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    D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

     

     

    Conspirations

    Les habitués du Bazar Français

    Brice, absous d’une double condamnation à mort et à quinze ans de travaux forcés, reçut le conseil de ne pas séjourner en Lorraine. Il obéit d’autant plus facilement que ses coreligionnaires politiques l’attendaient à Paris.Il descendit cette fois encore, 5, rue Chabanais, chez son oncle, le général Thiry. Celui-ci, à force de réclamations, avait fini par obtenir gain de cause. Un décret de Louis XVIII, en date du 9 juillet 1817 (vingt-troisième année de notre règne) l’avait relevé de la retraite. Mais, en dehors d’une amélioration de sa solde, la mesure ne lui apportait qu’une satisfaction toute platonique. Il restait dans le cadre de réserve, sans emploi. Ses réclamations reprirent, l’objet seul en était changé. Il sollicitait une affectation active. Il ne l’obtint jamais.

    Lorsque son neveu vint lui demander l’hospitalité, il l’accueillit d’autant plus volontiers que son enthousiasme royaliste avait singulièrement baissé de ton. Le nom du général Thiry s’était allégé de la particule nobiliaire, il s’avouait baron de l’Empire, et, pour peu qu’on l’en eut pressé, il se serait dit baron de l’Empereur. Il ne craignait plus de se compromettre et ne s’effrayait plus d’un neveu qu’il savait être un conspirateur.

     

    Car Brice était rentré en France dans l’intention de poursuivre de plus près ses menées contre les Bourbons. Il ne leur savait aucun gré de son acquittement.

    Il ne le devait pas à la clémence du Roi, mais à la justice des officiers, ses pairs. Leur droiture seule avait fait révoquer l’inique sentence de la Cour d’assises.

    Libre de toute reconnaissance, il pouvait agir. Les amitiés qu’il s’était créées pendant son exil lui donnèrent l’accès des sociétés secrètes. Il s’était lié avec de Corcelles qui avait séjourné en Belgique après les Cent jours. Il avait fait la connaissance de Manuel, lorsque le fameux député était venu, en 1817, conférer à Bruxelles avec le prince d’Orange. Il était entré en relations avec Lafayette et Benjamin Constant dans des circonstances analogues. Ces hommes politiques étaient les chefs du parti libéral. Ils furent heureux de recevoir un soldat dont ils appréciaient l’ardent concours.

     

    Brice retrouvait à Paris un bon nombre de ses anciens camarades. Ils l’instruisirent de l’état d’esprit qui régnait dans l’armée royale. Tandis que les anciens officiers de l’Empire végétaient dans les grades subalternes, les hauts grades appartenaient de droit aux nobles de la monarchie. L’espoir de l’avancement n’animait plus les coeurs.

    Dans la Garde royale elle-même, les sous-officiers, qui étaient pour la plupart d’anciens grognards de l’Empereur, regrettaient le passé. Les journaux de l’opposition pénétraient dans les casernes, malgré les ordres les plus sévères. On discutait dans les chambres, à voix basse, avec de mystérieuses précautions, la teneur des articles de polémique. Dans les pensions d’officiers, on se gênait beaucoup moins. Les propos subversifs contre le régime étaient la conversation habituelle pendant les repas.

     

    Un des lieux où se réunissaient les mécontents de l’armée était un vaste magasin situé au n° 1 de la rue Cadet, à l’enseigne du Bazar Français. Il s’y tenait une exposition de marchandises variées et d’objets d’art qui en faisaient, pour ainsi dire, l’ébauche des grands magasins actuels. Ce bazar était, en réalité, une sorte de « foire perpétuelle » où les négociants et les artistes déposaient les articles qu’ils désiraient vendre

     

    L’entrée du magasin était libre, ce qui pouvait expliquer les allées et venues d’un nombreux public de curieux. Le Bazar Français était administré par un sieur Mallent et par le colonel en non activité Sauzet, de l’ex-Garde impériale. Les employés étaient à peu prés tous d’anciens militaires, et beaucoup provenaient, comme leur patron, de la Garde.

     

    L’ex-chef d’escadron Maziau, des Chasseurs à cheval de la Garde, avait amené son camarade Brice au Bazar Français, dont il était l’un des hôtes habituels. On le reçut chaleureusement. Brice fit ainsi la connaissance de Roy, l’avocat de Grenoble, fondateur de la première société secrète, l’Union, de Dumoulin, le gantier, qui fut le fourrier de Napoléon au retour de l’île d’Elbe, et d’autres, parmi lesquels le capitaine Nantil, un lorrain, qui avait juré la mort des Bourbons.

