• 29 avril 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    Si vous êtes un habitué de notre blog, vous avez déjà remarqué notre page d’accueil. Si vous découvrez cet article par hasard, la page d’accueil présente Napoléon parlant à un de ses soldats.

    Nous avions volontairement changé le terme de soldat en celui de grognard, et un de nos lecteurs nous a fait remarquer que l’Empereur n’aurait jamais pu parler ainsi, étant donné que le soldat concerné était un chasseur.

    Nous avons donc effectué des recherches et nous avons retrouvé le soldat à qui Napoléon s’est adressé le 14 avril 1807 en lui accrochant la Légion d’Honneur. C’est l’histoire de ce soldat que nous présentons.

    Son histoire est si longue, qu’elle fera l’objet de plusieurs articles et vous verrez que ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme, mais aussi une page de l’histoire de France qui s’est écrite en même temps.

    Bonne lecture.

    D’après un article paru dans la revue « Le Pays Lorrain » – Année 1923

     

    Une mission de l’Empereur

    Au bivouac de Saint-Dizier

    Dans l’après-midi du 27 mars 1814, devant Vitry, Napoléon apprit que les armées alliées, se dérobant à ses coups, marchaient sur Paris. Les ordres saisis sur un courrier cosaque, les rapports des batteurs d’estrade, les aveux des prisonniers concordaient : l’ennemi, laissant derrière lui un rideau de cavalerie, pour abuser un adversaire qu’il était incapable de vaincre, voulait s’emparer de la capitale.

    Abandonnant l’attaque qu’il projetait, l’Empereur revint, bride abattue, à Saint-Dizier. Il avait besoin d’être seul, de compulser à loisir les rapports, d’étudier la carte.

    Sa destinée dépend de la décision à laquelle il s’arrêtera. Quel parti prendre ?

    Gagner Paris en toute hâte, ou bien, s’appuyant sur les Vosges et les forteresses de Lorraine, agir sur les derrières des coalisés ? Il pourrait rallier les garnisons des places fortes, leur adjoindre les contingents de paysans révoltés, et, avec ces forces nouvelles, couper les communications de l’ennemi qu’il emprisonnerait dans sa conquête.

    Il avait sous les yeux un rapport de Drouet, du 25 mars : « Sept cent cinquante partisans déterminés tiennent les défilés de l’Argonne, six mille paysans ont répondu à l’appel du tocsin », des lettres de Defrance et de Piré.

    Il lisait : « Je suis assailli par des paysans qui me demandent des armes et de la poudre pour marcher à l’ennemi. Le sang français se fait sentir dans toutes les veines, et je crois le moment arrivé où l’Empereur se servira de la Nation. Rien ne serait si facile que d’établir dans trois jours l’insurrection dans tout le Bassigny. Le feu se communiquerait rapidement à la Lorraine, à l’Alsace, à la Franche-Comté, à la Bourgogne. Toutes les têtes sont montées. On a vu passer des colonnes immenses emmenant le résultat des pillages. Les paysans veulent reprendre leurs bestiaux, leurs effets ; ils veulent se venger des coups qu’ils ont reçus, des outrages faits à leurs femmes et à leurs filles ».

    Oudinot rendait compte que les populations de la Meuse, de la Moselle et des Vosges, déjà en partie armées et insurgées, attendent et réclament le signal de la levée en masse pour se délivrer des troupes qui ravagent leur territoire. Il demandait même l’autorisation de se mettre à leur tête.

    Depuis le 15 mars, Napoléon avait envisagé de sacrifier Paris. Son instinct de général l’incitait à prendre ce parti. Mais, pressentant que le sort de l’Empire était lié à celui de sa capitale, il résolut de prendre le conseil de son entourage.

    Caulaincourt et Maret exposèrent de puissants arguments politiques. Berthier, Ney, les généraux, appuyèrent leur avis sur des considérations militaires et peut être personnelles : il fallait sauver Paris. Napoléon céda.

    Mais, tandis qu’il donnait l’ordre de mise en marche de l’armée, il n’abandonnait pas l’idée de cette insurrection paysanne sur laquelle il avait fondé ses espoirs. Comme il se demandait quels hommes seraient capables de la réaliser, il se souvint d’un officier lorrain réputé pour sa bravoure : c’était le porte-étendard du régiment de Chasseurs à cheval de la Vieille-Garde, Joseph-Nicolas-Noël Brice.

