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    La 72e division à Verdun (21-24 février 1916) (11ème partie) dans GUERRE 1914 - 1918 Victoire-150x150

    « D’après un article du lieutenant-colonel Grasset
    extrait de la « Revue militaire française publiée avec le concours de l’État-major de l’armée » – 1926

    10ème partie

    Après la chute de Samogneux et la capture des compagnies décimées du 351e, la 72e division n’existe plus. Le général Bapst va encore exercer, pendant quelques heures le commandement de ce secteur désorganisé, mais aucune des unités qu’il va employer ne seront plus les siennes.

    C’est donc simplement comme épilogue à notre travail que nous allons exposer la fin de cette rude journée du 24 février. Cela, pour montrer comment la bataille continue de faire rage sans arrêt et parce que nous ne pouvions pas abandonner en pleine action les régiments venus les premiers, relever la 72e division de sa mission de sacrifice total et rendre possible le repli de ses derniers débris.

    Nous le ferons, d’ailleurs, à une échelle plus petite que celle adoptée jusqu’ici car, des unités de la 37e division, nous n’avons sollicité le témoignage d’aucun camarade.

    Nous ne parlerons des régiments engagés que d’après leurs historiques et leurs journaux de marches.

     

    Dispositions prises pour la défense de la cote 338 (344).

     

    A 10 heures, le général Bapst a rendu compte au général commandant le 30e corps que l’infanterie de sa division, accrochée au terrain, était incapable de fournir l’effort d’une contre-attaque sur Samogneux ; qu’une offensive ennemie était en préparation sur 344 et qu’aucun autre moyen n’existait d’y parer que des tirs d’artillerie.

    Dans ces conditions, le général Chrétien prescrit de surseoir à tout effort sur Samogneux. Il ordonne seulement de tenir le village sous le feu de l’artillerie des deux rives de la Meuse, mais il insiste encore au nom du général Herr, commandant la R.F.V pour qu’on ne perde plus désormais « un pouce de terrain ». Il demande en même temps à la R.F.V. de porter une des batteries de 155 long des bois Bourrus à 1 km au sud-est du fort de Marre, pour tirer sur le bois des Caures, où l’ennemi parait masser des forces importantes.

    A 11h25, l’aviation communiquait au poste de T.S.F. de Souville que de l’infanterie se groupait dans les ravins au sud d’Haumont, vers la cote 212 et au sud-ouest d’Anglemont. Le général Chrétien se hâte de mettre deux bataillons du 3e tirailleurs à la disposition du général Bapst pour contre-attaquer l’ennemi quand celui-ci se portera à l’assaut.

    Même, quelques minutes plus tard, sur l’avis du poste téléphonique de Forges annonçant pour 11 heures une attaque de une et peut-être de deux divisions allemandes contre 344, il donne encore à la 72e division les deux bataillons du 35e qui sont dans les carrières d’Haudromont et aussi l’un des bataillons du 2e tirailleurs qui sont près de Louvemont.

     

    L’entrée en ligne du 3e tirailleurs et du 35e de ligne

     

    Le 3e régiment de tirailleurs était arrivé, le 23, à 19 heures dans les carrières au sud de la côte du Poivre. La neige tombait ; le froid était vif. Craignant cette température pour ses Africains, le général Dégot prescrivit à ce régiment, à 1h30, d’aller s’abriter dans les baraquements de Froideterre.

    Le lieutenant-colonel de Gouvello mettait donc son régiment en route à 2 heures. A 3 heures, à hauteur de Bras, il était rejoint par le capitaine Fontan, agent de liaison de la 74e brigade, qui lui portait l’ordre d’aller occuper la crête du Talou et d’en organiser la défense.

    Changement de direction immédiat. On va vers Vacherauville, non par la route, violemment bombardée à ce moment, mais par les pentes sud-ouest de la côte du Poivre et en cheminant à grand’peine dans des fonds inondés par la Meuse.

    L’artillerie allemande écrasait Vacherauville d’obus de gros calibres. Les tirailleurs y subissent des pertes. Le lieutenant-colonel de Gouvello a son cheval tué et est si violemment contusionné qu’il doit, justement, pour ce jour de combat, céder le commandement au commandant Leclerc.