     

    Brice entra d’emblée dans le complot qui s’ourdissait au Bazar. Il s’y trouvait en bonne compagnie, puisque les conjurés s’appelaient les généraux Pajol. Bachelu, Eugène Merlin, les colonels Ordener, Dentzel, Combes, Caron, Ferrari, Fabvier (de Pont-à-Mousson) et parmi les officiers subalternes, les capitaines Michelet, Thevenin, les lieutenants Maillet, Ladvocat, etc. Brice reconnut dans cette nombreuse compagnie ses anciens camarades de régiment, les capitaines Charles Parquin et Krettly.

     

    Les conspirateurs du Bazar Français décidèrent de provoquer des mouvements militaires à Paris et en province. Ils se chargeaient de s’aboucher avec les officiers de l’active qui avaient été leurs frères d’armes sous l’Empire. Il partit du n° 11de la rue Cadet, entre mai et août 1820, plus de sept cents commis-voyageurs, qui, en réalité, allaient préparer la sédition des troupes dans les départements.

     

    Brice fut certainement chargé de plusieurs missions. Les papiers conservés au Ministère de la guerre prouvent qu’il demanda, le 15 mai, un congé de trois mois pour se rendre en Belgique. Ils ne nous fournissent cependant qu’une présomption sur le rôle qu’il eut à remplir.

     

    L’histoire a donné à cette conjuration le nom de Complot de Paris, parce que la légion de la Meurthe, celle des Côtes-du-Nord, une partie des 2e et 5erégiments d’infanterie de la Garde, en garnison dans la capitale, devaient, au signal donné, s’emparer des Tuileries et de la famille royale. Le régiment des Chasseurs du Cantal, à Amiens, la légion de la Seine, à Cambrai, devaient marcher à l’appel de Maziau, la compagnie des vétérans de Vitry à celui de Sauzet. Le complot avait également des intelligences dans l’Est et dans le Dauphiné. Au moment même d’éclater, il fut dénoncé et avorta.

     

    Le principal délateur fut le commandant Bérard, chef de bataillon à la légion des Côtes-du-Nord. Bien qu’il ait été un des instigateurs de l’affaire, cet homme inquiet céda aux objurgations de sa femme et fit des révélations à l’autorité. Le maréchal Marmont, aussitôt prévenu, prit des mesures de protection (19 août 1820). Les légions suspectes furent déplacées. La police procéda à de nombreuses arrestations. Soixante-cinq personnes furent mises en accusation.

     

    Brice ne figurait pas sur la liste des coupables, soit qu’il n’ait pas été dénoncé, soit qu’il ait été impossible de préciser la part qu’il avait prise dans le complot.

    En effet, la sédition n’avait pas eu le temps d’éclater. Les papiers saisis chez quelques suspects ne fournirent que des indices sans valeur, car il était de règle de ne jamais écrire. Les faits matériels faisaient donc défaut. Les seules preuves se bornaient à des propos confidentiels échangés entre des sous-officiers, des officiers subalternes et le capitaine Nantil. Mais les témoins de cet ordre ignoraient totalement les noms des promoteurs de l’intrigue. La plupart d’entre eux n’avaient eu de rapports qu’avec Bérard, le colonel Fabvier, Rey et surtout Nantil. Or, Fabvier restait muet ; Bérard n’avait fait que des révélations partielles qu’il avait aussitôt rétractées ; les autres accusés fournissaient systématiquement des renseignements contradictoires.

     

    Comme le capitaine Nantil était en fuite, il servit de bouc émissaire. On alla jusqu’à prétendre qu’il était un agent provocateur aux gages de la police. Il ne protesta point. Il sacrifia son honneur pour que ses amis pussent se sauver en le calomniant. Il fut condamné à mort par contumace ainsi que Rey, de Grenoble. Cinq inculpés se virent punis de cinq ans de prison, un seul de deux ans. Les autres, dont le capitaine Parquin, furent acquittés.

