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  • 25 septembre 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

     

    Les avatars d’un colonel de cavalerie

    Le 3e Cuirassiers

     

    Sitôt qu’il apprit le soulèvement révolutionnaire, Brice se hâta de rentrer en France. Dès le 2 août, il était à Paris. Déjà, le mouvement insurrectionnel avait pris fin. Les trois couleurs flottaient sur les Tuileries. Charles X avait abdiqué et s’apprêtait à fuir son royaume. Le duc d’Orléans allait recevoir le titre de Roi des Français qui consacrait la monarchie constitutionnelle. En vain, les Carbonari avaient essayé de faire proclamer la République, tandis que, seuls, deux fervents bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, avaient tenté d’acclamer Napoléon II.

     

    Brice adhéra, sans arrière-pensée, au régime qu’il voyait adopter par la plupart de ses amis politiques, Lafayette, B. Constant, Lafitte, entre autres.

    Le général Gérard, qui venait d’être nommé ministre de la guerre, s’occupa aussitôt de réorganiser l’armée et de lui donner des chefs susceptibles de soutenir le nouveau gouvernement. Gérard avait fait partie de l’opposition libérale où Brice avait de puissants appuis. Un de ses premiers actes fut de rappeler à l’activité, malgré ses huit années de retraite, l’ancien chef de Corps francs. Et, bien mieux, à titre de dédommagement des injustices qu’il avait subies, le ministre le nommait, à la date du 20 août, colonel commandant le régiment de cuirassiers. Quelques jours après, Félix Lepelletier de Saint-Farjeau écrivait au général Gérard pour le remercier : « Mon jeune ami Emmanuel de Las Cases m’a fait connaître ce que votre excellent intétêt a fait pour aider le brave colonel Brice, que l’on peut bien qualifier avec raison sans peur et sans reproche spolié avec une impudence sans exemple par les Bourbons » etc.

     

    A ce début d’un régime encore trouble, les anciens adversaires de la Restauration restaient groupés sous le même drapeau. Républicains, bonapartistes, orléanistes étaient encore grisés de leur commune victoire, mais ils sentaient que l’union était nécessaire pour la confirmer. On croyait que la Sainte-Alliance interviendrait pour replacer Charles X sur le trône. Chacun s’attendait à la guerre, surtout parmi les populations de l’Est qui ont, plus que toutes autres, des raisons de la craindre.

    Sitôt que la nomination de Brice fut connue en Lorraine, les habitants manifestèrent leur joie, ils retrouvaient leur légendaire défenseur.

    Un journal de Nancy imprimait : « On nous écrit de Dieuze : Au premier bruit de guerre, on a répété avec enthousiasme le nom de Brice, chef de Corps francs en 1815, tant redouté des alliés et condamné à mort par la Cour royale de Nancy. Tous les jeunes gens, tous les chasseurs sont prêts à suivre sous lui les conseils de Paul-Louis Courier. Beaucoup sont déjà fournis d’armes et de munitions ».

     

    L’indifférence des alliés aux événements intérieurs de la France écarta toute inquiétude. Le colonel Brice avait rejoint à Lille son régiment de cuirassiers. C’était l’ancien régiment de Bordeaux-Cuirassiers dont le colonel, le comte de Saint-Belin, trop légitimiste pour servir sous un d’Orléans, venait de démissionner.

    En prenant le commandement, Brice passa la revue de sa troupe. Puis, ayant fait former le cercle, il adressa à ses soldats une allocution qui fleurait fort le libéralisme. Il avait trop fréquenté certains milieux politiques pour que ses discours n’en conservassent pas la marque. Il débutait par recommander la fidélité et le dévouement au roi-citoyen Louis-Philippe Ier que la France avait choisi. Il prêchait, lui, l’ancien conspirateur, l’obéissance aux lois, le respect de l’ordre. Il exposait la nécessité de la discipline et les devoirs réciproques des officiers et des soldats. Il conseillait enfin la bonne harmonie entre militaires et habitants des garnisons. Et il osait dire : « N’oubliez jamais que vous êtes citoyen avant d’être soldat et, qu’étant soldat, vous ne perdez pas ce titre ».

    Mais aussi, il proclamait bien haut le culte de l’Honneur, cette religion à laquelle il avait voué sa vie.

