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  • 27 novembre 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Le 27 novembre 1942 - Le sabordage de la flotte française à Toulon dans EPHEMERIDE MILITAIRE bateauxdansradetoulon27novembre1942-150x150strasbourg42-150x150 dans GUERRE 1939 - 1945amirallaborde-150x150

    Le sabordage de la flotte française à Toulon

    D’après l’encyclopédie « La France contemporaine – Années 1942-1943 »

     

    Toulon, 26 novembre 1942. Il est quatre heures de l’après-midi, une conférence s’achève – une conférence de routine – qui réunit l’amiral de Laborde, commandant les forces de haute mer, l’amiral Marquis, le préfet maritime, et l’amiral de Feo, présidents de la délégation italienne. Les Allemands sont sont excusés… On n’a guère échangé que des banalités et abordé des problèmes mineurs.

    L’heure n’étant pas trop tardive, l’amiral de Laborde en profite pour passer la soirée dans sa belle villa de Tamaris d’où l’on découvre toute la rade.

    Il ne peut s’empêcher d’évoquer la cascade d’événements de ces deux dernières semaines :

    • le coup de tonnerre de l’opération Torch et le réflexe d’appareiller pour prêter main-forte aux forces navales d’Afrique du Nord,
    • la dramatique journée du 11 novembre avec la ruée des blindés allemands vers la méditerranée
    • et le coup de théâtre in extremis, l’acceptation par le Führer d’un camp retranché où les forces de haute mer conserveront leur liberté d’action, à condition de participer à le défense des côtes de Provence.

     

    Le camp retranché ? Sursis, piège, nasse ? Le comte Jean balaie les objections, les critiques des éternels pessimistes.

    Pourquoi s’inquiéter ? N’y a-t-il pas la parole d’honneur du Führer ? Les relations avec les représentants allemands, l’amiral Wewer, le commandant Ruault-Frappart sont excellentes.

    Certes, il y a cette fâcheuse décision du haut commandement de la Wehrmacht, le 18 novembre, exigeant le retrait immédiat des forces de l’armée de l’armistice du camp retranché et interdisant son survol par des appareils français, décision qui a obligé le commandant des forces de haute mer à mettre à terre des compagnies de débarquement et diminuer la puissance combative de ses navires.

    Il y a encore tous ces mouvements de blindés allemands signalés dans le midi de la France. Plusieurs milliers de marins de la Kriegsmarine seraient dirigés sur Marseille…

    Mais tout ce remue-ménage n’est-il pas provoqué tout simplement par la menace d’un débarquement allié ? N’a-t-on pas signalé une importante escadre anglaise au large des Baléares ? Au lieu d’un coup de force allemand, ne vaudrait-il pas mieux s’attendre à un nouveau Mers-el-Kébir ?

     

    En fait, ce 26 novembre, à Toulon, l’heure est plutôt à la détente. Aucune menace ne semble peser sur les forces navales. On a d’ailleurs renoncé au service à trois heures d’appareillage. Des permissions d’une demi-journée sont accordées avec une générosité croissante.

    Finalement, comme tous les soirs, l’amiral de Laborde regagne son navire amiral, le Strasbourg, vers dix heures et ce jour-là, il ne manifeste pas plus d’inquiétude que d’habitude.

    Pourtant, les dés sont jetés. Le sort de la flotte est scellé. A quelques dizaines de kilomètres, plusieurs colonnes de blindés sont sur le point de s’ébranler et de faire rugir leurs moteurs. L’opération Lila, la prise à l’abordage de la flotte française, est sur le point de se déclencher.

     

    C’est le 16 novembre que Hitler a décidé de lever l’hypothèse de la flotte française… moins de cinq jours après avoir autorisé la création du camp retranché.

    Quels sont les mobiles du Führer ? D’abord sa méfiance à l’égard des amiraux français et surtout la nécessité de préserver ses arrières, de se délivrer de toute menace au moment où débute le drame de Stalingrad.

     

    Le 18, il fixe les grandes lignes de l’opération « Lila » : désarmer l’armée de l’armistice, s’emparer de la flotte française par surprise. Par la même occasion, il s’offre le luxe de faire un geste vis-à-vis du Duce qui, suivant les bonnes habitudes, sera prévenu au dernier moment.

