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    L’assassinat de Rastatt

    D’après « L’assassinat de Rastatt : Étude historique »
    Paul Ristelhuber – 1869

     

    Près de la porte du Rhin à Rastatt, à l’endroit où la chaussée qui va vers Rheinau en suivant la rive droite de la Murg, forme un angle et se trouve bordée par un petit bois, s’est accompli, il y a soixante-dix ans, un événement lugubre, entouré d’un mystère qui n’est pas complètement dissipé.

    C’est là que, par une nuit noire, furent assassinés les plénipotentiaires français du congrès de Rastatt. Deux périrent : Bonnier et Roberjot ; Jean Debry, laissé pour mort, comme ses collègues, reparut le lendemain, couvert de blessures.

    Peu de crimes ont été plus diversement exploités par les passions politiques : les uns l’ont attribué à des émigrés français, les autres à des assassins soudoyés par le Directoire, qui aurait eu besoin d’une pareille atrocité pour stimuler le zèle de la défense nationale.

     

    Le congrès de Rastatt s’était ouvert en décembre 1797. Les plénipotentiaires français venaient proposer de céder à la France la rive gauche du Rhin et de faire, au moyen d’un plan de sécularisation et de partage, accorder sur la rive droite du fleuve, des indemnités aux princes qui perdraient leurs Etats.

    Les négociations furent d’abord conduites par Bonaparte, Treilhard et Bonnier. Treilhard était un homme aimable en société, mais, dans les relations diplomatiques, il affectait une rusticité plus que républicaine. Bonnier d’Arco était, avant la révolution, président de la cour des aides, à Montpellier. Député à l’Assemblée législative, puis à la Convention, il vota, dans le procès de Louis XVI, la mort sans sursis et sans appel. Les rapports autrichiens le dépeignent comme « tout imprégné de jacobinisme ». Il mit les envoyés badois dans l’embarras, par ses plaintes sur le manque de confort du château où le margrave lui avait offert un logement, et son dédain des belles manières se manifestait même dans son aspect extérieur :

    « Les envoyés de France, écrivait le comte de Metternich indigné, se singularisent par leur habillement ; ils nous ont rendu visite en fracs et en pantalons, contrairement à l’usage, et, comme je suis chargé dé soutenir la dignité de Votre Majesté Impériale et de l’Empire, selon la tradition, mais que, d’autre part, il semble impossible de faire adopter à ces messieurs un autre costume, j’ai pris le parti de procéder à leur réception, non dans mon logement, mais en maison tierce. Parce moyen, il sera satisfait à nos susceptibilités, et le maintien étrange des plénipotentiaires français ne pourra plus être considéré comme un défi jeté à la majesté impériale ».

    Dans un autre rapport, Metternich se plaint amèrement de ne pouvoir amener ces français opiniâtres à lui répondre en latin. Le manque de formes de Bonnier n’était surpassé que par son aversion pour les cérémonies de l’Eglise. Lorsque, pour la Fête-Dieu, on voulut établir un autel devant sa fenêtre, il s’emporta et n’eut pas de repos qu’on ne l’eût enlevé. Cette manière d’agir souleva contre lui les sentiments de tous les partisans de l’ancien état de choses, et il devint bientôt l’objet de la haine générale. Treilhard, ayant été nommé directeur, fut remplacé par Jean Debry ; celui-ci parut au congrès vers la fin de prairial an II, et Roberjot vers celle de messidor même année.

    Jean Debry était un petit homme noir et maigre, un mélange bizarre de sentimentalité doucereuse et de vanité puérile, qui tâchait de charmer les ennuis de Rastatt par la lecture des classiques de l’antiquité. Roberjot, ancien curé, était un homme instruit et clairvoyant, mais qui ne pouvait s’empêcher de sourire de temps en temps de « la barbarie germanique » et, en somme, il s’accordait avec ses collègues dans la pratique d’une simplicité voisine de la rudesse. Le secrétaire général de la légation était Rosenstiel, qui remplissait aussi les fonctions d’interprète des plénipotentiaires, dont aucun ne savait l’allemand.

    Le congrès durait depuis dix-sept mois sans produire de résultats, quand le comte de Metternich annonça, le 8 avril, aux plénipotentiaires qu’il avait reçu l’ordre de quitter Rastatt ; il partit le 12 et fit mettre dans la Gazette de Carlsruhe du 17, que la neutralité n’existait plus pour le siège du congrès.