     

    La Charbonnerie

     

    La situation militaire de Brice avait été réglée par une décision royale du 16 août 1820. Bien qu’il eût porté le titre de colonel du 2eCorps de Chasseurs Volontaires de la Meurthe, le gouvernement de la Restauration refusait de lui reconnaître ce grade. Il fut admis au traitement de réforme en qualité de chef d’escadron. Une note, ajoutée à la décision, montre la suspicion dans laquelle était tenu l’ancien chef de Corps franc « le sieur Brice devra justifier d’un permis de séjour à Paris ».

     

    II est certain que Brice ne se trouvait pas dans la capitale au moment de la découverte du complot de Nantil. La permission de se rendre en Belgique, demandée en mai lui avait été accordée le 21 juillet. Qu’allait-il faire dans ce pays sinon établir la liaison entre les conspirateurs de Paris et les proscrits de Bruxelles ?

     

    On est réduit à des suppositions qui sont cependant infiniment plausibles, puisqu’un ordre royal du gouvernement des Pays-Bas, en date du 4 octobre 1820, prescrivait son expulsion. Il fut arrêté à Liège, ramené à la frontière et remis entre les mains de la gendarmerie de Givet. Le 23 octobre, le capitaine de la prévôté des Ardennes rendait compte de la capture du chef d’escadron Brice et demandait des instructions au ministre. Comme son seul méfait était d’avoir inquiété la police belge, on lui rendit la liberté. Il revint à Paris pour y conspirer de nouveau, c’est à cette époque qu’il fut affilié au Carbonarisme.

     

    Les hommes politiques, qui avaient encouragé le complot de Paris, se tinrent prudemment à l’écart, tant qu’ils craignirent d’être impliqués dans les poursuites. Dès qu’ils furent assurés de l’impunité, ils reprirent le cours de leurs intrigues.

    Une association politique secrète s’était créée à Saumur en octobre 1820, à la suite d’un banquet que le parti libéral avait offert à Benjamin Constant. La réunion, mal vue des élèves de l’Ecole de Cavalerie, avait suscité des manifestations au cours desquelles la Garde Nationale fut quelque peu malmenée. La fureur des libéraux réclama des représailles.

     

    Pour les préparer, ils fondèrent la société des Amis de la Liberté. Cette association se propagea si rapidement dans les départements de l’Ouest, qu’en quelques mois, elle comptait plus de vingt mille membres. Aucune liste n’en était dressée, aucune correspondance n’était permise entre les affiliés. Les ordres se transmettaient verbalement et les Amis de la Liberté ne se reconnaissaient que par un geste de ralliement.

    Ce groupement se fondit bientôt avec celui des Carbonari parisiens. Ces derniers avaient été organisés par deux étudiants, Joubert et Dugied, qui, ayant fait partie du complot de Paris, s’étaient réfugiés en Italie. Lorsque, rassurés sur leur sort, ils revinrent en France, ils rapportèrent de leur exil volontaire les principes du Carbonarisme.

     

    Le Carbonarisme était une société secrète qui datait du moyen âge. Son but primitif était de soutenir le pape dans la lutte contre l’empereur. En traversant les siècles, elle était devenue la ligue occulte du patriotisme italien. Joubert et Dugied s’inspirèrent de sa charte pour fonder une association analogue.

     

    La Charbonnerie française se composait d’une Haute Vente, de Ventes Centrales et de Ventes particulières. Chaque groupe de vingt carbonari constituait une vente particulière qui élisait un président, un censeur et un député. Vingt ventes particulières formaient une Vente Centrale. Seuls, les députés des Ventes Centrales communiquaient avec la Haute Vente.

     

    Le cérémonial de réception dans la Charbonnerie était simple. Le récipiendaire se bornait à prêter serment de discrétion absolue. Il ne devait révéler, en aucun cas, quoi que ce soit de la Société, ni de ses agissements. Il ne devait conserver aucune trace écrite, aucune liste des membres, aucun règlement, aucun rapport, mais il était pourvu d’un fusil de munition et de vingt-cinq cartouches.

     

    Les membres de la Haute Vente consacrèrent l’importance de la Charbonnerie par l’adhésion de Lafayette, dont l’autorité morale était considérable sur le parti de l’opposition. Toujours préoccupé de jouer un rôle influent, Lafayette avait accepté avec empressement les offres qui lui avaient été faites. Il fit agréer ses amis de Corcelles, Voyer d’Argenson, Jacques Koechlin, l’avocat Merilhou, etc. A leur suite, la plupart des membres des anciennes Sociétés, l’Union, les Amis de la Presse, le Comité d’Action, se hâtèrent de s’affilier à la Charbonnerie. Les ennemis de la royauté se trouvaient groupés sous un nouveau vocable, mais c’étaient toujours les mêmes hommes qui, depuis 1816, avaient résolu la chute des Bourbons.