    Il le fit venir, lui exposa ses vues et le chargea d’ameuter ses compatriotes. Joseph Nicolas Brice accepta, sans hésiter, la mission qu’on lui confiait. Il demanda seulement que son frère, Charles-Nicolas, officier au même régiment, fut appelé à l’honneur de partager son sort.

    La nuit même de ce 27 mars, les deux frères, déguisés en voituriers, la blouse bleue cachant l’uniforme, la casquette remplaçant le colback, quittaient le bivouac de Saint-Dizier, sur une carriole de paysans. C’est dans cet équipage que, passant audacieusement au travers des détachements ennemis, ils parvinrent à leur village natal.

     

    Une famille de soldats

    Les frères Brice étaient de Lorquin, dans l’arrondissement de Sarrebourg, en Lorraine.

    Lorquin est un chef-lieu de canton, simple village bâti en bordure des prés où se rejoignent la Sarre Blanche et la Sarre Rouge. La côte qui le domine au nord, conduit à un plateau au-delà duquel de vastes étangs sommeillent à l’ombre des bois. Vers le Sud, la vue s’étend vers le moutonnement infini de la montagne vosgienne. C’est une succession de croupes gréseuses qui montent, coiffées de forêts, jusqu’à la puissante masse du Donon. La grand’route de Sarrebourg à Blâmont, une des voies d’accès qui conduisent d’Allemagne en France, passe à quelques kilomètres de Lorquin. Elle se modèle sur les plis d’un sol capricieux, car la contrée qu’elle traverse est tourmentée et d’aspect plus maussade que pittoresque.

    Nicolas Brice, le père des deux officiers de la Garde impériale, quittant le village de Létricourt, sur les bords de la Seille, où était le berceau de sa famille, était venu, en 1780, s’installer à Lorquin, comme régent des écoles, chantre et marguillier de la paroisse. Ces titres s’appliquaient à une situation modeste.

    Régent des écoles, cela signifiait simplement magister d’une classe mixte, où il instruisait de la Toussaint à Pâques, dans une même salle, les filles et les garçons dont les parents consentaient à payer cinquante sous l’an pour leur faire apprendre à lire, à écrire et à compter. L’été, les écoliers glanaient à la moisson l’automne, ils menaient le bétail à la vaine pâture. Les loisirs du régent lui permettaient de cultiver son jardin et un champ dont les produits l’aidaient à vivre.

    Comme il tenait l’orgue à l’église et chantait aux mariages, aux décès, il ajoutait quelques écus à ses maigres émoluments. Il n’était cependant pas à plaindre, car il avait fait un heureux mariage. Il avait épousé Jeanne-Ursule Thiry, fille d’un marchand tanneur de Lorquin, qui apprêtait les peaux de bêtes, dans sa tannerie de la Guinguette, sur la Sarre Blanche. Seulement la famille Thiry était nombreuse, ce qui excluait la fortune. Un de ses beaux-frères, laissant la tannerie à son aîné, avait même dû s’enrôler à dix-sept ans, comme canonnier au régiment royal de Grenoble-Artillerie. Ce beau-frère, Nicolas-Marin Thiry, ainsi lancé dans l’aventure militaire, devait exercer une influence capitale sur la destinée des enfants du régent des écoles.

    Car le ciel bénissait l’union de cet excellent homme. Un fils lui naquit, le 24 décembre 1783, à une heure du soir. Le curé de Lorquin et Laneuveville le baptisait, le même jour, sous les noms de Joseph-Nicolas-Noël. Le parrain était son oncle maternel, Joseph-Marin Thiry, le tanneur, et la marraine, la fille de celui-ci, Anne Thiry. Un second fils, Charles-Nicolas, était inscrit, le 23 juin 1785, au registre de la paroisse comme filleul de Charles Aubry, notaire royal, contrôleur des actes à Badonviller, son oncle par alliance, et de son épouse, Marie-Rose Thiry. Ces enfants sont les frères Brice, les partisans.

