algériens eurent grand’peur. La plupart s’étaient cachés dans les caves et la partie basse des maisons ; ils croyaient qu’on allait bombarder la ville.

    On aurait pu effectivement le faire : nous avions huit bombardes destinées pour cela, et se tenant hors de la portée du canon, elles pouvaient faire beaucoup de mal dans Alger et concourir à sa reddition avec les batteries élevées sur les hauteurs qui dominent le fort de l’Empereur. Mais ces bâtiments rentrèrent en France sans avoir été d’aucune utilité.

    Ce qui venait de se passer sous les yeux de l’armée, lui fit comprendre qu’elle n’avait absolument rien à espérer de la coopération de la flotte pour la prise d’Alger, et qu’elle ne devait compter que sur elle seule pour remplir sa mission.

    Chaque jour, les pièces et les munitions des batteries de siège étaient menées au dépôt de tranchée ; les travaux avaient été beaucoup avancés dans la journée du 3 et continuèrent pendant la nuit avec une grande vigueur. L’ordre était donné de commencer le feu le 4 à la pointe du jour. Vers minuit, on mit les pièces en batterie. Plusieurs détachements des divisions d’Escars et Loverdo avaient été placés auprès de chaque batterie pour les garder.

    Six compagnies d’élite de différents régiments furent réunies afin de repousser l’ennemi en cas de sortie et pour monter à l’assaut aussitôt que la brèche serait praticable : ces compagnies prirent position et passèrent la nuit derrière les batteries du front d’attaque.

    Vers deux heures du matin, l’artillerie se préparait, chargeait et formait les pièces, quand tout à coup, un Arabe se précipite par une des embrasures dans la batterie du Dauphin. Au cri de qui-vive, la sentinelle lâche son coup de fusil ; aussitôt plusieurs ennemis paraissent sur le parapet et sautent dans la batterie. Les canonniers battent en retraite ; l’infanterie, qui se trouvait derrière, s’éveille en sursaut, tire sans savoir ce qui arrivait, et les canonniers sont pris entre deux feux. Mais bientôt l’ordre se rétablit, et l’ennemi, poursuivi la baïonnette dans les reins, se sauva à la faveur des haies et des broussailles.

    Cette échauffourée montra qu’on n’avait pas pris assez de précautions, et aussitôt des sentinelles furent placées en avant de la batterie.

    Le dimanche 4 juillet, une heure avant l’aurore, les batteries étaient toutes armées, et les canonniers à leur poste n’attendant plus que le signal pour commencer le feu. Le général Lahitte, dont l’activité et la vigilance ne s’étaient point ralenties, arriva sur la ligne vers trois heures du matin, et s’assura par lui-même que tout était prêt. Le général en chef se transporta au consulat d’Espagne, situé à quatre cents mètres en arrière de la tranchée, et où se trouvait le général Loverdo depuis le commencement du siége. Beaucoup d’officiers d’état-major s’étaient portés sur différents points pour contempler l’attaque et la défense.

    Le temps était calme, les premiers rayons du jour commençaient à paraître, lorsqu’une fusée partie du camp français s’éleva et éclata dans les airs. A ce signal, un demi-cercle de feu brille au-dessus de la tranchée et un bruit terrible appelle aux armes la garnison du château ; toutes les batteries françaises avaient fait feu à la fois. Ce bruit frappa de terreur les Algériens, qui ne s’attendaient pas à être attaqués sitôt, ils courent à leurs pièces, et à la seconde bordée, ils avaient répondu. Le feu continua avec vivacité, et l’ennemi rendit coup pour coup.

    Il ne faisait point encore jour ; des nuages de fumée s’étant formés devant nos batteries, leur dérobaient tout-à-fait la vue du fort, ce qui rendait le tir très incertain. De plus, les canonniers et les bombardiers ne connaissaient point encore bien la portée de leurs pièces, et dans la première demi-heure, on tira fort mal. Les Algériens, revenus de leur frayeur, voyant le peu d’effet que produisaient nos boulets, reprirent tout-à-fait courage, et firent un feu bien nourri avec les pièces placées sur la tour et celles des deux côtés du fort qui nous regardaient. Notre artillerie, attendant paisiblement que la fumée fût dissipée, ne tirait que quelques coups, seulement pour donner signe de vie. Enfin, une légère brise d’est s’éleva, et chassant la fumée vers la mer, découvrit le château. Aussitôt notre feu recommença avec vigueur, et dans un instant la tour et les courtines furent criblées de trous. On tira aux embrasures, et plusieurs furent bientôt démolies.

