• 4 juillet 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Le 2 juillet 1816 - Le naufrage de la frégate « La Méduse » dans EPHEMERIDE MILITAIRE Le-naufrage-de-la-frégate-«-La-Méduse-»-150x150

    Le naufrage de la frégate « La Méduse »

    D’après « Histoire des naufrages » – Jean Baptiste Benoît Eyriès – 1825

     

    Le 17 juin, la frégate la Méduse, faisant partie de l’expédition destinée pour le Sénégal, et portant le gouverneur de cet établissement, partit de la rade de l’île d’Aix.

    Le 1er juillet, on reconnut le cap Bojador, et l’on vit les côtes du Sahara. Vers dix heures du matin, on passa le tropique, et l’on fit la cérémonie du baptême. Pendant ce jeu, la frégate doubla le cap Barbas, en courant à sa perte. Le capitaine Le Roi de Chaumareys présidait à cette farce avec bonhomie, tandis qu’un officier ignorant, qui avait capté sa confiance, se promenait sur l’avant, et jetait un coup d’œil indifférent sur une côte hérissée de dangers. Tout le monde ne partageait pourtant pas cette confiance aveugle. Deux passagers qui connaissaient bien cette côte, disaient hautement que l’on allait y être jeté, ou tout au moins toucher sur le banc d’Arguin : on se moqua de leurs prédictions.

    Le 2 juillet, quelques personnes trompèrent le capitaine de la manière la plus singulière : on l’éveille à cinq heures du matin, on le fait monter sur le pont, et on lui persuade qu’un gros nuage, qui se trouvait dans la direction, et non loin de la position du cap Blanc, était ce cap même. Après cette prétendue reconnaissance, dont pourtant la réalité fut contestée alors, on aurait dû gouverner plus à l’ouest, pendant quarante lieues environ, pour gagner le large, et doubler avec certitude et sûreté le banc d’Arguin, dont la configuration est très imparfaite sur les cartes. On se serait d’ailleurs, en suivant cette route, conformé aux instructions que le ministère de la marine donne à tous les bâtiments qui partent pour le Sénégal. Ceux qui faisaient partie de l’expédition, et qui ont gouverné suivant ces instructions, sont tous arrivés heureusement. Pendant la nuit, la corvette l’Echo, qui était tout près, et à tribord de la frégate, fit beaucoup de signaux : l’on n’y répondit pas ; on la perdit de vue.

    Le 2 à midi, l’on prit hauteur. M. Naudet, enseigne de quart, assura que l’on était sur le bord du banc d’Arguin. Le conseiller du capitaine lui répondit qu’il n’y avait pas sujet de s’alarmer. Cependant M. Naudet, convaincu de la justesse de son opinion, prit sur lui de faire sonder. La couleur de l’eau était entièrement changée, ce qui fut remarqué même par les yeux les moins exercés à ces observations : on crut même voir rouler du sable au milieu de petites vagues qui s’élevaient.

    On apercevait des herbes nombreuses le long du bord, et l’on prenait beaucoup de poissons : tous ces faits annonçaient que l’on était sur un haut fond. Effectivement, la sonde donna dix-huit brasses. Le capitaine, averti par l’officier de quart, hésita d’abord, puis donna ordre de venir plus au vent, et d’amener une portion des voiles. La sonde, jetée de nouveau ne donna que six brasses. Le capitaine ordonna de serrer le vent le plus près possible, mais malheureusement il était trop tard.

    Une secousse avertit que la frégate a touché. Les officiers donnent leurs ordres d’une voix altérée ; la consternation se peint sur tous les visages. On croit à tout moment que le bâtiment va s’entr’ouvrir ; on travaille à le soulager. La mer était très grosse, et le courant très fort : on avait employé beaucoup de temps sans rien faire d’utile, parce que la confusion, qui est la suite ordinaire des accidents de ce genre, régnait à bord. Pour surcroît de maux, l’obéissance n’était plus la même par le défaut de confiance dans les chefs.

