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    D’après un article de Louis Sadoul, paru dans « Le Pays Lorrain » – 1921

    « A la mémoire des soldats du canton de Raon-l’Etape morts pour la patrie »

    Guerre Vosges n° 5

    La marche en avant

    Des événements qui se déroulèrent à partir du 12 septembre et dans les semaines qui suivirent, il est bien difficile d’écrire une histoire précise.

    La division Barbot avait franchi la Meurthe le 12 septembre. « Pour la division, écrit son historien le capitaine Humbert, se déroula alors une période confuse d’efforts incessants, meurtriers et infructueux. Attaques locales du 159edans la vallée de Senones, des 60e et 61e chasseurs dans la vallée de Celles, du 97e et du 54eB.C.P. au Ban-de-Sapt.

    L’automne approchait, la pluie était continuelle. Alpins et chasseurs, sans couvertures ni toiles de tente, grelottaient sous leurs petits auvents de branchages et dans leurs trous de tirailleurs que l’eau emplissait. La lumière terne du ciel chargé d’averses rendait la montagne lugubre. Les sous-bois de sapins étaient toujours obscurs. Dans la dépression qui succédait à l’exaltation des grandes heures, les alpins ressentaient la fatigue accumulée depuis deux mois ».

    Mais la lassitude n’était pas générale et d’autres ont donné à ces combats une allure bien différente. Le lieutenant Najean, avocat à Epinal, commandait une compagnie du 61e chasseurs. « Dans la vallée de Celles, écrit-il, nous pûmes, quelques jours durant, à cette époque où chaque journée valait des semaines, mener la défensive la plus agressive, la guérilla la plus amusante et la plus profitable. Nos chasseurs, montagnards vosgiens, familiers avec tous les coins de la forêt, avec tous les détours des sentiers, tendaient aux feldgrauen badois de meurtrières embuscades. Des sections isolées trompaient la surveillance des sentinelles allemandes et, derrière Celles, se glissant aux lisières des bois, venaient, par de soudains et foudroyants feux à répétition, jeter le désarroi et la mort dans les détachements ennemis en marche ».

    Certes, les grandes batailles sont finies. Les opérations en avant de Raon n’ont plus qu’un intérêt secondaire. Guerillas, embuscades. Pour les expliquer, il me faut dire d’un mot la situation générale.

    Nous sommes au 13 septembre 1914. Depuis le 20 août, un coup de foudre a marqué chaque journée. Nos échecs de Lorraine, du Luxembourg et des Ardennes, la défaite de Charleroi, la retraite sur toute la ligne. Puis, la reprise de l’offensive. L’ordre du jour de Joffre « la bataille qui dure depuis cinq jours s’achève en une victoire incontestable ». L’offensive allemande est brisée, le cauchemar semble dissipé.

    Mais la bataille de la Marne n’a pas donné tous les résultats que la France pouvait espérer. Les armées allemandes se sont arrêtées. A notre aile gauche, de sanglants combats se livrent sur l’Aisne, dans le massif de Saint-Gobain, sur le plateau de Craonne. Les deux armées vont essayer de se gagner de vitesse, de tourner mutuellement l’aile ennemie de l’Ouest. A travers la Picardie, l’Artois et les Flandres, c’est la course à la mer.

    La bataille ne cessera qu’aux rives de l’Océan, au-delà d’Ypres. Le 13 novembre seulement, les deux adversaires s’arrêtent, face à face, de la frontière suisse à la mer du nord.

    L’intérêt était là, dans cette course gigantesque. Pour la victoire, que comptaient quelques humbles villages des Vosges ou quelques kilomètres de terrain ? C’est vrai. Mais s’il était obscur, le sacrifice de nos soldats n’en était-il pas plus beau encore ? S’ils ne pouvaient fixer la victoire, leurs efforts dans la petite vallée vosgienne doivent-ils en être oubliés ?

    Depuis deux semaines, les effectifs des deux armées diminuaient tous les jours.