     

    En ce temps-là, les régiments étaient essentiellement nomades. Le Cuirassiers, aux parements couleur aurore, quitta Lille, le 30 octobre 1830, pour Lunéville où il arriva le 21 novembre. Le passage du colonel Brice à Nancy fut l’occasion d’une grande manifestation. Trois mille gardes nationaux, conduits par le général Drouot et par le maire de la ville, se portèrent à sa rencontre. Il y eut des disconrs, des acclamations, un vin d’honneur. Le régiment fut fêté par la population entière. Jamais la réputation du chef des Partisans n’avait été aussi considérable en Lorraine. Son nom était célèbre comme celui d’une des illustrations du pays.

     

    Pendant son séjour à Lunéville, le régiment fut appelé à Strasbourg, en juin 1831, pour être passé en revue par Louis-Philippe. Le colonel Brice fut fait, à cette occasion, officier de la Légion d’honneur. Le roi se rappela-t-il, en le décorant, de la revue des Chasseurs royaux, en mars 1815, à Cambrai, et des circonstances qui avaient failli la suivre ?

     

    De Lunéville, le 3e Cuirassiers s’en fut à Beauvais, le 5 avril 1833. Le colonel Brice partait avec 40 officiers, 707 sous-officiers et soldats, 11 enfants de troupe, 61 chevaux d’officiers et 563 chevaux de troupe.

     

    Le 28 juillet, il assistait, à Paris, à l’inauguration de la statue de Napoléon enfin rétablie sur la colonne de la place Vendôme. Pendant la Restauration, le fut n’avait porté que le drapeau blanc. Et voilà que, de nouveau, selon le voeu du peuple français, l’homme au petit chapeau et à la redingote grise s’érigeait au sommet de cette colonne faite du bronze de douze mille canons ennemis.

    Lorsque Brice défila, en tête de ses cavaliers dont les casques et les cuirasses étincelaient au grand soleil, il se dressa sur ses étriers, saluant son idole d’un large geste du sabre et il se retint, à grand’peine de lancer le cri Vive l’Empereur ! La foule qui se pressait à ce spectacle remarqua l’élan de son salut.

    Le soir même, les chefs des corps, qui avaient figuré à cette cérémonie, étaient reçus aux Tuileries. « Prince, dit Brice au jeune duc d’Orléans, si j’avais su, c’est à mon régiment tout entier que j’aurais commandé le salut militaire ». Et le jeune prince de répondre : « Vous auriez bien fait, colonel ». Son approbation était sincère. La famille d’Orléans préférait s’annexer la gloire de l’Empereur plutôt que de se risquer à combattre son formidable souvenir.

     

    Cependant le Cuirassiers poursuivait ses pérégrinations de garnison en garnison. En février 1834, il arrivait à Tours. Il se rendit de là à Gray qu’il quittait aux premiers jours de 1836 pour aller occuper les casernes d’Haguenau.

    Le hasard seul amenait le colonel Brice dans cette petite ville, au voisinage de la frontière badoise. Une sorte de fatalité allait l’entraîner à de nouvelles aventures.

     

     

    L’échauffourée de Strasbourg

     

    Depuis qu’il avait été replacé dans l’armée avec le grade de colonel, Brice s’était désintéressé de la politique. Il conservait certainement dans son cœur le souvenir passionné de Napoléon mais ce n’était qu’une pieuse fidélité au passé, ce n’était que le culte d’un mort magnifique.

     

    Il acceptait, sans répugnance, le règne de ce prince d’Orléans qui se prétendait libéral. Du reste, nombre de ses amis suivaient la même conduite. Le bouillant Parquin, lui-même, s’était décidé, au lendemain des Trois Glorieuses, à reprendre du service. Il avait été nommé chef d’escadron de gendarmerie. Il est vrai qu’il se faisait mettre en congé l’année suivante. Mais, en 1835, il était admis avec le même grade dans la Garde municipale de Paris. Sa femme mourut au début de 1836. Parquin demanda un congé pour se rendre à Arenenberg, où il avait à liquider la succession conjugale. Il s’y rencontra avec Louis Napoléon-Bonaparte.

     

    Le fils de la reine Hortense avait alors vingt-huit ans. La mort du duc de Reichstadt, celle de son frère aîné Napoléon-Louis, l’indifférence de ses oncles, lui laissaient le droit de briguer la problématique succession de l’Empire.