    Un dernier fils, Nicolas-Louis, né le 7 janvier 1791 devait suivre la trace de ses aînés, mais sa carrière militaire fut courte. Velite chasseur à cheval, le 18 juillet 1809 ; sous-lieutenant, le 12 août 1810 au 22e chasseurs à cheval ; lieutenant au 24e chasseurs, le 7 mars 1813 ; tué le 27 décembre 1813 près de Nimegue ; décoré le 1er janvier 1814.

    Ils grandirent au milieu de l’effervescence révolutionnaire. Les idées républicaines s’étaient répandues dans les villages de la campagne lorraine. Les gamins qui écoutèrent leurs parents répéter et commenter les mots magnifiques de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen devaient, toute la vie, les entendre résonner à leurs oreilles.

    Au voisinage de la frontière, l’enthousiasme populaire se traduisait surtout par des manifestations belliqueuses. La création de la milice citoyenne, en août 1789, souleva d’unanimes transports de joie, car elle signifiait que les citoyens sauraient défendre leur liberté. Les hommes valides se mirent à jouer au soldat.

    Quel passionnant spectacle, quel fertile exemple pour des bambins, que de voir les gens d’âge faire l’exercice, chaque dimanche, sous les ordres des vétérans.

    Un des instructeurs de la compagnie de Lorquin était Marin Thiry. Rentré dans ses foyers sans avoir pu dépasser le rang de simple canonnier, il sut se faire valoir dans cette troupe improvisée lorsqu’elle marcha, en septembre 1790, contre les régiments révoltés de la garnison de Nancy.

    Bientôt, cédant à la nostalgie du métier, il reprenait du service au régiment de Royal-Liégeois, à Phalsbourg. Dès lors, sa carrière connut un rapide essor. Sergent-major an régiment devenu la 101edemi-brigade, il passait, le 9 novembre 1792, comme maréchal des logis chef aux Hussards-Egalité qui formèrent le 14e chasseurs. Peu après, il était nommé adjudant sous-1ieutenant. Le 1er février 1793, il obtenait le grade de capitaine. Sa vocation s’était révélée en changeant d’arme : Marin Thiry était un sabreur. A Quiberon, il tailla en pièces une colonne de quatre à cinq cents émigrés et mérita, pour cet exploit, l’arme d’honneur que la République décernait aux braves.

    Sa renommée emplissait le village de Lorquin. Sa famille s’enorgueilissait de compter un héros. Les enfants du régent apprirent à lui vouer une admiration magnifique.

    Cependant, le pays lorrain vivait dans une constante angoisse. Dès les premiers mois de 1792, on s’attendait à la guerre. Le 26 avril, les cloches sonnèrent pour convoquer les populations à la lecture de la déclaration des hostilités. Le 11 juillet, l’Assemblée Nationale déclarait la patrie en danger : le décret fut solennellement proclamé dans toutes les communes. Les volontaires s’inscrivirent en masse aux cris de « Vivre libres ou mourir ! ».

    Leurs bataillons, à peine formés, furent dirigés sur la frontière. Nombre d’entre eux prirent la route de Blâmont à Sarrebourg qui passe près de Lorquin. Le 6e et le 7e bataillon des Vosges la suivirent le 14 et le 15 août 1792. Les habitants du village se portaient à leur rencontre, les enfants les escortaient jusqu’à l’étape. L’anxiété croissait d’heure en heure.

    Le 16 août, le Directoire de la Meurthe faisait savoir que vingt mille Autrichiens entraient en France par Sarreguemines. Bientôt celui de la Meuse annonçait la chute de Longwy, la capitulation de Verdun et le glorieux suicide de Beaurepaire. C’est alors que le Conseil général de la Meurthe prescrivit la mise en activité des citoyens de quinze à soixante ans. Certains districts organisèrent des compagnies de Bons Chasseurs ou de Francs Chasseurs. La victoire de Valmy, les succès de Dumouriez apaisèrent les inquiétudes. Les cloches sonnaient encore à toute volée, mais leurs accents célébraient le salut de la patrie.

