Restez à jour: Articles | Commentaires

  • 3 janvier 2012 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

     

    La délivrance de Metz

    D’après « Histoire d’Espagne depuis les premiers temps historiques jusqu’à la mort de Ferdinand VII » – 1860

     

    Vaincu en Allemagne sur le terrain de la religion, Charles-Quint aspirait à prendre sa revanche en France sur celui de la politique. Dans la dernière guerre, l’alliance française, bien que nominale, avait fait pencher la balance en faveur du protestantisme allemand. L’Empereur excepté, tout le monde avait gagné quelque chose au traité de Passau : les Luthériens la liberté de conscience, les catholiques la paix, et la France les trois évêchés. Charles, impuissant à ravir aux protestants leurs conquêtes, voulait au moins reprendre celles de Henri II.

    Albert de Brandebourg, resté seul en dehors du traité de Passau, continuait à rançonner les princes ecclésiastiques. Après avoir dévasté tout le pays, de Nuremberg à Mayence, il se tenait avec vingt mille hommes à cheval sur la Moselle, entre Metz et Thionville. Là, il attendait les circonstances pour choisir entre l’Empereur et le roi de France, prêt à se vendre à celui qui le paierait le plus cher.

    Cette attitude menaçante d’Albert venait à propos pour Charles-Quint. Elle lui donnait un prétexte pour armer sans inquiéter l’Allemagne, et soulever la France contre lui. Les Luthériens, trahis par Henri II, tendaient de plus en plus à s’isoler des calvinistes français, dont les séparaient leurs instincts politiques aussi bien que leurs croyances. Maurice marchait avec vingt mille hommes au secours de Ferdinand.

    Charles-Quint était donc libre d’agir. Sa cause était redevenue celle de l’Allemagne. Avec Toul, Metz et Verdun, celle-ci avait perdu le triple rempart qui la couvrait du côté de la France. Sa limite avait reculé jusqu’au Rhin, et Strasbourg pouvait lui échapper comme les trois évêchés. L’Allemagne se sentait ouverte aux attaques de Henri II, et savait gré à son Empereur de vouloir lui rendre ses frontières perdues. Trois mois après son expulsion du sol germanique, Charles allait y rentrer à la tête d’une armée, et y apparaître encore comme le vengeur de l’Allemagne.

    A force de persévérance, l’Empereur avait contraint la fortune à revenir à lui. Il n’était pas homme à la laisser partir sans lui arracher tout ce qu’elle pourrait lui donner. Dans ce pays martial où l’on trouve toujours du courage à acheter, les reîtres et les lansquenets licenciés ne manquaient pas depuis la dernière guerre. Charles, qui avec sa fortune avait retrouvé son crédit, recrutait de tous les côtés.

    Les événements à Innsbruck et à Passau avaient marché plus vite que ses troupes, mais elles arrivaient à marches forcées, d’Espagne et d’Italie.

    Plus d’un corps licencié par Maurice s’enrôla au service de l’Empereur qu’il avait vaincu. Plus d’un petit prince allemand, besoigneux et cupide, se vendit à Charles, sans lui demander même l’ennemi qu’il aurait à combattre. Honteux enfin de sa retraite à Villach, où l’Allemagne oubliait son empereur, et l’Europe son maître, Charles se mit en route pour Augsbourg, en publiant tout haut qu’il marchait au secours de la Hongrie. Personne ne s’y trompa, ni en France, ni en Allemagne. Mais il y gagna le temps d’achever ses préparatifs ; et bientôt le monarque fugitif, qui avait subi la loi de ses sujets, se vit à la tête de la plus forte armée qu’il eût jamais réunie.

    La France, qui voyait venir l’orage, s’était préparée à lui faire face. Henri II avait compris l’importance de Metz, son poste avancé du côté des Vosges. Dès le milieu d’août, le duc François de Guise s’était jeté dans la place avec la fleur de la noblesse française et dix mille hommes d’élite, décidé à jouer sa fortune et sa vie dans cette partie décisive. Metz, situé au confluent de la Seille et de la Moselle, comptait, pour se défendre sur ses deux rivières et sur sa garnison. Mais les remparts étaient dans le plus triste état. Les faubourgs, trop vastes pour être défendus, formaient à eux seuls une seconde ville.