    « En ce qui concerne la marine de guerre française, je crains qu’elle ne tombe pas intacte entre nos mains. Si cela se produisait néanmoins, il va de soi que l’Italie serait seule à faire valoir des prétentions sur elle ».

    L’Allemagne ne se réservera que quelques navires de commerce ou unités légères.

     

    Le 14 novembre, à Marseille, à l’hôtel Noailles, l’obergruppenführer S.S Hausser, le général Sperrle et l’amiral Wewer mettent la dernière main au plan d’opérations. L’attaque sera déclenchée le 27 à l’aube. Du côté terrestre, pas de problème. On peut compter sur la 7ePanzer et la Das Reich.

     

    Quatre groupes de combat participeront à l’affaire. Le groupe A s’emparera de la presqu’île de Saint-Mandrier, le groupe C neutralisera les forts du Faron et du Grand-Saint-Antoine.

    La mission principale incombera aux groupes B et D. Le premier débouchera par la N. 8 et, après s’être scindé, pénétrera dans l’arsenal par la porte ouest et la porte Castigneau. Quant au groupe D, composé des éléments de la Das Reich, il s’emparera du fort Lamalgue, où l’amiral Marquis a transféré ses services, et fera ensuite irruption dans l’arsenal du Mourillon.

    Un rôle particulièrement important est réservé à la 3eLuftflotte. Avant l’aube, une escadrille de bombardiers porteurs de mines magnétiques survolera la rade, prête à interdire la passe. Un groupe de repérage lancera des fusées éclairantes et balisera la passe avec des phoscars. Une escadrille de Stuka se tiendra prête, en même temps, à attaquer les bâtiments en cas de résistance ou de tentative d’appareillage.

     

    Mais la mission la plus délicate incombe à la Kriegsmarine. Deux cents marins doivent arriver de Lorient. Ils se répartiront par petits groupes dans les bataillons et devront guider les soldats dans le labyrinthe des navires de guerre, et éviter ou entraver les opérations de sabordage. On en comptera vingt-cing pour le Strasbourg, une dizaine pour un croiseur et trois ou quatre par torpilleur.

    Cependant, l’amiral Wewer ne cache pas son amertume et son scepticisme : « La journée du 27 ne sera certainement pas de celles dont le Panzer Korps pourra s’enorgueillir ! ».

    Il est convaincu que les Français ne dorment pas sur leurs deux oreilles et que le coup de force n’aboutira qu’à un nouveau Scapa Flow.

     

    Pour finir, une dernière hypothèse. Si les bâtiments français balaient les quais de leur artillerie secondaire, de leurs pièces légères, que faire ?

    Une seule solution : le repli immédiat et l’intervention des Stuka. Pas question, même pour les chars, d’affronter le feu d’un simple contre-torpilleur.

     

    27 novembre, 1h30. Les habitants du village de Cugnes-les-Pins sont réveillés par le fracas des chenilles et des motocyclistes. Le poste de gendarmerie est neutralisé, fils coupés. A 3h30, Oullioules, même scène. Le groupe B poursuit sa marche vers Toulon dans le grondement de ses moteurs.

    Mais la marche est plus lente que prévu. Le retard s’accumule. On ne sera pas à 4h25 devant les portes de l’arsenal. Le bataillon Heilbronn, qui doit atteindre la porte ouest et les appontements Milhaud, est bloqué par un passage à niveau fermé. Un train de marchandises passe, interminable.

    Seuls, les S.S. seront à l’heure ! Traversant La Valette en trombe, ils ont obligé un gendarme sous la menace d’un révolver à monter dans un char et à leur indiquer le plus court chemin pour le fort Lamalgue.

    A 4h30, ils débouchent sur le terre-plein, se font ouvrir la porte, font irruption dans la cour. L’amiral Marquis est fait prisonnier, mais l’amiral Robin, en pyjama, a le réflexe de s’enfermer dans son bureau. Il saute sur son téléphone et appelle le major général, l’amiral Dornon. Pour le moment, les Allemands négligent le réseau marine, et la communication est obtenue instantanément.

    « Les Allemands ont occupé le fort Lamalgue, c’est la prise de Toulon par la force !… Préviens Guérin ».