    L’année suivante, la France courut le plus grand péril. Les ennemis l’attaquaient par toutes ses frontières. La Convention ordonna la levée en masse, elle prescrivit la mise en réquisition permanente de tous les hommes et même des femmes, des vieillards, des enfants. On entendait partout le cri répété de « Vive la Nation » et le chant du « Ca ira ». Chaque village arborait son drapeau, coiffé d’un bonnet de paysan en lame rouge. Ce n’étaient qu’embrassades, acclamations, serments. Des gamins pleurèrent parce qu’ils n’avaient pas l’âge d’entrer dans les tambours et les trompettes.

    Nos armées purent épargner au territoire les outrages de l’ennemi. Mais les générations qui vécurent leur enfance au milieu de ce branle-bas de combat, devaient garder dans leur coeur la passion de l’héroïsme. La République, chassant devant elle les rois et les princes, agrandissait le domaine de la Liberté.

    Les noms des victoires et des généraux qui les remportaient, battaient le rappel dans les cerveaux. Les fils du régent des écoles de Lorquin, éblouis par la fortune militaire de Marin Thiry, le sabreur de Quiberon, brûlaient de s’engager pour conquérir leur part de gloire et d’honneurs. Et c’est ainsi qu’un paisible magister de village fit souche de soldats.

    Ce fut le cadet, Charles-Nicolas, qui se présenta le premier à l’enrôlement. Il n’avait pas dix-huit ans quand il se fit inscrire, le 13 février 1803, à la 83edemi-brigade d’infanterie. II fut réformé, cinq mois après, lorsqu’on s’aperçut qu’il n’avait pas l’âge réglementaire.

    L’aîné, Joseph-Nicolas-Noël, entrait comme volontaire au 14e chasseurs à cheval, le 9 mars 1803. Il comptait à peine dix-neuf ans. Le régiment qu’il avait choisi était celui où son oncle tenait, depuis le 1er brumaire an VIII, un emploi de chef d’escadrons.

    Le nouvel engagé était un garçon robuste, de belle taille et de bonne mine. Son visage, légèrement marqué de la petite vérole, présentait des traits réguliers et fins. Ses yeux gris brillaient d’un éclat net, qui signifiait la décision et la franchise. On vantait la douceur de son caractère, mais on ne manquait pas d’ajouter qu’elle se doublait d’une résolution et d’une ténacité assez communes chez les Lorrains. A défaut de fortune, le régent des écoles lui avait transmis son savoir.

    Aussi pouvait-il passer pour cultivé, au milieu de soldats qui maniaient plus aisément le sabre que la plume. Son écriture, parfaitement régulière, non sans élégance, dénote la spontanéité de la pensée, la rectitude du jugement, l’égalité d’humeur. Sa prestance, son instruction, l’ardeur qu’il apportait au métier militaire, et, certainement, l’appui de son oncle, lui permirent de franchir rapidement les premiers grades.

    Au bout de quatre mois, le 6 juillet 1803, il était brigadier ; le 17 septembre, fourrier ; le 23 novembre, maréchal des logis. Il se trouvait à l’armée des Côtes de l’Océan, à l’époque de sa nomination au grade de maréchal des logis-chef (29 juillet 1804).

    C’est en cette qualité qu’il fit, l’année suivante, sa première campagne de guerre à l’armée d’Italie. Il combattit à Caldiero et figura à la prise de Vicence. En juillet 1806, Marin Thiry, ayant été nommé chef d’escadrons au régiment de Chasseurs de la Garde, avec rang de major dans la ligne, Joseph Brice dut faire la remise de ses galons pour l’y suivre. Mais cet abandon de grade était presque un avancement, tant il était difficile d’être admis dans ce corps d’élite.

     

    Chasseurs à cheval de la Garde Impériale

    Le régiment des Chasseurs à cheval constituait la Garde particulière de l’Empereur. Il provenait des Guides de l’Armée d’Orient, que Napoléon avait attachés à sa personne pendant la campagne d’Egypte. Ces guides étaient devenus, en 1800, les Chasseurs à cheval de la Garde consulaire. En 1804, ils formèrent le régiment des chasseurs à cheval de la Garde impériale, portant la culotte de peau de daim, le dolman vert à brandebourgs aurore, la pelisse écarlate, bordée de fourrure noire et garnie de quatre-vingt-seize boutons d’or.

