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    L'attaque allemande de mai 1940 dans GUERRE 1939 - 1945 1940-150x150

    Tout le monde savait (ou presque)

    D’après l’encyclopédie « La France contemporaine » – 1971

     

    Le 16 décembre 1939, Jules Romains est reçu à Vincennes par le général Gamelin qui, en pleine « drôle de guerre », lui dit : J’imagine que la période d’immobilité actuelle sera rompue par une action dans laquelle on jouera le tout pour le tout… La décision se produira alors bien plus vite qu’on ne le croit… Oui, ce sera rapide et terrible !

    Jules Romains demande alors au général pour quand il prévoit ces terribles événements. La réponse est : La fin de janvier n’est pas hors de question. Puis après avoir réfléchi un instant : Mai. Oui, mai. C’est plus probable.

    A l’approche du fatidique mois de mai, de nombreux avertissements parviennent en effet des capitales étrangères.

    Le capitaine Dunand, du 2e bureau, alors adjoint à notre attaché militaire en Suisse déclare : Dès le 30 avril, nous recevons à Berne, d’une source parfaitement autorisée et de première main, le renseignement suivant : « L’Allemagne attaquera entre le 8 et le 10 mai Stop. Axe principal d’effort Sedan Stop. Occupation prévue de la Hollande, de la Belgique et du nord de la France en 10 jours Stop. Occupation totale de la France en un mois ».

    Ce renseignement est aussitôt acheminé sur le 2e bureau de l’état-major de l’armée.

    Le 1er mai, à la légation de Suède à Belgrade, au cours d’une réception, l’attaché militaire allemand, dans un épanchement après boire, parle de l’offensive prochaine et déclare qu’elle sera foudroyante et que Paris sera occupé le 15 juin. Il ne se trompait que de vingt-quatre heures !

    Le 5 mai, c’est du Vatican qu’arrive le renseignement. Mgr Maglione adresse ce jour-là aux nonces de Bruxelles et de La Haye un télégramme chiffré qui annonce une prochaine offensive allemande sur ce pays, ce dont les souverains sont avertis.

    Du Vatican également, l’ambassadeur de Belgique rend compte par téléphone au ministre des affaires étrangères de Bruxelles de l’imminence de l’attaque.

    Le 7 mai, à l’ambassade d’Italie à Berlin, Leonardo Simoni reçoit de l’ambassadeur de Belgique un billet écrit au crayon, l’avisant que des motifs sérieux l’obligent à croire inévitable et imminente une attaque contre son pays.

    Au cours de l’après-midi, note Simoni, l’inquiétude croit encore. Une réception a lieu à l’ambassade de Suisse. Ce ne sont que nouvelles désastreuse circulant de l’un à l’autre, visages défaits et bouleversés… Dans le bureau de l’ambassade d’Italie, c’est une véritable procession d’officiers et de fonctionnaires agités qui apportent tous la même nouvelle : c’est la guerre totale qui s’annonce !

    Ce même jour 7 mai à Paris, dans la salle de conférence du Luxembourg, Pierre Laval lui-même, très entouré, parle de l’imminence de l’attaque allemande.

    Dans la nuit suivante, du 7 au 8 mai, le colonel d’aviation François, revenant avec ses bombardiers d’une mission de jet de tract sur la Ruhr, aperçoit au sol une longue trainée lumineuse. Il quitte son escadre, descend à faible hauteur, s’aperçoit que ce sont des blindés, dont la chenille lumineuse couvre plus de cent kilomètres de route, se dirigeant vers la frontière française ! Il rentre en hâte à sa base et téléphone d’urgence à son général d’armée aérienne.  A trois heures, il a au bout du fil l’officier de service, à qui il donne le résultat de sa reconnaissance.

    Le 8 mai, à Rome, notre ambassadeur au Vatican, Charles Roux, recueille le renseignement suivant : Avant la fin de la semaine, les forces du Reich envahiront la Belgique, la Hollande et peut-être la Suisse. L’invasion de la Suisse n’est qu’hypothétique, mais les autres sont annoncées de source sûre.

