• La bataille de la Chipotte (2) dans GUERRE 1914 - 1918 colchipotte3-150x150

    D’après un article de Louis Sadoul, paru dans « Le Pays Lorrain » – 1920

    Physionomie générale de la bataille

    Au point de vue stratégique, quelle fut l’importance de la bataille ? Je n’ai point la prétention d’en décider, l’histoire n’a pas encore livré tous ses secrets. Mais n’est-il point possible déjà de poser les données du problème ?

    De toute évidence, l’ennemi portait son effort principal sur notre aile gauche. Après Charleroi, c’est celle-ci qu’il s’agissait d’écraser, pour avoir à sa merci l’armée française. Paris, le centre de la France, était la direction générale. A cette première pince de la tenaille, les Allemands ont-ils eu l’intention sérieuse d’en ajouter une seconde ? Ont-ils voulu, passant par la trouée de Charmes, arriver en Champagne, avec assez de forces pour enserrer nos armées dans un étau puissant ?

    Cette thèse à été soutenue par un certain nombre d’auteurs. Est-elle bien conforme à la réalité ?

    Que les Allemands aient eu semblable intention avant le 20 août, cela semble infiniment peu probable. Ils n’avaient point accumulé, sur la frontière de Lorraine, des forces telles, qu’elles leur donneraient la supériorité nécessaire, indispensable à la réussite d’un plan aussi hardi.

    Avec des effectifs à peine équivalents, très probablement même inférieurs, malgré la supériorité indiscutable du matériel, se lancer entre les deux places fortes d’Epinal et de Toul, sans disposer pour le ravitaillement de la moindre ligne de chemin de fer, toutes les voies ferrées passant sous le canon de Toul et d’Epinal, aurait constitué une opération singulièrement hasardée.

    Se heurter à la ligne de nos places fortes, c’est ce que l’ennemi avait toujours voulu éviter, c’est pour cela qu’il a violé la neutralité belge. Cette entreprise hardie, il ne peut avoir l’outrecuidance de la réussir avec les forces dont il dispose. Elle n’était point certainement dans le plan primitif de l’Etat-major allemand, et celui-ci tout comme nous n’avait évidemment d’autre but que de retenir, en Lorraine, loin du champ de bataille décisif, le plus de forces possible.

    « Si nous n’avions pas traversé la Belgique, a écrit Ludendorff dans ses mémoires, nous nous serions usés sur la ligne des forteresses françaises, Verdun, Belfort ».

    La première idée des Allemands, la voilà : éviter à l’Est toute opération poussée à fond.

     

    Après Morhange, après Sarrebourg et la retraite des 1ère et 2e armées, quelles furent les intentions allemandes ? Le saura-t-on jamais exactement ? L’Etat-major livrera-t-il un jour tous ses ordres de bataille et ses directives générales ?

    L’Allemand osait-il espérer, bousculer assez vite les forces françaises pour arriver à temps sur notre droite à la Marne ? Les difficultés restaient immenses.

    Toul et Epinal étaient debout, leurs forts, que les Allemands ne pouvaient évidemment espérer enlever par un coup de main rapide, commandaient toujours les lignes ferrées. N’était-ce point inconscience présomptueuse que de tenter en Lorraine la grande percée ?

    Évidemment, les Allemands ont voulu élargir leurs succès du 20 août, en profiter dans la plus large mesure, épuiser et user l’armée française, rendre impossible tout envoi de renforts à l’aile gauche menacée, gagner du terrain et des ressources, mais que leurs espérances soient allées bien au-delà, cette hypothèse reste au moins fort douteuse. Ont-ils même été très habiles en persévérant dans cette tâche ?

    Le sort du monde se jouait dans l’Ile de France et en Champagne. Les opérations de Lorraine ne pouvaient amener que des résultats secondaires. N’était-ce point à l’ouest, qu’un stratège avisé aurait immédiatement concentré toutes ses forces ?

    L’Allemagne venait déjà de commettre l’immense faute, qui a peut être décidé du sort de la campagne, d’envoyer, le 27 août, à l’armée de Russie le XIe corps d’armée, le corps de réserve de la garde et la 8e division de cavalerie, prélevés sur son aile marchante. N’en commit-elle pas une seconde, en utilisant à des opérations moins décisives, tant de forces concentrées en Lorraine ?