     

    Le territoire de la France fut partagé en trois grandes divisions de Charbonnerie. Celle de l’est avait à sa tête Buchez, celle du midi Arnold Scheffer, celle de l’ouest Rouen aîné. Comme les Carbonari se recrutaient principalement dans la bourgeoisie, ils auraient été incapables de produire, eux-mêmes, un mouvement insurrectionnel. Leurs chefs s’attachèrent à gagner l’armée dont le concours était indispensable pour passer aux actes.

    La Charbonnerie s’y développa aisément. Les officiers en réforme, les demi-solde furent les instigateurs des ventes militaires qui prirent le nom de manipules, de cohortes et de légions. Ils trouvèrent leurs meilleurs adeptes parmi les sous-officiers « jeunes, résolus, ambitieux de grades, puissants sur les soldats, jaloux de l’officier ». (Lamartine, Histoire de la restauration)

     

    Ralliés au libéralisme par les journaux, les pamphlets, les chansons patriotiques qui circulaient dans l’oisiveté des casernes, ils étaient acquis au bonapartisme par les souvenirs de gloire militaire.

     

    Car, si nombre de Carbonari rêvaient d’un renouveau de l’ère de la Liberté, beaucoup, comme Brice, ne séparaient pas la France de son passé impérial et n’aspiraient qu’au retour de Napoléon. Mais déjà il était trop tard, l’animateur de tant de héros venait de mourir sur le rocher de Sainte-Hélène. Sa disparition, néanmoins, ne découragea pas les adversaires des Bourbons. En 1821, la querelle ne se débattait plus entre impérialistes et royalistes. Elle avait pris plus d’ampleur. C’était le duel de la Révolution et de la Contre-Révolution.

     

    Parmi les Carbonari qui avaient rêvé le rétablissement de l’Empire avec leur Empereur, il y eut un vif émoi, mais ils se ressaisirent. Ils conservaient leur drapeau, la mémoire de Napoléon, c’est-à-dire la personnification de la grandeur de la France et de ses victoires. Ils se rallieraient autour de son fils, le Roi de Rome, captif de l’Autriche. C’est pour lui donner le trône qu’ils conspiraient désormais.

     

    Brice passa la plus grande partie de l’année 1821 à Paris, assistant aux réunions de la Charbonnerie, et préparant avec des amis le mouvement qui devait mettre fin à la Restauration. Il y eut cependant une trêve à son ardeur.

     

    La guerre ininterrompue, puis l’exil, ne lui avaient pas permis de songer à créer une famille. Il avait trente-huit ans. Il pensa qu’il était temps de se marier. Il avait fait connaissance, au cours d’un voyage au Havre, d’une américaine, miss Williams, fille d’un armateur de New-York qui habitait momentanément la France. Il demanda officiellement l’autorisation de l’épouser. La jeune fille était d’une famille honorable ; elle avait une dot de trois mille francs de rentes et des terres dans la province de Kentucky. Le ministre acquiesça d’autant, écrivait-il, que cet officier supérieur ne sera jamais réemployé et qu’il demande, en ce moment même, son admission à la retraite. Cependant (et il est impossible de savoir pour quelles raisons), le mariage ne se fit pas. Brice revint à Paris où la Charbonnerie élaborait un vaste plan de campagne.

     

    Le Complot de Belfort

     

    On était aux derniers mois de 1821. La Charbonnerie se trouvait à son apogée. Elle avait pénétré « partout, dans l’armée, dans les écoles, dans la haute et moyenne industrie, dans la Chambre des Députés et jusque dans la Chambre des Pairs ». Parmi les points du territoire où Carbonaristes et Chevaliers de la Liberté, travaillant de concert, s’efforçaient de créer des centres d’insurrection, Belfort était, dans l’Est, celui qui paraissait le mieux préparé. Jacques Kœchlin, un des chefs de l’industrie cotonnière de Mulhouse, député du Haut-Rhin, faisait partie de la Haute Vente. Il avait accueilli dans ses manufactures plusieurs officiers compromis dans le complot du Bazar Français, et qui, acquittés par la Chambre des Pairs, avaient été mis en réforme, sans traitement, par le ministère de la guerre.