    En campagne, les chasseurs assuraient le service d’honneur et reprenaient, à cette occasion, leur ancien nom de guides. Un lieutenant, un maréchal des logis, deux brigadiers, vingt-deux chasseurs et un trompette escortaient Napoléon. Un brigadier et quatre chasseurs, dont l’un chargé du portefeuille, l’autre, de la longue-vue, galopaient devant lui. S’il mettait pied à terre, les chasseurs l’imitaient et l’encadraient, baïonnette au canon.

    Au cantonnement, les chasseurs d’escorte stationnaient, bride au bras, à la porte du logis impérial. Leur officier se tenait dans la pièce la plus rapprochée, prêt à répondre au premier appel. C’était donc le poste le plus envié de l’armée qui était confié aux chasseurs. Ils veillaient jalousement sur leur Empereur. Ils en répondaient sur leur propre vie, mieux encore, sur leur honneur. Comme ils se tenaient dans le rayonnement de sa lumière, ils participaient à son éclat et s’estimaient supérieurs à tous leurs camarades de l’armée.

    On sait que Napoléon exerçait sur ses soldats une sorte de pouvoir magnétique. Un regard posé droit dans les yeux, un mot affectueux, une louange suffisaient à lui consacrer à jamais ceux qu’il avait distingués. Les chasseurs, qu’il connaissait tous, subissaient plus que quiconque cette fascination. Joseph Brice, pris du vertige sacré, se donna, lui aussi, corps et âme à son Empereur.

    La seule façon d’honorer ce Maître était de faire acte de bravoure. Le 25 décembre 1806, à l’affaire de Pultusk, le chasseur Brice s’empara de deux cosaques, porteurs de dépêches adressées à un général, et les amena lui-même devant Napoléon. Félicité, porté pour l’avancement, il était nommé fourrier le 16 janvier 1807.

     

    Bientôt, il devait mériter mieux encore. A Eylau, bataille de la neige, la victoire parut abandonner nos armes. La colonne du maréchal Augereau, aveuglée par une tourmente, ayant perdu sa direction, les Russes purent un moment menacer le centre français. Il fallut, pour le dégager, faire charger quatre-vingt escadrons de cavalerie sous la conduite de Murat. L’infanterie russe fut culbutée, perdit son artillerie et n’échappa qu’en s’appuyant aux bois, le long du village de Klein-Sausgarten.

    Dans son ardeur, le général Dahlmann, qui commandait les chasseurs de la Garde, traversa jusqu’à deux fois les lignes adverses. Blessé si gravement qu’il en devait mourir quelques jours après, il fut fait prisonnier. Le fourrier Brice se précipita pour enlever son chef des mains de l’ennemi. Dans la lutte engagée autour du corps inerte du général, il reçut un violent coup de sabre à l’épaule droite. L’arme, fracturant l’acromion et l’apophyse coracoïde, pénétra profondément dans le muscle. Mais le fourrier ne lâcha pas prise. Il parvint, avec l’aide du chasseur Dufour, à hisser le général sur le cheval du lieutenant Venières, des grenadiers à cheval de la Garde, et à le ramener dans nos lignes.

    L’Empereur connut cet exploit et se fit nommer celui qui l’avait accompli. Joseph Brice, sitôt sa blessure guérie, reçut la Légion d’Honneur, le 14 avril, pendant une revue au camp de Finkenstein.

    En accrochant lui-même la décoration, Napoléon demanda : « De quel pays es-tu ? ».
    Brice déclara fièrement : « Du pays des braves, Sire ».
    « Tu es donc Lorrain ? »
    « Oui, Sire » répondit-il.

    Et, par-dessus les plaines et les fleuves d’Allemagne, sa pensée dut s’envoler au village natal. Il imaginait la joie de ses parents apprenant que leur fils aîné avait gagné, à vingt-trois ans, la Croix d’honneur.

    Marin Thiry pouvait estimer que son neveu était digne de lui. Il s’était, lui aussi, vaillamment conduit à Eylau. Il avait été blessé : un boulet l’avait contusionné à la jambe. Quelques jours après la bataille, l’Empereur l’avait promu major, ce qui lui attribuait le rang de colonel. Charles-Nicolas, son deuxième neveu, vint le rejoindre comme simple chasseur, en août 1807. Trois ans auparavant, il avait obtenu de s’engager au 4e hussards et son ancienneté permettait son admission dans la Garde. Ainsi, les deux frères et l’oncle se trouvaient inscrits au même régiment.