    Rastatt fut alors entouré par les hussards impériaux qui, le 19 avril, coupèrent aussi le passage de Seltz à Plittersdorff, et firent prisonniers les hommes de service.

    En même temps, certains envoyés, comme celui de Wurzbourg, comte de Stadion, celui de Prusse, baron de Jacobi et celui de Danemark, baron de Rosenkranz, furent arrêtés dans leur promenade par des patrouilles de hussards, interrogés et ramenés aux portes de Rastatt. De plus, les communications de la légation française avec la France furent interceptées. Les plénipotentiaires se convainquirent qu’ils étaient prisonniers et prièrent le ministre directorial de Mayence, baron d’Albini, d’envoyer le baron de Münch au colonel Barbaczy, commandant des avant-postes autrichiens à Gernsbach, pour lui demander quels étaient les ordres qu’il avait reçus pour la garantie de la sûreté personnelle des membres du congrès et de leur correspondance.

    Barbaczy, après avoir pris l’avis du général Gœrger, campé à Freudenstadt, répondit le 22 avril « qu’il regrettait beaucoup d’être, conformément à son devoir, obligé de déclarer que, dans les circonstances présentes où la sûreté, tant du militaire que de la contrée, exigeait qu’il fût fait des patrouilles à Rastatt et dans les environs, il était impossible de faire aucune déclaration tranquillisante relativement à la sûreté du corps diplomatique qui s’y trouvait ». Barbaczy ajouta « que, depuis le rappel du plénipotentiaire impérial, on ne pouvait plus considérer la ville de Rastatt comme un lieu qui, par la présence d’un congrès, fût protégé contre des événements hostiles, et qu’elle devait, par conséquent, se conformer, comme tout autre endroit, aux lois de la guerre ».

    Il finit sa lettre, par assurer le ministre directorial « que, hors le cas d’une nécessité imposée par la guerre, sa troupe se ferait un devoir de regarder comme sacrée l’inviolabilité de toute personne appartenant aux légations ».

    Cette réponse, ne donnant aucune sûreté au congrès, la députation déclara, dans sa séance du 23 avril, les négociations suspendues, et résolut d’en instruire la diète de l’empire, les envoyés des Etats non députés, ainsi que les ministres plénipotentiaires de France. A peine le résultat de cette séance fut-il connu, que la plupart des ministres se préparèrent à partir. Quant aux plénipotentiaires français, ils protestèrent, le 25 avril, contre la violation du droit des gens exercée à leur égard par les troupes autrichiennes et contre la réponse du colonel Barbaczy.

    Le même jour, le courrier français Lemaire, de Strasbourg, qui avait quitté Rastatt à deux heures, avec des dépêches de la légation, fût arrêté près de Plittersdorff par des hussards autrichiens. Après lui avoir enlevé ses papiers, on le conduisit, prisonnier dans sa voiture, à Gernsbach.

    Dès que la nouvelle de cet incident inattendu parvint à la connaissance de la légation française, M. de Dohm, ministre de Prusse, et M. d’Albini, ministre de Mayence, s’empressèrent d’écrire, au nom de la députation de l’Empire, contre cette violation du droit des gens. Le comte de Bernstorff, secrétaire de la légation prussienne, qui fut chargé de porter les lettres, partit le lendemain 26 avril, de grand matin, pour Gernsbach, accompagné du baron d’Edelsheim, ministre du margrave de Bade, qui devait appuyer les réclamations écrites de ses protestations verbales.

    Barbaczy se contenta de répondre qu’il ferait parvenir ces réclamations à l’autorité militaire supérieure, ajoutant, quant à la demande de restitution des dépêches enlevées, qu’il était dans l’impossibilité d’y faire droit, les ayant déjà envoyées à l’autorité compétente.

    Malgré ces incidents alarmants, les plénipotentiaires ne persistèrent pas moins à vouloir partir de Rastatt le 28 avril, à 8 heures du matin. Déjà ils étaient prêts à monter dans leurs voitures placées dans la cour du château, attelées de chevaux des écuries du margrave, lorsque, sur les représentations réitérées faites par plusieurs ministres de la députation de l’Empire, qu’il serait plus prudent d’attendre la réponse du colonel avant de se mettre en route, ils se décidèrent à suivre cet avis. Comme la réponse n’était point arrivée vers onze heures, le baron d’Albini se décida à écrire de nouveau au colonel pour lui demander une réponse catégorique à la question de savoir si les ministres français avaient à craindre quelque empêchement dans leur voyage.