    La perte de la frégate devenue certaine, il fallait assurer une retraite à l’équipage. Un conseil fut convoqué ; le gouverneur du Sénégal dessina le plan d’un radeau susceptible, disait-on, de porter deux cents hommes avec des vivres. On fut obligé d’avoir recours à un moyen de cette nature, parce que les six embarcations ne pouvaient contenir quatre cents hommes qui étaient sur la frégate. Les vivres devaient être déposés sur le radeau, et, aux heures des repas, les équipages seraient venus y prendre leurs rations.

    On devait gagner les côtes du désert ; et là, munis d’armes et de munitions de guerre, former une caravane, et gagner l’île Saint-Louis. Les événements qui eurent lieu ensuite, prouvèrent que ce plan était parfaitement conçu, et qu’il eût été couronné du succès. Malheureusement, il ne fut pas exécuté.

    Le 5, on s’occupa des préparatifs pour quitter la frégate, et l’on renouvela les efforts pour la dégager ; mais l’on n’employa que des demi-mesures, et l’on ne réussit pas. L’on voulait embarquer sur le radeau et dans les canots, des provisions, du vin et des pièces à eau. Mais tout se fit avec tant de confusion, que ces objets essentiels furent mal répartis, et qu’une grande quantité fut laissée sur le pont de la frégate, ou jetée à la mer pendant le tumulte de l’évacuation.

    L’on avait fait, le 4, une liste d’embarquement, et assigné à chacun le poste qu’il devait occuper. On n’eut néanmoins aucun égard à cette sage disposition ; chacun chercha les moyens qu’il crut les plus favorables pour gagner la terre.

    Le grand canot reçut trente-cinq personnes ; le canot major, quarante-deux ; celui du commandant, vingt-huit ; un autre canot, vingt-cinq ; la chaloupe, quatre-vingt-huit ; enfin la yole, la plus petite des embarcations, quinze. Dix-sept hommes restèrent à bord de la frégate. Plusieurs refusèrent de descendre dans la chaloupe, la dernière embarcation qui déborda : les autres étaient trop ivres pour penser à leur salut.

    Il devait y avoir soixante matelots sur le radeau : à peine en mit-on dix. Cent quarante-huit personnes furent confiées à cette frêle machine. La précipitation avec laquelle on l’avait construite, empêcha d’y adapter des garde-fous, parce que probablement ceux qui la firent construire ne devaient pas s’y exposer. Elle avait à peu près dix pieds de long. Solidement établie, elle eût pu supporter deux cents hommes. Mais elle était sans voile et sans mâture. On y avait placé beaucoup de quarts de farine, cinq barriques de vin et deux pièces à eau. On avait omis d’y mettre un seul morceau de biscuit.

    A peine cinquante hommes furent sur le radeau, qu’il s’enfonça au moins de deux pieds. Pour faciliter l’embarquement des autres personnes, on fut obligé de jeter à la mer tous les quarts de farine ; l’on continua à y embarquer du monde. Enfin, dit M. Cornéard, un des témoins de cette triste catastrophe, nous nous trouvâmes cent quarante-huit. Il était impossible, tant nous étions serrés, de faire un pas sur le radeau : il s’était enfoncé au moins de trois pieds sur l’avant, et sur l’arrière on avait de l’eau jusqu’à la ceinture. Au moment où nous débarquions de la frégate, on nous jeta du bord à peu près vingt-cinq livres de biscuit dans un sac qui tomba à la mer. On l’en retira avec peine. Il ne formait plus qu’une pâte ; nous le conservâmes cependant dans cet état.

    Les embarcations de la frégate devaient toutes nous remorquer, et les officiers qui les commandaient avaient juré de ne pas nous abandonner. Un enchaînement de circonstances les força de renoncer au plan généreux qu’ils avaient formé de nous sauver, ou de mourir avec nous.

    Le canot où était M. le gouverneur vint jeter la première remorque. Les cris de Vive le Roi ! furent mille fois répétés par les hommes du radeau, et un petit pavillon blanc fut arboré à l’extrémité d’un canon de fusil.

    Si tous les efforts réunis des embarcations eussent continuellement agi sur nous, favorisés comme nous l’étions par les vents du large, nous eussions pu gagner la terre en moins de trois jours. Mais le lieutenant de la frégate, voyant que ses efforts devenaient inutiles, après nous avoir remorqués seul un instant, fit larguer l’amarrage qui le tenait au radeau. Plusieurs personnes ont dit qu’après cette opération, le cri barbare de « Nous les abandonnons » fut entendu.

