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    D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

     

    1815 – La guerre des partisans

    Aux aguets

    Le prince de Schwartzemberg, qui commandait l’armée des alliés sur le Rhin, resta dans l’expectative jusqu’à ce qu’il sût le résultat de la poussée de Napoléon vers Bruxelles. Il se contenta d’ordonner que le corps bavarois du maréchal de Wrède s’approchât de la Sarre. Le mouvement commença le 19 juin. Ce même jour, un chasseur, échappé du champ de bataille de Waterloo, apportait à Nancy la nouvelle de la défaite de l’Empereur. Le prudent Schwartzemberg n’allait plus tarder à mettre en marche ses corps d’armée.

    Joseph Brice se tenait aux aguets dans le massif boisé qui domine la vallée de la Sarre, entre Fénétrange au nord et Sarrebourg au sud. L’expérience de 1814 lui avait appris que, pour une troupe irrégulière comme un corps franc, une seule tactique était possible : l’attaque par surprise et, qu’au cas où elle ne réussissait pas, il n’y avait qu’un seul lieu de retraite, les forêts. Il avait habilement choisi sa position. Selon les événements, il pouvait se porter rapidement sur la route de Nancy par Fénétrange, Dieuze et Château-Salins ou descendre sur celle de Sarrebourg à Lunéville par Blâmont.

    L’ennemi devait suivre nécessairement l’un ou l’autre itinéraire, soit qu’il passât la Sarre, au-dessus de Fénétrange, à Wolfskirch, soit qu’il franchit les Vosges par Phalsbourg. Brice avait reconnu les chemins qui sillonnent la région des grands étangs de Lorraine : ils étaient familiers à la plupart de ses partisans. Les bois lui servaient de forteresse. Leurs épaisses futaies dissimulaient les approches des patrouilleurs et facilitaient la préparation des coups de main. Le pays tout entier participait à la réussite de ses opérations, chaque paysan était prêt à le renseigner sur les mouvements et sur la force de l’ennemi. Le ravitaillement de sa troupe était assuré dans les fermes.

    Les partisans n’avaient qu’à se présenter. On ne leur marchandait ni la miche de pain, ni le lard, ni les pommes de terre. Et pour leur donner du cœur à la chasse du kaiserlick ou du cosaque, le maître remplissait leur gourde de vin ou bien la maîtresse leur versait la goutte d’eau-de-vie de questch.

    En outre des mesures à prendre pour gêner le passage de la Sarre, les ordres du général Belliard (Il avait succédé au général Gérard) prescrivaient de donner aux officiers des corps francs la surveillance des points à défendre. Ils devaient se tenir en relations avec les maires et les habitants des villages, et, en cas d’alerte, faire sonner le tocsin qui appellerait aux armes les défenseurs du pays.

    Les émissaires du 2ecorps de chasseurs volontaires observaient le cours de la Sarre jusqu’à Sarreguemines et les défilés de la Zorn entre Phalsbourg et Saverne. Brice apprit par leurs rapports le 22 juin, que l’armée bavaroise se concentrait au delà de la Sarre, en face de Sarreguemines, dans l’intention de franchir la rivière et de prendre la direction de Nancy, soit par Morhange et Château-Salins, soit par Sarre-Union (Bouquenom), Fénétrange et Dieuze.

    Schwartzemberg rassuré par le désastre de Waterloo, se croyait désormais assez fort pour en venir à l’offensive. Le 23, le maréchal de Wrède attaquait simultanément à Sarrebruck et à Sarreguemines et forçait le passage. Le combat livré à Sarreguemines fut à peine une escarmouche. La division d’infanterie Raglowitch et la division de cavalerie du prince Charles ne s’étaient heurtées qu’à une faible compagnie de douaniers, et, malgré la canonnade de 25 pièces d’artillerie mises en batterie devant la tête de pont, la « bataille » de Sarreguemines ne coûta la vie à personne. La division Raglowitch déboucha sur la route de Sarre-Union, précédée de la cavalerie du prince Charles qui poussa jusqu’à Sarralbe.

    Le feld-maréchal prince de Wrède s’installa à Sarreguemines. Il y publia, à la date du 24 juin, un ordre du jour au peuple français. Il s’y montrait particulièrement menaçant à l’égard des partisans :

    « Considérant que cette canaille armée qui, sous la dénomination de corps francs, court la campagne pour piller leurs concitoyens sans contribuer à leur défense, est un fléau avec lequel Bonaparte afflige la France, j’ordonne :
    1e : Que tout individu appartenant à ces corps francs ou pris les armes à la main sans faire partie de la troupe de ligne, soit mis devant une commission militaire et jugé dans les vingt-quatre heures.
    2e : Que toute ville ou commune sur le territoire de laquelle un individu des armées alliées est assassiné, soit punie, pour la première fois, d’une contribution de 200 000 francs la ville, 50 000 francs le village. En cas de récidive, la ville ou le village sera abandonné au pillage et dévasté par le feu ».