    Les heures se passaient, l’inquiétude et les pressentiments sinistres s’emparaient des esprits ; on se rappelle à Rastatt avoir vu, ce jour là, Bonnier, le pied sur un tronc d’arbre, au bord de la Murg, la tête appuyée sur la main et jetant un regard pensif dans la direction de Seltz et de la France. Enfin, vers sept heures du soir, un officier des hussards Szeckler (*) arriva chez M. d’Albini, chargé par le colonel Barbaczy de l’excuser de ce que ses occupations ne lui permettaient pas de répondre par écrit et de déclarer que les plénipotentiaires français pouvaient en toute sûreté entreprendre leur voyage, ajoutant toutefois qu’il leur était fixé un terme de 24 heures pour quitter la ville.

    Barbaczy n’agissait pas ici de son propre mouvement ; un ordre de l’archiduc Charles, daté de Stockach le 25 avril, l’autorisait à expulser les ministres français. L’officier porteur de la lettre, le capitaine Burkhard, avait amené avec lui une cinquantaine de hussards, dont une partie s’établit à la porte d’Ettlingen, tandis que d’autres prirent position aux autres portes de la ville.

    Bientôt le bruit se répandit qu’il n’était plus permis à aucun individu attaché au congrès, d’entrer ni de sortir de la ville, et que le capitaine commandant les hussards avait demandé des factionnaires badois propres à désigner aux soldats autrichiens les personnes du corps diplomatique.

    M. de Rozenkranz, ministre de Danemark, qui avait l’intention de partir le soir même, ayant été instruit de cette mesure, se rendit chez le capitaine Burkhard pour en connaître le motif. Le capitaine se contenta de lui répondre qu’il agissait d’après des ordres supérieurs. L’ambassadeur ayant fait observer que le colonel Barbaczy avait signifié aux ministres français l’ordre départir et qu’ils sortaient dans ce moment par la porte de Rheinau, le capitaine répondit qu’il n’avait pas l’ordre d’empêcher leur départ. M. de Rosenkranz lui ayant vivement remontré que l’honneur de la nation germanique exigeait de tout employer pour qu’il n’y eût aucun désordre en cette occasion, le capitaine lui dit de ne se mettre en peine que de sa propre personne, en ajoutant que le plénipotentiaire de l’empereur ayant quitté le congrès depuis longtemps, les députés de l’Allemagne avaient eu tout le temps de partir.

    Une demi-heure après l’arrivée de la lettre de Barbaczy, les ministres français partirent, en huit voitures, auxquelles se joignirent celles de M. de Boccardi, ministre de Gênes, et de son frère. Arrivés à la porte, ils la trouvèrent fermée. A l’instant, les trois ministres descendirent de leurs voitures, où ils laissèrent leurs familles et leurs suites, et se rendirent au château, chez le ministre de Mayence. Grâce à l’intervention de celui-ci, la difficulté fut levée ; mais, dans la crainte d’en rencontrer de nouvelles, les ministres demandèrent une escorte. Le capitaine la leur refusa, en les assurant qu’ils ne trouveraient aucun obstacle sur la route.

    Entre neuf et dix heures, les ministres sortirent enfin de la ville : la nuit était noire, les voitures étaient accompagnées d’un porte flambeau. A cent pas du faubourg, des hussards Szeckler, au nombre d’environ soixante, fondent sur la première voiture, dans laquelle se trouvait Jean Debry avec sa femme et ses filles. Croyant que c’était quelque patrouille chargée de visiter son passeport, le ministre le présente en déclinant son nom et sa qualité. Aussitôt on l’arrache de la voiture, on le frappe à coups de sabre sur la tête, les bras, les épaules. Couvert de sang, il tombe, et reste pour mort, pendant que les assassins se livraient au pillage.