    Nous ne demeurâmes convaincus que nous étions entièrement abandonnés, que lorsque les embarcations furent presque hors de notre vue. La consternation fut extrême. Tout ce qu’ont de terrible la soif et la faim se retraça à nos imaginations, et nous avions de plus à combattre un élément perfide qui déjà recouvrait la moitié de nos corps. Tous les marins et les soldats se livraient au désespoir : ce fut avec beaucoup de peine que nous parvînmes à les calmer.

    Nous nous étions embarqués sans avoir pris aucune nourriture. La faim commençait à se faire sentir impérieusement : un peu de biscuit mouillé avec un peu de vin forma notre premier repas, et le meilleur que nous fîmes pendant notre séjour sur ce radeau. Un ordre par numéros fut établi pour la distribution de nos misérables vivres. Dès le premier jour, le biscuit fut épuisé ; la journée se passa assez tranquillement.

    Le soir, nos coeurs et nos vœux, par un sentiment naturel aux infortunés, se portèrent vers le ciel ; nous l’invoquâmes avec ferveur, et nous recueillîmes de nos prières l’avantage d’espérer en notre salut.

    Nous conservions toujours l’espoir que les chaloupes ne tarderaient pas à venir à notre secours. La nuit arriva sans que notre espérance fût remplie. Le vent fraîchit ; la mer grossit considérablement : quelle nuit affreuse !

    Pendant cette nuit, un grand nombre de nos passagers, qui n’avaient pas le pied marin, tombaient les uns sur les autres. Enfin après dix heures de souffrances les plus cruelles, le jour arriva. Quel spectacle s’offrit à nos regards !

    Dix ou douze malheureux, ayant les extrémités inférieures engagées dans les séparations, que laissaient entre elles les pièces du radeau, n’avaient pu se dégager, et y avaient perdu la vie. Plusieurs autres avaient été enlevés du radeau par la violence de la mer, en sorte qu’au matin nous étions déjà vingt de moins. Nous déplorâmes la perte de nos malheureux compagnons. L’espoir de revoir, dans le courant de la journée, les embarcations, soutint notre courage ; mais comme il fut trompé ! Le découragement s’en suivit, et dès lors l’esprit de sédition se manifesta par des cris de fureur.

    La nuit survint ; le ciel se couvrit de nuages épais. La mer fut encore plus terrible que la nuit précédente, et les hommes, dans l’impuissance de se tenir sur l’avant ou sur l’arrière, se réunissaient au centre, partie la plus solide du radeau. Ceux qui ne purent gagner le milieu, périrent presque tous. Le rapprochement des hommes y était tel, que quelques-uns furent étouffés par le poids de leurs camarades qui tombaient sûr eux à chaque instant.

    Les soldats et les matelots, se regardant comme perdus, se mirent à boire jusqu’à perdre la raison. Dans cet état, ils portèrent le délire jusqu’à manifester l’intention coupable de se défaire de leurs chefs, et de détruire le radeau en coupant les amarrages qui en unissaient les différentes parties. Un d’eux s’avança armé d’une hache, pour exécuter ce dessein ; il commençait déjà à frapper sur les liens : ce fut le signal de la révolte.

    Les officiers avancèrent pour retenir ces insensés ; celui qui était armé de la hache, dont il osa les menacer, fut tué d’un coup de sabre. Beaucoup de sous-officiers et quelques passagers se réunirent à nous pour la conservation du radeau. Les révoltés tirèrent leurs sabres, et ceux qui n’en avaient point s’armèrent de couteaux. Nous nous mîmes en défense, et le combat allait commencer. Un des rebelles leva le fer sur un officier ; il tomba à l’instant percé de coups.

    Cette fermeté parut en imposer un instant aux séditieux. Mais ils se serrèrent les uns contre les autres, et se retirèrent sur l’arrière pour exécuter leur plan. Un d’eux, feignant de se reposer, coupait déjà avec un couteau les amarrages. Avertis par un domestique, nous nous élançons sur lui : un soldat veut le défendre, menace un officier de son couteau, et en voulant le frapper, n’atteint que son habit. L’officier se retourne, terrasse son adversaire, et le précipite à la mer, ainsi que son camarade.