     

    Conseillé par une mère ambitieuse, il s’y était préparé de longue date. Un apprentissage dans l’armée suisse l’avait consacré artilleur comme l’avait été Napoléon. Il avait répandu ses idées politiques dans nombre d’articles et de brochures où il s’efforçait de se poser en sincère républicain. Enfin, affilié au Carbonarisme, il avait noué des relations avec les mécontents qui projetaient de renverser le Gouvernement de juillet.

     

    Les événements qui s’étaient succédé au cours de l’année 1836, émeutes de Paris, manifestations de Grenoble et de Lyon, licenciement de la Garde nationale de Strasbourg et d’autres villes, excitèrent sa fièvre de conspiration. Il gagna aisément à ses projets son vieux mentor Parqum que l’âge n’était pas capable d’assagir. Il lui confia le rôle de recruter des adhérents dans l’armée. Parquin ne pouvait manquer de faire appel à son intime ami, son ancien camarade de la Garde impériale qui commandait un régiment à quelques kilomètres de la ville où Louis Napoléon voulait tenter un coup de main. Il est certain que les conjurés comptèrent, non seulement sur l’adhésion du colonel Brice, mais aussi sur son intervention à la tête de sa troupe.

     

    Le prince se tenait à Bade. Il y surveillait les événements politiques et y recevait ses fidèles. Parquin amena Brice chez la chanteuse Eléonore Gordon où se préparait la conjuration. Tout d’abord, le colonel refusa de jouer un rôle actif et déclara se borner à une bienveillante neutralité. Il adressait au prétendant ses vœux de réussite, mais il ne pensait pas que ce jeune homme, encore qu’il fut sympathique, put relever le sceptre impérial. Argumenté par Parquin, il se laissa peu à peu gagner. Son vieil ami lui représenta que le prince était décidé à réussir ou à tomber victime de sa foi politique. Sans aucun doute, l’armée vibrerait au nom de Napoléon. Le neveu de l’Empereur entrainerait à sa suite les garnisons. De proche en proche, par les Vosges, la Lorraine, la Champagne, il renouvellerait la marche fameuse qui fit flotter l’aigle aux tours de Notre-Dame.

     

    Parquin fit valoir, d’autre part, les ressentiments que le gouvernement de Louis-Philippe avait accumulés dans le cœur de Brice. Il lui rappela les démarches et les réclamations qu’il avait faites pour que le Ministère de la Guerre reconnût valable sa nomination de colonel en 1815 et lui donnât rang de cette époque dans son grade : dans sa séance du 29 mars 1833, le Comité de Guerre et Marine avait sèchement répondu que pareille prétention ne se justifiait pas et ne pouvait être accueillie. Brice, touché à son point faible, se laissa convaincre.

     

    Cependant, sa nombreuse expérience des complots lui conseillait, cette fois, la prudence. Il accepta, non pas d’entrer dans la conjuration, mais de lui prêter son appui au cas où la garnison de Strasbourg se déclarerait pour Louis-Napoléon. II se tiendrait, pour ainsi dire, en réserve, prêt à intervenir si les événements le permettaient.

     

    Le 30 octobre 1836, le colonel Brice recevait deux lettres. La première, qui le trouvait dans la matinée à Haguenau, lui était apportée par un émissaire du prince : « Colonel, Je viens de me rendre maître de Strasbourg. La France va enfin secouer le joug honteux du juste milieu. Dans un jour aussi solennel, le concours d’un vieux soldat comme vous le rendrait plus éclatant. Accourez donc avec votre beau et brave régiment, la liberté et la Patrie vous appellent par ma voix. Napoléon-Louis ».

     

    L’hésitation n’était pas permise. Brice résolut d’exécuter sa promesse d’intervention. Il donna des ordres pour que le régiment fut rassemblé, à cheval, sitôt après la soupe du matin. Le prétexte d’une marche militaire devait permettre de le diriger sur Strasbourg.

     

    La deuxième lettre l’atteignait au moment où il venait de se mettre en route. Elle était écrite de la main même du lieutenant-général Voirol, commandant la division militaire. C’est par elle que Brice apprit l’avortement de la tentative de Louis-Napoléon. Le général lui en faisait part pour prévenir l’intempestive venue des cuirassiers d’Haguenau : « … Je m’empresse de vous donner cet avis pour que vous teniez votre régiment dans la main et que vous soyiez prêt à exécuter les ordres que je serais dans le cas de vous donner … ».