     

    Ces officiers avaient fait de la propagande carbonariste dans leur voisinage. Ils avaient, notamment, travaillé le 29ede ligne dont les trois bataillons étaient répartis entre Belfort, Neuf-Brisach et Huningue. Les intelligences s’étaient étendues de proche en proche. Des ventes avaient été constituées à Strasbourg dans les deux régiments d’artillerie et le bataillon de pontonniers, à Metz à l’Ecole d’Application et au régiment du génie, à Epinal dans un régiment de cuirassiers. L’espoir des conspirateurs était de faire soulever d’un seul coup l’Alsace, les Vosges et la Lorraine.

     

    La Haute Vente envoya Bazard et Joubert vérifier sur les lieux la préparation de l’insurrection. Le plan d’exécution fut arrêté à leur retour. Le signal devait partir simultanément de Belfort et de Neuf-Brisach où, dans la même nuit, à la même heure, les troupes devaient prendre les armes et déployer le drapeau tricolore. De là, elles devaient se porter sur Colmar où le général de cavalerie en non activité Dermoncourt rallierait son ancien régiment le 7eChasseurs à cheval. Mulhouse se soulèverait, les douaniers qui y étaient casernés étaient d’anciens soldats affiliés à la Charbonnerie. On comptait que Strasbourg, Epinal, Nancy et Metz arboreraient à leur tour les trois couleurs. Brice, réunissant ses anciens partisans, avait pour mission d’occuper les passages des Vosges et d’intercepter toute communication entre l’Alsace et Paris.

     

    La Charbonnerie voulait créer, en quelque sorte, un gouvernement indépendant. Proclamé à Belfort, son siège devait ensuite être fixé à Colmar. Les députés Lafayette, d’Argenson et J. Kœchlin étaient désignés pour se mettre à sa tête. Ils devaient être secondés par une trentaine de carbonari parisiens dont la résolution était éprouvée. Ces précieux auxiliaires se rendraient à l’avance dans la Haute-Alsace de façon à seconder les événements et à prendre possession des fonctions administratives dès que le moment serait venu. Après avoir organisé les provinces de l’Est, le mouvement insurrectionnel devait gagner de proche en proche, les différentes provinces où les ventes de la Charbonnerie préparaient l’avènement de la Liberté.

     

    Le rôle qui était dévolu à Brice comptait parmi les plus importants. Il était chargé de protéger les frontières du nouvel état, pendant le temps nécessaire à son organisation. La vive popularité dont il jouissait en Lorraine, garantissait l’efficacité de son concours.

     

    La date du soulèvement était fixée au 29 décembre, dans la nuit. Kœchlin à Mulhouse, Voyer d’Argenson dans sa propriété de Massevaux attendaient Lafayette qui devait prendre part à l’action. Mais, le 28, Kœchlin, qui était venu à Belfort, n’avait aucune nouvelle de ce voyage. Très inquiet, il envoya un des conjurés, le peintre Ary Schefler, relancer Lafayette dans son château de La Grange, en Seine-et-Marne. La mission nécessitant plusieurs jours, il décida de différer le mouvement insurrectionnel.

     

    Le 3 décembre au soir, Brice et Bazard arrivèrent de Pans dans un cabriolet qui appartenait à Georges de Lafayette, le fils du député. Ils apportaient l’uniforme de lieutenant général que devait revêtir son père pour se mettre à la tête de la troupe insurgée et l’uniforme de Georges de Lafayette qui avait été officier de hussards et devait faire fonctions d’aide de camp.

    J. Kœchlin, Joubert, Corcelles fils, le colonel Faillies, qui étaient déjà réunis à Belfort, tinrent conseil avec les nouveaux venus. Supputant la durée du voyage d’Ary Scheffer, ils arrivèrent à estimer, après bien des discussions, que Lafayette pourrait les rejoindre le 1er janvier et que, par conséquent, il y avait lieu de différer le signal de l’insurrection jusque dans la nuit du 1erau 2 janvier. Ils décidèrent que Brice poursuivrait sa route vers les Vosges où il allait lever ses partisans. Il voyagerait dans le cabriolet qui l’avait amené et passerait par Neuf-Brisach et par Mulhouse où il laisserait Joubert, chargé d’avertir les conjurés du retard de l’entreprise.