    Le 2 septembre, le 21e corps était envoyé sur la Marne, puis les 8e et 13e corps partaient. Le 13 septembre, le 14ecorps est ramené à l’arrière, prêt à s’embarquer à son tour.

    Le même jour, la 2èmearmée du général Castelnau quitte ses positions pour aller en Woëvre. La Ière armée du gênerai Dubail tiendra désormais seule, le secteur de la Moselle aux Vosges. Le 16e corps et les cinq divisions de réserve de la région de Nancy lui sont adjoints. Sur la Meurthe moyenne, la 71edivision est en avant de Baccarat, le corps provisoire du général Deletoille avec les divisions Barbot et de Vassart, de Badonviller à l’est de Senones, au delà la 41edivision du général Bolgert, qui sera le 20 septembre remplacé par le général Claret de la Touche.

    Les Allemands, de leur côté, ont procédé aux mêmes opérations de relève et de regroupement d’effectifs. La VIe armée bavaroise est toujours là, mais des transports vers l’ouest sont commencés. La VIIe armée du général Heeringen a été relevée et transportée dans le massif de Saint-Gobain. Ne restent plus dans les Vosges que des unités réduites, groupées dans le détachement d’armée du général von Gaede qui s’étend de Cirey à la Haute-Alsace.

    La VIe armée ne va pas tarder à disparaître à son tour pour gagner la région de la Somme.

    Dès le milieu d’octobre, les Allemands constituent en Lorraine le détachement d’armée von Falkenhausen. A sa gauche, à partir du Bonhomme et en Alsace, se tient le détachement d’armée von Gaede, à sa droite, en Woëvre et devant Saint-Mihiel, le détachement d’armée von Strantz.

    A cette époque, la Ière armée française s’étend encore sur sa gauche, dans la Woëvre et sur la Meuse. Saint-Mihiel. Secteur immense, de Verdun à Belfort.

    Dans l’armée allemande, un changement de commandement s’est produit. L’empereur n’était généralissime que de nom. Le véritable chef de l’armée était le général de Moltke, le neveu du vainqueur de 1870. Le 14 septembre au soir, il est remplacé par le lieutenant général von Falkenhayn, alors ministre de la guerre. De Moltke paye ce jour la défaite de la Marne. Les Allemands cachent sa disgrâce pour ne point en avouer les causes, et la nomination de Falkenhayn ne sera rendue publique que le 3 novembre.

    Le nouveau généralissime ordonne de suite de passer partout à l’offensive. Peut être un point faible se révélera-t-il ? En tout cas, l’ennemi, attaqué partout, ne pourra grossir les forces qui courent vers la mer. Falkenhayn avoue lui-même dans ses mémoires que ces contre-attaques ne donnèrent point le résultat qu’il espérait.

    Il était nécessaire d’expliquer cette situation générale pour mieux faire comprendre la situation locale. La contre-offensive ordonnée, nous allons la voir se produire dans les Vosges comme ailleurs.

    A Celles, les 11 et 12 septembre, les habitants joyeux voient passer les Allemands en retraite. Pendant deux jours, une petite armée défila, venant de Senones par la montagne et continuant par la Chapelotte vers l’ouest. C’étaient les troupes qui venaient de la région de Saint-Dié et notamment la 19edivision saxonne du général Tettenhorn.

    Les Allemands semblaient assez démoralisés. La griserie de leurs premiers succès se dissipait peu à peu. Ce n’était plus la marche triomphale, le « nach Paris » des premiers jours. Nous partons et vous ne nous reverrez plus, disait un officier au maire de Celles. Sous la discipline toujours rigoureuse, des signes de lassitude et de révolte se manifestaient.

    Un de ces jours, le commandement eut l’idée assez étrange d’envoyer un des régiments de Celles cantonner au château de Pierre-Percée. Les hommes, quand ils eurent vu les ruines d’un château féodal disparu depuis des siècles, revinrent à Celles très excités. Pour se loger au village, ils expulsèrent violemment des officiers de leur logement et les chefs, sans doute un peu confus de leur bévue, n’osèrent trop protester.