    Bientôt le combat devient général, le mât se brise, et peu s’en faut qu’il ne casse la cuisse au capitaine Dupont, notre commandant, qui reste sans connaissance. Il est saisi par les soldats qui le jettent à la mer : nous nous en apercevons et nous le sauvons. Nous le déposons sur une barrique d’où il est arraché par les séditieux qui veulent lui crever les yeux avec un canif. Excités par tant de cruautés, nous ne gardons plus de ménagements et nous les chargeons avec furie. Nous traversons, le sabre à la main, les lignes que forment les militaires, et plusieurs payent de leur vie un instant d’égarement. Les passagers nous secondent.

    Après un second choc, la furie des rebelles s’apaisa tout à coup, et fit place à la plus insigne lâcheté : plusieurs se jetèrent à genoux, et nous demandèrent pardon, qui leur fut à l’instant accordé.

    Nous crûmes l’ordre rétabli, et nous revînmes à notre poste au centre du radeau. Il était à peu près minuit : nous conservâmes nos armes. Après une heure d’une apparente tranquillité, les soldats se soulevèrent de nouveau. Leur esprit était entièrement aliéné ; mais comme ils jouissaient encore de leurs forces physiques, et que d’ailleurs ils étaient armés, il fallut de nouveau se mettre en défense. Ils nous attaquèrent ; nous les chargeâmes à notre tour, et bientôt le radeau fut jonché de leurs cadavres. Ceux de nos adversaires qui n’avaient point d’armes, cherchaient à nous déchirer avec leurs dents. Plusieurs de nous furent cruellement mordus, je le fus moi-même aux jambes et à l’épaule. Nous n’étions pas plus de douze ou quinze pour résister à tous ces furieux, mais notre union fit notre force.

    Le jour vint enfin éclairer cette scène d’horreur. Un grand nombre de ces insensés s’était précipité à la mer. Au matin, nous trouvâmes que soixante ou soixante-cinq hommes avaient péri pendant la nuit. Un quart s’était noyé de désespoir, nous n’avions perdu que deux des nôtres, et pas un seul officier.

    Un nouveau malheur nous fut révélé à la naissance du jour. Les rebelles pendant le tumulte, avaient jeté à la mer deux barriques de vin, et les deux seules pièces à eau qu’il y eût sur le radeau. Il ne restait en tout qu’une seule pièce de vin. Nous étions encore soixante-sept hommes à bord ; il fallut se mettre à demi-ration. Ce fut un nouveau sujet de murmures au moment de la distribution.

    Les choses en vinrent au point que nous fûmes contraints de recourir à un moyen extrême pour soutenir notre malheureuse existence. Je frémis d’horreur en me voyant obligé de retracer celui que nous mîmes en usage. Je sens ma plume s’échapper de ma main : un froid mortel glace tous mes membres. Grand Dieu ! Oserons-nous encore élever vers vous nos mains teintes du sang de nos semblables ? Votre clémence est infime, et votre cœur paternel a déjà accordé à notre repentir le pardon d’un crime qui ne fut pas celui de notre volonté : la nécessité la plus impérieuse nous y poussa.

    Ceux que la mort avait épargnés dans la nuit désastreuse que je viens de décrire, se précipitèrent avidement sur les cadavres dont le radeau était couvert, les coupèrent par tranches, et quelques-uns les dévorèrent à l’instant. Cependant un grand nombre de nous refusèrent d’y toucher. Mais à la fin, cédant à un besoin plus pressant que la voix de l’humanité, nous ne vîmes dans cet affreux repas, qu’un moyen déplorable de conservation, et je proposai, je l’avoue, de faire sécher ces membres sanglants pour les rendre un peu plus supportables au goût. Quelques-uns eurent assez de courage pour s’en abstenir, et il leur fut accordé une plus grande quantité de vin.