    Le bataillon Gonnel (4e) s’établit, sous les obus, derrière la crête 288, face au moulin des Côtelettes, auprès duquel on apercevait les minces lignes de tirailleurs du bataillon Duffet. Le bataillon Leclerc (1er) prolongeait cette ligne à gauche, le long de la crête.

    Le jour n’était pas encore levé quand, dans la neige, ces deux bataillons occupèrent leurs positions et commencèrent à creuser des tranchées.

    Le bataillon Farret (2e) était scindé. Avec ses 6e et 8e compagnies et la compagnie de mitrailleuses de la 74e brigade, le commandant était envoyé à Champneuville, pour organiser et tenir ce point d’appui. Les 5e et 7e compagnies étaient maintenues en réserve en arrière du chemin de Vacherauville à Champneuville, sur lequel le commandant Leclerc avait installé le P.C. du régiment. Champneuville, bombardé, ne put être occupé que vers midi.

    C’est à midi 45, le 24 février, que le lieutenant-colonel Delaperche, commandant le 35e, reçut du général Dégot l’ordre de porter ses deux bataillons à la cote 344 « en utilisant le ravin à l’ouest de la grande route, et de contre-attaquer vigoureusement toute attaque qui pourrait se produire sur la ligne Samogneux-344 ».

    Le 1er et le 2e bataillon étaient seuls disponibles et avaient passé la nuit au bivouac dans le ravin de la ferme d’Haudromont ; le 3e bataillon avait reçu une mission particulière vers Eix.

    Le mouvement commença immédiatement à 15h15, par suite d’instructions données en cours de route, le bataillon Lalauze (2e) prenait position non pas à 344, mais sur la côte du Talou, à la droite du bataillon Gounel (4e) du 3e tirailleurs. Quant au bataillon Lalloz (1er), il n’arrivera qu’à 16 heures dans le ravin de la Cage.

     

    L’offensive allemande sur 338 (344).

     

    a)      Les ordres.

    Si à défaut de renseignements officiels, on en croit le témoignage peu suspect ici du général von Zwehl, commandant le VIIe corps de réserve, le 57e régiment de réserve, maître de Samogneux, fut fort éprouvé dans ces ruines par l’artillerie française. Les pertes en hommes furent importantes ; de nombreux officiers furent tués et des 6 mitrailleuses du régiment, une seule resta utilisable.

    Aussi le 57e fut-il obligé d’évacuer la localité et de prendre position à l’extérieur, le long de la lisière sud, face au bataillon Duffet.

    Le VIIe corps de réserve, fort malmené, allait d’ailleurs être laissé en arrière. Un ordre de la Ve armée reporta la XIVe division, de réserve, dans la région Murvaux, Dun, Brandeville, Mouzay, pour s’y refaire. Un autre confia à la XIIIe division de réserve, la garde de la Meuse et des positions conquises, dans les conditions suivantes : le 3e bataillon du 39e tenant le fleuve depuis Brabant jusqu’à Samogneux ; le 57e gardant Samogneux ; le 13e, réservé jusque-là à la disposition du commandement, occupant le village et le bois d’Haumont.

    La 77e brigade était retirée au VIIe corps de réserve et mise à la disposition du XVIIIe corps, avec la mission de s’emparer de la côte du Talou. Le XVIIIe corps reçut comme objectif Beaumont et la cote 338 (344). Le IIIe corps, l’Herbebois. Le Ve corps de réserve aussi, diminué de la 77e brigade qui combattait à l’aile droite, fut poussé en avant, sur Fromezey.

     

    b)      Le bataillon Duffet (1er) du 60e.

    L’attaque allemande, déclenchée à 14 heures, trouve le bataillon Duffet très réduit et épuisé par le bombardement. Depuis 7 heures, surtout, sa situation a été pénible, sous une grêle invraisemblable de gros projectiles. Les hommes sont hébétés. Ils tiennent parce que, l’instinct de la conservation dompté, ils ne songent à rien, même plus à s’abriter. Ils seraient incapables de partir à l’assaut, mais rien ne les ferait reculer. Ils tirent aussi, machinalement, sur tout ce qu’ils voient.

    Le capitaine Bebert a installé une section de mitrailleuses à droite, à côte de la compagnie Leroux (3e), mais un vide existe, à la droite de ce maigre dispositif et sous les rafales, il a été impossible de se relier au bataillon Falconnet, que l’on croit en position sur la hauteur.