     

    Encore un coup de main infructueux ! Décidément les conspirations n’étaient dangereuses que pour leurs auteurs Avec un soupir, Brice prescrivit de modifier l’itinéraire de la promenade régimentaire.

     

    Il se jugeait parfaitement innocent puisqu’il n’avait pas eu le temps d’agir conformément à son intention. Mais les enquêtes auxquelles se livra la justice à la suite de « l’échauffourée » de Strasbourg établirent qu’il avait été en relations avec le prince et que, s’il n’avait pas trempé dans le complot, il avait dû en avoir connaissance « de manière à pouvoir être impliqué moralement ».

     

    Le général Bernard, ministre secrétaire d’Etat de la Guerre, écrivait, le 17 novembre 1836, un rapport au Roi, basé sur les renseignements fournis par M. Persil, garde des Sceaux. Il y déclarait que « désormais le colonel Brice ne pouvait plus inspirer la confiance qui doit être inséparable de la position qu’il occupe dans l’armée ». Sa conclusion était qu’il y avait lieu de proposer la mise en non activité par retrait d’emploi. Le rapport était accompagné d’un compte-rendu du lieutenant-général Lalaing d’Audenarde, inspecteur général du 6e arrondissement de cavalerie, sur la manière de servir de Brice.

    Tout naturellement, le jugement de l’inspecteur était accablant pour un officier devenu suspect au gouvernement : « Ancien militaire qui n’a plus toute l’énergie nécessaire pour commander un régiment. Son caractère doux et communicatif est cause du laisser-aller qui existe dans le corps ». Et cependant il le déclarait encore « vigoureux et commandant bien ». Après ces diverses appréciations, il ne faut pas s’étonner que Louis-Philippe ait écrit Approuvé au-dessous de la proposition de mise en retrait d’emploi.

     

     

    L’amour-propre d’un cavalier

     

    La mesure fut signifiée, le 26 novembre, au colonel Brice, en même temps que l’ordre de se rendre à Paris pour fournir des explications sur sa conduite. Il emportait une pétition des notables habitants et du corps d’officiers de la Garde nationale d’Haguenau au Ministre de la Guerre. Ces braves gens se portaient garants de sa « probité politique » et demandaient qu’on leur rendit leur ami et « le père du régiment ». Les justifications de Brice parurent impressionner le ministre, néanmoins il ne fit pas droit à sa demande de réintégration. Après avoir été autorisé à retourner à Haguenau pour régler ses affaires, le colonel vint se fixer à Paris, à l’hôtel de l’Europe, rue de Valois.

    Il était très abattu par le coup qu’il venait de recevoir. La vie ne l’épargnait guère. Il se retrouvait seul, maussade, trop vieux pour se créer une famille, trop las pour se bâtir une existence nouvelle. Son ami Lepelletier de Saint-Farjeau avait tenté, en 1831, de le marier à une demoiselle Pauline Pariset de Thian, une de ses parentes. Ils s’étaient fiancés mais le mariage avait dû être ajourné parce que le futur, atteint de rhumatismes, devait prendre les eaux de Barèges.

    La saison finie, sa fiancée tombait malade, et bientôt, Brice, appelé à son chevet, assistait à sa mort. Cette tragédie intime l’avait profondément impressionné. Elle le détourna à jamais du mariage. Mais, forcé de quitter l’armée qui lui tenait lieu de famille, il se sentait isolé et sans but.

     

    Cependant, l’ancien chef de partisans n’était pas homme à se laisser dominer par le mauvais sort. Il mit tout en œuvre pour obtenir l’annulation de la mesure dont il avait été l’objet. Déjà, au procès des conjurés devant la Cour d’assises de Strasbourg, Me Parquin l’avocat, frère du commandant, avait réfuté un entre-filet du journal l’Estafette qui incriminait le colonel des cuirassiers d’Haguenau.

    Sa parole avait suscité dans l’auditoire une approbation unanime dont l’écho parvint au gouvernement.