    Le jour suivant se passa encore sans qu’on vînt à notre secours. La nuit arriva, et nous prîmes quelques instants d’un repos interrompu par les rêves les plus cruels. Enfin, le quatrième soleil depuis notre départ, revint éclairer notre désastre, et nous montrer dix ou douze de nos compagnons étendus sans vie sur le radeau. Nous donnâmes à leurs corps la mer pour sépulture, n’en réservant qu’un seul destiné à nous nourrir.

    Le soir, vers les quatre heures, un évènement heureux nous avait apporté quelque consolation. Un banc de poissons volants se jeta sur le radeau ; et, comme ses deux extrémités laissaient entre les pièces une infinité de vides, ces poissons s’y engagèrent en très grande quantité. Nous nous précipitâmes sur cette proie, et nous prîmes plus de trois cents poissons. Notre premier mouvement fut d’adresser à Dieu de nouvelles actions de grâces pour ce bienfait inespéré. Une once de poudre à canon que nous avions fait sécher, quelques morceaux d’amadou, un briquet et des pierres à fusil, des morceaux de linge sec et les débris d’un tonneau nous procurèrent du feu.

    Nous établîmes notre foyer sur les planches du radeau, recouvertes d’effets mouillés. On fit cuire les poissons. On en mangea avec avidité, mais nous y joignîmes de ces viandes sacrilèges que la cuisson avait rendues supportables, et auxquelles, les officiers et moi, nous touchâmes pour la première fois. La nuit fut belle, et nous aurait paru heureuse, si elle n’eût pas été signalée par un nouveau massacre. Des Espagnols, des Italiens et des Africains, restés neutres dans la première révolte, et qui même s’étaient rangés de notre côté, formèrent le complot de nous jeter à la mer. Il fallut prendre les armes. L’embarras était de connaître les coupables ; ils nous furent désignés par les matelots fidèles.

    Le premier signal du combat fut donné par un Espagnol qui, placé derrière le mât, l’embrassait étroitement, faisait une croix dessus, et invoquait le nom de Dieu, en brandissant un long coutelas. Les matelots le saisirent, et le jetèrent à la mer. Les séditieux accourent pour venger leur camarade ; ils sont repoussés, et tout rentre dans l’ordre.

    Le jour nous éclaira pour la sixième fois. A l’heure du repas, je comptai notre monde : nous n’étions plus que trente. Nous avions perdu cinq de nos fidèles marins, ceux qui survivaient étaient dans l’état le plus déplorable. L’eau de la mer avait enlevé l’épiderme de nos extrémités inférieures, nous étions couverts de contusions ou de blessures qui, irritées par l’eau de la mer, nous arrachaient à chaque instant des cris effroyables, de sorte que vingt tout au plus d’entre nous étaient capables de se tenir de bout et de marcher.

    Nous n’avions plus de vin que pour quatre jours, et il nous restait à peine une douzaine de poissons. « Dans quatre jours, disions-nous, nous manquerons de tout, et la mort sera inévitable ».

    Il y avait sept jours que nous étions abandonnés. Nous calculions que, dans le cas où les chaloupes n’auraient pas échoué à la côte, il leur fallait au moins trois ou quatre jours pour se rendre à Saint-Louis, il fallait ensuite le temps d’expédier les navires, et il fallait à ces navires celui de nous trouver. Il fut résolu que l’on tiendrait le plus longtemps possible. Dans le courant de la journée, des militaires s’étaient glissés derrière la seule barrique de vin qui nous restât ; ils l’avaient percée, et buvaient avec un chalumeau. Nous avions tous juré que celui qui emploierait de semblables moyens serait puni de mort : cette loi fut mise à l’instant à exécution, et les deux infracteurs furent jetés à la mer.

    Ainsi, nous n’étions plus que vingt-huit, sur ce nombre, quinze seulement paraissaient pouvoir exister encore quelques jours. Tous les autres, couverts de larges blessures, avaient entièrement perdu la raison. Cependant ils avaient part aux distributions et pouvaient, avant leur mort, consommer quarante bouteilles de vin : ces quarante bouteilles de vin étaient pour nous d’un prix inestimable. On tint conseil : mettre les malades à la demi-ration, c’était avancer leur mort de quelques instants ; les laisser sans vivres, c’était la leur donner de suite.