    A 14 heures, le bombardement cessait et presque aussitôt le détachement Leroux était pris d’écharpe par une attaque massive allant du nord-est vers le sud-ouest.

    C’est une marée qui submerge tout. Ces masses qui progressent en chantant atteignent la route, coupant le détachement Leroux du reste du bataillon et menaçant d’acculer à la Meuse les 1e et 2e compagnies, prises à revers. Le capitaine Leroux, blessé, n’a pu dégager que quelques débris de ses sections. Ces débris, avec des éléments de la compagnie Gauthier, du 365e, et la section de mitrailleuses, se replient, en combattant, sur la côte du Talou.

    Voyant sa droite découverte par ce mouvement, le commandant Duffet fait exécuter à la compagnie Grave (4e), qui occupe les tranchées de repli, un crochet défensif face à l’est. Les feux de la 4e compagnie, calmes et bien dirigés, arrêtent un instant la ruée allemande à bout de souffle. Le commandant Duffet allait profiter de ce moment de répit pour dégager ses 1e et 2e compagnies compromises, en les faisant glisser le long du canal, quand la 77e brigade débouche à son tour de Samogneux, attaquant de front.

    Il faut un sacrifice. Le lieutenant Montandon entraîne la 2e compagnie dans une brillante charge à la baïonnette qui intimide l’ennemi et le fait refluer, avant l’abordage, dans ses tranchées de départ. Alors, sous les rafales de fer, les deux compagnies se replient par groupes échelonnés, derrière la compagnie Grave (4e) qui, décimée elle aussi, tient tête héroïquement face au nord et face au nord-est.

    Du nord-est, l’attaque reprenait. A 50 m de l’ennemi qui, indécis, n’ose arriver au corps à corps et se terre, le sous-lieutenant Grave veut renforcer par une section le crochet défensif constitué à droite. Il est tué et au cours de cette manœuvre difficile, les pertes sont énormes.

    Pourtant, ce n’est que sur l’ordre du commandant Duffet que ces braves gens se replieront vers Champneuville, en tenant toujours l’ennemi sous le feu de quelques tirailleurs. Retraite infernale, au cours de laquelle la mort faucha dru, mais où les actes du plus splendide héroïsme ne se comptent pas.

    La liaison était difficile, entre la compagnie Grave (4e) qui cheminait par la plaine et les compagnies Dropez (1e) et Montaudon (2e) qui se glissaient le long du canal. Le clairon Berge, de la 1e compagnie, marcha droit sous les balles, monté sur l’accotement du chemin de halage, de façon à être vu de tous. Les balles qui s’acharnaient autour de lui, épargnèrent ce héros.

    A 16h40, les débris du bataillon Duffet se terraient derrière la crête du Talou, à la gauche du bataillon Leclerc (1er) du 3e tirailleurs, et le commandant adressait ce compte rendu laconique au colonel Parès :
    16h40. Tourné sur ma droite et mes tranchées prises d’enfilade, j’ai dû me replier sur la crête du Talou, où je reforme des éléments de combat, les pertes étant sévères. J’ai perdu 8 officiers. Je suis légèrement blessé à la jambe et je marche difficilement, mais je puis continuer à commander. Le 3e tirailleurs tient Champneuville et la crête du Talou. J’ai l’honneur de vous demander des ordres.

    Dix minutes plus tard, l’appel fait, un rapport plus explicite :
    Les 4 commandants de compagnie sont tués ou blessés, et 6 lieutenants et 4 adjudants. Il reste un effectif moyen de 50 hommes environ. Le bataillon, entouré par sa droite, s’est replié sur la crête du Talou, où il est en ce moment.

    De ce bataillon énergiquement commandé, mais très réduit et épuisé, pas un homme n’aurait échappé, devant l’attaque convergente venant à la fois du nord-est et du nord, si l’ennemi avait fait preuve de mordant. Mais l’ennemi, autant la 77e brigade que le XVIIIe corps, hésita, et des souvenirs du général von Zwehl, se dégage l’impression nette que cette hésitation fut le résultat de « pertes sensibles » infligées aux assaillants, d’une part par l’artillerie française occupant les hauteurs de Cumières et le fort de Vacherauville, de l’autre par les mitrailleuses des défenseurs du Talou.

