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  • 5 décembre 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     Noël 1914 dans GUERRE 1914 - 1918 La-trève-de-noël-1914-150x150

    D’après la monographie du lieutenant Jacques Pericard
    « Souvenirs et impressions d’un soldat de la grande guerre ».

     

     

    Ce fut aux tranchées de la Tête-à-Vache que se déroula, devant mes yeux, la plus fantastique aventure de cette première année de campagne.

    Deux jours avant Noël, les Allemands placés devant nos lignes nous firent savoir que « pour fêter la naissance de Jésus, ils demeureraient bien tranquilles toute la journée de Noël ». Ils nous invitaient à faire de même.

    Ces propositions n’engendrèrent que la méfiance. Nous sommes payés pour savoir ce que valent les promesses de nos loyaux ennemis. La conclusion tirée par nous, fut que les Allemands méditaient pour Noël une attaque en masse et que leur proposition avait pour but d’endormir notre vigilance. Aussi les gardes furent-elles doublées.

    Nous avions tort. De toute la nuit de Noël, pas un coup de feu ne fut tiré par les Allemands. Par contre, ils alternèrent les cantiques et les chansons bachiques avec un rare souci de la neutralité.

    Vers une heure du matin, j’allai porter à un des petits postes avancés de ma section, une grande gamelle de café brûlant (il gelait à pierre fendre) et c’est ainsi que je pus assister au concert en première loge. Cette mise en scène ne fit qu’augmenter notre méfiance. Chat échaudé…

    Et nous étions prêts à parier que les Allemands nous préparaient pour le petit jour une surprise. Cette surprise se produisit, mais non telle que nous l’attendions.

    Dès les premières lueurs de l’aube, en effet, les Allemands sortirent de leurs tranchées, sans armes, sans équipement, capotes déboutonnées, des bouteilles à la main, abominablement ivres ! Les uns nous montraient leurs bouteilles et nous invitaient à aller trinquer avec eux ! D’autres se prenaient par la taille et dansaient. D’autres encore, sans plus se soucier de nous que des buissons des alentours, s’asseyaient sur les talus, sur les rochers, sur les souches déracinées et, choquant leurs bouteilles, continuaient leurs beuveries et leurs chansons.

    Je ne puis, même maintenant, analyser les sentiments ressentis à ce spectacle : c’était un mélange d’horreur, de répulsion et de stupeur, une impression analogue à celle que nous aurions pu éprouver en voyant des tigres, des ours, des chacals et des hyènes, habillés en hommes, singer les manières des hommes et mimer les amusements d’une kermesse, avec des pattes et des visages dégouttant encore du sang de leurs victimes…

    Je vous entends. Il eût fallu profiter de l’occasion et faire un massacre de tous ces ivrognes. Là était, sans conteste, notre devoir.

    Mais allez donc persuader à des soldats français de tirer sur des ennemis désarmés, ces ennemis fussent-ils des Allemands ! De notre générosité vient notre faiblesse, mais aussi notre force. Ce n’est pas au hasard du grain qui vole que la chevalerie a germé sur notre terre.

    Des messagers furent envoyés au commandant de la tranche (ensemble de tranchées placé sous le commandement d’un officier supérieur), pour rendre compte des événements et demander des ordres. Les ordres ne se firent pas attendre : aucune trêve légale n’existait entre les belligérants. Il fallait, en conséquence, tirer immédiatement sur tout ennemi visible.

    Ces ordres eussent été obéis, sans aucun doute, quoiqu’à contre-coeur. Un événement providentiel vint nous enlever nos scrupules de conscience.

    Cinq minutes à peine avant le retour des messagers, des officiers allemands sautèrent sur les parapets et, à grands coups de poings et de pieds, firent rentrer les ivrognes dans les tranchées : en quelques secondes il ne restait plus personne au dehors !

    Nous eûmes, deux jours plus tard, par un déserteur, l’explication de l’événement.

    Les officiers allemands ignoraient l’équipée de leurs hommes. Alors en effet que chez nous, hommes et chefs partagent les mêmes privations et les mêmes dangers, les officiers allemands demeurent en troisième ligne et laissent l’administration des tranchées aux sous-officiers. C’étaient ceux-ci qui, de leur propre initiative, avaient organisé toute l’affaire. Mis au courant, les officiers avaient aussitôt bondi en première ligne et avaient rappelé leurs hommes aux convenances avec les arguments qui leur sont coutumiers !

    Ce fut fini de rire. Nos sociables ennemis, des Bavarois, comme un déserteur nous l’apprit, furent aussitôt remplacés par des Prussiens de Poméranie, et ceux-ci prirent à tâche de nous faire oublier la mansuétude de leurs prédécesseurs.

    Le croiriez-vous ? Cet acharnement des Poméraniens nous apporta un soulagement sensible. Cela nous surprenait et nous choquait de trouver dans les Allemands des êtres qui ne fussent pas complètement  »des sauvages », et nous leur en voulions de s’être, par la confiance qu’ils nous avaient montrée, rendus en quelque sorte dignes de cette confiance.

    Les Allemands disparus, nous pûmes terminer la fête en famille. On fredonna des Noëls patois. De main en main passèrent les bouteilles de Champagne distribuées la veille.

    Un soleil magnifique resplendissait dans un ciel pur de tout nuage. Sa chaleur, combattue par une bise glacée, n’arrivait pas à fondre le givre de la nuit. Mais ses rayons habillaient de pourpre et d’or les talus des tranchées et cachaient sous les plis du manteau royal les squelettes lamentables de la forêt. Or, trois collines bornaient notre horizon, et le soleil planait, enfermé, semblait-il, entre les trois cimes.

    - Regardez, sergent, me dit un de mes « petits bleus » ; on dirait un soleil « rien que pour nous »…

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