     

    Le 13 mai 1837, le colonel Brice était replacé dans les cadres et nommé an commandement de la place de Bône. Il accepta une désignation qui l’envoyait en Afrique où on se battait, mais il prétendit conserver son titre de colonel de cavalerie, bien qu’il fut affecté an service d’une place. Il demanda d’être inscrit dans les cadres de son arme, et non pas à l’état-major des places, ce corps décrié d’officiers que l’armée surnommait les vert-de-gris. Comme il n’obtenait pas satisfaction, il protesta avec véhémence, sans se lasser de n’être pas écouté.

    Entêté dans l’idée que la situation où le gouvernement le plaçait avait le sens d’une déchéance, il affecta de dédaigner son service.

     

    Lors de l’inspection passée à Bône, à la fin de l’année 1837, le général Trézel, commandant la division militaire, notait : « Je n’ai pu juger de la capacité du colonel Brice comme commandant un régiment mais quant au service de place, je la croirais absolument nulle, si je ne savais que cet officier supérieur est mécontent de sa situation et ne veut pas la conserver ». La feuille d’inspection, parvenue au ministère provoqua l’observation suivante : « Examiner si ce colonel réunit les conditions pour être remis à la retraite et joindre son dossier au rapport dont il sera l’objet ».

     

    Mais déjà Brice, trop entier pour céder, reprenait l’offensive. A une dernière demande d’être employé comme colonel de cavalerie en Algérie, le ministre avait répondu que la nomination au commandement de la place de Bône avait pour effet d’admettre définitivement le titulaire dans l’état-major des places.

    Brice riposta qu’il était venu à Bône parce qu’on préparait l’expédition de Constantine, mais que s’il avait su les conditions de son acceptation, il aurait refusé ce poste. Il déclara hautement qu’il préférait être mis en non activité par retrait d’emploi plutôt que de perdre sa qualité de colonel de cavalerie. Et il faisait suivre sa signature du titre qu’il prétendait ne pas abdiquer.

     

    Son ferme caractère de Lorrain n’admettait aucune concession lorsqu’il estimait défendre une juste cause. Le ministre, enchanté de se débarrasser d’un officier aussi intraitable, mettait de nouveau, le 5 mars 1838, le colonel Brice en non activité par retrait d’emploi. Mais, cette fois, c’était sur la demande expresse de la victime.

     

    Brice s’était sacrifié à son orgueil. Il revint se fixer à Paris. Désœuvré, aigri, ne cessant de se plaindre de l’injustice qui le frappait à coups redoublés, il fit appel à l’opinion publique par la voie de la presse. Des articles parurent dans le National, la Sentinelle de l’Armée, etc., pour exposer les malheurs de sa carrière. Sa biographie fut publiée dans la série des Hommes du Jour. Le panégyrique aboutissait à une protestation contre la sévérité gouvernementale.

     

    Le prince Louis Napoléon, épargné par la faiblesse de Louis-Philippe, avait regagné l’Europe après un court séjour en Amérique. Il venait de perdre sa mère, la reine Hortense, et s’était installé à Londres où il avait repris ses projets politiques. Il crut que Brice, maltraité par le Gouvernement de Juillet, n’hésiterait plus à embrasser sa cause et deviendrait un des meilleurs auxiliaires de l’action qu’il méditait.

     

    Il lui écrivit de Londres, le 14 décembre 1838 : « On m’a dit que vous vous souveniez de moi et que vous n’étiez pas comme ces hommes timides qui ne mettent plus le pied sur un bateau lorsqu’une fois ils ont fait naufrage. Je n’ai jamais douté de vos sentiments et de votre caractère, car je connaissais toute votre vie passée. Quelle sera maintenant notre destinée à tous ? Voilà ce que je me demande souvent. Resterons-nous dans l’oisiveté ? Passerai-je ma vie à végéter sur la terre étrangère et à traîner mon nom comme un fardeau à travers le monde, preuve affligeante de l’inconstance et de l’instabilité des principes populaires ? Non, telle ne saurait être mon idée de l’avenir, car une cause ne meurt pas, et la cause pour laquelle vous et des milliers de Français ont versé leur sang depuis quarante ans est la plus grande qui existe ».

     

    Mais Brice ne se laissa pas prendre à cette amorce. Il se borna à répondre au prince, en des termes vagues qui étaient loin de formuler l’offre de service espérée par le tenace prétendant. L’affaire de Strasbourg avait porté un coup sérieux à son enthousiasme bonapartiste. Les commentaires du public la tournaient en ridicule. Le prince était décrit comme un téméraire écervelé. Le reproche le plus grave que lui faisait Brice était d’avoir abandonné ses compagnons.