    Au premier compte rendu du commandant Duffet, le colonel Parès avait répondu, dès 16h50 par l’ordre suivant :
    Repliez-vous sur Champneuville. Vous vous mettrez à la gauche du 3e tirailleurs et vous vous mettrez sous les ordres du colonel commandant ce régiment.

    C’était fait.

    Quant au capitaine Gardet, il avait reçu l’ordre, avec sa compagnie de mitrailleuses de brigade, de rallier le bataillon Duffet sur sa position du moulin des Côtelettes. N’ayant pu, à cause des barrages, exécuter cet ordre en temps utile, il alla spontanément, à 18 heures, dans le désordre général, se mettre à la disposition du commandant Farret, du 3e tirailleurs, chargé de la défense de Neuville.

    Initiative particulièrement heureuse, grâce à laquelle deux sections de mitrailleuses se trouvèrent à point nommé sur la croupe au sud-est de cette localité, entre elle et la côte du Talou, face au ravin des Côtelettes, quand l’ennemi se présenta dans le ravin. Des rafales l’y clouèrent.

     

    c)      Les bataillons Falconnet (3e) du 60e et Le Villain (5e) du 365e.

    Au moment où se déclencha l’offensive allemande, la 11e compagnie du bataillon Falconnet (3e) du 60e, occupait un ouvrage à l’est de la cote 344 ; les 9e et 10e, avec, chacune, deux sections en tirailleurs dans des tranchées sommaires et deux sections en colonne en arrière, à contre-pente, avec une section de mitrailleuses sur chaque flanc, prolongeaient la 11e vers la gauche, à l’ouest de 344. La 12e, en ligne de colonnes, était en arrière, à contre-pente, avec deux sections de mitrailleuses.

    Le commandant Falconnet avait un P.C. sommaire à côté de cette compagnie disponible ; il le partageait avec le lieutenant Courtot, commandant la compagnie de mitrailleuses.

    Depuis midi, les effets du bombardement sur ce point culminant, repéré par toutes les batteries lourdes de l’ennemi, étaient effroyables. La section Weill, de la 12e, qui avait été détachée au sommet du mamelon, avait dû être rappelée, réduite de moitié.

    Le sol était retourné profondément. L’air vibrait et était empesté. A 13h30, le frêle abri du commandant Falconnet est écrasé par un obus de 210 ; le commandant et le lieutenant Courtot demeurent écrasés sous les gravats.

    Ici aussi, à 14 heures, les rafales avaient à peine cessé depuis cinq minutes, que l’ennemi attaquait en colonnes massives, malgré les tirs précis des groupements Roumeguère et Gillier, postés sur les côtes du Talou et du Poivre.

    Or, nos batteries tiraient à vue et à toute vitesse ; nos servants poussaient des hurlements de joie en voyant des rangs entiers d’Allemands fauchés comme blés murs. Et pourtant, sans rien voir, avec la précision d’une machine à broyer, la masse des assaillants continuait d’avancer. Les deux sections de tête de la 10e, commandées par le sous-lieutenant Tesseur, entièrement hébétées par le bombardement, sont enlevées. Les tirailleurs de la 9e, surpris, refluent sur la 12e, pour ne pas être coupés. Une partie de la 11e, avec le lieutenant Maurice, est enlevée comme la 10e et les débris de cette compagnie sont rejetés vers la droite.

    La 12e tient ferme. Des officiers et des sous-officiers d’une rare énergie, les lieutenants Dartigues, Brochet, Lhote, l’adjudant Viennet, rétablissent l’ordre et organisent une ligne de défense, face au nord et face à l’ouest, avec les fusils et les mitrailleuses encore utilisables. On brûle toutes les cartouches sur tout ce que l’on voit, à bout portant. Les mitrailleuses sont rouges.

    Sur la sinistre cote 344, les cadavres feldgrau recouvrent maintenant les cadavres bleu horizon, par centaines. Mais l’ennemi monte toujours. Il y a là plus d’une brigade.

    Le sous-lieutenant Bernard, de la 11e, entraîne à la charge sa section, dix hommes. Ils sont enveloppés et disparaissent. La trombe est passée, que les fusils de nos braves continuent de crépiter, les mitrailleuses de faucher les colonnes profondes prises à dos.