    Après avoir fait descendre son secrétaire et son valet de chambre de la seconde voiture, ils s’approchent de la troisième et demandent à celui qu’elle renfermait s’il est Bonnier. Sur sa réponse affirmative, on l’entraîne dehors ; on lui applique des coups de sabre, on lui tranche la tête, puis sa voiture est pillée. Le secrétaire de la légation Rosenstiel était dans la quatrième. Voyant à la lueur du seul flambeau que les assassins eussent laissé allumé, ce qui se passait devant lui, et, cédant aux instances de son domestique que l’on avait déjà volé, il se sauva, se cacha dans le fossé et chercha les moyens de s’éloigner de cette scène d’horreur. Les papiers de la mission étaient dans sa voiture ; les caisses et les malles furent ouvertes, et les hussards emportèrent ce qu’elles contenaient pour le remettre à leur chef.

    Dans la dernière voiture étaient le troisième plénipotentiaire et sa femme. Les hussards se présentent à la portière, en brisant les glaces à coups de sabre, et demandent : Ministre Roberjot ? Celui-ci répond oui et fait voir le passeport qui lui a été délivré ; les hussards le déchirent, font sortir Roberjot de la voiture, et lui fendent la tête sous les yeux de sa femme.

    L’ambassadeur ligurien Boccardi et son frère, qui s’étaient trouvés dans la dernière voiture, avaient pris la fuite, et ce fut d’eux qu’on reçut les premiers rapports.

    La plupart des membres du corps diplomatique se trouvaient au Vauxhall, casino établi par le négociant Gœrger. Ils résolurent d’aller en corps chez le capitaine Burkhard, pour lui demander des éclaircissements, et surtout des secours. Burkhard avait son quartier à vingt pas hors la porte d’Ettlingen, au cabaret de la Lanterne. Les factionnaires refusèrent le passage, même après que les ministres eurent déclaré leurs qualités. Après de longs pourparlers, il fut accordé qu’au plus quatre ou six des diplomates entreraient chez le capitaine. Celui-ci parut enfin.

    Le comte de Gœrtz, ministre de Prusse, exprima le désir de savoir quelles mesures il avait prises après l’effrayante nouvelle dont sans doute on lui avait déjà fait le rapport. Il répondit qu’à la demande du baron d’Albini, il avait déjà envoyé un officier et deux hussards.

    Le comte de Gœrtz le conjura « au nom de l’humanité, de la paix de l’Europe, de l’honneur de la nation allemande, qui serait entaché d’un crime sans exemple dans les annales des peuples civilisés, au nom de l’empereur, au nom de son propre honneur, de faire tout et au plus vite pour sauver ceux qui pourraient encore être sauvés ».

    Le capitaine répondit que c’était un malentendu, qu’en effet, il y avait des patrouilles de nuit aux abords de la ville, et que les ministres de France n’auraient pas dû partir pendant la nuit. On lui rappela qu’il avait refusé une escorte et assuré que la légation française n’avait rien à craindre. « Voulez-vous donc me faire subir un interrogatoire ? » répondit-il. Enfin, les ministres obtinrent la promesse qu’il enverrait un officier et six hussards avec le major badois de Harrant et deux hussards de Bade, sur la chaussée, vers Rheinau.

    Le major de Harrant, accompagné d’un simple maréchal des logis, trouva les voitures sur la place où le crime venait d’être commis entourées d’environ cinquante hussards, parmi lesquels on ne remarquait pas d’officiers ; cette troupe emmenait les voitures et les malheureuses femmes qui avaient assisté au massacre. Lorsque le major déclara aux hussards que les voitures devaient être reconduites à la ville, ils s’y opposèrent d’abord, disant que c’était leur butin. Ce ne fut qu’à force de menaces que le major leur fit comprendre qu’il était le maître de disposer des voitures. Il reconnut les cadavres de Bonnier et de Roberjot, le premier dévêtu jusqu’à la chemise, mais ne retrouva pas le corps de Jean Debry.

    En attendant, il ramena en ville les voitures où se trouvaient la femme de J. Debry, celle de Roberjot, les filles du premier, les secrétaires et les domestiques. Les carrosses s’arrêtèrent devant le château ; chacun s’empressait d’approcher les infortunés qui s’y trouvaient, mais on écarta tout le monde parce qu’on attendait des ordres. Il fut enfin permis de transporter Mme Roberjot dans les appartements du ministre du roi de Prusse. Mme Debry et ses filles furent transportées dans la maison du ministre de Brunswick.