    Tout était à réparer, ou plutôt à refaire. Les ingénieurs se mirent à l’œuvre. Le duc fut le premier à porter la terre, la hotte au dos, pêle-mêle avec les soldats. Les nobles imitèrent son exemple. Les habitants eux-mêmes, électrisés par le dévouement de la garnison, travaillèrent de bon cœur à démolir leurs faubourgs. Les couvents, les églises qui pouvaient loger l’ennemi, furent abattus sans pitié. Les reliques des saints furent transportées en procession dans la ville. Chacun pressentait la gravité de ce siége qui allait décider du sort de la campagne. Guise, qui se sentait responsable du salut du royaume, bannit de Metz toutes les bouches inutiles. Les habitants valides furent seuls retenus, moins pour combattre que pour réparer les brèches et la garnison, maîtresse de la ville, attendit l’ennemi de pied ferme.

    Il était temps en effet. Le 15 septembre, Charles passa le Rhin à Strasbourg, à la tête de soixante mille hommes, sans compter les pionniers et les valets de soldats. Impuissant à se venger de l’Allemagne, il voulait battre les Luthériens sur le dos de la France leur alliée.

    Les conseils téméraires ne manquaient pas autour de lui : on le pressait de marcher droit sur la capitale, en laissant Metz derrière lui, on lui promettait un nouveau traité de Crespy. Mais Charles, en vieillissant, avait perdu sa foi en son étoile. L’âge, la maladie, ses revers passés, tout lui commandait la prudence. D’ailleurs, Albert de Brandebourg, à son approche, s’était replié sur la Lorraine, et avait déjà mis, disait-on, les armes de France sur ses drapeaux.

    Mais le plus grave danger, c’était l’hiver qui s’approchait. Marignan, qui commandait les Italiens, insistait pour qu’on attendît le printemps, en répartissant l’armée dans les villes de la Lorraine. Mais Charles voulait à tout prix qu’on commençât le siège. Toute volonté dut plier devant la sienne. D’Albe, plus courtisan que soldat, se rangea à l’avis de l’Empereur. On avait perdu beaucoup de temps à réunir des vivres et des munitions. Le 19 octobre seulement, l’armée impériale vint camper sous les murs de l’ancienne capitale de l’Austrasie. Egmont l’y rejoignit bientôt avec ses Flamands, et Nassau avec les Allemands.

    Tous les yeux étaient fixés sur Albert de Brandebourg et sur sa petite armée, qui donnerait la victoire au parti qu’elle embrasserait. Après avoir hésité longtemps et pesé les offres des deux rivaux, le condottiere protestant finit par se décider pour l’empereur, dont le ressentiment était le plus à craindre pour lui. Son parti une fois pris, il attaqua brusquement le duc d’Aumale, que Guise avait chargé de surveiller ses mouvements, et le fit prisonnier en lui tuant beaucoup de monde. De là, il marcha sur Metz, où l’empereur le reçut à bras ouverts, et lui garantit toutes ses conquêtes.

    Au même moment, de Rœux entrait en Picardie avec douze mille Belges, brûlait Chauny et s’emparait d’Hesdin et de plusieurs places fortes. Henri, sérieusement alarmé, leva son camp de Saint-Mihiel. Il fit marcher vers la Picardie Vendôme qui reprit Hesdin, et força les Belges à la retraite. Mais la campagne commençait sous de fâcheux auspices.

    Sans la ferme attitude de Guise, Metz était perdu, et la France ouverte à l’invasion. L’artillerie des impériaux n’avait pas tardé à ouvrir des brèches ; mais derrière les vieux murs écroulés, d’autres se dressaient comme par miracle. Des sorties continuelles ne laissaient reposer les Impériaux, ni jour, ni nuit. Les garnisons de Toul et de Verdun tenaient la campagne, et coupaient les vivres à l’ennemi.

    La situation devenait grave : l’hiver, chaque jour plus rude, ajoutait encore aux misères des assaillants. CharlesQuint, que sa santé retenait à Thionville, se décida à venir diriger en personne les travaux du siège. Le 20 novembre, il parut enfin sous les murs de la ville. Il fut effrayé de l’état où il trouva son armée. La faim, le froid, la pluie, les maladies faisaient dans ses rangs d’effroyables ravages. Mais Charles, depuis sa fuite d’Innsbruck, était devenu sans pitié : il faisait couper les jambes aux prisonniers allemands qui avaient servi contre lui. « J’userai trois armées, s’il le faut, répétait-il tout haut, avant de me décider à lever le siège ! ».