    Ce n’est point mon avis seul que je rapporte ici. C’est celui d’esprits qui n’acceptent pas volontiers les opinions toutes faites, et à l’histoire écrite au profit d’un système ou d’une école, préfèrent l’étude raisonnée des faits.

    La critique des opérations allemandes n’a-t-elle pas été faite par un des leurs et le plus autorisé de tous ?

     

    « A l’Ouest, écrit Ludendorff dans ses mémoires (1er volume, page 89), l’avance allemande s’était terminée par une retraite (la Marne). L’aile droite de l’armée allemande était trop faible et sa manœuvre d’enveloppement ne fut pas assez large, la perte du XIe corps et de la garde avait été fatale. Il aurait fallu, au contraire, renforcer cette aile par des corps prélevés en Lorraine et en Alsace. C’est ce que prévoyaient d’ailleurs les travaux du général comte von Schlieffen. Celui-ci n’aurait pas non plus poussé aussi loin vers la ligne Lunéville-Epinal, où elles restèrent accrochées, les troupes allemandes concentrées en Alsace et en Lorraine ».

    Il est en outre acquis, aujourd’hui, que le Grand Quartier Général allemand voulait prélever sur les forces de Lorraine un corps d’armée pour renforcer, sur le front russe, l’armée d’Hindenburg et de Ludendorff. Ceux-ci déclarèrent qu’ils n’en avaient nul besoin, pas plus d’ailleurs que des corps enlevés à l’aile droite et qui arrivèrent en Russie après la bataille de Tannenberg, manquant à la bataille de la Marne et n’aidant en rien à la libération du sol allemand, envahi par les Russes.

    Le refus d’Hindenburg et de Ludendorff empêcha seul l’état-major allemand d’aggraver la faute qu’il venait de commettre, mais dans cette proposition, peut-on voir l’indice de grands projets de percée audacieuse ?

    Il n’en est pas moins vrai que les 1ère et 2e armées jouèrent un rôle fort important. Si devant les premiers revers, elles s’étaient laissées aller au découragement, au lieu de devenir le pivot de la bataille de la Marne, la France était perdue et sa fortune sombrait dans les premiers jours de septembre 1914.

    En luttant pied à pied, Dubail et Castelnau ont permis le rétablissement de la Marne. Ils restent, eux et leurs soldats, parmi les meilleurs artisans de la victoire. Et si là-bas, à l’ouest, l’enjeu était peut-être plus grand, ici dans les montagnes vosgiennes, les troupes ne furent pas inférieures en abnégation, en héroïsme et en courage.

    Jamais ces hautes qualités ne furent plus nécessaires qu’à la Chipotte, seul terrain de bataille auquel je veuille m’attacher. Tous ceux qui prirent part à ces premiers combats en ont conservé une impression profonde, que n’ont point effacé les luttes de quatre années.

    La Chipotte n’a rien de la bataille classique. Il n’est point permis de l’embrasser d’un coup d’oeil.

    Pas de ces spectacles à effet, qu’aime l’imagination populaire et qui résument pour elle l’histoire militaire : la garde prussienne attaquant le glacis de Saint-Privat, le roi de Prusse contemplant de la Croix-Piot, la charge des cavaliers de Margueritte sur le plateau de Floing, les cuirassiers de Reischoffen chargeant dans les rues de Morsbronn, les fantassins de Mac-Mahon enlevant à la baïonnette le bastion de Malakoff.

    Et pourtant, si quatre années de guerre n’avaient multiplié à l’infini les exploits de grandeur héroïque, la Chipotte ne serait-elle point restée une bataille que ferait, à travers les âges, revivre la légende. C’est que la lutte sous bois a son mystère, et ce mystère sa poésie sanglante.

    A la Chipotte, rares sont les tranchées qui arrêtent l’élan, à peine, parfois, un fossé élargi ou un peu de terre remuée, peu d’artillerie qui brise, sous son choc brutal, toute initiative individuelle.

