• 21 février 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    La guerre dans les Vosges dans GUERRE 1914 - 1918 sommetdesvosges-150x150

    D’après un article de Louis Sadoul, paru dans « Le Pays Lorrain » – 1921

    « A la mémoire des soldats du canton de Raon-l’Etape morts pour la patrie »

    Je n’ai point, est-il besoin de le dire, la prétention de faire de la stratégie ou d’écrire ici le récit complet des batailles de Lorraine et des Vosges. L’histoire, pour être vraie, doit laisser le temps s’écouler et lui abandonner le soin de fixer aux événements comme aux hommes la place qu’ils méritent.Pour être exact et fidèle, un tel récit devrait s’appuyer à la fois sur les documents allemands et sur les archives françaises. Or, si l’état-major français a laissé transpirer quelques renseignements, il garde encore secrets la plus grande partie de ses ordres de bataille. L’Allemagne n’a fait paraître sur les opérations des Vosges que quelques récits officieux, publiés au cours de la guerre et par conséquent suspects.Cependant, quelques précisions ont déjà été données, des publications fragmentaires ont paru, histoire officieuse, historiques des régiments, souvenirs de combattants. Il est, je le crois, dès à présent possible, de donner une idée générale, suffisamment précise, des batailles qui se sont déroulées en avant ou autour de Raon-l’Etape, de 1914 à 1918.Combats de la Bruche et du Donon, escarmouches de la vallée de la Plaine, bataille de la Chipotte, la marche en avant après la victoire, bientôt la longue et désespérante lutte des tranchées, la Chapelotte, avec les assauts d’infanterie, la guerre sournoise de mines et de galeries souterraines, nos populations ont vécu tout cela. Mais de ces batailles, elles n’ont guère connu que quelques détails, l’ensemble leur a jusqu’ici échappé. Et je sais cependant, j’en ai eu la preuve décisive, tout l’intérêt qu’elle porte à cette histoire. Si je puis satisfaire leur légitime désir d’apprendre et de connaître, mes modestes efforts seront largement récompensés.

    A écrire ce récit, je n’ai, je le crois bien qu’un seul titre, mon attachement profond à la région de Raon-l’Etape, mon culte pieux aussi à la mémoire de ceux qui y sont tombés et y dorment leur dernier sommeil.

    Je ne veux rapporter ici que les événements locaux, mais il faut les situer dans l’ensemble. Et pour bien les faire comprendre, il est nécessaire que j’explique parfois la situation générale. Je ne le ferai d’ailleurs que dans la mesure où ces données générales me paraîtront indispensables à l’étude des batailles des Vosges.

    Dans les années qui suivirent la guerre de 1870, la frontière de Lorraine devait être, à n’en point douter, le terrain de la future bataille. Cette frontière ouverte, sans défense, semblait une proie facile pour l’armée allemande installée dans ses places d’armes de Metz et de Strasbourg. Mais bientôt le gouvernement et l’état-major conçurent un plan de défense et l’intelligente activité du général Seré de Rivières parvint à établir rapidement les fortifications de Verdun et de Toul, d’Epinal et de Belfort.

    En 1914, le haut commandement allemand voulait une guerre courte. Il avait la prétention d’abattre en quelques semaines, peut-être en quelques jours, la France et son armée. Dès lors la violation de la Belgique s’imposait. Si nous n’avions pas traversé la Belgique, a écrit Ludendorff dans ses mémoires, nous nous serions usés sur la ligne des forteresses françaises Verdun-Belfort.

    La neutralité belge violée, il devient de suite évident que le sort de la guerre va se joner à l’ouest, à l’aile gauche française, dans les plaines de Belgique et les forêts des Ardennes. Les opérations de Lorraine et des Vosges perdent de l’importance qu’on leur avait jadis prêtée.

    Le commandement français transporte immédiatement à son aile gauche une partie importante de ses forces. Les 9e et 18e corps sont enlevés à la 2e armée, les troupes d’Afrique en route pour rejoindre la 1e armée sont dirigées sur la Belgique.

