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    D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

    L’Exil

    Les proscrits de Bruxelles

    Brice avait choisi Bruxelles comme refuge parce que de nombreux exilés l’y avaient précédé. En 1816, la Belgique, détachée de la France et réunie à la Hollande, formait le royaume des Pays-Bas sous le sceptre de Guillaume Ier de la maison de Nassau. C’était un prince éclairé. Ses tendances libérales l’avaient porté à octroyer à ses sujets, un gouvernement représentatif. La générosité de son coeur l’amena à accorder sa protection aux proscrits de la Restauration. En vain, le séjour des Pays-Bas, principalement du Brabant, leur avait-il été interdit par les conventions secrètes des traités de la Sainte-Alliance.

    Le souverain faisait la sourde oreille aux remontrances du cabinet des Tuileries. Il déclarait que la constitution hollandaise protégeait également les étrangers et les nationaux. Il résistait même aux instances de son propre ministre des affaires étrangères qui l’exhortait à ne pas mécontenter le gouvernement de ses voisins, les Bourbons.

    S’il paraissait disposé à lui donner satisfaction, c’était pour obtenir un peu de tranquillité. Mais ses menaces étaient sans effet. Il prévenait les réfugiés qu’ils n’eussent pas à s’en émouvoir.

     

    Bruxelles reçut ainsi David, le peintre, Siéyès, Merlin de Douai, l’archi-chancelier Cambacérès, Thibaudeau, Teste et d’autres fonctionnaires de l’Empire, des généraux comme Gérard, Mouton, Hullin, Vandamme, Lamarque, Berthézène, des colonels : de Faudoas, Desaix, Combes. Ils y vivaient tranquilles, respectant les lois et les autorités du pays où ils avaient trouvé asile. Ils se réunissaient souvent et s’entr’aidaient les uns les autres, donnant ainsi l’exemple de la solidarité dans l’infortune. Cambacérès tenait table ouverte. Le neveu de

    Thibaudeau, Thomé de Gamond, étaient chargés de distribuer les secours à ceux qui se trouvaient dans la misère. Quelques-uns, comme Ramel et Merlin de Douai, s’étaient fait inscrire au barreau de la ville. Le salon de ce dernier était un lieu de rassemblement, où les exilés s’entretenaient ardemment de la Liberté.

    Bruxelles était en correspondance régulière avec Paris. Les allées et venues d’une ville à l’autre étaient fréquentes. A côté des proscrits, s’étaient établis des émigrants volontaires, impérialistes ou libéraux, car dans ce pays chacun pouvait étaler ses opinions et les exprimer sans contrainte. La Belgique était le paradis de l’opposition.

     

    Les Bonapartistes, notamment, avaient fait de Bruxelles, le foyer où s’entretenait le feu sacré. C’est sous les auspices d’une de leurs sociétés secrètes, composée surtout d’anciens officiers, que Brice, fuyant la justice royale, fut accueilli dans la ville.

    Il s’était affilié à l’Epingle Noire, société dont les membres portaient à la chemise, comme signe de reconnaissance, une épingle à tête d’émail. La plupart des français réfugiés en Belgique en faisaient partie. Par leur intermédiaire, il trouva un emploi de comptable qui lui permit de gagner son pain. Alors, sa vie matérielle étant assurée, il put se consacrer à son oeuvre de haine. Car il abhorrait les Bourbons qui, après avoir abattu l’Empereur, assassinaient ses soldats. Quoiqu’il ne fut qu’un pauvre officier fugitif, il jurait une guerre implacable à cette race de rois. Sa ténacité lorraine ne céderait jamais devant leur puissance. Il lutterait par tous les moyens jusqu’à ce qu’ils fussent, de nouveau, chassés du trône de France.

     

    Son premier soin fut de fréquenter assidûment les milieux bonapartistes de Bruxelles. Ils étaient nombreux et divers. L’un des salons, où le nom de Napoléon était prononcé avec le plus de ferveur, se trouvait être celui d’une anglaise, lady Wallis, femme d’un général anglais et sœur de sir Robert Wilson qui avait aidé à l’évasion de Lavalette. Elle s’était naguère prise d’enthousiasme pour le héros de la campagne d’Italie et n’avait cessé au cours de sa prodigieuse carrière, de lui vouer une admiration passionnée.