    L’ennemi est invisible, où est-il ? On ne le sait. Au détour de chaque sentier, derrière chaque arbre, la mort guette l’homme qui tombera sans savoir d’où est venu le coup.

    Les balles claquent sous les arbres, de temps en temps un obus siffle. Parfois, un grand silence et, sous le soleil d’août, les oiseaux chantent dans la forêt comme si la mort ne planait pas au-dessus des grands sapins. Et puis, un coup de fusil part, le charme est rompu, la fusillade recommence, elle dure, elle s’étend, inlassablement, de longues heures, parfois sans but, sans motif.

    Le jour, souvent la nuit, ce sont des reconnaissances de quelques hommes qui se heurtent, se fusillent, au hasard des rencontres que tracent aujourd’hui les tombes éparses dans la forêt. Les patrouilles allemandes, pour se reconnaître entre elles, lancent comme cri de ralliement, le chant sinistre de la chouette.

    Souvent, des bataillons entiers tirent les uns sur les autres, sans se voir, se devinant à peine. En certains jours, c’est la grande lutte. Les Allemands ont pris le col, il faut les en chasser. Les clairons des chasseurs sonnent la charge, le 26 août, une musique d’infanterie près du col, jouera la Marseillaise et la charge héroïque s’en va dans la forêt, sur la pente du vallon, sous les sapins et sous les hêtres.

    Vous tous qui passerez là, découvrez-vous. Des héros dorment à vos pieds.

    C’est entre la Meurthe et la Mortagne que la lutte allait se poursuivre. Les deux rivières, sensiblement parallèles, sont distantes, sur presque tout leur cours, de 16 à 18 kilomètres. Entre elles, s’étend un épais massif forestier de Bruyères et Saint-Dié jusqu’à Gerbéviller. Les routes y sont rares et en dehors des chemins, il est impossible, sur ces pentes boisées, de faire passer le moindre convoi.

    La route de la Chipotte traverse le massif presque en son milieu. Elle réunit Raon-l’Etape et Rambervillers et de là, en se divisant, court par deux voies différentes vers Epinal et ses forts.

     

    Maîtres de la route, les Allemands coupent en deux la 1ère Armée, rejettent son aile droite vers les Hautes-Vosges et ont devant eux la plaine pour marcher sur Epinal. C’est là qu’il faut tenir à tout prix.

    Le col de la Chipotte n’est point un de ces passages de haute montagne, dont son nom pourrait donner idée à l’imagination. C’est une « patte d’oie » assez banale. Au sommet de la côte qui monte de la Meurthe, à sept kilomètres de Raon, s’étend un plateau de quelques centaines de mètres.

    Sur la crête Nord, trois routes se séparent, deux descendent vers Raon, une autre sur Etival et le cirque de Nompatelize. Au rebord de la crête sud, à la Croix-Rouge, deux routes sur Saint-Benoit et Rambervillers, à l’ouest des tranchées forestières vont vers Sainte-Barbe et le dépôt de Merrain. A l’est, une crête de hauteurs, très nettement dessinée, domine Nompatelize par Voirin-Châtel, le col de Barémont et la colline des eaux.

    Comme dans toutes les montagnes des Vosges moyennes, les grands plateaux sont rares, le sol se vallonne en de multiples replis qui rendent l’orientation difficile. Le taillis, les sapinières masquent la vue.

    Au col de la Chipotte, qui doit son nom à une très humble ferme, perdue dans l’étendue de ces bois, la nature n’avait pas préparé un champ de bataille.

    La forêt qui l’entoure a un charme pénétrant et doux. Les grands hêtres se mêlent aux noirs sapins des Vosges, la fougère et la bruyère étalent à leurs pieds un tapis vert et rose, forêt profonde, silencieuse, un peu mystérieuse et que l’imagination peuplerait volontiers de gnomes et de sorcières, mais sorcières aimables et fées bienfaisantes. C’est un lieu de promenade et de rêverie, ce n’est point un terrain de bataille et de carnage.

     

    Et cependant, du 25 août au 12 septembre, les troupes vont se heurter là. Le col de la Chipotte marquera le terme de l’avance allemande.

     

    Suite …

     

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