    Par cet avertissement, de Wrède espérait empêcher l’intervention de ces bandes armées qui avaient tant inquiété les alliés en 1814. Si terribles qu’elles fussent, les menaces ne produisirent aucun effet.Brice avait reçu, apportés par des paysans des environs de Sarreguemines, la proclamation de de Wrède et des renseignements sur la progression des troupes ennemies. Le 24 juin, les Bavarois, remontant la vallée de la Sarre, se dirigeaient sur Sarre-Union pour gagner de là, Fénétrange et la route de Nancy.

    Il crut n’avoir affaire qu’à une avant-garde avec laquelle il pourrait se mesurer. Il résolut de lui interdire le passage de la rivière au pont de Wolfskirchen entre Pistorf et Niederstinzel. Il lança son appel aux armes. Ses envoyés se rendirent en hâte dans toutes les directions pour déclarer la levée en masse.

    La Gabel Armée

    Le rendez-vous était à Fénétrange, le dimanche 25 juin, au matin. Et des villages, des hameaux, des fermes, accoururent des laboureurs, des charretiers, des bûcherons, des charbonniers, des artisans. C’étaient des hommes de la terre ou de l’atelier, à la peau tannée, au poil rude, aux mains calleuses. Quelques-uns étaient armés de fusils, la plupart ne portaient que des piques, des fourches ou des haches. Certains avaient amené leurs chevaux de charrue.

    Misérable troupe, mais pleine d’ardeur. Elle surgissait du sol comme une haie de ronces ou d’épines pour déchirer l’envahisseur. Il était bien sûr que ces gens ameutés n’auraient pas le pouvoir d’arrêter la marche de l’ennemi. Ils étaient presque sans armes et, du reste, ils ne savaient pas se battre, mais ils n’admettaient pas que l’étranger pût fouler impunément leurs champs, profaner leurs maisons, maltraiter les enfants et les infirmes, inquiéter les femmes, sans qu’ils se fussent dressés devant lui, même les poings vides.

    Ils étaient un millier, au matin du 25 juin, dans cette petite ville de Fénétrange où Brice les avait convoqués. Le juge de paix Gebell était à cheval au milieu d’eux. D’anciens officiers, Westermann, Renard, Midavaine, Hertz s’efforçaient de les ranger et de les grouper en compagnies dont ils prenaient le commandement. Cette foule de volontaires où voisinaient les casquettes de peau et les chapeaux de feutre, les blouses de toile bleue et les vestes de bure, formait une cohue si disparate qu’on en garde encore le souvenir sous le nom de la « Gabel Armée », l’armée des fourches. Dans la fièvre de l’impatience, elle attendait des ordres.

    Brice avait couché, la veille, avec son corps de partisans à Berthelming, à une lieue au sud de Fénétrange. Il avait logé lui-même chez un de ses officiers, le lieutenant adjudant-major Klein. Il en était parti à la pointe du jour. Traversant Fénétrange avant que la Gabel Armée y fut rassemblée, il se dirigea vers Sarre-Union pour déterminer la situation de l’ennemi. Il laissa le gros de sa troupe à Wolfskirchen dont il comptait défendre les abords. Puis, prenant avec lui vingt-cinq de ses éclaireurs montés, il s’avança jusqu’à Sarre-Union.A cette heure matinale, les ennemis n’avaient pas encore paru dans la ville.

    Lorsque Brice y pénétra avec son peloton, les habitants se mirent aux fenêtres et l’acclamèrent, mais il se souciait peu des applaudissements. Ce qu’il voulait, c’était alarmer l’ennemi et retarder sa marche. Il s’avisa d’une vieille ruse de guerre. Il prétendit qu’il précédait l’armée française en fourrier et il fit battre à son caisse, par toutes les rues, qu’on préparât des vivres pour un effectif de 16 000 hommes. Cependant, la patrouille qu’il avait envoyée dans la direction de Sarralbe épier la progression des Bavarois, vint lui rendre compte que l’ennemi s’avançait en une colonne serrée de la valeur d’un corps d’armée.

    Devant pareille force, le seul parti raisonnable était de se replier. Brice reprit la route de Fénétrange mais, avant de rejoindre la Gabel Armée à Wolfskirchen, il plaça son mamelouck Pierre en vedette sur la hauteur plantée de vignes, qui domine Pistorf.De cet endroit, la vue s’étend par la coulée sinueuse de la rivière, jusqu’à la sortie de Sarre-Union. Il était aisé de surveiller les agissements des Bavarois. Brice sut ainsi que l’infanterie occupait la ville et paraissait devoir y séjourner, mais qu’un gros détachement de cavalerie avait été vu se dirigeant vers l’ouest par la vallée de la Naubach. Il semblait probable que son intention fût de tourner les troupes françaises en prenant à travers bois par la Bonne-Fontaine et en se rabattant sur Fénétrange par la route d’Albestroff.