    L’ambassadeur télégraphie aussitôt cette nouvelle à Paris. Mon télégramme, écrit-il, dut être à Paris dans la journée du 8. Je ne doute pas qu’il n’ait pas été communiqué au G.Q.G. de Vincennes, qui devait, du reste, être en possession d’indices concordants.

    A Berlin, depuis plusieurs jours déjà, les autorités du Reich s’inquiétaient des « fuites » qui semblaient se multiplier. Le docteur Gisevius, de l’Abwehr (Service de Renseignements allemand), avait acquis la conviction que le coupable était l’adjoint même de l’amiral Canaris, chef de l’Abwehr, le colonel Oster, dont les sentiments anti-hitlériens étaient connus.

    Le docteur Schacht révèle, dans ses Mémoires, que Oster, ami personne du colonel Sas, attaché militaire hollandais à Berlin, renseignait régulièrement celui-ci sur les projets allemands, qui étaient aussitôt communiqués par téléphone à La Haye, en langage convenu.

    Le 9 mai, Givesius en eut la preuve par un procès-verbal d’écoutes téléphoniques. Ce jour-là, le chef du S.R de La Haye avait appelé le docteur Sas au téléphone à Berlin pour lui demander s’il était bien vrai que… Mme Sas allait subir une opération dans une clinique à quatre heures du matin.

    C’est avec une émotion dramatique, écrit Gisevius dans ses Mémoires, que je lus, sur le froid compte-rendu d’écoutes, que l’attaché militaire hollandais avec répondu avec brusquerie que les médecins étaient tous d’accord et que l’opération serait faite de très bonne heure dans la matinée.

    Le lendemain à quatre heures, en effet, l’« opération » commençait !

    Nous étions renseignés par les autres, mais nous avions également un service de renseignements, remarquablement dirigé par le colonel Rivet. Le général Gamelin pouvait peut-être fermer l’oreille aux avertissements diplomatiques, il devait au moins tenir compte des indications fournies par son service de renseignements.

    D’après le général Bourret, commandant la Ve armée, ce serait vers le 20 avril que le G.Q.G. aurait réellement eu connaissance des intentions offensives allemandes contre notre front de la Meuse.

    Dans les derniers jours d’avril, des photographies aériennes prises au-dessus de la frontière germano-luxembourgeoise révélaient en effet que les Allemands avaient construits sur la Moselle et sur la Sure, rivières frontières, d’étranges pontons qui, partant de la rive allemande, s’arrêtaient au milieu de la rivière, c’est-à-dire sur la ligne frontière idéale. L’état-major de notre IIIe armée s’en était inquièté.

    Puis, entre le 1er et le 9 mai, les renseignements affluent à notre 2e bureau. Son chef, le général Gauché, les reproduit ainsi dans son ouvrage :
    - 1er mai. L’armée allemande attaquera entre le 8 et le 10 mai, sur tout le front… La région de Sedan, la Belgique, la Hollande et le nord de la France seront occupés en dix jours, la France entière en un mois.
    - 2 mai. Fermeture imminente des frontières belge et hollandaise.
    - Nuit du 5 au 6 mai. Prochaine offensive générale, qui englobera la Hollande.
    - 6 mai. L’antenne du service de renseignements allemand de Stuttgart, stationnée à Luxembourg, se replie. L’attaque est prête. L’armée française, dit-on dans les milieux de commandement allemands, serait incapable d’arrêter les formations blindées en rase campagne.
    - 8 mai. Par le détour de l’Italie, attaque pour ce jour même… Le dénouement est proche, en tout cas, et chaque jour, on doit s’attendre à voir l’événement se produire à l’aube du lendemain.
    - 9 mai. Attaque demain, 10 mai, au point du jour.

    Il était difficile d’être mieux renseigné !

    En somme, partout, à Bruxelles, à La Haye, à Rome, à Berne, à Berlin, et même à notre 2e bureau et au P.C. du général Gamelin à Vincennes, on s’attendait à la ruée imminente des Panzer et des stukas qui avaient fait leurs preuves dans la campagne éclair de Pologne – partout, sauf dans nos armées du front qui n’avaient reçu aucun avertissement, aucun ordre d’alerte !