    Malgré la Croix et les citations, Joseph Brice ne dépassa le grade de fourrier qu’à la fin de 1808. C’est en Espagne, le 20 décembre, qu’il fut nommé maréchal des logis-chef.

    A la bataille de Wagram, engagé au fort d’une mêlée, il reçut deux coups de sabre à la main droite. L’une des blessures, ayant atteint l’articulation du pouce, ne guérit que par ankylose ; l’autre, qui tranchait sur le dos de la main les tendons extenseurs des doigts, fractura deux métacarpiens et causa l’impotence définitive de l’annulaire et de l’auriculaire. Ses doigts intacts pouvaient tenir une arme à la parade, ils n’avaient plus la force d’en serrer la poignée. Incapable de porter des coups ou de parer ceux de l’adversaire, Joseph Brice ne devait plus figurer utilement dans un combat de cavalerie.

    Malgré cette mutilation, il fut nommé lieutenant en second le 3 août 1809, mais fut appelé aux fonctions d’officier payeur. Il demanda à être maintenu aux escadrons de guerre du régiment et tint son emploi pendant l’expédition de Russie en 1812. La désastreuse retraite de Moscou ayant vidé les cadres, Joseph Brice fut promu, le 27 janvier 1813, lieutenant en premier, sans changer de situation. Ce n’est pas qu’il l’affectionnât. Aux jours de combat, il enrageait de rester auprès de sa caisse et de ses registres.

    A la bataille de Dresde, il ne put se retenir de prendre place auprès de ses camarades. Le régiment des chasseurs de la Garde n’eut pas l’occasion de donner, ce jour-là. Il se borna à subir une pluie battante et les boulets de l’ennemi. Par malchance, l’un de ceux-ci frappa le cheval du téméraire payeur qui eut à en déplorer la perte. C’était une bête superbe qu’il n’eut pas donnée pour trois mille francs.

    Ce désagrément ne fut pas le seul, car Joseph Brice se vit durement réprimander par son colonel, le général Lefebvre-Desnouettes qui jugeait, non sans raison, que la place d’un comptable n’était pas sur le terrain, mais à Dresde, avec la caisse du corps. L’amateur de dangers ne manqua que de peu d’être mis aux arrêts. Il demanda d’être relevé de son emploi. Sa seule punition fut qu’on l’y maintint jusqu’à la fin de la campagne.

    Le 21 décembre 1813, J. Brice était désigné comme porte-étendard du régiment et, peu après, il recevait les galons de capitaine.

    Son frère Charles avait suivi une carrière parallèle. Maréchal des logis le 21 août 1809, chef le 3 janvier 1810, lieutenant en second le 27 février 1813, il avait été promu capitaine dans la jeune garde, le 15 mars 1814, quelques jours avant de participer au soulèvement de ses compatriotes lorrains.

    En dépit de leurs états de service, les deux frères n’avaient obtenu qu’un modeste avancement. Outre qu’il était difficile de progresser dans un corps comme les Chasseurs de la Garde où abondaient les concurrents de mérite, ils avaient perdu l’appui immédiat de leur oncle Thiry. En effet, le sabreur était monté en grade et avait dû quitter le régiment. Le 5 juin 1809, après Essling, il avait été nommé général de brigade dans la ligne. L’Empereur l’avait envoyé commander la cavalerie légère de l’armée d’Illyrie. En 1811, le général Thiry recevait le titre de baron de l’Empire.

    Cette noblesse, gagnée sur les champs de bataille par le fils d’un tanneur, était vraiment d’épée. Le général baron Thiry la faisait ratifier par d’incessants exploits. Pendant la campagne de Russie, il eût, au-delà de Smolensk, « une affaire de cavalerie des plus avantageuses » à la Moskowa, les Russes l’entaillèrent de deux coups de sabre, un coup de biscaien, qui tua son cheval entre ses jambes, manqua de l’entamer plus sérieusement, En 1813, il contribua, pour une large part, à la bataille d’Hanau, en forçant le défilé à la tête d’une brigade de cuirassiers et en chargeant, avec sa fougue habituelle, l’artillerie bavaroise.