    Nous ne savons rien de précis sur la terrible mêlée où le bataillon Le Villain (5e), du 365e, a été décimé, lui aussi. Nous savons seulement que la première ligne, écrasée de projectiles, a été submergée ; que la 20e compagnie et la section de la 19e, réservées, furent arrêtées par les tirs de barrage et ne purent exécuter la contre-attaque sur laquelle le chef de bataillon comptait pour rejeter l’ennemi.

    Pourtant, pris à revers par les unités restées accrochées aux pentes méridionales du mamelon 344, et par la mitraille qui lui vient de la côte du Talou, les Allemands, près d’atteindre le bois de la Cage, se sont arrêtés.

    Dans cette crise suprême, les débris des bataillons Falconnet et Le Villain, dont une partie est au contact immédiat de l’ennemi et dont le reste se rallie dans la région de la cote 300, sur le point d’être submergés par de nouvelles vagues d’assaut, vont être sauvés par une intervention sur laquelle ils ne comptaient plus, résolus qu’ils étaient à vendre chèrement leur vie.

     

    d)     La contre-attaque du 35e.

    Vers 15 heures, le bataillon Lalauze (2e) du 35e, était en position derrière la crête descendant de la côte du Talou dans le ravin de la Cage, quand des isolés du 60e refluèrent, disant que la cote 344 avait été enlevée par l’ennemi. Bientôt, en effet, on vit des groupes feldgrau franchir, au grand pas de course, la crête à l’est du moulin des Côtelettes, se grouper sur la route et pousser des éclaireurs sur les pentes du Talou.

    En ce point, la route, formant obstacle, était bordée par des haies de ronces artificielles. Pris sous le feu du bataillon Lalauze, l’ennemi s’y arrêta, essayant de se retrancher et aussi de s’infiltrer à gauche, dans le ravin boisé de la Cage.

    A 16 heures, le bataillon Lalloz (1er) du 35e, arrivait et se massait à contre-pente, en arrière et à droite du bataillon Lalauze. Le colonel Bourgues, chargé par le général Bapst de régler l’exécution des contre-attaques prévues en cas d’une avance de l’ennemi sur 344, lance ces deux bataillons à l’assaut.

    Le moment est bien choisi. Quoique en forces, l’ennemi, très éprouvé et encore en désordre, est hésitant ; il n’a pas eu le temps de se reconnaître. L’exécution est brillante. Les canons des groupements Roumeguère et Gillier couvrent de projectiles le revers sud du mamelon 344, empêchant les renforts allemands de dépasser cette crête. Les deux bataillons du 35e se sont précipités en avant, la baïonnette haute, avec un tel entrain que la compagnie Flèche (13e) du 3e tirailleurs, unité de droite de ce dernier régiment, est partie avec eux.

    Les Allemands, qui ont amené des mitrailleuses, ouvrent un feu violent, mais l’élan n’en est pas arrêté, en dépit de pertes sérieuses. Les officiers étaient au premier rang ; ils tombent l’un après l’autre : le sous-lieutenant Thourner, le lieutenant Oeuvrard, le lieutenant Colle, le lieutenant Gojon, le sous-lieutenant Huard, le capitaine Bart, le capitaine Vallot. Le sabre à la main, loin en avant, le lieutenant-colonel Delaperche servait de guide à son régiment. Un moment il s’arrêta, croyant avoir perçu un mouvement débordant de l’ennemi sur sa droite. La jumelle à l’œil, le vaillant officier cherchait à se rendre compte de la situation de ce côté, quand une balle l’atteignit en plein cœur.

    Le commandant Lalauze prend la place du lieutenant-colonel Delaperche, le lieutenant Py celle du commandant Lalauze, et on marche toujours, ceux qui tombaient étant immédiatement remplacés par d’autres.

    Le journal de marche du 3e tirailleurs déclare que ce fut « magnifique » et ils s’y connaissaient, ces arbitres au drapeau desquels scintillait l’étoile de la Légion d’honneur.

    Le drame n’a pas duré une demi-heure. Les Allemands n’ont pas attendu le choc de ces deux bataillons. En hâte, ils ont repassé sous les obus la crête qu’ils avaient franchie tout à l’heure, et ils sont allés se terrer dans les trous jalonnant le chemin de Samogneux à Mormont.