    De Wrède était, en effet, entré dans Sarre-Union. Il y avait appris de la bouche du maire, la fausse nouvelle que le chef de partisans avait si bruyamment proclamée. Il y ajouta foi, sans même penser qu’il eût été logique de la faire contrôler. N’osant pas se risquer à poursuivre sa route, il avait fait prendre position à l’infanterie de Raglowitch, tandis que la cavalerie du prince Charles poussait des reconnaissances sur les points où il craignait de voir déboucher l’armée française.Mais l’arrêt des Bavarois ne fut que de quelques heures. Rassuré par les rapports de sa cavalerie, de Wrède décida, dans la soirée de reprendre sa marche. L’artifice de Brice avait retardé d’un jour l’avance de tout un corps bavarois. Vingt mille hommes s’étaient tenus sur le qui-vive, en formation de combat, prêts à repousser un adversaire chimérique Les habitants de Sarre-Union en firent longtemps des gorges chaudes.Au moment où le chef de partisans et ses éclaireurs reprenaient le contact, à Wolfskirchen, avec l’infanterie du corps franc grossie de la Gabel Armée, un peloton de cavalerie ennemie survint au grand trot par la route. Brice fit demi-tour et chargea les Bavarois, qui, bousculés, se dispersèrent dans un galop éperdu.

    Comme il était inutile d’attendre le retour offensif d’une troupe plus importante, Brice décida de renvoyer la Gabel Armée. L’ordre de dislocation produisit une panique. Les paysans crurent qu’ils risquaient d’être cernés et massacrés. Ils abandonnèrent sur place leurs armes de fortune et se sauvèrent dans les vignes et dans les bois. Cependant quelques coups de feu furent tirés sur des patrouilles de cavaliers qui s’approchaient trop audacieusement. Ils suffirent à les maintenir en respect.

    Brice dirigea le repli de son corps de partisans sur la forêt du Freywald. Les éclaireurs montés protégeaient à distance le mouvement des fantassins. Quelques-uns d’entre eux se trouvaient encore dans Fénétrange, lorsque la tête de la colonne de cavalerie venant de Bonne-Fontaine, apparut sur la place des Halles. Ils la reçurent à coups de carabine. Les Bavarois s’élancèrent pour les sabrer, mais les partisans n’attendirent pas leur choc. Abandonnant prestement leurs chevaux, ils se glissèrent dans les maisons où les habitants les cachèrent. Ils purent échapper aux recherches et, la nuit tombée, rejoindre leurs camarades.

    La cavalerie bavaroise, quittant Fénétrange, se dirigea sur Dieuze où elle cantonna. Un peloton de ses hussards se présentait le lendemain soir, à 7 heures, à l’Hôtel de Ville de Nancy. Le 27 juin, de Wrède, à son tour, traversait Fénétrange. En manière de représailles, ses soldats cassèrent au passage quelques vitres, mais leurs manifestations hostiles se bornèrent à cet acte anodin.

    Cependant, le feld-maréchal, furieux de sa ridicule mésaventure, lançait du quartier-général de Nancy l’ordre du jour suivant daté du 30, qui devait être affiché dans toutes les communes des départements de la Meurthe, de la Moselle et des Vosges :
    « Le nommé Brice, domicilié à Lorquin, s’étant, encore hier, trouvé à la tête d’une bande de brigands, est, conformément à l’article 1erde ma proclamation du 24 juin, déclaré hors la loi. Il sera arrêté partout où il sera trouvé, traduit devant une commission militaire et jugé dans les vingt-quatre heures. Ses biens seront confisqués pour la caisse des hôpitaux militaires des armées alliées, sa maison sera rasée dans les vingt-quatre heures par les habitants de Lorquin que je rends responsables de l’exécution ».

    Les trois empereurs

    Le chef de partisans n’avait pas été découragé par l’insuccès de son premier contact avec l’ennemi. Sa troupe, allégée de la Gabel armée n’était plus composée que d’officiers, d’anciens soldats, de forestiers, de gardes-champêtres ou de chasseurs qui, habitués au braconnage, n’avaient pas peur des coups de fusil. Ils étaient tous prêts à le suivre où qu’il les conduisit.

    De la forêt du Freywald, Brice avait gagné Dolving, au creux d’une profonde vallée où coule le Landbach, ruisseau affluent de la Sarre. Il y passa une courte nuit, réfléchissant sur le parti à prendre. Il eut d’abord l’intention de se rendre à Lunéville pour y rassembler les gardes nationaux de la ville et ceux de Blâmont. Il espérait, avec son corps franc grossi d’éléments nouveaux, pouvoir jouer un rôle plus efficace.