    En trois lignes, Me Ribet a brossé, au procès de Riom, le tableau de la quiétude qui régnait sur notre front endormi dans la drôle de guerre : Le front est calme. L’optimisme règne. Cette journée va ressembler à tant d’autres. les permissions viennent d’être rétablies par le commandement.

    Suspendues le 14 avril, les permissions ont été, en effet, rétablies le 26. Cependant le 9 mai, à l’état-major de l’armée à Paris, le commandant Baril, du 2e bureau, ému de tous les renseignements concordants qui affluaient, a suggéré au général Colson, chef d’état-major, de rappeler les permissionnaires. Mais le général lui a répondu : Rappeler les permissionnaires ? Pour quoi faire ? Ce n’est pas demain qu’ils auront à se battre ! L’Allemagne se désagrège !

    Le 10 mai à l’aube, dans nos armées, la surprise est totale. Si la marine et l’armée de l’air ont été alertées, l’armée de terre ne l’a pas été, et aucune des mesures préparatoires à l’exécution du plan d’opérations n’a pu être prise.

    12% des officiers et hommes de troupe sont au sein de leur famille, dont plusieurs généraux de corps d’armée et de division. Certains d’entre eux ne pourront rejoindre leur P.C. que le 12, le 13 ou même le 14 mai, comme le général Hassler, commandant la 22e division qui devait se porter sur la Meuse belge au sud de Dinant ; il ne pourra rejoindre sa division que lorsqu’elle aura été battue et refoulée, plus ou moins en débandade, pour avoir été mal commandée en son absence.

    Alors que les permissionnaires hollandais avaient été rappelés deux jours plus tôt, les nôtres ne sont rappelés que dans la matinée du 10 mai !

    Ces retards ont de graves conséquences sur le développement de notre riposte. Au nord, la Ière armée devait, d’après notre plan d’opérations, le « plan Dyle », se porter en Belgique au secours de l’armée belge, précédée et couverte par notre corps de cavalerie. Or, le 9 mai, n’ayant reçu aucun ordre d’alerte ou avertissement quelconque, ce corps est en manœuvre au camp de Sissonne, à une centaine de kilomètres par route de la frontière belge qu’il devra franchir au premier appel du pays ami.

    Le corps de cavalerie, prévenu trop tard, ne pourra franchir la frontière avec ses gros que vers midi, alors que les Allemands avançaient en territoire belge depuis l’aube. Il arrivera quand même sur la position de couverture le lendemain, mais s’y trouvera en position instable, la Ière armée n’ayant pas suivi.

    A la droite (sud) de la Ière armée, la IXe armée (général Corap) devait, elle aussi, entrer immédiatement en Belgique pour s’établir sur la Meuse de Dinant. Son sous-chef d’état-major, le général Vallet, déclarera à la commission parlementaire d’enquête : L’attaque allemande nous a complètement surpris.

    Alertée trop tard, la cavalerie de cette armée ne pourra franchir la frontière belge qu’à onze heures.

    Quant au 11e corps, qui devait se porter sur la Meuse au nord de Dinant, certains de ses bataillons devront accomplir à pied, une marche de vingt kilomètres. Ils seront naturellement devancés par les Allemands.

    A la droite de la IXe armée, la IIe armée du général Huntziger tenait la Meuse de Sedan et la Chiers, avec les 10e et 11e corps. Son chef d’état-major, le colonel Lacaille, déclarera également à la commission d’enquête parlementaire : L’affaire fut une surprise à peu près complète.

    En effet, le 9 mai encore, le calme était aussi « plat » qu’à la Ière et à la IXe armée, si plat même que, ce jour-là, on avait organisé au Q.G. Huntziger de Senuc un transport du personnel à Vouziers pour assister à une représentation du « Théâtre aux armées ». Et le général Huntziger lui-même avait quitté son P.C. pour aller inaugurer le « foyer du soldat » de Mouzay.