    Après une longue délibération, on décida qu’on les jetterait à la mer. Ce moyen, quelque répugnant qu’il nous parût à nous-mêmes, procurait aux vivants six jours de vivres. La délibération prise, qui osera l’exécuter ? L’habitude de voir la mort prête à fondre sur nous, le désespoir, la certitude de notre perte infaillible sans ce fatal expédient, tout, en un mot, avait endurci nos cœurs devenus insensibles à tout autre sentiment qu’à celui de notre conservation.

    Trois matelots et un soldat se chargèrent de cette cruelle exécution. Nous détournâmes les yeux, et nous versâmes des larmes de sang sur le sort de ces infortunés. Ce sacrifice sauva les quinze qui restaient.

    Après cette catastrophe, nous jetâmes toutes les armes à la mer. Elles nous inspiraient une horreur dont nous n’étions pas maîtres. Nous avions à peine de quoi passer cinq journées sur le radeau ; elles furent les plus cruelles. Les caractères étaient aigris. Jusque dans les bras du sommeil, nous nous représentions les membres déchirés de nos malheureux compagnons, et nous invoquions la mort à grands cris. Une soif ardente, redoublée par les rayons d’un soleil brûlant, nous dévorait ; elle fut telle que nos lèvres desséchées s’abreuvaient avec avidité de l’urine qu’on faisait refroidir dans de petits vases de fer blanc. Nous cherchâmes aussi à nous désaltérer, en buvant de l’eau de la mer. Ce moyen ne diminuait la soif que pour la rendre plus vive le moment d’après.

    Trois jours se passèrent ainsi dans des angoisses inexprimables. Nous méprisions tellement la vie, que plusieurs d’entre nous ne craignirent pas de se baigner à la vue des requins qui entouraient notre radeau. Nous étions convaincus qu’il ne restait dans notre barrique que douze ou quinze bouteilles de vin. Nous commencions à éprouver un dégoût invincible pour les chairs qui nous avaient nourris jusque-là.

    Le 17 juillet au matin, le capitaine Dupont, jetant les regards sur l’horizon, aperçut un navire, et nous l’annonça par un cri de joie. Nous reconnûmes que c’était un brick, mais il était à une très grande distance : nous ne pouvions distinguer que les extrémités de ses mâts. La vue de ce bâtiment répandit parmi nous une joie difficile à dépeindre.

    Cependant, des craintes vinrent se mêler à nos espérances. Nous commencions à nous apercevoir que notre radeau, ayant fort peu d’élévation au-dessus de l’eau, il était impossible de le distinguer d’aussi loin. Nous fîmes alors notre possible pour être remarqués. Nous redressâmes des cercles de barriques, aux extrémités desquels nous fixâmes des mouchoirs de différentes couleurs. Malheureusement, malgré tous ces signaux, le brick disparut.

    Du délire de la joie, nous passâmes à celui de l’abattement et de la douleur. En mon particulier, j’enviais le sort de ceux que j’avais vu périr à mes côtés. Je proposai alors de tracer un abrégé de nos aventures, d’écrire tous nos noms au bas de notre récit, et de le lier à la partie supérieure du mât, dans l’espérance qu’il parviendrait au gouvernement et à nos familles.

    Deux heures après, le maître canonnier de la frégate poussa un grand cri. La joie était peinte sur son visage ; ses bras étaient étendus vers la mer ; il respirait à peine. Et tout ce qu’il put dire, ce fut : « Nous sommes sauvés ; voici le brick qui est sur nous ! ». Et il était en effet tout au plus à un tiers de lieue, ayant toutes voiles dehors, et gouvernant à venir nous passer extrêmement près. Des larmes d’attendrissement coulaient de tous les yeux. Chacun se saisit de mouchoirs ou de différentes pièces de linge pour faire des signaux au brick, qui s’approchait rapidement. Notre joie fut au comble, lorsque nous aperçûmes au haut de son mât de misaine un grand pavillon blanc ; nous nous écriâmes : « C’est donc à des Français que nous allons devoir notre salut ! ».

    Le bâtiment n’était déjà plus qu’a deux portées de fusil. L’équipage, rangé sur le bastingage, nous annonçait, en agitant les mains et les chapeaux, le plaisir qu’il ressentait de venir au secours de ses malheureux compatriotes. En peu de temps, nous fûmes tous à bord de l’Argus.