    Il envoya, le 26 juin dans la matinée, un de ses officiers prévenir de son dessein la municipalité de Lunéville. Celle-ci fut effrayée de cette démarche. Elle venait de recevoir, le même jour, à 9 heures, deux officiers du prince Charles de Bavière qui « annonçaient des intentions amicales pourvu que la ville assurât la sécurité des troupes alliées ». Le maire de Lunéville ne sut que répondre à l’émissaire du chef des partisans. Ses explications embarrassées démontrèrent à Brice que son projet était difficile à réaliser. Il y renonça.

    Ce fut une heureuse inspiration, car il risquait de se faire prendre au piège. La pusillanime municipalité le trahissait par peur des représailles de l’ennemi : elle avait adressé une requête à « S. A.R. le prince Charles » pour implorer sa protection sous la forme d’une garnison bavaroise.

    Délaisser l’appoint des gardes nationaux de Lunéville et de Blâmont, c’était renoncer aux opérations de quelque envergure. Brice se rendait compte qu’elles seraient dangereuses et stériles. Avec sa poignée d’hommes déterminés, il pouvait harceler l’ennemi, mais non le combattre. De Wrède le traitait de chef de brigands, il agirait comme tel, mais ses brigandages ne s’exerceraient que sur de petits détachements, sur les convois et les courriers de l’envahisseur.

    Sa parfaite connaissance du pays lui permit de découvrir un admirable repaire. Il établit son poste de commandement en pleine forêt, à la ferme des Hautes-Maisons, qui est un écart de la commune de Languimberg.

    Du côté de la route de Sarrebourg à Blâmont, il était couvert par la ligne des étangs de Stock et de Gondrexange. Elle livre passage à la seule route de Château-Salins, encore celle-ci, traversant le bastion boisé où se tenaient les partisans, se trouvait-elle sous leur contrôle. Derrière les étangs, épousant leurs bords dentelés, se dresse une épaisse bande de forêts qui se succèdent à peu près sans interruption de Sarre-Union jusqu’aux montagnes des Vosges. Ces hautes futaies dont l’ombre profonde masque des bas-fonds humides, des mares, des fossés bourbeux, étaient d’un accès difficile. Les sentiers qui les pénétraient n’étaient guère connus que des bûcherons et des charbonniers. Aucune troupe n’aurait osé s’y aventurer sans guide.

    Sans s’écarter de cet excellent refuge, les partisans pouvaient surveiller le pays. A quelques centaines de mètres des Hautes-Maisons, le hameau de Miniqueguerre est bâti sur une hauteur d’où la vue s’étend au loin. Ce « beauvoir » leur servait de poste de vigie. L’ennemi signalé, il était possible, soit de le surprendre en cheminant sous bois, soit de se soustraire ses recherches en gagnant d’inaccessibles couverts.

    Grâce à l’étendue des forêts qui dissimulaient ses expéditions, le corps franc du commandant Joseph Brice exerçait son action loin de sa base.

    Il est impossible de donner le journal complet de ses exploits. Les documents que l’on possède permettent seulement d’en reconstituer certains épisodes. Le plus fameux est rapporté par Guillaume de Vaudoncourt dans sa relation des campagnes de 1814-15. La plupart des historiens l’ont négligé quoiqu’il fût d’importance, certains même ont prétendu qu’il était apocryphe.

    Il suffit, pour en établir la véracité, de remarquer que le général de Vaudoncourt, se trouvant à Metz en 1815, a écrit cette partie de son historique d’après des renseignements directs. Son témoignage est celui d’un contemporain autorisé et ne peut être mis en doute. Il confirme une puissante tradition populaire.

    Les trois souverains alliés, le tzar de Russie, l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse s’étaient longtemps tenus à Heidelberg, dans l’attente des événements de Belgique. Ils ne quittèrent cette ville que le 27 juin, en même temps que le IVe corps de l’armée russe. Le 30, ils étaient à Haguenau où ils reçurent les plénipotentiaires français envoyés par le gouvernement provisoire. La proposition de paix qui leur était soumise, la nouvelle de la présence de Wellington et de Blucher devant Paris, leur donnèrent l’assurance qu’ils pouvaient poursuivre leur route, sans courir aucun risque, sous la protection d’une faible escorte.

    Ils arrivèrent à Sarrebourg le 9 juillet et y séjournèrent le lendemain. « Il s’en fallut de peu qu’ils ne fussent enlevés par le corps franc du lieutenant-colonel Brice ».