    Le jour baissait. Le commandant Lalauze arrête ses compagnies et sous les balles des mitrailleuses, les installe le long de la crête descendant de 344 vers le moulin des Côtelettes où il fait creuser des tranchées.

     

    e)      La cote 344, zone de mort.

    Au total, il semble bien qu’à la suite de ces terribles combats, la cote 344, jonchée de cadavres, n’appartenait à personne.

    A l’est, le bataillon Le Villain (5e) du 365e, avait conservé ses positions, bien que décimé. A l’ouest, non loin du point culminant, des éléments des 9e et 11e compagnies du bataillon Falconnet (3e) du 60e, avec le lieutenant François, étaient demeurés au contact immédiat de l’ennemi, derrrière un frêle réseau de fils de fer, à portée de grenades. La 12e compagnie de ce bataillon sans chef, commandée par le lieutenant Bertsch, était à contre-pente du côté sud, à l’endroit même où elle avait héroïquement résisté à l’assaut des masses allemandes.

    De sorte qu’encore à 21 heures, dans l’obscurité profonde éclairée seulement par la lueur fugitive des obus et par l’incendie de Samogneux, derrière l’horrible rempart que lui faisaient 500 cadavres, le jeune lieutenant Bertsch se croyait seul. Fidèle au devoir, jusqu’au bout, il griffonnait au crayon le billet suivant au colonel Parès :
    Lieutenant commandant 3e bataillon 60e à 143e brigade. –– Le chef de bataillon et les commandants de compagnie sont tués. Mon bataillon est réduit à 180 hommes environ. Je n’ai plus ni munitions ni vivres. Que dois-je faire ?

    Le colonel Parès ne put déchiffrer la signature apposée au bas de ces lignes, mais à ce héros inconnu, il répondit cette simple phrase, digne de l’antique :
    A lieutenant commandant 3e bataillon du 60e. Restez en position. C’est indispensable cette nuit. De grands renforts vont arriver.

    Or, à la même heure, obéissant à d’autres instructions, le colonel Bourgues, commandant le secteur est, donnait au bataillon Le Villain (5e) du 365e, l’ordre de se replier sur Vacherauville. En effet, depuis 16 heures, le bois des Fosses était aux mains de l’ennemi.

     

    f)       Le détachement de Pirey dans le bois Le Fays.

    L’attaque allemande avait déferlé aussi sur le bois Le Fays. Là, la nuit a été fort agitée pour le détachement du lieutenant-colonel de Pirey, resté au contact immédiat de l’ennemi, menacé d’encerclement et coupé de toute communication avec l’arrière. Cette communication, le lieutenant-colonel a plusieurs fois essayé de la rétablir. Six coureurs sont partis successivement : aucun n’était revenu.

    Au surplus, les hommes ont beaucoup souffert du froid qui a été très vif. Au point du jour, la neige est tombée et le ravin montant d’une part vers Beaumont, de l’autre vers le bois des Caures est recouvert d’un linceul blanc sur lequel les cadavres des chasseurs marquent des taches sombres.

    Vers 7 heures, le bombardement a recommencé, d’abord lent, puis de plus en plus violent. A midi, les explosions se succédaient avec une rapidité effrayante. Les obus de 210 arrivaient par séries de quatre, broyant tout. A 13h30, ce fut l’attaque une attaque torrentielle.

    Dans le bois, la compagnie Pertuis (6e) et les débris de la compagnie Lambert (7e), groupés par le lieutenant Ronjod, sont tout de suite au corps à corps et luttent à coups de baïonnette.

    A l’est, c’est Beaumont qui est débordé. Du poste d’observation du commandant Peyrotte, où le lieutenant-colonel de Pirey était venu s’installer, on a vu d’abord des groupes de 50 hommes franchir au pas de course la crête dominant le village au nord, puis des masses. Deux mitrailleuses étaient en batterie de ce côté ; une partie de la compagnie Colin voyait l’objectif.

    La compagnie Cordier du 2e zouaves y fut mise en ligne aussi et pendant trois quarts d’heure, sur toute la lisière orientale du bois Le Fays, une fusillade acharnée crépita, prenant en flanc les masses allemandes qui tentaient de marcher sur Beaumont et leur occasionnant des pertes visibles.