    Seulement, l’oncle Marin Thiry, promu général et titré baron, n’était plus pour ses neveux qu’une étoile lointaine, dont leur lente carrière ne reflétait point l’éclat.

     

    Les Partisans des Vosges

    Au moment où Joseph Brice exécutait la mission que Napoléon lui avait confiée, il était trop tard pour qu’elle influençât la marche des événements. L’Empire agonisait. Il allait recevoir le coup de grâce à la prise de Paris par les alliés, le 30 mars 1814.

    Joseph Brice avait foi dans la destinée de son Empereur. II ne supposait pas qu’elle pût jamais faillir. Avant de quitter Saint-Dizier, il avait composé une proclamation grandiloquente aux habitants de la Meurthe pour les inviter à se réunir sous sa direction et à apporter les armes qu’ils détenaient. Puis il était parti, dédaignant les obstacles de la route, uniquement soucieux de justifier par sa conduite le choix dont il venait d’être l’objet.

    Il n’eut pas à attendre que les hommes de bonne volonté vinssent le rejoindre. II trouva dans la région de Blâmont, son pays, des groupements de paysans et d’anciens soldats qui, exaspérés par les pillages et les violences, s’étaient armés de fusils de chasse pour abattre les ennemis comme des bêtes malfaisantes. Ils se tenaient à l’affût à la lisière des bois ou aux abords des défilés, surveillant les routes, dans l’attente des isolés ou des faibles détachements. Le capitaine Brice se fit connaître, montra la lettre de service signée du major général Berthier, prince de Wagram, et rassembla les partisans sous son commandement.

    On ne sait à peu près rien des coups de main qu’ils avaient pu accomplir avant la venue des frères Brice. Cependant une bande, avec à sa tête un nommé Boulanger, avait fait prisonnier, le 22 mars, près de Blâmont, un major russe du nom de Kriwshy. Les partisans, embarrassés de sa personne, le relâchèrent, mais se saisirent de ses bagages où ils trouvèrent, parmi de nombreux objets volés, des vases pieux dérobés aux églises.

    Le gouverneur russe de Lorraine, comte d’Alopeus, condamna, le 13 avril 1814, Brice, de Lorquin, et sa famille à payer 23 236 fr. d’indemnité au major Kriwsky. En cas d’insuffisance, les habitants de la commune devaient être déclarés solidaires. Le maire de Lorquin fut incarcéré jusqu’à ce que l’amende fût acquittée. Les communes de Lorquin et de Blâmont la payèrent, chacune par moitié mais en 1818, le gouvernement la leur remboursa au titre des frais de guerre.

    Ainsi, Brice était considéré comme responsable des actes auxquels, par la force des choses, il ne pouvait être qu’étranger. Il n’exerça qu’un commandement éphémère sur les partisans de la Meurthe. Comme il n’a écrit aucun compte rendu, ni laissé aucune note sur ses opérations, il est difficile de le suivre dans sa brève campagne. Elle se déroula à l’est de Blâmont et de Badonviller, dans un pays bosselé de monticules, que recouvre un manteau continu de forêts, et creusé de profondes vallées, des basses, où des ruisseaux coulent de rochers en rochers. Chaque détour des routes y est favorable à l’embuscade et l’épaisseur des bois assure la sécurité des retraites.

    Quelques documents d’archives jettent une brève lumière sur les exploits des partisans de Joseph Brice. Le 8 avril, à trois kilomètres de Blâmont, ils attaquèrent un convoi de vivres qui suivait un chemin de traverse de la forêt. Le détachement prussien qui l’escortait, comptait un sous-officier et treize soldats. Ils furent tués, à l’exception de deux qui purent s’enfuir. Les charretiers durent suivre les vainqueurs à deux lieues du combat jusque dans une clairière où se tenaient Joseph Brice et une troupe de paysans armés qu’ils estimèrent à trois ou quatre cents hommes. Brice les interrogea, ils lui répondirent qu’ils avaient été réquisitionnés par l’ennemi et qu’ils venaient de Pistorf, de Zollingen et de Zimsdorff.