    On n’ignorait plus que le sort de J. Debry. A la pointe du jour, le major de Harrant, accompagné du comte de Solms-Laubach, et suivi d’une escorte, se mit à sa recherche, et parcourut le bois jusqu’à Steinmauern et Plittersdorff. Il ne l’y trouva pas, mais il apprit du prévôt de Rheinau, que les hussards avaient déjà fait des perquisitions relativement à un Français blessé dont la découverte leur importait fort, et recommandé que si on venait à le découvrir, il ne fût pas emmené à Rastatt, mais conduit en dehors de la ville, par un chemin qu’ils désignaient, à leur quartier de Muckensturm, ou gardé soigneusement jusqu’à leur arrivée.

    A sept heures du matin, J. Debry arriva chez le ministre de Prusse. Son apparition causa la joie la plus vive à tous ceux qui se trouvèrent présents. Ses habits étaient déchirés, il était blessé au bras gauche, à l’épaule ; sa perruque et son chapeau l’avaient garanti d’un coup de sabre sur la tête. Il raconta qu’après que les hussards se furent éloignés, il avait grimpé sur un arbre où il était resté jusqu’au jour, moitié endormi de lassitude et d’épuisement. En approchant de la ville, il se mêla à la foule qui était sortie pour voir les cadavres, et sans être remarqué par les patrouilles ni par le corps-de-garde, il arriva heureusement. Le spectacle le plus déchirant pour lui fut celui de ses deux collègues, devant lesquels il était obligé de passer.

    Maintenant, le corps diplomatique s’adressa au capitaine commandant pour lui déclarer que l’intention de tous les membres du Congrès était que M. Debry, sa femme, Mme Roberjot et toutes les autres personnes de la légation française qui avaient été épargnées fussent, sous une escorte militaire badoise et accompagnées de plusieurs ministres plénipotentiaires, ramenées sur le territoire français. On lui demanda de répondre sur son honneur et sur sa vie que ce cortège voyagerait en sûreté, escorté aussi par des soldats autrichiens. Après avoir fait quelques difficultés, le capitaine accorda la demande.

    Dans cet entretien, il lui échappa des expressions étranges : « C’était un malheur ; mais à qui la faute ? On ne l’avait pas commandé ». On lui fit remarquer que cette parole pouvait donner lieu à de graves soupçons ; il répondit : « A nous aussi on a tué des généraux ». On avait écrit au colonel Barbaczy, qui promit une escorte, mais déclara inutile et inconvenant pour les ministres allemands d’accompagner la légation française.

    Le 29, à une heure de l’après-midi, le cortège se mit en route pour la troisième fois : « Nous allons à la mort, disaient tout bas les Français ; nous serons assassinés ». C’était une pitié de les voir ainsi pâles et abattus des scènes de la nuit. J. Debry ne voulut pas monter dans la même voiture que sa femme, qui était près d’accoucher ; il se sépara d’elle et de ses deux filles, comme s’il n’avait jamais dû les revoir : comment n’auraient-elles pas éprouvé les plus cruelles inquiétudes en voyant l’escorte composée des meurtriers qui avaient voulu les massacrer quelques heures avant ? M. de Jordan, secrétaire prussien, obtint la permission d’accompagner le convoi.

    Après cinq quarts de lieue de route, le bac fut appelé par un trompette et tout le monde embarqué sur le champ. J. Debry remercia l’officier impérial de l’escorte en peu de mots, que M. de Harrant lui traduisit ; il l’assura que si jamais le sort de la guerre faisait tomber des hommes de son régiment entre les mains des Français, il ferait son possible pour qu’on ne se rappelât que cette dernière action et que tout sentiment de vengeance fût étouffé. Il fit aussi un présent à l’escorte. En quittant Rastatt, sa femme avait remis au baron d’Edelsheim un rouleau de cent louis pour les pauvres de la ville.

    J. Debry et les autres voyageurs arrivèrent dans la nuit à Strasbourg et logèrent à l’hôtel de la Maison-Rouge. Le lendemain, les autorités envoyèrent des députations au ministre et il reçut une garde d’honneur à pied et à cheval.

     

    (*) Le long de la frontière moldo-valaque, en Transylvanie, il y avait des régiments de Hongrois dits Szeckler ou « gardiens », qui se sont dissous en 1848.

     

     

     

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