     

    Sur le Strasbourg, Laborde est aussitôt réveillé. Stupéfaction, tout est calme. Pas le moindre avion, pas la moindre rumeur. L’amiral entend obtenir confirmation de Robin. Mais, au bout du fil, une voix étouffée : « Il y a quelqu’un dans mon bureau… je ne peux plus parler. Raccrochez, ne téléphonez plus ».

    Ainsi, c’est donc vrai, le coup de force…

     

    Première réaction du commandant des forces de haute-mer : « Branle-bas général de l’escadre ! Allumez les feux ».

    Décision justifiée. Sans énergie, un navire n’est qu’une masse de ferraille inerte. Il est 4h57.

    En moins d’un quart d’heure, tous les bâtiments sous les ordres de Laborde sont prévenus par téléphone, par messager ou par vedette, qu’il s’agisse de la 1èreescadre de croiseurs de l’amiral Lacroix ou des contre-torpilleurs et torpilleurs de la 3èmeescadre légère sous les ordres du contre-amiral Négadelle.

     

    Cependant, l’alerte ne concerne que les bâtiments des forces de haute mer, ou à la rigueur tous les navires se trouvant aux appontements Milhaud, au quai Noël, ou dans la darse de Missiessy, à l’ouest de la passe de Castigneau. L’ordre de branle-bas ne peut toucher les bâtiments en cale sèche ou amarrés dans la partie orientale du port, qu’il s’agisse des navires en « gardiennage d’amistice », de la division des Écoles ou des sous-marins basés au Mourillon.

     

    En fait, là encore, le nécessaire sera fait. Alors que les S.S. se perdent dans le dédale des couloirs du fort Lamalgue, le commandant Le Nabec réussit à s’enfermer dans le local des transmissions du Comar. Avant que les Allemands n’enfoncent la porte à coups de botte, il avertit le commandant du front de mer, le P.C. de la D.C.A., la 2ème flottille de patrouille, la défense littorale, la division métropolitaine de police.

    De son côté, l’amiral Dornon donne l’alerte aux bâtiments en gardiennage. Mais, ceux-ci ne disposent que d’équipages réduits, sans écoute permanente et sans liaison filaire établie. C’est par simples plantons que le centre des sous-marins Vauban et que le navire de ligne Dunkerque, seront avertis de l’irruption des Allemands au fort Lamalgue.

     

    Il sera alors 5h35. En principe, tout aurait pu être perdu et une partie de la flotte tomber aux mains de l’ennemi si « Lila » se déroulait conformément aux prévisions. Mais les détachements B ont déjà près d’une heure de retard et les S.S., avec leur terrible exactitude et leur précision, vont contribuer à faire échouer l’opération et donner l’alerte à l’ensemble des bâtiments.

    En effet, sans avoir terminé l’investissement du fort Lamalgue, deux détachements se lancent sur le Mourillon dès 4h30. Sous la menace des canons de leurs chars, ils se font ouvrir la porte, tandis que des pionniers tentent l’escalade avec des échelles. Mais l’alerte est aussitôt donnée au centre des sous-marins. Quelques rafales de mitrailleuse anti-aériennes et de fusils mitrailleurs bloquent la marche des assaillants.

     

    Ce fragile répit permettra aux sous-mariniers de rejoindre, à peine vêtus, leurs bâtiments au pas de course. Cinq sous-marins tenteront alors l’évasion : le Casabianca de l’Herminier, la Vénus, l’Iris, le Glorieux et le Marsoin.

     

    Au moment où s’effectue l’évasion des sous-marins, une véritable atmosphère de guerre règne sur Toulon. Si les Allemands ne sont pas encore aux portes de l’arsenal, ils tiennent la base dans une véritable tenaille à partir du Mourillon et de la presqu’île de Saint-Mandrier. Des projecteurs balaient la surface de l’eau. Des 77 mènent un tir d’interdiction sur la grande rade. La Luftwaffe continue à silloner le ciel, larguant fusées éclairantes et bombes magnétique. Au grondement des avions, se mêlent le crépitement d’armes automatiques, le fracas d’explosions sporadiques.

     

    Dès lors, tout le monde a compris. Le réflexe anti-allemand joue à nouveau. A la division des Écoles, à bord du Commandant-Teste ou de la vénérable Provence, on a salué avec enthousiasme l’épopée des sous-marins. Sur les bâtiments des F.H.M., le sabordage est commencé.