    Malheureusement, l’excès de zèle d’un sergent du 29ede ligne fit avorter le complot. Il rentrait de congé et n’avait pas été mis dans le secret. Il rendit compte, fort innocemment, à son capitaine de l’exécution des ordres donnés par un conjuré, l’adjudant Tellier. Fort étonné d’apprendre que le bataillon avait pris les armes sans que les officiers eussent été commandés, le capitaine avertit le lieutenant-colonel de Reyniac. Celui-ci prévint le chef d’escadron Toutain, commandant de place. La troupe fut aussitôt désarmée et ramenée à l’obéissance.

     

    La plupart des conspirateurs purent échapper aux recherches, car le dénonciateur involontaire avait atténué l’effet de sa sottise en s’excusant auprès de l’adjudant Tellier. L’alerte fut donnée à temps à tous les complices. Lafayette se trouvait avec son fils à peu de distance de Lure, lorsqu’il fut rejoint par un émissaire chargé de lui faire savoir que l’affaire était manquée. Il changea immédiatement son itinéraire et feignit de se rendre à Gray, chez un ami.

    Voyer d’Argenson était retourné à Massevaux, Kœchlin à Mulhouse. Brice, apprenant l’échec du complot, y avait laissé son cabriolet et avait pris la diligence de Paris.

     

    La police fut lancée à la recherche des conjurés, mais ses enquêtes ne furent guère fructueuses.

     

    Cependant, l’adjudant Tellier avait été capturé en Suisse. La justice essaya en vain de lui arracher des aveux. Elle dut dresser la liste des accusés d’après de vagues indications. Elle y inscrivit quarante-quatre noms. Celui de Brice n’y figurait pas. Aucun témoin ne l’avait dénoncé. Il faillit néanmoins être découvert. La gendarmerie avait saisi le cabriolet abandonné dans un hôtel de Mulhouse. Ses recherches pouvaient révéler les noms de ceux qui s’en étaient servis, établir le but de leur voyage et, même, déterminer le nom du propriétaire. Pour éviter tout désagrément, les frères Kœchlin firent enlever, pendant la nuit, cette voiture compromettante que la justice avait mise sous séquestre. Elle fut transportée sur la rive droite du Rhin et incendiée.

     

    Le mot d’ordre général des Carbonari était de garder le silence quoi qu’il arrive. Bourgeois ou militaires, femmes, enfants même, toutes les personnes qui furent interrogées sur le complot de Belfort, déclarèrent ne rien savoir, n’avoir rien vu, n’avoir rien entendu. Sur les quarante-quatre inculpés découverts à grand’peine par la justice, vingt et un étaient contumaces. Les vingt-trois autres passèrent devant la Cour d’assises de Colmar, le 22 juillet 1822. Faute de preuves, ils furent acquittés à l’exception de quatre qui furent condamnés à quatre ou cinq années d’emprisonnement.

     

    Le complot de Belfort avait été l’oeuvre exclusive des Carbonari. Ce fut le dernier auquel Brice prit part sous la Restauration. Il est vrai qu’il ne renonça à la lutte, que parce que tous l’abandonnaient. L’année 1822 marqua la fin des conspirations. Elles avaient échoué les unes après les autres. Ce n’est pas que les conjurés fussent pusillanimes, bien au contraire ils étaient prêts à tous les sacrifices mais parce qu’une conspiration est impuissante à renverser un ordre politique. Elle peut atteindre un homme, si haut placé soit-il, elle ne frappe que lui. Seule, la foule armée renverse les trônes.

     

    Brice avait pu conspirer impunément sans avoir de compte à rendre à la justice. Il était surveillé par la police royale. Il dérouta ses soupçons parce qu’il ne fut jamais trahi. Vaulabelle a pu écrire en généralisant son cas : « Un fait unique peut être dans l’Histoire, caractérise l’énergie du sentiment moral qui unissait les membres de ces associations : on n’évalue pas à moins de cinquante-cinq à soixante mille le chiffre total des Carbonari et des Chevaliers de la Liberté ; toute délation aurait été achetée au plus haut prix ; le gouvernement, en dehors de quatre à cinq sous-officiers de l’armée active, ne trouva pas un délateur ».