    A son tour, il leur déclina sa qualité d’officier des Chasseurs à cheval de la Garde, commandant une troupe régulière qu’il appelait le régiment des Eclaireurs de la Meurthe. Après avoir fait décharger les voitures, il rendit la liberté aux charretiers, non sans retenir six chevaux pour les besoins de ses hommes.

    Le lieutenant général badois, comte de Hochberg, commandant du blocus de la Basse-Alsace, connut, le jour même, la capture du convoi. Il résolut de détruire la bande de partisans qui troublait la sécurité de ses lignes d’étapes. Il prescrivit au capitaine de Blarer, de rechercher Brice et sa troupe. Pour cette mission, le capitaine disposait d’une compagnie d’infanterie, un peloton de dragons commandé par le lieutenant Hilbert devait lui servir d’éclaireurs.

    Le 9 avril, Blarer était à Lorquin. Il questionna le maire. Celui-ci, terrorisé, déclara que, le matin même, un détachement de cent cinquante hommes avait quitté le village. Il assura qu’ils s’étaient dirigés sur la commune du Val, au sud de Cirey.

    Blarer fait reposer sa troupe et part le lendemain à la poursuite des partisans. La route est accidentée, la contrée n’est pas sûre, le capitaine badois prend ses précautions pour éviter une surprise. A deux kilomètres du Val, près du château de Châtillon, les dragons d’Hilbert aperçoivent un groupe d’une dizaine de paysans, dont l’un porte un fusil. Ils les chargent, mais les paysans se jettent dans le taillis et échappent. Le maire du Val, à qui Blarer, demande de révéler le refuge des partisans, prétend qu’il ne les a pas vus depuis quatre ou cinq jours et qu’ils doivent camper auprès de Badonviller. Mais le maire de cette bourgade lui affirme que les partisans ont gagné la montagne.

    Blarer qui, dans la journée, a fait faire trente-cinq kilomètres, par de mauvais chemins, à ses fantassins, décide de coucher à Badonviller et d’y attendre des renseignements plus précis sur son insaisissable adversaire. Dans la journée du 11, un espion lui rapporte que la bande de Brice est à Neufmaisons, à deux lieues au sud-ouest. Blarer y court et n’y trouve personne. On le bernait. Le 9 avril, Brice était passé à Saint-Quirin, sur la Sarre Rouge, dans la direction opposée à celle qui avait été indiquée à Blarer, vers le nord-est.

    Trente kilomètres à vol d’oiseau par-dessus les monticules des Basses-Vosges, le séparaient de l’ardente meute du capitaine badois Mais le chef des partisans avait reçu la nouvelle de l’entrée des alliés à Paris et de l’abdication de Napoléon. Il avait décidé de licencier sa troupe. Les partisans regagnèrent leurs fermes, leurs scieries ou leurs maisons forestières. Blarer en rendait compte, le 29 avril, au général de Hochberg.

    Le rôle joué par Brice s’était réduit à peu de choses. Quel contraste entre le vaste espoir napoléonien et cette simple échauffourée où un convoi prussien tomba entre les mains des partisans.

    Mais l’effet de cette guerre de harcèlement ne se mesure pas à l’importance des combats. Il se traduit par l’inquiétude que cause le manque de sécurité, elle épuise le moral des soldats. La troupe de Brice commençait à alarmer l’ennemi. La preuve en est donnée par la correspondance des lieutenants de Hochberg. Ils voyaient Brice partout à la fois. L’un d’eux, Mentzingen, chef d’escadron des Chasseurs volontaires Vadois, le signale le 10 avril, comme se trouvant auprès de Phalsbourg, dans la région de Buchelberg. Il est certain qu’il n’y parut jamais.

    Brice avait fait de son mieux avec de faibles ressources. II avait essayé de se concerter avec le chef des partisans Wolff qui opérait dans la vallée de la Bruche, mais ils étaient trop éloignés l’un de l’autre pour pouvoir s’entraider.

    Quoiqu’il en soit, Macdonald rapporte dans ses Mémoires, un curieux propos du Tsar Alexandre sur les pertes que les alliés auraient subies, dans les Vosges, en 1814, du seul fait des attaques de partisans. Le chiffre de trois mille tués est de beaucoup exagéré. Il donne cependant la mesure d’une terreur qui avait pris des proportions légendaires.

     

    Suite …

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