     

    C’est à 5h20 que Laborde se résigne à donner l’ordre « dispositions finales », dernière étape avant la destruction des bâtiments. Tout l’y conduit : le carrousel de la Luftwaffe, le feu des 77, les indications données par Dornon sur l’attaque du Mourillon.

     

    Le mécanisme, étudié et répété depuis le 14 novembre, entre en action. Des conférences, des exercices de démonstration ont familiarisé les équipes de sabordage avec les manœuvres à accomplir. D’après les instructions, le sabordage comprend trois phases : dispositions préliminaires, dispositions finales, exécution.

     

    La première phase est exécutée depuis longtemps. la seconde peut exiger d’une demi-heure à trois quarts d’heure suivant l’importance du bâtiment. Le sabordage ne consiste pas seulement à ouvrir des vannes et à laisser l’eau envahir des compartiments, mais à saboter, à détruire réducteurs, machines, appareils de visée, etc.

     

    « Dispositions finales » amène à écarter les navires des quais, à évacuer une partie de l’équipage, à ne conserver à bord que les équipes de sabordage, à rassembler pétards, grenades, cordons, bidons d’essence, chalumeau.

     

    En moins de vingt minutes, tous les bâtiments des forces de haute mer sont touchés par l’ordre de l’amiral de Laborde. Mais, à peine connu, cet ordre est déjà périmé. A 5h20, l’amiral Dornon adresse un dernier message au Strasbourg. Avec une heure de retard sur la Das Reich, les Allemands pénètrent enfin dans l’arsenal par la porte Castigneau et la porte ouest. Dans quelques minutes, ils seront aux appontements Milhaud.

     

    Sur la plage arrière de son navire, Laborde aperçoit les ombres qui s’avancent sur le quai… Le détachement Heilbronn. Aussitôt, l’amiral donne l’ordre déchirant, ultime, par radio, par signaux. Des lumières clignotent en tête de mât du navire amiral : « Sabordez-vous immédiatement. Jean de Laborde ».

     

    Au même instant, quelques minutes avant d’être arrêté, le major général envoie le même ordre à tous les bâtiments en gardiennage. Dès lors, le processus de destruction est engagé, irréversible.

     

    Cependant, à Vichy, Laval se flatte encore de pouvoir suspendre le cours des évènements. C’est à 4h15 que le chef du gouvernement a été réveillé à Chateldon par Krug von Nidda chargé de lui remettre une lettre du Führer destinée au maréchal, lettre débordante de fiel.

    Une fois de plus, Laval croit pouvoir conjurer le sort. Il bondit à Vichy, convoque les amiraux Abrial, Platon, Le Luc : « Il faut négocier, arriver à un compromis… quelque chose comme Alexandrie ».

    A l’heure où Laborde donne son dernier ordre, l’ordre fatidique, il réussit à entrer en communication avec la préfecture maritime, sur la Place d’Armes, que les Allemands négligent encore. « Évitez tout incident, évitez tout incident… Ceci modifie intégralement les ordres antérieurs ».

     

    Ce message va connaître un étrange destin.

    Pour commencer, les deux officiers présents à la préfecture maritime jugent bon de demander confirmation à Vichy et vérifient l’identité de leurs interlocuteurs. D’où une série de coups de téléphone pendant près de trois quarts d’heure. C’est ainsi que l’enseigne de vaisseau Pieters tombe sur l’amiral Le Luc qui, pour lever les doutes de son interlocuteur, se présente ainsi : « Ici Le Luc, Maurice-Athanase, né le 14 juillet 1885. J’ai un mètre quatre-vingt-dix, les yeux clairs… ».

    Quant au commandant Biseau, il a une longue conversation avec l’amiral Abrial d’où il ressort qu’à Vichy, on souhaite surtout éviter les destructions inutiles et les « coups de fusils ».

     

    Le message aboutit cependant entre les mains de l’amiral Dornon, qui ne met aucun empressement à le diffuser. D’ailleurs, le Strasbourg ne répond plus. Finalement, l’ordre de Laval sera transmis par le 3ebureau de la préfecture maritime au cuirassé Provence, où il provoque un étonnement plus que compréhensible.

     

    Là encore, l’amiral Jarry et le commandant le Merdy jugent nécessaire d’obtenir confirmation. Mais la préfecture maritime et la majorité générale ne répondent plus. En désespoir de cause, l’amiral décide d’envoyer son aide de camp. Mais à peine celui-ci a-t-il franchi la coupée qu’il se trouve entouré de soldats allemands en armes… Rien ne peut plus modifier le cours des choses.