     

    En retraite pour infirmités

     

    Dès septembre 1821, le chef d’escadron J. Brice avait demandé sa mise à la retraite pour infirmités. Sa situation d’officier admis au traitement de réforme, mais toujours soumis aux obligations de l’état militaire, n’était plus, en réalité, qu’une servitude. Elle eut été tolérable avec l’espoir d’une réadmission dans les cadres. Comme il était classé « parmi les hommes dangereux, capables de corrompre l’esprit des troupes », Brice se savait écarté définitivement du service.

    Il se décida à provoquer sa radiation de l’armée. Il récupérerait ainsi la liberté indispensable à ses desseins.

     

    Ses blessures servirent de prétexte à sa demande. Il comparut, le 21 novembre, devant le Comité de Visite de la 5e direction du ministère, bureau des pensions.

    L’ankylose du pouce droit, l’impotence de l’annulaire et de l’auriculaire de la même main, la limitation des mouvements de l’épaule furent considérés par les docteurs Verger et Lacroix comme équivalents à la perte de l’usage d’un membre. Le 17 mars 1822, une ordonnance royale admettait à la retraite le chef d’escadron Joseph Brice et fixait sa pension à dix-huit cents francs par an qui se décomptaient comme il suit : pour la perte de l’usage d’un membre, neuf cents francs ; pour vingt-quatre ans, deux mois et dix-huit jours de service, neuf cents francs.

     

    Ainsi prenait fin une carrière qu’il avait rêvée magnifique. La retraite à trente-huit ans avec le grade de chef d’escadron auquel l’avait ramené l’arbitraire de Louis XVIII. Ce ne fut ni sans amertume, ni sans chagrin que Brice reçut avis de sa radiation des cadres, mais il éprouva un vif soulagement à être libéré des contraintes qui lui étaient imposées au titre d’officier à la demi-solde : défense de se déplacer sans un passeport des autorités civiles visé par la place de Paris, impossibilité de chercher à gagner sa vie en dehors de l’armée.

    L’échec du complot du général Breton à Saumur, l’affaire des quatre sergents de la Rochelle avaient frappé d’impuissance la Charbonnerie. Au mois d’août 1822, les délégués des principales ventes réunis à Bordeaux renoncèrent à toute tentative contre les Bourbons. Brice n’eut donc pas à consacrer son indépendance à de nouvelles aventures.

     

    C’est à cette époque, cependant, qu’il se lia d’une étroite amitié avec un de ses anciens camarades des Chasseurs à cheval de la Garde, le capitaine Charles Parquin. Il l’avait retrouvé, à son exil, parmi les habitués du Bazar Français. Ils avaient, l’un et l’autre, participé au complot de Paris et ils avaient partagé les espoirs et les angoisses des conjurés.

    Parquin était le type de l’officier de cavalerie légère, séduisant, fougueux, aimant la bataille et brave jusqu’à la témérité. Il a laissé des souvenirs charmants sur sa vie militaire. Comme ils s’arrêtent à la campagne de France, il convient d’ajouter quelques renseignements complémentaires. Leur auteur fut sous la Restauration, un des dangereux duellistes qui décimèrent les gardes du corps du Roi. Il rossait les mouchards qui avaient mission de l’espionner et les gendarmes qui prétendaient l’empêcher de porter son bel uniforme de chasseur de la Garde.

    En 1822, Parquin épousa Mlle Louise Cochelet qui avait été camarade de pension d’Hortense de Beauharnais chez Mme Campan, puis lectrice de la reine Hortense, et qui servait de dame de compagnie à la duchesse de Saint-Leu, suivant ainsi fidèlement la belle-fille de Napoléon dans les étapes de son existence. Elle était, à vrai dire, sa meilleure amie, sa plus intime confidente. Le mariage fut célébré dans la chapelle du château d’Arenemberg, en Suisse, résidence d’exil de l’ex-reine de Hollande. Le prince Eugène servit de témoin à la mariée, Brice assistait son frère d’armes de la Garde. Ce fut pour lui l’occasion de nouer des relations avec la reine Hortense et de connaître ses enfants, Napoléon-Louis et Louis-Charles-Napoléon Bonaparte. Mme Parquin aimait tendrement les fils de son amie. Les deux jeunes princes l’adoraient, car elle était d’une gaiété intarissable et d’une extrême complaisance à leurs jeux. Mais elle avait un favori, le cadet, Louis-Charles.