    Le général Lahitte, placé au consulat de Suède, observait tout ce qui se passait, et envoyait ses aides-de-camp, les capitaines d’artillerie Maléchart et Maray, à travers les boulets et les bombes qui couvraient la terre, porter ses ordres sur les différents points de la ligne d’attaque.

    A cinq heures, nos bombes étaient encore mal dirigées : elles passaient presque toutes par-dessus le château, et plusieurs même allèrent tomber à la mer, à 1200 mètres plus loin. Les batteries de la Casbah, situées à 1700 mètres des nôtres, et quatre pièces placées en avant sur la hauteur des Tagarins, secondaient avantageusement le feu du fort. Les boulets de la Casbah allaient jusque sur le mont Boujareah, et inquiétaient beaucoup le bataillon du 87e, qui gardait, à l’extrême gauche, la batterie des obusiers de campagne, placée au-dessus du consulat de Naples.

    La hauteur de nos parapets avait été bien calculée, et les boulets de l’ennemi faisaient peu d’effet ; mais beaucoup de bombes tombaient dans les batteries, éclataient, et, chose très étonnante, ne touchaient presque personne. Vers sept heures, notre tir commença d’acquérir une grande justesse : toutes les bombes tombaient sur la tour et la démolissaient, en jetant les débris de tous les côtés. L’ennemi se vit bientôt forcé d’abandonner ce poste, et, dans moins d’une heure, ses pièces furent à moitié cachées sous les décombres.

    La batterie Moquart prenait l’ennemi d’enfilade, et lui tuait ses canonniers à leurs pièces : on a vu des boulets de cette batterie culbuter toute une ligne d’artilleurs algériens. A mesure que quelqu’un était blessé, on le donnait à des Bédouins, qui l’emportaient dans l’intérieur du château ; plus de cinquante étaient occupés à cela, et d’autres formaient des espèces de chaînes pour passer les munitions des magasins aux batteries. Beaucoup d’embrasures étaient déjà détruites, et les assiégés les raccommodaient avec des sacs de laine, replaçaient les pièces et continuaient à tirer. Les hommes mis hors de combat étaient sur-le-champ remplacés par d’autres. La résistance croissait avec l’attaque, et nous commencions à douter du succès.

    Un millier de Turcs et d’Arabes circulaient entre la ville et le fort. Des bandes de Bédouins, qui paraissaient fuir, couvraient la route de l’Aratch. Un morne silence régnait dans la ville.

    Toutes les batteries des remparts étaient occupées, et celles de notre côté tiraient sur nous sans produire d’effet. A la marine, tous les canonniers étaient à leurs postes : ils craignaient que la flotte française ne vînt devant la ville pour appuyer l’attaque de terre. Mais non, pas un brick ne se montra, et nous crûmes un instant que l’amiral était retourné en France sans nous en prévenir. A six heures et demie, le soleil sort du milieu des brouillards, en répandant une lumière pâle sur Alger, dont il annonce la chute prochaine.

    Alors tous les coups de canon portaient : les boulets, frappant contre les parapets, en jetaient les débris sur les assiégés, et les couvraient de poussière ; ceux qui tombaient dans les balles de laine faisaient voler des flocons de tous les côtés. Les obus, les bombes et les boulets couvraient les plates-formes du fort, et la place n’était plus tenable. Cependant les efforts de l’ennemi redoublaient : quelques pièces démontées furent remises en batterie.

    Vers sept heures, les assiégés commencèrent à abandonner les parties les plus endommagées. A huit heures et demie, le premier front est presque abandonné, et beaucoup de canonniers se sauvent dans la partie couverte. La garnison, qui les voit fuir, se précipite vers la porte, et veut sortir. Le commandant s’y oppose, et place devant des Turcs, le yatagan à la main, avec ordre de couper la tête à tous les fuyards : cinq ou six se précipitent sur les gardes, et sont décapités à l’instant ; les autres épouvantés restent malgré eux. Alors les canonniers reparaissent sur le second front. Quelques-uns seulement osent retourner sur le premier : ils tirent avec lenteur. A neuf heures et demie, le feu du château était presque éteint.

    Aussitôt que le général Lahitte vit que le tir de ses batteries était bien assuré, il quitta son poste d’observation au consulat de Suède, et se rendit successivement dans les différentes batteries. Voyant le feu du fort éteint, il donna l’ordre de battre en brèche, et aussitôt on tira au pied du mur sur le front du Sud.