    L’officier commandant l’avant-garde des partisans démasqua l’entreprise en échangeant des coups de feu inopportuns avec la cavalerie russe qui se trouvait à Héming. La fusillade s’entendit à Sarrebourg. Elle alerta les deux bataillons d’infanterie qui y cantonnaient. Ils se disposèrent à défendre les abords de la ville. Le corps franc ne s’attendait pas à rencontrer une résistance aussi avertie. Brice dut renoncer à poursuivre un combat inégal. Le zèle de son trop ardent adjoint avait fait manquer une prise qui eut été unique dans l’Histoire.

    La tradition lorraine raconte à sa manière la tentative de capture des « Trois Empereurs ». Elle assure que les souverains alliés prenaient leur repas dans une auberge de la ville, lorsqu’un traître, la servante de l’auberge selon les uns, un revendeur selon d’autres, vint les prévenir de l’approche des partisans. Ils se levèrent précipitamment de table et coururent à leurs voitures qu’ils firent atteler en toute hâte. Certains prétendent même qu’ils s’enfuirent.

    La tradition travestit la vérité qui lui semble toujours terne. Elle n’invente que les détails, mais sur l’étoffe la plus simple, elle brode de tels ornements qu’on ne distingue plus la trame. L’histoire du dîner interrompu réjouissait les esprits populaires qui aimaient à se représenter les « empereurs » privés d’un plantureux festin. Ce tableau ajoutait une note narquoise à la description de la frayeur que les partisans leur causèrent.

    Quoi qu’il en soit, le coup de main de Brice avorta. L’inquiétude des souverains avait été vive, la colère de Schwartzemberg qui se trouvait avec eux à Sarrebourg, fut extrême.

    Elle se traduisit par une proclamation où la menace atteint le paroxysme : « Tout citoyen habitant des villes ou des campagnes n’appartenant pas à un corps régulier, pris les armes à la main, se qualifiant même de partisan ou de Soldat des soi-disant corps francs, sera regardé comme perturbateur du repos public et fusillé sur le champ. Les villes et villages dont les habitants prendront les armes pour leur défense seront réduits en cendres, les maisons d’où partiront des coups de feu seront rasées et les habitants tenus en prison jusqu’à ce qu’ils aient nommé le coupable. Des colonnes mobiles devront parcourir tout le pays. Si un soldat allié est tué, il y aura dix mille francs d’amende pour la commune ». (3 juillet).

    Cet écrit, qui est l’expression d’un mouvement de rage, ne constitue-t-il pas la meilleure preuve de l’audacieuse entreprise tentée par Brice et ses partisans ?

    Le séjour à Sarrebourg, le 3 juin, séjour nécessité par l’attente du régiment de Cosaques qui désormais encadrera les équipages des souverains alliés, la lenteur du voyage dans le pays accidenté et peu sûr (ils mirent deux jours pour arriver à Nancy) viennent apporter des arguments secondaires qui, néanmoins, ne sont pas négligeables.

    Quelles conséquences auraient pu résulter de l’enlèvement des Trois Empereurs par Brice et son corps franc ? Quel roman ne pourrait-on pas bâtir sur cette fantastique hypothèse ?

    Embuscades et surprises

    Il convient de revenir à la simple histoire, si incertaine soit-elle, puisqu’elle ne s’appuie sur aucune pièce d’archives. Brice, d’autre part, n’a pas écrit le compte rendu de sa campagne. Trop modeste pour se glorifier dans ses mémoires, il estimait même n’avoir accompli que son devoir en combattant l’envahisseur de son mieux et le plus longtemps possible.

    Dans une réclamation adressée, en octobre 1832, au ministre de la Guerre, il rappelait sa conduite comme « commandant d’un corps de chasseurs volontaires de la Meurthe, corps qui, pendant la campagne, a été plus particulièrement connu sous le nom de corps franc et qui a agi, jusque un mois après la bataille de Waterloo, avec quelque succès (sic) contre l’ennemi ». Il ne dit rien de plus sur ses faits d’armes. L’expression « quelque succès » ne suffit guère à évoquer cette ardente chasse où tantôt le partisan surprenait le Bavarois ou le cosaque, tantôt traqué lui-même, rusait pour échapper à leurs poursuites.

    Une polémique de presse et une instruction judiciaire qui seront exposées par la suite révèlent certains exploits du 2ecorps de chasseurs volontaires. A l’attaque d’un convoi russe auprès de Héming, le corps franc de Brice remporta un succès marqué. La garnison de Sarrebourg, prévenue par des feux de paille allumés au sommet de hautes perches, accourut sur le lieu du combat. Elle n’y trouva que les traces d’une lutte acharnée, des morts, des blessés et des voitures brisées.

    Au voisinage, Maison-L’Evêque, la-propriété de M. Benoist de Zuffal, était en feu. Les partisans avaient disparu, emportant tous les objets de valeur et entraînant les chevaux dont ils avaient coupé les traits.