     

    En effet, sans se soucier de leur sort, Louis Napoléon avait accepté la grâce royale. Et, tandis qu’il faisait voile pour l’Amérique sur la frégate l’Andromède, ceux qui l’avaient aidé à tenter la fortune subissaient le jugement de la cour d’assises. Ils furent acquittés, mais Brice ne pardonna pas au prince de s’être séparé d’eux pendant qu’ils couraient le risque d’une condamnation capitale.

     

    Du reste, l’ancien carbonari avait perdu le goût des complots. La longue suite de ceux auxquels il avait pris part, lui avait démontré l’inanité de ces entreprises, magnifiques au moment où elles sont conçues et piteuses en leur dénouement. Le dernier, auquel il n’avait adhéré qu’à regret et de loin, lui valait la perte de son beau régiment de cuirassiers à parements aurores. Il regrettait, chaque jour, de plus en plus ce commandement dont il avait été si fier ; et il multipliait ses démarches pour être réaffecté à la cavalerie.

     

    Il obtint à demi-satisfaction, après une année d’instances. Le 29 avril 1839, il était mis en activité hors cadres et employé dans le service de la remonte générale. C’était consacrer son maintien dans son arme d’origine, mais sans lui confier un régiment dont il aurait pu faire mauvais usage. Il fut chargé d’une mission à Nantes et dans les départements de l’Ouest, et s’en acquitta très honorablement.

     

    Brice avait répudié toute participation à l’aventure bonapartiste. La tentative de Boulogne, en 1840, s’opéra sans lui. Il était resté sourd aux propositions de son ami Parqnin qui, arrêté aux côtés du prince et condamné à vingt ans de détention, devait mourir quelques années plus tard dans un cachot de la citadelle de Doullens.

     

    L’âge avait assagi l’ancien chef des Partisans lorrains. Il avait appris la vanité des agitations politiques, mais le culte de Napoléon restait implanté dans son cœur par de puissantes racines. Il ne manquait aucune occasion de manifester sa foi. Le 15 décembre 1840, par un terrible froid de – 14°, le corps du glorieux exilé de Sainte-Hélène était triomphalement transporté aux Invalides. Dans le cortège qui suivit le char funèbre le long des Champs-Elysées, au milieu d’une foule innombrable, figurèrent les « revenants » de la Grande Armée, dans leurs vieux uniformes. Parmi les grenadiers légendaires au bonnet d’ourson, les houzards multicolores, les lanciers rouges, les cuirassiers au casque bordé de sanglier, se trouvait le colonel Brice en culotte de daim, dolman vert et or, et portant sur l’épaule gauche la pelisse écarlate des Chasseurs de la Garde. Il était accouru au retour triomphal des cendres de son Empereur.

     

     

    Campagnes d’Afrique

     

    Le zèle dont Brice avait fait preuve dans ses missions de remonte lui valut d’être appelé à jouer un rôle plus actif. Le 20 avril 1841, il était mis à la disposition du gouverneur général de l’Algérie qui, peu après son débarquement, le désignait pour remplir les fonctions de commandant du Cercle de Philippeville.

    Ce n’était pas un fier régiment de cavalerie qui obéirait à sa voix, c’était mieux, puisque son autorité s’étendait sur toutes les troupes qui occupaient le territoire de guerre dont il avait la charge. Le commandement supérieur de la province de Constantine était exercé par le général de Négrier qui méritait la réputation d’une sévérité souvent excessive.

    Le pays, quoiqu’éloigné de la zone d’opérations d’Abd-el-Kader, n’était pas sûr. Un cheick rebelle du nom de Sidi Zerdoud occupait avec une bande d’insurgés, le massif montagneux de l’Edough. Après avoir échappé aux poursuites du général Randon, commandant du Cercle de Bône, il vint prêcher la révolte aux alentours de Philippeville.

     

    Le colonel Brice fut impatient de montrer que l’âge (il avait cinquante-huit ans sonnés) n’avait pas atténué sa valeur combative. Il ambitionna de mieux faire que son collègue de Bône. Ayant reçu du général de Négrier l’ordre d’aller régler un différent survenu dans la tribu des Radjetas, il quitta Philippeville, le 17 avril 1842, à la tête d’une colonne d’un millier d’hommes et, se dirigeant vers l’est en pleine région montagneuse, pénétra dans la vallée que dominent les douars des Radjetas. Plusieurs centaines de Kabyles accoururent à sa convocation. Ils écoutèrent ses paroles conciliantes et acceptèrent de se soumettre à son jugement.