    Le Hasnagzi aux abois envoya vers le Dey, pour lui annoncer l’extrémité à laquelle il se trouvait réduit et demander ses ordres. Le Dey lui fit dire d’évacuer le château, et de laisser dedans trois noirs pour le faire sauter, afin que les Français ne pussent pas tourner son artillerie contre la ville. A neuf heures et demie, la porte fut ouverte, et nous vîmes une foule composée de Maures, d’Arabes et de Turcs, se précipiter dehors. La batterie d’obusiers de campagne leur tirait dessus en sortant et tuait quelques hommes. Les Turcs étaient faciles à distinguer parmi les autres : ils sortaient tranquillement, à peine accéléraient-ils le pas, tandis que les Arabes et les Maures couraient à toutes jambes, en abandonnant sur la colline une grande quantité de chevaux et de mulets qui broutaient paisiblement. En les voyant sortir, nous estimâmes leur nombre à deux mille.

    Le fort était abandonné. Deux drapeaux rouges flottaient encore sur le premier front et un troisième à un des angles du côté de la ville. Trois noirs, restés seuls, se promenaient tranquillement, et se penchaient de temps en temps sur le parapet pour examiner l’effet des boulets qui battaient en brèche. L’un, frappé par un obus, tombe mort. Les deux autres, comme pour le venger, courent à une pièce, la relèvent et tirent trois coups de canon ; mais au troisième, elle tombe sur le côté, et ils font de vains efforts pour la remettre. Ils viennent à une autre, et, pendant qu’ils tournent autour, arrive un boulet qui coupe les jambes à l’un d’eux. L’autre contemple quelque temps son camarade, le traîne un peu en arrière, le laisse et va sur le parapet examiner les progrès de la brèche. Enfin, après s’être promené un instant, les mains croisées sur la poitrine, il arrache un des drapeaux et descend tranquillement avec dans l’intérieur de la tour. Il venait de disparaître lorsqu’une centaine de fuyards rentrent précipitamment par la poterne, et ressortent aussitôt, emportant des blessés sur leurs épaules. Le noir remonte, regarde la brèche, prend un second drapeau et descend.

    Il était alors dix heures cinq minutes, et à dix heures dix minutes, une flamme éclatante brille au pied de la tour, une colonne de fumée sillonnée par des jets de feu et traversée dans tous les sens par des masses de pierres, des pièces et des affûts de canon, s’élève majestueusement dans les airs. Une détonation terrible est répétée par tous les échos. Les assiégeants épouvantés se jettent à plat ventre. Une grêle de pierres vient tomber au milieu de la ligne française, et des nuages de poussière obscurcissent le soleil : le fort avait sauté.

    Le temps était calme. La colonne de fumée, dont les contours étaient parfaitement dessinés, s’élevait par trois étages à une hauteur prodigieuse, et cacha pendant dix minutes le fort que nous croyions anéanti. En se dissipant, elle nous laissa voir une large brèche qui avait emporté toute la courtine du côté ouest. La tour était aux trois quarts détruite ; mais les deux fronts se trouvaient conservés en entier. La fumée, entraînée par un léger vent du nord, s’en va vers l’Atlas annoncer aux peuplades de ces montagnes le triomphe de nos armes et la chute d’Alger. Dans cette ville, la frayeur s’est emparée de toutes les âmes : le Dey seul conserve son sang-froid.

    Aussitôt après l’explosion, le général Lahitte envoya un de ses officiers au général Bourmont, qui déjeunait alors au consulat d’Espagne, où il était resté pendant toute l’attaque, pour lui annoncer ce qui venait de se passer et demander ses ordres. Le ministre répondit sans se déranger : « C’est bien ; dites au général Lahitte de prendre les dispositions qu’il jugera convenables ».

    Le commandant de l’artillerie, aussitôt après avoir reçu la réponse du général en chef, envoya le capitaine Geoffroy du 6e de ligne avec sa compagnie de grenadiers pour reconnaître l’entrée du fort. Il fut immédiatement suivi par un détachement d’artillerie et deux compagnies de grenadiers des 29e et 35e de ligne, avec lesquels marchèrent les généraux Lahitte et Hurel. Le capitaine Geoffroyayant trouvé la poterne ouverte, pénétra au milieu des décombres qui fumaient encore. Des compagnies de sapeurs, d’autres troupes et un grand nombre d’officiers le suivirent.

    Le château de l’Empereur, qui quelques minutes auparavant vomissait le fer et la flamme de tous les côtés, présentait maintenant l’image du chaos. Plus de trois cents pas en avant, des cadavres d’hommes et de chevaux gisaient sur le sol. Le chemin creux qui passe au pied du fort était rempli de nos boulets, à moitié couverts par la poussière et les éclats de pierres. Des pièces de canon lancées par l’explosion s’étaient brisées en tombant ; quelques-unes, enfoncées de plusieurs pieds en terre, restaient droites. Des affûts, des débris de meubles se trouvaient mêlés à tout cela.