     

    Il est alors plus de six heures et les Allemands, qui se sont égarés à maintes reprises dans le dédale des installations de l’arsenal, débouchent en masse sur les quais.

     

    Trop tard, l’exécution s’achève. Des appontements Milhaud au quai Noël, les navires commencent à s’enfoncer, à prendre de la gîte. Des explosions violentes se font entendre au-delà de la passe de Castigneau à un rythme de plus en plus rapproché.

    Sur les quais, les équipages, encadrés par leurs officiers, assistent, la rage au cœur, à l’agonie de leurs navires.

     

    Le commandant allemand Heilbronn s’avance vers le Strasbourg dont l’énorme masse apparaît encore intacte. Un char prend position derrière le bâtiment.

    Le commandant en second procède alors aux sommations et une rafale de mitrailleuse part de la plage arrière du navire de ligne. Le char riposte et un obus pénètre dans une tourelle de 130 sans éclater, atteignant cependant quatre hommes et blessant mortellement le lieutenant de vaisseau Faye. C’est le seul incident.

     

    Flanqué d’un interprète, Heilbronn continue à avancer :
    - Amiral, mon commandant vous fait dire de rendre le bateau intact.
    - Il est coulé! réplique l’amiral de Laborde.
    - Amiral, mon commandant vous fait dire qu’il vous estime!

     

    Ainsi, le coup de main a échoué. D’un bout à l’autre du port, le sabotage bat son plein. Un instant, les Allemands caressent l’espoir de s’emparer de croiseurs en apparence intacts, l’Algérie, le Colbert, la Marseillaise.

    Mais officiers et équipages n’ont aucune peine à les dissuader de monter à bord de navires transformés en brûlots et qui peuvent sauter d’une minute à l’autre.

     

    A l’aube, tout est consommé, un immense nuage de fumée recouvre la rade. Que ce soit aux appontements Milhaud, au quai Noël ou dans les darses, des dizaines de bâtiments achèvent de s’enfoncer, de se coucher, bientôt secoués par de terribles explosions. Des nappes de mazout coulent à flot des soutes éventrées. Le Dupleix, le Colbert, la Marseillaise sont ravagés par des incendies.

     

    Au total, 90 bâtiments ont appliqué les consignes de sabordage : 3 navires de ligne, 7 croiseurs, 29 torpilleurs et contre-torpilleurs, 12 sous-marins… Ne sont intacts qu’une demi-douzaine de bâtiments privés d’équipage.

     

    L’opération « Lila » se solde donc par un échec. Les raisons ? La parfaite mise au point des consignes de sabordage, la qualité des liaisons marines, la hâte, la précipitation des S.S., enfin le retard du groupe B qui n’a pu coordonner son action avec celle de Das Reich.

    Tout est donc consommé, mais au moment où un dais sombre recouvre la rade dévastée par les explosions et les incendies, le dernier acte du drame se joue à bord du Strasbourg. Dans les appartements de l’amiral, se déroule une scène bien conforme au tempérament volcanique du comte de Laborde.

    Toutes les tentatives pour l’amener à quitter son navire se heurtent à un refus hautain et méprisant. Aux représentants d’Hausser ou du général Funk, commandant la 7e Panzer, l’amiral, frémissant de rage, ne ménage pas ses mots :
    - J’avais la parole d’honneur de votre Führer que Toulon ne serait pas occupé. J’avais donné ma parole que moi et mes bâteaux ne quitterions pas le port de Toulon… J’ai tenu ma parole d’honneur! Pourquoi m’avez-vous attaqué ?

     

    Un instant, les Allemands envisagent de briser la résistance de l’amiral par la force. Mais Hausser et Funck reculent devant une empoignade, dont le grotesque le disputerait à l’odieux. Finalement, ce n’est qu’en fin d’après-midi, sur ordre formel du maréchal, que le commandant en chef accepte de quitter son navire.

     

    A l’annonce du sabordage, l’émotion est considérable dans le monde, le geste universellement admiré. Les marins français ont tenu leur parole, cette parole dont certains doutaient de puis 1940. Partout, on leur en sait gré.