    Qu’on se figure quinze infortunés presque nus, le corps et le visage flétris de coups de soleil. Dix de ces quinze pouvaient à peine se mouvoir : l’épiderme tous leurs membres était enlevé. Nos yeux caves et presque farouches, nos longues barbes, nous donnaient un air encore plus hideux.

    Nous trouvâmes à bord de l’Argus de fort bon bouillon qu’on avait préparé dès qu’on nous avait aperçus. On y mêla d’excellent vin ; on releva ainsi nos forces prêtes à s’éteindre. On nous prodigua les soins les plus attentifs et les plus généreux. Nos blessures furent pansées, et, le lendemain, plusieurs des plus malades commencèrent à se soulever et à faire quelques pas.

    L’Argus nous cherchait depuis plusieurs jours, et avait, en quelque sorte, renoncé à l’espoir de nous rencontrer. Des quinze personnes sauvées par ce navire, six moururent peu de jours après leur arrivée à Saint-Louis, où notre réception fut des plus touchantes. Il n’y eut pas un seul Français, ni un Anglais (car les troupes de cette nation occupaient encore le Sénégal) qui ne versât des larmes d’attendrissement en nous voyant.

    Examinons maintenant quelles furent les manœuvres des embarcations lorsque les remorques eurent été larguées, et que le canot fut abandonné à lui-même.

    Le canot major et celui du commandant arrivèrent au Sénégal sans accident, le 9 au soir, après avoir eu beaucoup à souffrir pour résister à une grosse mer et à un vent impétueux. On se rendit à bord de l’Echo, qui depuis plusieurs jours était mouillé sur la rade duSénégal. Un conseil fut tenu : on y fit choix des moyens les plus prompts et les plus sûrs pour donner des secours aux naufragés abandonnés dans les embarcations et sur le radeau. L’Argus fut, désigné pour cette mission ; son capitaine exécuta avec une rare activité les ordres qu’il avait reçus.

    La chaloupe, qui avait la dernière quitté la Méduse, eut connaissance de la terre et des îles d’Arguin, le soir avant le coucher du soleil. Elle vira aussitôt de bord, parce qu’elle était sur des hauts-fonds, et qu’elle avait déjà touché. La mer fut très houleuse pendant la nuit. Le 6, vers quatre heures, la mer se calma un peu : presque tout le monde demanda à aller à terre. On s’en approcha ; soixante hommes se jetèrent à l’eau et gagnèrent le rivage qui n’était qu’un sable aride et brûlant.

    Une heure après le débarquement, on aperçut à l’arrière quatre embarcations. L’officier, malgré les cris de son équipage, baissa les voiles et mit en travers pour les attendre. Quand elles furent à portée de la voix, il leur offrit de prendre du monde. Elles se tinrent à distance : elles se défiaient de l’équipage de la chaloupe, et pensaient que l’on s’était caché sous les bancs pour s’élancer ensuite sur eux ; ils s’éloignèrent. Une heure après, la mer devint très grosse ; la yole ne put tenir, elle arriva vers la chaloupe : elle coulait bas. On sauva tout le monde ; on fit route au sud.

    Le 8, un des canots la rejoignit. Les matelots exigèrent qu’on les débarquât. Bientôt ceux de la chaloupe en firent autant. Les deux embarcations furent portées à la côte par le courant. Tous les passagers se sauvèrent à la nage. Ils étaient horriblement tourmentés par la soif : bientôt une troisième embarcation vint aussi échouer.

    On se met en route le long du rivage. On creuse des trous dans le sable ; ils s’emplissent d’une eau bourbeuse, mais douce. Le 8, en entrant dans les terres, on rencontre des tentes ; des Mauresses vendent du lait et deux chèvres ; le soir, des Maures et des noirs offrent aux naufragés de les conduire au Sénégal. Le 10, on aperçoit une voile qui s’avance vers le rivage. C’était L’Argus : il envoie de l’eau et des vivres. Le 11, les naufragés voient venir à eux un capitaine marchand irlandais, et trois marabouts ou prêtres du pays ; des chameaux chargés de vivres les accompagnaient. Le 12, ils arrivent sur les bords du Sénégal. Par bonheur, on était dans la saison où l’eau de ce fleuve est douce dans cet endroit ; on peut se désaltérer à souhait. Bientôt des embarcations paraissent ; et, après une courte navigation, tous ces infortunés abordent à Saint-Louis. Dans cette troupe, étaient un père de famille avec sa femme, trois grandes demoiselles et quatre petits enfants, dont un à la mamelle : on avait loué à un prix exorbitant des ânes pour les faire voyager.