    Les haies et le sol environnant étaient couverts d’une grande quantité de laine dispersée en flocons, de lambeaux de chair et de membres encore palpitants. Les murs restés debout étaient tout criblés de boulets ; à leur pied se trouvaient entassés, les uns sur les autres, des affûts, des pièces de canon, des mortiers, de gros blocs de maçonnerie. Et au milieu de tout cela, gisaient plusieurs cadavres horriblement mutilés.

    Sur la courtine de l’ouest, l’explosion avait pratiqué une grande brèche, et les débris formaient un talus par lequel on pouvait facilement pénétrer dans l’intérieur. Ici c’était véritablement l’image-du chaos : les décombres couvraient presque toutes les plates-formes ; des jets de fumée sortaient encore sur différents points ; des meubles brisés, des fusils, des sabres, des canons, des mortiers, des bombes et des boulets étaient jetés pêle-mêle ; des hommes défigurés, des chevaux, des mulets à moitié enfouis sous les décombres respiraient encore.

    Malgré l’horrible commotion qui avait dû tout ébranler, un mortier et dix pièces de canon étaient demeurés à leur place. Le principal magasin à poudre, situé entre les deux fronts, n’avait pas pris feu et restait intact. Les premières troupes qui pénétrèrent dans le château tuèrent six blessés restés dans une salle basse. Tout près de la tour, centre de l’explosion, on trouva deux chevaux très légèrement blessés. Ceci est d’autant plus surprenant que tous les chevaux et mulets abandonnés par l’ennemi sur la colline, à plus de deux cents mètres des murs, furent tous tués par la commotion , et que des hommes furent lancés à cinq cents mètres de distance. Les pierres parties de la tour allèrent à 400 mètres à l’ouest sur le versant opposé de la vallée, couvrir les champs et couper tous les arbres.

    A peine avions-nous pénétré dans le château que les sapeurs du génie et les canonniers se mirent à travailler pour ravitailler les parties qui pouvaient servir à battre la ville et les forts qui se trouvaient en face le long de la mer. Sur la plage, nous voyions beaucoup de peuple qui fuyait vers l’Aratch. Plusieurs groupes de cavaliers arabes voltigeaient dans une prairie près de deux grands bassins qui sont sur le bord de l’eau.

    Le Bey de Constantine avait encore son camp à trois lieues de là, autour d’une grande maison carrée, sur la rive droite de l’Aratch. Deux pièces de canon ayant été relevées et mises en batterie, on tira quelques coups sur le fort Babazon qui ne répondit pas. Son silence fit présumer que l’ennemi l’avait abandonné, d’autant plus que la Casbah tirait encore de temps en temps. Le général Hureldonna l’ordre à la compagnie de grenadiers qu’il avait amenée, d’aller occuper un mamelon qui domine le fort de Babazon, en lui prescrivant d’envoyer, aussitôt qu’elle aurait pris position, un caporal avec quatre hommes pour couper la route, et forcer les habitants qui se sauvaient à rentrer dans la ville. Mais à peine le caporal fut-il arrivé à son poste que les cavaliers arabes le délogèrent. Alors le commandant Lachaux, qui avait suivi la compagnie, ordonna au lieutenant Battisti de se porter sur la route avec sa section. Cet officier n’avait point encore fait halte, que le commandant lui cria d’en haut : « A la batterie, sur la gauche du fort. Huit grenadiers s’y portèrent et la trouvèrent abandonnée.

    Un détachement d’artillerie, armé de pics, de haches, etc., conduit par le capitaine Maray, suivait alors l’infanterie : ce détachement avec vingt grenadiers s’était porté sur le fort pour s’en emparer. Mais deux coups de canon, tirés pour répondre au feu du château de l’Empereur, leur annoncèrent que l’ennemi y était encore. A leur entrée dans une cour qui est devant la porte, les grenadiers furent reçus par un feu très vif partant des embrasures, et qui les força de battre en retraite. Les cavaliers arabes, accourus sur leur flanc, les obligèrent à regagner précipitamment leur première position, en laissant quelques hommes sur la place. Le capitaine Maray, épuisé de besoin, de fatigue et accablé par la chaleur, tomba sans connaissance, et fut sauvé par ses canonniers qui le rapportèrent jusqu’au château. Au retour du détachement, le général Hurel réprimanda fortement le commandant Lachaux, et le mit aux arrêts pour avoir outre-passé ses ordres.

    Les boulets tirés du fort de Babazon, passant au-dessus du château de l’Empereur, mirent en fuite une foule d’amateurs et de domestiques que la curiosité avait amenés là.

     

     

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