    Consternée par la chute de son idole, elle s’efforçait de conspirer au rétablissement de l’Empire. Elle attirait chez elle tous ceux qui pouvaient servir ses desseins. Ils recevaient de ses mains le signe distinctif des fidèles : une bague tournante dont le chaton portait d’un côté les trois couleurs et de l’autre la devise « Honneur et Patrie ». Brice la garda longtemps au doigt.

     

    D’autres réunions étaient plutôt républicaines, bien que les bonapartistes y fussent admis. En effet, les proscrits fusionnaient volontiers sans cependant abdiquer leurs opinions. Ils se ralliaient sur un programme commun : la chute des Bourbons. Mais, au contact les uns des autres, ils recevaient l’empreinte des diverses politiques. Les partisans de Napoléon prêtaient l’oreille aux généreuses utopies de la République, les anciens révolutionnaires se rappelaient que le général Bonaparte avait écrasé les sections royalistes devant Saint-Roch et ils ne le reniaient pas.

     

    L’atelier de David, glorificateur de Marat avant de devenir le peintre officiel du sacre, servait de carrefour aux différents partis. Brice le fréquentait assez régulièrement. On assure que son portrait en officier des Chasseurs de la garde, peint à cette époque, fut retouché de la main même du maître.

     

    Les proscrits, qui tout d’abord, n’avaient été que tolérés à Bruxelles, s’acquirent un droit de cité grâce à la protection du prince royal. Le prince d’Orange était un jeune homme fort ambitieux. Il avait combattu contre les Français à Waterloo.

    Il avait déployé une réelle valeur sur le champ de bataille où il avait même été blessé. La renommée qu’il en acquit, lui valut d’épouser la grande duchesse Anne de Russie, sœur du czar Alexandre. Cette alliance le grisa d’orgueil. Il se crut appelé aux plus hautes destinées. Il estima que, tout au moins, le trône de France devait lui échoir.

     

    La persécution religieuse, qui sévissait dans notre pays depuis le retour de Louis XVIII, indignait la cour protestante des Pays-Bas. Le prince d’Orange crut pouvoir projeter une sorte de croisade qui rétablirait la liberté des cultes en France, après avoir débarrassé le pays des Bourbons.

    Comme à un royaume il faut un roi, il jugeait qu’il devait être celui-là. Les réfugiés étaient d’accord sur la première partie de l’entreprise. Ils acceptaient volontiers la deuxième, parce que l’essentiel de leurs desseins était d’expulser la dynastie périmée qu’avait ramenée l’invasion. S’il fallait acheter ce résultat au prix d’un roi de famille étrangère, ce n’était pas, pensaient-ils, faire un mauvais marché.

     

    Ils s’étaient abouchés avec des officiers de la maison du prince d’Orange qui servirent d’intermédiaires. Le prince entra lui-même directement en rapports avec un exilé du nom de Lorois, qu’il rencontrait fréquemment à Tervueren, près de Bruxelles, où il avait un château. Ils établirent de concert un plan d’action.

    Une armée de cent cinquante mille soldats étrangers, russes et belges, occupaient encore (on était en 1817) les départements du nord de la France. Il suffisait de se mettre à leur tête et de marcher sur Paris.

     

    Le général Woronzoff, qui commandait les troupes russes, fut pressenti. Il répondit qu’il ne pouvait rien entreprendre sans le consentement du czar, son maître. Bien que le prince d’Orange fût le beau-frère d’Alexandre, il n’osa pas lui dévoiler son projet. Il fut résolu, d’accord avec les réfugiés, qu’on enverrait au czar un émissaire de confiance qui eut assez d’influence pour le persuader de laisser intervenir ses soldats. Le choix se porta sur le général Lamarque qui venait de quitter Bruxelles pour Amsterdam. Les réfugiés chargèrent deux d’entre eux de lui proposer cette mission.

    Brice, qui s’était jeté corps et âme dans la conspiration, fut l’un. L’autre était J.-B. Teste, ancien commissaire général de police à Lyon. Le général Lamarque n’avait pas le goût de l’intrigue. Il refusa, prétextant que, lié par la reconnaissance au roi Guillaume de Nassau, il ne voulait pas le trahir au profit de son fils.