    Les soixante-trois hommes débarqués près d’Arguin eurent plus de fatigues à supporter. Ils avaient près de quatre-vingt-dix lieues à faire dans l’immense désert du Sahara. Il leur fallut d’abord franchir des dunes très hautes pour gagner la plaine. Ils eurent le bonheur d’y découvrir un vaste étang d’eau douce, où ils se désaltérèrent, et près duquel ils se reposèrent. Ayant rencontré des Maures, ils les prirent pour guide ; et, après de longues marches et des privations les plus cruelles, ils arrivèrent au Sénégal le 23 juillet. Quelques-uns périrent de misère ; de ce nombre fut un malheureux jardinier et une femme, épouse d’un militaire.

    Quelques personnes s’étant écartées de la troupe, furent attrapées par les naturels du pays et emmenées dans les camps des Maures. Il y en eut qui errèrent de peuplade en peuplade : ils furent ensuite amenés au Sénégal.

    Le 26 juillet, une goélette fut expédiée pour aller chercher les hommes restés sur la Méduse, et tâcher de retrouver des vivres, divers effets et l’argent qui y avait été chargé. Des vents contraires et divers accidents firent relâcher deux fois la goélette au Sénégal. Enfin, elle put rejoindre la Méduse cinquante-deux jours après l’abandon.

    Quel fut l’étonnement de l’équipage de retrouver encore à bord de la frégate trois infortunés à la veille d’expirer ! Ils racontèrent que lorsque les embarcations se furent éloignées, ils cherchèrent à se procurer des moyens de subsistance jusqu’à ce qu’on vînt à leur secours, et parvinrent à se procurer assez de biscuit, de vin, d’eau-de-vie et de lard pour exister un certain temps. Tant que les vivres durèrent, le calme régna parmi eux ; mais quarante-deux jours s’écoulèrent sans qu’ils vissent paraître les secours qu’on leur avait promis. Alors, douze des plus décidés, se voyant à la veille de manquer de tout, construisirent un radeau, s’y embarquèrent et dirigèrent leur route sur terre. Il est très probable qu’ils ont été victimes de leur témérité, et sont devenus la proie des monstres marins, car des Maures trouvèrent sur la côte du Sahara les restes du radeau. Un matelot, qui avait refusé de s’embarquer sur cette frêle machine, voulut, quelques jours après, gagner aussi la terre : il se mit sur une cage à poule ; mais à une demi-encablure de la frégate, il fut submergé.

    Les quatre hommes restés à bord de la Méduse virent mourir un d’eux et jetèrent son corps à la mer. Quand la goélette arriva, ils étaient extrêmement affaiblis ; deux jours plus tard, il n’eût plus été temps de les sauver. Ces malheureux occupaient chacun un endroit séparé, et n’en sortaient que pour aller chercher des vivres qui, dans les derniers jours, ne consistaient qu’en un peu d’eau-de-vie, du suif et du lard salé. Quant ils se rencontraient, ils couraient les uns sur les autres, et se menaçaient de coups de couteau. Tant que le vin avait duré avec les autres provisions, ils s’étaient parfaitement soutenus ; mais dès qu’ils furent réduits à l’eau-de-vie pour boisson, ils s’affaiblirent de jour en jour. On prodigua à ces hommes les soins qu’exigeait leur état, et tous les trois sont maintenant en pleine santé.

    Le capitaine dont l’impéritie avait causé la perte de la Méduse, et qui avait été un des premiers à abandonner un bâtiment et un équipage dont le roi lui avait confié la conservation, fut, à son retour en France, traduit devant un conseil de guerre , qui le déclara déchu de son grade, et incapable de servir l’Etat.

     

     

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