    A 14h30, l’ennemi refluait vers le nord. Mais d’autres colonnes étaient entrées dans Beaumont par l’est. Vers 15 heures, une puissante ligne de feu se constituait à la lisière ouest du village, à 400 m de la lisière du bois, interdisant au surplus toute retraite au détachement de Pirey par la route de Ville et 240.

    Au nord, dans le bois, la pression continuait, violente, et un moment, la frêle ligne de la compagnie Pertuis (6e) parut sur le point de céder. Le commandant Peyrotte conduisit lui-même de ce côté la compagnie du 365e, la seule réserve qui lui restât, et encore une fois, la progression de l’ennemi fut arrêtée sur ce front, au moins pour quelque temps.

    Alors, un danger se révèle à gauche. Une patrouille envoyée vers Anglemont pour chercher la liaison avec le 165e, vient rendre compte que l’ennemi creuse des tranchées sur la crête séparant Anglemont du bois Le Fays. C’est donc que l’ouvrage C5 a été abandonné et que la tenaille se ferme sur les défenseurs du bois. Le sergent Cahen va vérifier ce renseignement alarmant, et il le confirme. N’importe, on tiendra encore !

    Entre temps, incident banal, un gros obus a écrasé le P.C. du lieutenant-colonel de Pirey, et celui-ci va s’installer plus au sud, dans les ruines de l’épaulement d’une pièce de marine démolie.

    Cet exode, effectué par la route sous les rafales de mitrailleuses établies vers la crête 317, au sud de Beaumont, coûte cher. Le lieutenant-colonel passe ; le commandant Peyrotte aussi, mais le médecin-major Aubertin, un jeune homme d’un magnifique courage qui, déjà atteint d’une balle à la cuisse, continuait sa mission auprès des blessés, est frappé d’une balle au cœur. L’aumônier, l’abbé Roux, reçoit une balle dans la cuisse ; 8 coureurs ou cyclistes et avec eux le maréchal des logis Meunier, chef des éclaireurs, et le caporal infirmier Gaillard sont plus ou moins grièvement blessés.

    Mais l’opération est fructueuse : on trouve dans le nouveau P.C. 90 000 cartouches qui avaient échappé aux recherches. Les munitions se faisaient rares ; cet appoint va permettre de tenir encore.

    A 18 heures, pourtant, comme la nuit venait, en dépit du prolongement d’une accalmie angoissante et lourde de menaces, il parut bien que la fin approchait. L’air était empesté par les obus lacrymogènes.

    Au nord, la lutte continuait dans le bois, silencieuse, à la baïonnette et au couteau ; à l’ouest, les débris de la compagnie Schmidt (5e), de plus en plus clairsemés, ne maintenaient plus que très difficilement l’ennemi cherchant à déboucher de la crête d’Anglemont. Tout à coup, deux compagnies allemandes sortent de Beaumont en poussant des hurrahs, bousculent les quelques zouaves restant de la compagnie Cordier et atteignent la route. Cette fois la retraite est coupée.

    Le lieutenant-colonel de Pirey et le commandant Peyrotte, sans un mot, brûlent leurs papiers personnels et tous les documents que contenait le P.C. Puis, le commandant Peyrotte, aidé du capitaine Pertuis et du lieutenant Ronjod, rallie quelques débris de toutes les compagnies du détachement : au total une soixantaine d’hommes, fait sonner la charge par un clairon encore valide, et le long du chemin d’Anglemont, à la tête de cette poignée de braves, se jette au devant de l’ennemi.

    Geste instinctif, pour bien finir. Contre toute attente, l’ennemi s’arrête, intimidé. Il ne tire même pas, et il reflue. Bien mieux, ignorant le degré d’épuisement des nôtres, il ne renouvellera pas ses tentatives, car ses pertes, à lui aussi, sont lourdes. En outre, la sonnerie claire de la charge et les salves exécutées maintenant correctement par nos soldats, pour économiser les munitions, lui ont prouvé que le moral des défenseurs du bois était intact.

    Une chance inespérée maintenait donc le chemin de Mormont ouvert encore pour quelques instants. A la faveur de l’obscurité, on pourrait s’y glisser. Le lieutenant-colonel de Pirey n’estime pas avoir le droit de profiter de cette circonstance ; son devoir est ici.