    Au soir, à son retour de Mouzay, le général s’arrête au P.C. du 18e corps à Dun-sur-Meuse, et il entre au 3e bureau que dirigeait le commandant Rollot. Ce soir-là, Rollot note sur son carnet de route : Vers 20 heures, le général Huntziger passe à mon bureau. Je lui dis que nos aviateurs ont pris des photos sur la Sure. De multiples passerelles y apparaissent, tout récemment construites. Le général me répond qu’il ne peut s’agir que d’exercices, et il ajoute un peu vivement : « Les Allemands ne sont pas fous ! Ils ne vont pas risquer de se mettre en ce moment les vingt-six divisions belges sur le cul, en violant la Belgique ! ».

    Quelques heures plus tard, la surprise sera donc complète aussi à la IIe armée !

    Il était prévu que son 10e corps, à Sedan, serait renforcé, en cas d’attaque, par l’introduction d’une division réservée entre les deux divisions déjà en ligne, ce qui devait, naturellement, entraîner un remaniement général du dispositif à réaliser avant l’arrivée de l’ennemi sur la Meuse.

    Or, aucun ordre d’alerte n’étant parvenu, cette division réservée, la 71e D.I., se trouvait le 10 mai au matin, près de Vouziers à soixante kilomètres de la position qu’elle devait occuper. Elle n’arrivera donc pas à temps pour opérer sa relève en bon ordre, et l’attaque allemande tombera le 13, sur un dispositif en pleine réorganisation, qui sera facilement rompu. Les deux divisions intéressées, 71e et 55e, reflueront vers l’arrière, plus ou moins en débandade.

    Dans ses Mémoires « Servir », le général Gamelin confirme lui-même en ces termes les conséquences de la mise en route tardive de la 71e division : J’ai eu connaissance du rapport du général commandant la 55e D.I. Il résulte de ce rapport que la 71e D.I. n’a été mise en ligne, sur la partie du front de la 55e D.I. qu’elle devait occuper, que dans la nuit du 12 au 13 mai. Ce n’était pas une condition favorable pour recevoir l’attaque du 13 mai.

    A la droite de la IIe armée, en Lorraine, la IIIe armée (général Condé) tenait la ligne Maginot. Le 10 mai, à la première heure, le général Boris, inspecteur de l’artillerie, passe une inspection.
    Tout à coup, il entend des détonations : 
    Qu’est-ce que cela ? demande t-il. Une manœuvre ?
    Mon général, c’est l’offensive allemande !

    Sur le front, en somme, l’ordre d’alerte a été donné par les Stukas qui, dès l’aube survolent et sillonnent les lignes !

    Pour justifier cette absence catastrophique d’alerte, le général Gamelin déclarera à la commission d’enquête, qu’il ne voulait pas multiplier les fausses alertes et qu’il n’avait pas cru devoir alerter les armées avant d’avoir la certitude du mouvement en avant de l’ennemi.

    Pour avoir cette certitude, il fallait donc attendre que la nuée des Panzer et des Stukas soit bien déclenchée sur nos armées, laissées jusqu’à ce moment dans la plus complète quiétude !

    Quant aux alertes de l’armée française, elles n’avaient nullement été multipliées. Alors que Hitler, entre le 5 novembre 1939 et le 8 mai 1940, a alerté ses armées 20 fois, fixant chaque fois le jour J différent (7 fois en novembre, 4 fois en décembre, 3 fois en janvier et 6 fois en mai) et donnant donc 19 contre-ordres, nos armées n’ont été alertées que 3 fois avant le 10 mai : en octobre 1939, lors du retour à l’ouest des armées allemandes qui avaient conquis la Pologne, le 14 janvier 1940 à la suite de l’incident de Mechelen, et enfin le 22 avril lors de l’invasion de la Norvège.

    Ne pas alerter nos armées au moins le 8 ou le 9 mai, alors que l’attaque allemande était annoncée de tous côtés – et par notre service de renseignements – c’était les mettre dans l’impossibilité de regrouper leurs forces en temps voulu et de prendre leurs dernières dispositions pour la bataille, c’est-à-dire les vouer à la surprise opérationnelle, en même temps qu’à la surprise morale, génératrice d’affolement et de panique.

     

     

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