     

    Cependant, pourquoi faut-il que l’acte le plus cruel qu’un marin puisse accomplir – la destruction volontaire – ait laissé un sentiment d’insatisfaction, d’amertume ?

     

    On a toujours pu regretter que la flotte n’ait pas rallié l’Afrique du Nord et participé de manière active à la défaite des forces de l’axe. Son arrivée massive sur les côtes d’Algérie aurait manifesté de manière éclatante la rupture de l’armistice et la rentrée de la France dans la guerre. L’effet psychologique eût été considérable. Jusqu’au 11 novembre, la flotte pouvait appareiller.

    Mais cette décision, indépendamment d’un acte d’indiscipline, impensable de la part d’un Laborde, seul le maréchal était en mesure de la donner et il ne l’a pas fait pour des raisons de politique générale.

    Après le 11 novembre, toute sortie devenait impossible. Les forces de haute mer étaient surveillées en permanence par la Luftwaffe, en quête de leurs moindres mouvements. Sans couverture aérienne, avec une D.C.A. embryonnaire, un appareillage général n’aurait conduit qu’à un désastre.

     

    Quel eût été le résultat militaire ? Les bâtiments français manquaient de radar, de D.C.A. Leur participation à des opérations effectives eût exigé de longues refontes et une nouvelle période d’entraînement. Depuis 1940, l’outil s’était démodé et avait perdu une part de son efficacité.

     

    Cet état de fait explique la réaction de Hitler après l’échec de l’opération « Lila ». Le Führer ne manifeste aucune désillusion, bien au contraire. Le sabordage le libérait d’une hypothèse. Il était alors sans illusion sur le rôle des grands navires de surface livrés à eux-mêmes, et il savait fort bien que la marine italienne, déjà surclassée par les forces alliées, aurait été incapable de tirer parti des navires français.

     

    Par un paradoxe apparent, la réaction de Churchill, comme devait le signaler le général de Gaulle, fut du même ordre. Lui non plus, tout en rendant hommage aux marins français, ne put dissimuler sa satisfaction.

     

    Cette réaction identique de l’Angleterre et de l’Allemagne s’explique, en somme, fort bien et illustre le rôle paradoxal de la marine française au cours de la guerre. Pendant deux ans, l’Angleterre et l’Allemagne avaient tenté de l’utiliser ou de la neutraliser. En 1940, Hitler n’avait accordé l’armistice que pour obtenir son désarmement. Chruchill s’était cru autorisé de recourir à l’opération « Catapult » pour arriver au même résultat.

     

    La marine avait été un empire politique de première importance et avait constitué un des atouts maîtres du maréchal. Du coup, sa disparition sonnait définitivement le glas de l’indépendance de Vichy.

     

  • 3 commentaires à “Le 27 novembre 1942 – Le sabordage de la flotte française à Toulon”

    • Pierre Grosjean on 16 août 2013

      Merci de d’ informer sur la date de ce sabordage général, avec les noms des principaux intervenants.
      Je viens tout juste de retrouver des photos du 27 novembre 1942 avec notamment une avec en premier plan le Strasbourg à quai , mais sabordé.

    • ARON LAUNAY Martine on 1 décembre 2015

      L’un de mes oncles André ARON, ingénieur de l’artillerie navale a participé au sabordage du 27 novembre. Je vous invite à lire sur internet l’article qui lui est consacré .  » André ARON »

    • MORCET Yves on 27 novembre 2017

      Mon père était fusilier-marin à bord d’un sous-marin qui n’a pas pu partir. Ensuite, il a rejoint la gendarmerie maritime à Marseille. Quand sur les hauteurs de Marseille, il gardait avec un collègue un bâtiment abritant du matériel, ils donnaient un peu de ce matériel aux résistants.
      Pour ma naissance, ma mère était remontée dans sa famille dans l’Aisne. Ensuite, mon père a obtenu une permission pour venir me voir. Deux ou trois jours après, deux gendarmes sont venus pour procéder à son arrestation. Il lui ont expliqué que son collègue ivre dans un bistrot de Marseille avait sorti son arme en criant : Il y a 6 cartouches, ça fait 6 boches.
      Dénoncé, il a été arrêté et a parlé. Les gendarmes ont dit à mon père : nous allons répondre que nous ne vous avons par trouvé et que votre famille ignore ou vous êtes. Ensuite, mon père a rejoint la résistance.

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