    Brice ne s’appropriait jamais le butin. Ce jour-là, une somme de trente mille francs avait été saisie dans un caisson. L’argent fut compté sur un manteau déployé à terre. Puis, les hommes ayant fait le cercle, la prise fut partagée rigoureusement entre tous. Les prisonniers qu’il captura ont rendu hommage à sa générosité.

    Il interdisait de les maltraiter, et, bien souvent, il se contentait de les désarmer en leur rendant la liberté, car il ne pouvait ni les conduire dans une place forte, ni les garder à son bivouac. Des officiers supérieurs qui tombèrent entre ses mains, le remercièrent même de ses bons procédés envers eux et leurs soldats, tels le major prussien baron Mertens et un colonel anglais attaché a l’état-major du prince de Schwartzemberg.

    Cependant il n’était pas aisé, dans tous les cas, d’imposer aux partisans, le respect de la discipline. Ils se livrèrent plusieurs fois à des actes de représailles dont, par la suite, Brice fut considéré comme responsable. Il devait l’être d’autant moins, que ses subordonnés ne commirent jamais leurs excès qu’en l’absence de leur chef. Encore ne furent-ils coupables ni de pillages, ni de violences qui ne puissent se justifier.

    Les partisans de Brice ne molestèrent jamais l’habitant qui, du reste, admirait leur bravoure. Bien qu’ils fussent des hôtes dangereux, ils reçurent presque partout l’hospitalité et des vivres. Jamais leurs mouvements ne furent dénoncés, jamais leurs cachettes ne furent révélées à l’ennemi malgré l’appât de fortes primes. Souvent même, le paysan chez lequel les partisans étaient passés, décrochait son fusil de chasse du manteau de la cheminée et prenait part à leurs expéditions.

    Le terrain battu par le corps franc s’étendait de Sarrebourg à Lunéville, Blâmont et jusqu’aux alentours de Badonviller. Brice connaissait parfaitement le physique et le moral de cette contrée qu’il avait étudiée au cours de ses incessantes pérégrinations. Il avait appris à mesurer les sentiments des habitants et leurs ressources. Négligeant les peureux et les tièdes, il s’appuyait sur l’assistance et la générosité des patriotes. C’est ainsi qu’il parvenait à se maintenir en campagne, bien que sa situation devint de jour en jour plus difficile. Il avait craint qu’une partie de sa troupe fasse défection lorsque furent connus le désastre de Waterloo, puis l’effondrement définitif de l’Empire.

    Quelques-uns de ses hommes l’abandonnèrent, il est vrai, mais la plupart lui restèrent fidèles. L’armée régulière pouvait regagner ses garnisons. La garde nationale pouvait rentrer dans ses foyers, puisque, Napoléon ayant abdiqué, les Alliés avaient rempli leurs buts de guerre. Eux, les partisans, n’oubliaient pas qu’ils étaient des volontaires, et que, s’ils s’étaient enrôlés de leur plein gré, c’était pour protéger le pays contre l’invasion. Ils ne devaient pas déposer les armes tant que l’ennemi foulerait le sol de la France.

    La convention de Frémonville

    Les Russes, qui occupaient la Lorraine, s’irritaient de ce que leurs détachements fussent sans cesse alertés par ces adversaires insaisissables. L’empereur Alexandre avait nommé gouverneur général de la province M. d’Alopeus, qui avait déjà exercé pareilles fonctions en 1814.

    C’était un homme d’esprit libéral et de jugement pondéré, auquel les historiens locaux se plaisent à rendre hommage. A peine fut-il en possession de son emploi, qu’il résolut de faire cesser cette guerre de surprises et d’escarmouches. Il exhorta les habitants à se tenir tranquilles et il leur interdit de prêter assistance aux partisans qui sont, disait-il « nuisibles au repos public et aux voyageurs (sic) ». Il comptait surtout obtenir un résultat décisif d’un procédé d’intimidation, dont il fit immédiatement l’essai. Il invita les maires à recenser les habitants de leurs communes et à lui signaler les absents. Il ne doutait pas que ce moyen ne lui fournisse la liste des partisans contre lesquels il avait décidé de sévir (11 juillet).

    La méthode fut inefficace. Les maires mirent de la mauvaise volonté à se transformer en délateurs de leurs administrés. Beaucoup d’entre eux assurèrent qu’ils ne connaissaient pas les partisans, pour la plupart anciens soldats, qui étaient devenus étrangers à leurs propres villages, parce que le service les en avait longtemps éloignés. L’excuse n’était peut-être pas très valable mais elle s’accompagnait d’explications qui donnèrent à réfléchir au gouverneur. Il était impossible d’exercer une contrainte sur les partisans, ces vétérans des grandes guerres n’ayant aucune famille et ne possédant aucun bien. De fait, la menace de confiscation des fortunes ou même celle de la destruction des maisons fut à peu près inopérante.