    Le 13 septembre dans la matinée, les Français rentrèrent à Celles. C’étaient des cavaliers du 4e chasseurs d’Afrique, bientôt suivis des 157e et 163erégiments d’infanterie. Les Allemands semblaient avoir disparu et les cavaliers purent s’avancer dans la vallée. Ils arrivèrent le 16 septembre jusqu’au delà de Raon-les-Leau, près du cimetière.

    Il parait aujourd’hui certain que les Allemands n’avaient point tout d’abord l’intention de rester dans la vallée. Au milieu de septembre, leur plan était de s’établir sur les cols des Vosges, le long de la frontière, s’assurant ainsi de formidables positions défensives.

    De notre côté, nous recherchions aussi des points faciles à défendre et notre commandement avait envisagé la ligne de la Meurthe. Vers cette époque, il fut question de fixer la défense à Raon sur la rivière avec tête de pont et postes avancés à la Trouche.

    Défense des cols et des hauteurs chez les Allemands, ligne de la Meurthe chez les Français. Finalement, on se fixa à peu près au milieu, au hasard des rencontres et dans des positions qu’aucun des adversaires n’avait certainement envisagées.

    Dans la vallée de Celles, un nouveau général allemand vient d’arriver. C’est le général Neubert. Ses principales forces sont constituées par le 70e régiment de réserve, le 120e et le 99e ersatz formé à Strasbourg au début de septembre.

    Le général Neubert et le 70e réserve demeureront dans la vallée jusqu’en 1917, j’aurai bientôt à donner sur eux quelques détails.

    Des escarmouches se produisent. Le 22 septembre, le détachement français qui tient le Haut-de-la-Vierge se replie pour une raison qu’il ne m’a pas été possible d’établir. Celles de nos troupes qui sont à Celles, débordées ainsi sur leur droite, menacées par un mouvement tournant, abandonnent le village et se retirent vers la scierie Lajus.

    Notre commandement n’entend pas rester sur cet échec, il donne l’ordre de reprendre Celles et appelle dans la vallée les chasseurs de la division Barbot qui sont dans la région du Ban-de-Sapt. Ces chasseurs, on le sait, comprenaient les bataillons de réserve de Baccarat et de Raon, les 57e, 60e et 61e bataillons de chasseurs à pied et le 54evenu des Alpes. Ils viennent d’être constitués en groupement sous les ordres du colonel Bordeaux, un soldat de premier plan, énergique et aimé à l’égal de son chef, le général Barbot. Le colonel Bordeaux est le frère de l’écrivain connu, Henry Bordeaux, il revient d’Athènes où il appartenait à la mission militaire envoyée en Grèce peu avant la guerre.

    Le 22 septembre, le 61echasseurs prend position à Pierre-Percée et à Xapenamoulin. Le 23, une reconnaissance est envoyée sur la Menelle, le capitaine Brisson est blessé au genou. Il est transporté à Pierre-Percée et quand il passe sur une civière, sa compagnie qui l’adorait, présente les armes au commandement du lieutenant Najean. A ce moment, une attaque allemande, venant de Badonviller, semble se dessiner sur Pierre-Percée. Le colonel Marchand, le héros de Fachoda, qui commande les coloniaux vers Pexonne, a prévenu les chasseurs. Mais la menace se dissipe et le 61epeut aller à la Trouche chercher et incorporer les renforts qui lui sont envoyés du dépôt.

    Les 24 et 25 septembre se passent en escarmouches, reconnaissances et fusillades.

    Le 26, le colonel Bordeaux prépare une attaque sur Celles. Le 61eattaquera de Pierre-Percée sur la Menelle, le 57eviendra par la Chapelotte et les Collins. Une compagnie du 61e suivra la vallée.

    Les chasseurs arrivent aux lisières de la Menelle. Tout est calme. Un groupe sort du village dans la direction d’Allarmont. Spectacle étrange. En tête, à cheval, le général Barbot précède ses patrouilleurs. Sans combat, Barbot est rentré presque seul dans le village que les Allemands avaient abandonné. Telle fut la reprise de Celles qui, à l’époque, fit quelque bruit dans la région, qu’avait émue peut-être à l’excès, l’avance locale des troupes allemandes.