     

    Cette petite expédition avait parfaitement rempli son but ; mais il parut à l’ancien soldat de l’Empire qu’elle était trop insignifiante pour qu’il en pût tirer gloire. Il se souvint que le général de Négrier l’avait autorisé à agir dans l’Ouest contre l’agitateur Si Zerdoud. Au lieu de reprendre le chemin de son chef-lieu, il décida de gagner Bône. Il y parvint sans rencontrer d’ennemis et rentra avec tout son monde à Philippeville, le 24 avril. Cette audacieuse excursion n’avait jamais été tentée avant lui. Il espérait en recevoir des éloges. Elle lui valut une réprimande de l’impitoyable général de Négrier. Dans son rapport au ministre, celui-ci accusait le colonel « d’avoir risqué de compromettre les dispositions proposées de longue main par le général Randon dans le Cercle de l’Edough ».

    Le ministre répondit : « Vous blâmerez cet officier supérieur de ma part des imprudences qu’il a commises ». Le trésorier des Chasseurs de la Garde n’avait-il pas manqué d’être mis aux arrêts pour avoir figuré sans raison à la bataille de Dresde ? Les années avaient respecté sa témérité.

     

    Le colonel Brice était à peine de retour à Philippeville qu’il reçut mission de se porter sur Souk-el-Tleta où s’étaient rassemblés les insurgés. Il partit avec huit cent cinquante hommes du 19e léger, deux cent cinquante zephirs du 3e bataillon d’Afrique, une quarantaine de spahis, un détachement de sapeurs et deux pièces de montagne. Comme il arrivait dans les environs de Souk, les caïds alliés lui conseillèrent de prendre position avec ses forces et d’attendre l’attaque des gens de Si Zerdoud. Cette sage expectative n’était pas dans la manière du vieux brave.

    Il poursuivit sa route jusqu’à la place du Marché qu’il trouva vide ; mais toutes les hauteurs qui l’entouraient étaient garnies d’hommes en armes, abrités derrière des murs de toub. Pour les en déloger, il engagea le combat. Son avant-garde gagna rapidement du terrain parce que l’ennemi rompait devant l’attaque. La tactique des Kabyles était d’allonger la colonne française pour se porter sur ses flancs et la couper en plusieurs tronçons. L’intrépide colonel, entraîné par son ardeur, faillit se laisser abuser par l’adversaire. Il sut cependant se reprendre, regrouper son monde et faire face à l’ennemi qui le harcelait. Le 4 mai, il ramenait sa colonne à Philippeville. Elle comptait neuf morts et cinquante-six blessés.

     

    L’affaire ne pouvait être considérée comme un succès. Néanmoins, le général de Négrier écrivait à Brice, le 11 mai, du camp d’Aïn-Babbouch : « J’apprécie la vigueur dont les troupes sous vos ordres ont fait preuve et la manière dont vous avez su les conduire ». Cette favorable appréciation se modifia, lorsque le général apprit que, de son côté, Si Zerdoud se vantait d’avoir remporté une brillante victoire. La prétention du cheick était certainement injustifiée, mais il avait quelque motif de croire que le combat de Souk-el-Tleta avait tourné à son avantage.

     

    Quoi qu’il en soit, cette affaire ne procura pas à Brice les bénéfices qu’il escomptait. Colonel, sinon depuis 1815 comme il le soutenait, du moins depuis 1830, les années passées dans ce grade le mettaient en droit d’obtenir les étoiles de maréchal de camp.

     

    Au lieu de la promotion attendue, il reçut une affectation nouvelle. Le 2 mai 1843, il était nommé commandant de la place et des forts d’Oran. Cette désignation à un poste éloigné de la zone des combats, signifiait que le gouverneur de l’Algérie ne le croyait plus apte à diriger une colonne.

    L’ancien chef de Partisans touchait à la soixantaine. Il était encore apprécié de ses chefs. Les notes que lui donna, en 1843, le lieutenant-général de Lamoricière, commandant supérieur de la province, en sont la preuve. Les voici : Moeurs très bonnes. Conduite très bonne. Principes bons. Connaissances très bien. Manière de servir sert très bien et avec zèle et exactitude.