    M. d’Alopeus modifia sa tactique. Il essaya d’amadouer ces combattants volontaires qui s’obstinaient à poursuivre une lutte disproportionnée. Au lieu de les traiter en bandits, il leur offrit la paix sans restrictions. Il leur reconnaissait la qualité légale de combattants, et de ce fait, les absolvait de toutes accusations criminelles.

    Le document qui est daté de Nancy, le 12 juillet, mérite d’être reproduit : « Le ministre de l’armée impériale de Russie, gouverneur général des départements de la Meurthe, de la Meuse, de la Moselle, des Vosges et de la Marne déclare au chef d’escadron Brice, aux capitaines Rioux, Parmentier, Georgel, à l’adjudant-major Klein, aux sous-lieutenants Deveney et Conrad, au sergent Jacquot (de Lorquin), qui se trouvent à la tête des partisans, que le but de la guerre ayant été atteint par la chute de celui contre lequel elle avait été particulièrement dirigée, ils aient à rentrer dans leurs foyers dans l’espace de dix jours et à dissoudre les corps sous leurs ordres. Aussitôt qu’ils auront déféré au présent ordre, ils se présenteront aux maires de leurs communes qui constateront leur retour et nous en donneront avis sur le champ par la voie de M. le Sous-Préfet de l’arrondissement. Nous promettons alors aux individus ci-dessus désignés protection et garantissons de les faire respecter dans leurs personnes et dans leurs propriétés ».

     

    Le texte se complète des menaces habituelles dans le cas où contre toute attente (sic) Brice et ses officiers resteraient « sourds à cette invitation ».

    Ne pas prêter l’oreille à des offres de paix et d’amnistie eut été déraisonnable. En effet, Brice était seul à continuer la guerre en rase campagne. Son héroïque entêtement devenait paradoxal. Il n’en pouvait rien espérer d’utile pour le pays, puisque Pans avait ouvert ses portes, puisque Louis XVIII était rentré aux Tuileries et puisque l’armée de la Loire avait fait sa soumission.

    Toutes ces circonstances lui avaient été signifiées en même temps que les offres d’Alopeus. Il savait aussi qu’en Lorraine, Marsal s’était rendue le 7 juillet, qu’à Toul, le colonel Fruchard avait signé le 6 juillet, une convention de statu quo avec le général russe Radetski.

    Phalsbourg tenait encore, mais toutes les villes ouvertes du département étaient occupées par l’ennemi. Le colonel Titoff était à Sarrebourg, le lieutenant-colonel Ouguenoff à Lunéville. Fénétrange, Château-Salins, Blâmont, Lixheim, Moyenvic, Vic, Dieuze, Einville avaient des garnisons.

    Les mouvements des partisans se trouvaient, sinon paralysés, du moins très gênés. Ils ne pouvaient guère quitter l’abri des bois. Enfin, Brice était certain que Napoléon, de nouveau déchu du trône impérial, n’aurait plus besoin de son sabre. On assurait que, cette fois, l’exil serait si lointain qu’il ne permettrait plus de retour. Et personne ne parlait de l’ancien roi de Rome, en faveur duquel son père avait abdiqué vainement.

    Brice ne devait pas risquer inutilement la vie de ses compagnons de combat. Il lui fallait se résoudre à déposer les armes. Sa conscience était tranquille. Elle lui disait qu’il avait accompli, tout ce que l’honneur militaire lui commandait mais, dans un sursaut de fierté, il entendit n’accepter qu’à son heure et à sa manière les conditions qui lui étaient offertes.

    M. d’Alopeus avait rédigé sa lettre dans des termes autoritaires. Il prétendait pouvoir exiger la soumission de Brice et de son corps franc. Un mot était de trop : Ordre.

    Brice consentait à faire un pas vers la conciliation, mais il se refusait à obéir aux injonctions d’un gouverneur civil et russe. La formule blessait ce soldat. Il ne s’inclinait pas devant un ennemi qu’il avait constamment tenu en échec. Il avait décidé de traiter, mais avec un soldat comme lui-même. Il voulait pouvoir discuter les conditions, selon lesquelles il mettrait fin aux hostilités.

    La reddition pure et simple aux mains d’un maire de village lui apparaissait comme une humiliation. Il ne la subirait pas. Peut-être pressentait-il qu’on pourrait désavouer un tel intermédiaire et qu’il aurait à regretter de ne l’avoir pas récusé ?

    Il répondit qu’il était prêt à entrer en pourparlers, d’égal à égal, avec un chef russe, sinon qu’il continuerait à tenir la campagne. Comme il était toujours redoutable, il fut écouté.