    A minuit 25, il recevait le renseignement suivant porté, par un agent de liaison hors d’état de parler, aveuglé par les gaz lacrymogènes et qui avait mis trois heures à venir de 240 :
    21 heures- Le commandant du 2e zouaves au colonel du 60e : Le colonel Bourgues, parti pour Belleville, a communiqué verbalement à l’agent de liaison du 273e de battre en retraite. Le commandant du 273e ne fait pas état de cet ordre, mais s’appuie sur le départ de la division de Louvemont et du reste du régiment qui s’y trouvait encore à 17 heures.
    Le détachement du 273e battra en retraite sur Vacherauville. Le bois des Fosses est occupé par les Allemands, qui nous tournent également vers l’est.

    Où était le colonel Bourgues ? Le lieutenant-colonel de Pirey l’ignorait, n’ayant pas été informé de la mort du colonel Vaulet. Ce renseignement, déjà vieux de quatre heures, lui prouvait seulement que la présence de son détachement dans le bois Le Fays, au milieu des masses ennemies, peut-être bientôt sous le feu de notre artillerie, était sans utilité. Il décida donc de sauver les quelque 250 hommes qui lui restaient.

    A 2h15, dans un brouillard de neige que l’obscurité rend encore plus opaque, les compagnies les moins engagées partent les premières et se glissent en silence sur le chemin de Mormont, les hommes à la file indienne, tenant le fourreau de leur baïonnette, la neige amortissant les pas. Le lieutenant-colonel de Pirey et le commandant Peyrotte sont en tête, guidant ce mouvement difficile.

    La compagnie Schmidt (5e) ouvre la marche ; la compagnie de mitrailleuses Walbert suit ; puis la compagnie du 365e et la compagnie de zouaves. La compagnie Pertuis (6e) et les quelques hommes du lieutenant Ronjod (7e) sont restés en ligne, face à l’ennemi, prêts au sacrifice, pour sauver les camarades.

    L’ennemi est à Mormont ; il accueille nos éclaireurs à coups de fusil. On se rabat vers l’est. Heureusement, la route de Vacherauville est libre, à hauteur de 240, et on passe. Vers 4 heures, on atteignait la côte du Poivre. Le bataillon Peyrotte avait perdu les deux tiers de son effectif.

     

    Le général Bapst quitte la 72e division.

     

    Le général Bapst n’avait pu que donner les ordres préparant les belles contre-attaques dont nous avons vu le développement autour de la cote 344. Il n’avait pas vu le dénouement victorieux de ces opérations.

    Le 24 février, à 16 heures, il avait été appelé au fort de Froideterre, pour conférer avec le général de Bonneval, commandant la 37e division. Cette division, devait relever la 72e et la plupart de ses régiments, se battaient déjà.

    Le rôle de la 72e division est donc terminé.

    Ce rôle, qui était de résister au premier choc de deux excellents corps d’armée allemands, pourvus de moyens tellement puissants qu’aucune bataille antérieure n’en avait donné la plus faible idée, elle l’a rempli jusqu’à l’extrême limite des forces humaines, jusqu’à la destruction complète de toutes ses unités. Elle l’a rempli efficacement d’ailleurs, car tout désastre a été évité. Le front s’est écrasé dans ce secteur, nulle part il ne s’est rompu ; nulle part, il n’a donné passage à un ennemi vingt fois supérieur en nombre et en moyens.

    Sur les ruines d’Haumont, de Samogneux, du bois des Caures, de la cote 344. Au milieu des tombes des 351e et 362e, des territoriaux du 44e, gardes-voies de communications relevées, du 165e et des 56e et 59e bataillons de chasseurs, ainsi que des 365e, 324e, 60e, 35e, 2e zouaves, 2e et 3e tirailleurs, les camarades de combat de la première heure de la 72e division, la première page est écrite sur le sol bouleversé, de ce qui sera dans l’histoire la victoire de Verdun, le symbole immortel de la valeur et de la ténacité françaises.

     

     

  • One Response à “La 72e division à Verdun (21-24 février 1916) (11ème partie)”

    • Dominique MAGNIER on 26 août 2016

      Le frère de mon grand père faisait partie de la 23° Cie du 362° R.I. Il est mort à Hautmont le 22 février. Gloire à ces braves!

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