     

    On dirait le bulletin d’un excellent élève. Malheureusement, le colonel Brice avait atteint l’inexorable limite d’âge. Une ordonnance royale du 21 octobre 1844 le mettait à la retraite par ancienneté de services.

     

     

    Deuxième mise à la retraite

     

    On pourrait supposer qu’après une carrière marquée par tant de vicissitudes, Brice devait s’incliner devant cette mesure. Il n’en fut rien. Elle l’indigna plus qu’aucune de ses précédentes mises en retrait d’emploi.

    En guise de protestation, il écrivit au maréchal Soult, ministre de la Guerre, une lettre de menaces et d’insolences qu’il faut transcrire, au moins en partie, car il est impossible d’en imaginer le ton : « Je me trouverai donc, à mon bien grand regret, dans la nécessité de publier un mémoire sur l’affaire de Strasbourg, mémoire qui, du reste, ne renfermera qu’un exposé succinct et vrai, sans commentaire aucun, sur la partie ignorée de cette affaire et dont la connaissance ne sera pas sans intérêt pour l’opinion publique. En cela, Monsieur le Maréchal, je ne ferai qu’imiter votre exemple ; car, il me souvient qu’après la seconde Restauration, le parti qui applaudissait à nos désastres vous accusait d’avoir, étant ministre, favorisé le retour de l’Empereur de l’île d’Elbe et, à cette occasion, vous fîtes un mémoire que j’ai lu, dans le temps, avec intétêt. L’affaire de Strasbourg, j’insiste toujours à le dire, et je n’avance rien qui ne fut vrai, y a des ramifications dans votre ministère, bien qu’alors, Monsieur le Maréchal, vous ne fussiez pas ministre ».

     

    Ce cri de rage fut entendu avec beaucoup de calme. Soult aurait pu s’indigner et foudroyer l’impudent officier qui menaçait sa haute autorité d’une sorte de chantage. Il préféra s’en tenir à une fermeté indulgente dont l’expression ne manque pas d’ironie : « Je n’ai aucun motif d’empêcher le colonel Brice de publier le mémoire qu’il m’annonce sur l’affaire de Strasbourg. Quant à ses services, je suis dans la pensée qu’ils ont toujours été honorables et j’éprouve le regret que des circonstances qui me sont étrangères en aient arrêté le cours, mais ils ont eu une si longue durée qu’il doit trouver tout naturel que, dans l’impossibilité où j’étais de le proposer pour l’avancement, je l’ai proposé pour la retraite ». Le flegme de cette réponse fit tomber la colère du colonel. Non seulement le mémoire ne fut pas publié, mais il ne fut jamais écrit.

     

    Brice se résigna à la retraite. C’était un état dont il avait la pratique. Seulement, il pensa que, cette fois, sa séparation de l’armée était définitive. Il avait soixante ans et huit mois. Il ne songea pas à se retirer à Paris. Il prit le parti de ceux qui n’attendent plus rien de la vie. Son frère l’engageait à se fixer à Nancy auprès de lui. Il décida de revenir dans son pays natal pour y achever ses jours.

     

    A l’encontre de son aîné, Charles Brice avait mené une existence paisible. Licencié dans le grade de capitaine en 1815, il était retourné à Lorquin. Il s’y était marié l’année suivante avec une fille du pays, puis il s’était installé à Nancy.

    La royauté de Juillet l’avait replacé dans l’armée, il avait demandé sa retraite à la fin de 1838, alors qu’il était chef d’escadrons de cuirassiers et il était venu habiter Nancy. Le colonel Brice l’y rejoignit. Il y vécut trois années dont il n’y a rien à dire. Il se plaignait du malheur des temps, des injustices qu’il avait subies. Ce sont les propos habituels des vieux soldats dont l’ambition a été déçue.

     

    Le prince Louis Napoléon ne l’oubliait pas. Quelque temps après son évasion de la forteresse de Ham, il lui écrivit de Londres un mot d’affectueux souvenir. Mais Brice se désintéressait de la cause bonapartiste à laquelle il attribuait ses déboires militaires et, en haine de Louis-Philippe qui lui avait fendu l’oreille, il s’affirmait républicain.

     

    A suivre …

     

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