    Le colonel Alexis Orloff fut chargé des négociations. Il rencontra le commandant du corps franc au village de Frémonville, près de Blâmont. Brice avait abandonné depuis quelques jours la forêt de Réchicourt. Il avait traversé la grand’route de Sarrebourg à Lunéville et était venu camper dans les bois de Tanconville d’où il pouvait, sous le couvert des hautes futaies, gagner le massif du Donon qui lui offrirait des abris inexpugnables. Sa troupe était réduite. La difficulté de se procurer des vivres s’accroissant de jour en jour, car le pays était parsemé de détachements ennemis, il avait autorisé ceux des volontaires qui le désiraient, à rentrer chez eux. D’autre part, la mort, les blessures et les maladies avaient diminué les effectifs. Enfin, il fallait bien reconnaître que l’enthousiasme guerrier déclinait. Le temps héroïque des partisans était révolu.

    Brice obtint des conditions qui devaient le satisfaire. On le reconnaissait comme chef légitime d’une troupe légalement constituée, c’est-à-dire ayant la qualité et les droits des belligérants. L’ennemi rendait hommage à sa valeur. Brice conservait ses armes et ses officiers jouissaient du même privilège.

    Le texte même de cet accord est à lire en son entier :

    Convention conclue entre le Colonel Orloff Commandant un détachement du 7eCorps d’armée de S. M. I. de toutes les Russies dans les Vosges, au nom des hautes puissances alliées d’une part, et le Chef d’escadron Brice, Commandant le 2eCorps de Chasseurs volontaires de la Meurthe, au nom du gouvernement français, d’autre part.

    1° – Dès ce moment, toutes hostilités cessent entre les troupes alliées et celles commandées par le chef d’escadron Brice.
    2° – Le chef d’escadron Brice s’engage à déposer les armes à Frémonville et à dissoudre son corps dans les vingt-quatre heures de la ratification de la présente convention par le Commandant du 7e Corps, lieutenant général Sabaneief. Quant aux parties détachées de son corps, M. Brice enverra les ordres en conséquence et nommera les chefs qui les commandent et les lieux où ils se trouvent.
    3° – M. le Chef d’escadron Brice et MM. les officiers sous ses ordres, savoir le capitaine Rioux, le capitaine Georgel, le capitaine Golzard du Vivier, le capitaine Litté, le lieutenant adjudant-major Klein, le lieutenant Schmidting, le lieutenant Garnier, le lieutenant Conrad, le lieutenant Devenay, le lieutenant Gauthier, le lieutenant Maréchal, le sous-lieutenant Parmentier, le sous-lieutenant Servin, le sous-lieutenant Rauch, et le maréchal des logis Jacquot, s’engageront chacun sur leur parole d’honneur, en rentrant dans leurs foyers, autres que les places fortes qui n’ont pas encore arboré le drapeau blanc, à ne rien entreprendre contre les hautes puissances alliées, à moins qu’ils ne soient autoriséss par leur gouvernement légitime, reconnu des hautes puissances alliées ils conserveront leurs armes.
    4° – Le chef d’escadron Brice et les officiers sous ses ordres désigneront les endroits de leurs domiciles où ils désirent rentrer après la dissolution de leur corps et si quelques-uns de MM. les officiers préféraient se retirer ailleurs que dans leurs domiciles, il leur sera délivré des passeports à Nancy.
    5° – Le délai de vingt-quatre heures expiré, ceux qui seraient trouvés en armes, attaquant quelques individus appartenant aux hautes puissances alliées, seront regardés comme brigands et traités comme tels.
    6° – Il ne sera fait aucune recherche contre ceux qui ont servi dans le 2e Corps des chasseurs volontaires, non plus contre leurs parents, soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés.

     

    Fait à Frémonville le 7-19 juillet 1815, à midi.
    Signé Brice, Chevalier de la Légion d’honneur et de la Réunion
    Signé Orloff (Alexis) Colonel Commandant dans les Vosges un détachement du 7eCorps d’Armée de S. M. l’Empereur de toutes les Russies.

    Vu et approuvé
    Par moi, Commandant le 7e Corps d’Armée Signé le général Sabaneief
    Par Son Excellence le lieutenant général Commandant le 7e Corps d’Armée russe Signé le général major Orloff (Michel)

    Cette pièce constitue un splendide témoignage de la résolution et de la bravoure de Joseph Brice.

    Avec des combattants de fortune, mal équipés, à peine armés, sans solde, souvent sans vivres, il avait tenu tête à l’ennemi, en pleine campagne, du 24 juin au 19 juillet. Isolé au milieu du flot montant de l’envahisseur, ne pouvant espérer aucune aide des troupes régulières enfermées dans les places fortes, ne recevant pas d’ordres, en butte aux pires menaces, sollicité par de nombreux motifs de découragement, cet énergique Lorrain avait su résister pendant vingt-six jours et faire passer dans le cœur de ses soldats improvisés sa dure volonté de résistance.

    Ce court espace de temps suffit à lui assurer désormais, dans son pays, une mémoire glorieuse.

     

    Suite …

     

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