     

    Brice et Teste se remirent en route à la recherche de l’intermédiaire indispensable. Le comité du complot leur avait désigné Carnot, l’ancien ministre. Ils allèrent le trouver à Magdebourg dont il venait de faire sa résidence. L’organisateur de la victoire accepta, sans hésiter le rôle qu’on lui demandait de remplir. Il se déclara prêt à se rendre auprès d’Alexandre, mais il n’eut pas à tenter la démarche. Brice et Teste venaient à peine de quitter Magdebourg que le czar, averti par le commissaire spécial de la police politique de Bruxelles, M. de Kings, envoyait le général Czernicheff au prince d’Orange pour lui signifier d’avoir à renoncer à toute tentative contre Louis XVIII. « J’ai contribué à le mettre sur le trône, écrivait-il, je ne souffrirai pas qu’il en soit renversé ; après lui, nous verrons ». Carnot, prévenu, garda le silence.

     

    Les deux émissaires rentrèrent à Bruxelles. La police avait dénoncé le but de leurs démarches, ils reçurent un fort mauvais accueil. Les autorités leur ordonnèrent, au nom de Guillaume de Nassau, de quitter le territoire des Pays-Bas.

     

    Brice résolut de se rendre en Allemagne. Au moment de son départ, les proscrits lui adressèrent des adieux, sous la forme d’homélie grandiloquente qu’ils firent paraître dans leur journal, le Vrai Libéral : « Adieu brave, adieu noble et honorable victime d’une persécution qui ne laisse point de repos à ceux que la haine a, une fois, signalés. Tu faisais revivre parmi nous les vertus des anciens héros. Nous admirons ton modeste courage, tes actions guerrières dont tu ne parlais jamais, ton âme au-dessus de tous les revers, ta haine généreuse des tyrans, ta noble franchise, ta loyauté pure et ton coeur compatissant. Adieu brave ».

    Ils concluaient, en manière d’encouragement : « … que le ciel, témoin de nos regrets, le soit aussi de nos espérances et de nos vœux. L’adversité ne doit point ébranler des âmes qu’enflamme l’amour de la liberté et de la patrie. Pourquoi notre séparation serait-elle éternelle ? Adieu, brave ».

     

    Au conseil de Guerre

     

    Les renseignements que l’on possède sur la vie de Brice en Allemagne sont vagues. On sait seulement qu’il mena une existence très dure et qu’il eut souvent peine à gagner son pain. Jamais il ne parla de cette difficile période, car il avait l’âme fière et portait haut sa misère.

     

    Il séjourna à Coblentz, puis à Francfort, et, dans chacune de ces villes poursuivit ses menées contre les Bourbons. Les réfugiés de Bruxelles, déçus dans leur projet de se servir du prince d’Orange comme chef de parti avaient modifié leur plan d’attaque. Ils songeaient à rétablir le fils de Napoléon sur le trône de France, grâce à l’appui de l’Autriche. Teste, le compagnon de Brice dans le voyage de Magdebourg, combina les moyens d’action susceptibles d’amener le prince de Metternich à adopter leurs vues. Il s’agissait de traiter par l’intermédiaire du baron de Wessemberg, ambassadeur d’Autriche à la diète de Francfort. Ce personnage avait été pressenti par un Français, du nom de Félix Desportes, établi à Wiesbaden. Les Autrichiens acceptaient en principe de soutenir la cause de Napoléon II, sous la condition de le faire escorter par une armée de cinquante mille hommes et de confier la régence de l’empire français à l’archiduc Charles.

     

    Ce fut le général de Vaudoncourt que l’on chargea d’aller à Vienne négocier l’accord définitif avec le ministre de l’empereur François. Pendant qu’il essayait vainement d’accomplir sa mission, Brice se tenait, à Francfort, en liaison avec le représentant de l’Autriche et ses amis politiques de Bruxelles. Cette nouvelle combinaison n’aboutit pas plus que la précédente, la cour d’Autriche estimant que pareille intervention était, tout au moins, prématurée.