    Barbot avance sur la route d’Allarmont, vers le chemin Monginot, des coups de feu éclatent, le général est désarçonné, ses hommes le croient mort, mais il se relève aussitôt. Dans l’escorte, un chasseur a été tué, deux autres blessés. Ce furent heureusement les seules pertes du combat de Celles. Le contact est cette fois repris en avant du village. Le colonel Bordeaux arrête ses hommes, un kilomètre avant Allarmont. Impossible de pousser plus loin. Sur les côtés, Senones et Bréménil sont occupés par les Allemands. Gagner le haut de la vallée serait s’exposer à être débordé par derrière.

    Le 27, le colonel Bordeaux fait attaquer Bionville par les Noires-Colas. Le 61ea un vif engagement, quelques Allemands se rendent, leurs camarades tirent sur eux et en tuent deux. Les autres battent en retraite, laissant sur le terrain pas mal de morts, dont un lieutenant. Son casque vient d’être remis au lieutenant Najean, quand passe le colonel Bordeaux.

    Ici une anecdote curieuse « Lieutenant, dit le colonel, voulez-vous me donner ce casque ; j’ai un cadeau à faire ». Et il ajouta en souriant « Quand j’ai quitté Athènes, j’ai promis au roi Constantin de lui envoyer un casque à pointe. Je veux tenir parole ». Le casque ramassé dans la vallée de Celles orne-t-il aujourd’hui les appartements de la reine Sophie, sœur de Guillaume II, ou ceux de son royal mari ? Cela me paraît infiniment peu probable. L’idée en tout cas était drôle et voilà comment au mois de septembre 1914, les chasseurs s’amusaient dans les Vosges.

    Ils ne devaient plus d’ailleurs y rester longtemps. Le 28 septembre, la division Barbot est relevée, elle s’embarque près d’Epinal et dès le 1eroctobre, prend part à la grande lutte de la course à la mer, en avant d’Arras.

    Dans le secteur de Celles débarquent de nouvelles troupes, le 70ealpin qui vient de Thann, le 373e qui arrive de Corse, les 5e et 15ebataillons de chasseurs à pied. La bataille va continuer.

    Le 15 octobre, le 70ealpin attaque sur Allarmont, la 7e compagnie est très éprouvée, le 31, il renouvelle son attaque sans obtenir de résultats très sensibles.

    De leur côté, les Allemands essayent sans succès de progresser. C’est en vain qu’ils déclenchent quelques attaques, notamment sur la Halte et les Collins. Les bombardements sont journaliers et ont quelques victimes dans la population civile. Le 21 octobre, aux Collins, les trois jeunes enfants de Mme Lorrain sont tués par le même obus. Le 6 novembre, Celles est bombardé : deux hommes et deux enfants dont le jeune Boyé sont tués.

    La mauvaise saison est venue et pendant les sombres jours de cet hiver, qui était le premier de la guerre et qu’alors on croyait bien devoir être aussi le dernier, reconnaissances, escarmouches, fusillades et attaques locales vont continuer.

    On n’attend certainement pas de moi que j’en fasse le récit journalier. Une telle histoire risquerait d’être incomplète, elle deviendrait aussi assez vite monotone. Et, il faut bien le dire, ces combats ou plutôt ces coups de main n’avaient qu’une importance locale, sans influence sur la situation générale.

    L’hiver avait ralenti les opérations sur tout le front. Partout on attendait le printemps pour les grandes actions que chacun espérait décisives. Dans les Vosges, plus qu’ailleurs, le calme était à l’ordre du jour. On commençait à s’organiser, à aménager les tranchées hâtivement creusées en septembre. On posait des fils de fer, quelques baraques s’édifiaient et les soldats amélioraient à la fois leurs cantonnements et leur ordinaire.

    Ainsi se passa l’hiver de 1914-1915. Les premiers jours du printemps, plutôt même les derniers jours de l’hiver allaient voir se réveiller l’activité militaire.

     

    Suite…

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