    Au début de son mariage, Parquin fut l’hôte d’Arenemberg. Il voua une paternelle affection au préféré de sa femme. Le prince Louis avait quatorze ans et ne rêvait que du métier des armes. Parquin se fit son éducateur militaire. Il lui apprit l’équitation, l’escrime et le maniement du fusil. Brice vint faire plusieurs séjours chez Parquin, lorsque celui-ci eut acheté le petit château de Wolfsberg, sur les bords du lac de Constance, à quelques minutes d’Arenemberg. Il fut admis dans l’intimité de la reine Hortense.

     

    Par sa grâce et ses prévenances, elle séduisait tous ceux qui l’approchaient. Brice n’échappa pas à son attrait, d’autant qu’elle savait le flatter et qu’elle ne manquait pas de lui donner le titre de colonel auquel il prétendait vainement depuis 1815. A la chaleur des convictions bonapartistes de la société d’Arenemberg, l’ancien partisan reprit espoir dans le rétablissement de l’Empire. Le duc de Reichstadt vivait séquestré à la cour de Vienne. Brice ne reniait pas le fils de son Empereur, mais il s’intéressait beaucoup à cet adolescent qui prenait avec docilité les leçons militaires de Parquin.

     

    On peut juger des sentiments sympathiques qu’il sut inspirer à la châtelaine d’Arenemberg par la lecture d’une lettre envoyée par celle-ci au lendemain de la mort du prince Eugène : « J’étais bien sûre, colonel, que vous partageriez ma douleur ; je tenais à vous assurer de toute ma sensibilité pour la part que vous y avez prise, les regrets d’un brave Français sont la plus douce récompense d’une vie utile et honorable. Il me faut bien de la résignation, colonel, car un frère est un ami qui ne se remplace jamais. En vous parlant ainsi, c’est vous prouver que j’ai pu apprécier vos sentiments et que je trouve du plaisir à vous renouveler ceux que je vous porte ». Arenemberg, ce 2 décembre 1824, Hortense.

     

    L’amitié de Parquin orienta la vie de Brice. Elle lui procura diverses relations qui lui permirent d’augmenter sa maigre solde de retraite par l’appoint de plusieurs affaires lucratives. C’est ainsi que Parquin lui fit connaître un ancien fournisseur des armées, le suisse Cervasius, qui s’occupait avec profit de commerce et de banque, et l’ex-inspecteur aux revues Lapenne, qui était un des administrateurs de la Compagnie royale d’assurances.

     

    Ces personnages professaient des opinions politiques qui les rendaient suspects à la police. Leurs allées et venues étaient surveillées. Le dossier n° 9.835 du cabinet particulier du préfet relate les différentes démarches de Parquin pendant ses voyages à Paris. On y signale, par exemple, en mars 1826, les visites du sieur Brice, chef d’escadron en retraite, né dans le « département de la Meurthe » mais le mouchard, qui s’est attaché à ses pas, déclare qu’il n’a rien constaté de répréhensible dans sa conduite.

     

    Cette période de la vie de l’ancien chef de partisans n’offre qu’un faible intérêt. Il continuait à fréquenter les milieux d’opposition Casimir Périer, Benjamin Constant, Manuel, Félix Lepelletier de Saint-Fargeau étaient restés en rapport avec lui.

     

    Il voyait fréquemment son oncle, le général baron Thiry. Le « sabreur » ne décolérait plus contre les Bourbons. Furieux du dédaigneux refus de ses services, il professait des idées révolutionnaires. Il se plaisait à évoquer la fameuse journée de Quiberon où il avait « fauché l’émigré ». Il tenait des propos excessifs. Il regrettait la Montagne et eut volontiers rétabli la guillotine à l’usage de ces « gueux de royalistes ». Le découragement et l’inaction le vieillissaient prématurément. Il mourut le 31 mai 1827, à l’âge de cinquante-huit ans.

     

    Cependant la Restauration travaillait inlassablement à sa propre perte. Ce que n’avaient pu faire les conspirations militaires, ni les menées des sociétés secrètes, le peuple de Paris, soulevé contre les Ordonnances, devait l’accomplir dans les Trois Glorieuses journées de juillet 1830. Beaucoup d’anciens carbonari ou de vieux soldats de Napoléon se signalèrent sur les barricades.

    Mais Brice ne figurait pas au triomphe de la liberté reconquise. Tandis que les insurgés arrachaient le drapeau blanc du fronton des monuments, il se trouvait en Angleterre aux eaux de Bath.

     

    A suivre…

     

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