     

    Brice passa un pénible séjour sur ce territoire rhénan que les traités de 1815 avaient donné à la Prusse. En dehors des difficultés de la vie matérielle, il eut à subir les vexations des nouveaux maîtres qui se comportaient en vainqueurs. Il espérait toujours une amélioration de son sort. Il put croire, vers la fin de 1819, que le temps de la délivrance était révolu.

     

    Les Bourbons étaient devenus de plus en plus impopulaires en France. Les exilés de Bruxelles, encouragés par l’opinion, redoublaient d’activité. Ils correspondaient avec Voyer d’Argenson qui présidait un groupement désigné sous le nom de Comité d’Action. Ce Comité était issu de la Société des Amis de la Presse, créée en novembre 1817 pour obtenir l’abrogation des lois d’exception sur la presse et la liberté individuelle. Mais, tandis que cette société libérale tenait ouvertement ses assises et se bornait à émettre des pétitions aux pouvoirs publics, le comité d’action avait résolu de combattre effectivement. Il se composait des généraux Lafayette, Thiard, Corbineau, Merlin, du colonel Duchand, de Saint-Aignan, Combes-Siéyès et Chevalier sous la direction de Voyer d’Argenson. N’osant agir par lui-même, le comité reprit le projet du prince d’Orange.

     

    L’héritier du trône des Pays-Bas n’avait renoncé qu’avec regret à son coup de main. Aussi accorda-t-il son entier consentement aux nouvelles ouvertures qui lui furent faites. Il marcherait sur Paris à la tête de ses troupes en arborant le drapeau tricolore. Proclamé roi à la place de Louis XVIII, il déclarerait la réunion de la Belgique à la France.

     

    Cependant Lafayette n’était pas favorable à l’idée d’une révolution militaire faite au nom d’un prince étranger. Il tergiversa, perdit du temps. Des indiscrétions furent commises. Le roi Guillaume, prévenu des intentions de son fils, ne put admettre que sa propre armée servit à lui enlever la moitié de son royaume. Du coup, les espoirs des proscrits furent encore réduits à néant.

     

    Alors, comme le gouvernement de Louis XVIII paraissait incliner à la clémence, Brice décida de rompre son exil et de se constituer prisonnier. Le geste était audacieux, mais il était excédé de son séjour en Allemagne. Ses amis politiques s’étaient engagés à soutenir sa cause par tous les moyens et le risque à courir était incapable d’influer sur sa résolution, sinon pour la déterminer. Par arrêt de la Cour de Cassation du 23 décembre 1819, la procédure de 1816 fut annulée et Brice fut renvoyé devant le conseil de Guerre de la division militaire, à Metz.

     

    Quelque temps avant qu’il passât en jugement, le préfet de la Meurthe écrivait à son ministre qu’il redoutait le retour de Brice dans la commune de Lorquin au cas où il serait absous, car il pouvait être un sujet d’inquiétude. (Le 28 février 1820, le préfet de la Meurthe, Séguier, demandait au ministre de l’intérieur, dans l’éventualité d’un retour de Brice à Lorquin, qu’une brigade de gendarmerie fut casernée dans le village).

    Quatre années s’étaient écoulées, les royalistes n’avaient pas encore désarmé leur haine pour l’ancien chef de partisans. Ils exigeaient sa condamnation et, pour l’obtenir, ils cherchaient à peser sur les pouvoirs publics.

     

    La lettre fut transmise au conseiller d’Etat, directeur du bureau de la justice au ministère de la Guerre. Puis, par ce haut fonctionnaire, elle fut adressée au maréchal de camp vicomte de Foissac-Latour, chargé de la division militaire. Ce fut en vain. Dans sa séance du 22 avril 1820, le conseil de Guerre de Metz acquittait Brice à l’unanimité. La cause de Brice fut plaidée par Me Crousse, avocat. Le jugement fut applaudi frénétiquement par la foule qui se pressait dans la salle.

    En rendant compte au ministre de cette défaite, le lieutenant général de Vilatte cherche à s’en excuser : « Je puis assurer, écrivait-il, que les juges n’ont été influencés ni directement ni indirectement. Seulement, au prononcé du jugement, il y a eu des marques d’approbation trop marquées et même inconvenantes de la part des spectateurs qui ont été rappelés à l’ordre par le président ».

     

    A suivre…

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