    La présence du redouté César rendit le courage à ses soldats. L’artillerie redoubla d’efforts, et bientôt les brèches furent reconnues praticables. Mais la garnison, derrière ses murs en ruine, fit si bonne contenance, que le cœur manqua aux Impériaux pour donner l’assaut. L’Empereur qui, pour y assister, avait fait violence à ses souffrances, rentra dans ses quartiers, en accusant ses soldats de le trahir.

    Au 1er janvier, quinze mille coups de canon avaient été tirés, sans aucun résultat. Guise, laissant l’hiver combattre pour lui, fermait les portes de la ville, pour empêcher ses gentilshommes d’aller se faire tuer sans profit. Les Espagnols, les Italiens fondaient comme neige au printemps sous ce ciel ennemi. Les maladies joignaient leurs ravages à ceux du froid et de la faim. Déjà, trente mille hommes avaient péri, et le reste allait bientôt être hors de combat.

    La main de Dieu qui, depuis Innsbruck, était sur l’orgueilleux César, venait encore de s’abattre sur lui. Trois fois, il avait envahi en conquérant le sol de la France, et trois fois il avait dû l’évacuer. Toutes les forces de son empire allaient se briser contre Metz, comme naguère contre Marseille et Saint-Dizier ! « La fortune est femme, dit-il amèrement, elle aime mieux un jeune roi qu’un vieil empereur ».

    En effet, cette fortune, dont il avait tant abusé, était à bout comme ses forces, sa vie et son empire. La situation était désespérée : point de secours à attendre, point de vivres, point d’abri pour ses soldats. L’armée se fondait sans combattre ; la brèche ouverte attendait l’assaut qu’on n’osait pas donner. Après deux grands mois, le siège n’était pas plus avancé que le premier jour. Le roi de France avait promis au sultan d’aller délivrer Metz au printemps. Mais « point n’en sera besoin, avait-il ajouté, le siège sera levé dès les premiers jours de janvier ».

    La prédiction s’accomplit à la lettre. Charles, las de lutter contre l’impossible, comprit enfin qu’il fallait céder, et donna en frémissant l’ordre du départ. Mais cette retraite, il fallait l’opérer, avec une armée de moribonds, sans vivres, sans charrois, par des routes défoncées, à travers un pays dévasté et ennemi.

    Le 1er janvier, triste début d’année, l’empereur se mit en route. D’Albe et Marignan le suivirent le lendemain. Brandebourg resta le dernier, afin de sauver l’artillerie, mais il dut en laisser la meilleure partie ensevelie dans la boue.

    Les Français, cependant, ne restaient pas oisifs. Au premier mouvement de retraite, Guise avait ouvert les portes à sa garnison. La cavalerie française, lancée dans la plaine, ne laissa pas aux fugitifs un instant de repos. Mais le spectacle du camp abandonné saisit de pitié les vainqueurs eux-mêmes.

    Voici ce que nous raconte un témoin oculaire (Vieilleville – Mémoires) : « Nous séjournâmes en la ville, où notre liesse eût été comble, sans les grandes pitiés que nous vîmes au camp du duc d’Albe, si hideuses qu’il n’y avait cœur qui ne crevât de douleur. Car nous trouvions des soldats par grands troupeaux, malades à la mort, etrenversés dans la boue. Les autres, assis sur de grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges, gelées jusques aux genoux, et qu’ils ne pouvaient ravoir, criants miséricorde, et nous priant de les achever. En quoi M. de Guise exerça grande charité, car il en fit porter plus de soixante à l’hôpital ; et à son exemple, les princes et seigneurs firent de semblable, si bien qu’il en fut tiré plus de trois cents de cette misère. Mais à la plupart, il fallait couper les jambes, car elles étaient mortes et gelées ».

    « Sitôt, ajoute Fr. de Rabutin (Mémoires), qu’il fût su par le camp que le César était parti, les chemins et villages alentour furent couverts de ses soldats, qui se retiraient où ils pouvaient, en si grande indigence et misère, que les bêtes, même voire les plus cruelles, auraient eu pitié de ces misérables, tombants, chancelants par les chemins, et le plus souvent, mourants près des haies, en proie aux chiens et oiseaux ».

  • Laisser un commentaire


18 jule Blog Kasel-Golzig b... |
18 jule Blog Leoben in Karn... |
18 jule Blog Schweich by acao |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | 21 jule Blog Hartberg Umgeb...
| 21 jule Blog Desaulniers by...
| 21 jule Blog Bad Laer by caso