    Avec des forces ainsi réduites, les armées françaises ne pouvaient plus prétendre forcer la frontière allemande et, passant entre Metz et Stasbourg, s’avancer victorieuses dans le Palatinat et la plaine du Rhin.

    Le rôle plus effacé que lui donne le haut commandement, c’est de combattre avec vigueur, de retenir devant elles le plus d’ennemis possible. Quel a été l’objectif allemand ? Le même, répond son état-major. Accrocher les Français en Lorraine et les empêcher d’envoyer des renforts à l’aile gauche menacée.

    Les historiens français n’admettent point sans réserve cette explication. Deux écoles, très nettement opposées, soutiennent des idées différentes.

    L’une, et à sa tête M. Hanotaux, affirme sans se lasser que le haut état-major allemand a voulu saisir l’armée française dans une immense tenaille. A la première pince, c’est-à-dire à l’aile marchante de von Kluck et de von Bulow qui par la Belgique et la vallée de l’Oise marchait sur Paris, il a voulu en ajouter une seconde. L’armée allemande de Lorraine avait pour mission de forcer la trouée de Charmes, de passer la Moselle entre Toul et Epinal et à marches forcées de venir écraser l’armée française en retraite de la Belgique sur la Marne.

    A entendre les autres, jamais l’armée allemande n’eut semblable ambition. Comme nons, elle n’avait d’autre idée que de fixer devant elle des forces ennemies importantes.

    L’histoire tranchera un jour ce débat. Je ne puis l’aborder ici, que dans la mesure où il éclaire l’histoire locale, l’étude, fort intéressante, des arguments opposés est trop spéciale pour trouver place dans ce récit.

    Me sera-t-il cependant permis d’esquisser mon opinion et de la fonder sur les précisions qui ont déjà été fournies et les documents dès à présent publiés ?

    De ces documents et des faits eux-mêmes, il semble résulter, sous réserve des éléments nouveaux qui seront plus tard connus, que les Allemands ont seulement voulu faire en Lorraine et dans les Vosges, une diversion aux opérations de l’ouest. Diversion imposante certes, appuyée sur des forces importantes, qui a laissé derrière elle bien des ruines et des dévastations, et surtout hélas, bien des morts, ceux qui dorment par milliers dans nos champs, nos forêts et nos cimetières, mais diversion tout de même à laquelle ils n’ont jamais donné la mission et le but de remporter une victoire décisive.

    Un très court exposé de la situation et des faits me parait concluant. Ce que l’Allemand a voulu éviter c’est, écrit Ludendorff, de se briser sur les forteresses françaises. Or, Toul et Epinal sont debout, leurs canons commandent toutes les voies ferrées, bases indispensables du mouvement des armées modernes. Les enlever dans un coup de main hardi, serait une outrecuidante prétention dont l’Allemagne a reconnu l’inanité, puisqu’elle s’est décidée à violer la Belgique, pour éviter les forteresses.

    L’Allemagne a-t-elle accumulé sur la frontière lorraine des forces assez importantes pour assurer la percée victorieuse et rapide qu’elle espère ? Que non pas.

    Je sais que je heurte ici l’opinion à peu près généralement admise, et il est infiniment probable que la légende dira que les forces françaises étaient dans un état d’écrasante infériorité numérique. Rien n’est moins exact.

    L’histoire, qui doit être avant tout sincère et véridique, n’aura pas besoin d’exagérer les faits pour dire l’héroïsme de nos soldats. Leur gloire se suffit à elle-même, et c’est l’abaisser que de chercher à la grandir aux dépens de la vérité.

    Du côté allemand, avaient été concentrées en Lorraine la VIe armée avec les contingents bavarois du prince Ruprecht et la VIIe armée (général von Heeringen). Les forces françaises, chacun le sait, comprenaient la 1e armée (général Dubail) et la 2e armée (général de Castelnau).

    Chose curieuse, les indications d’effectifs fournis jusqu’à présent par les historiens les plus autorisés, varient dans de déconcertantes proportions.

    Pour M. Hanotaux, qui n’en soutient pas moins avec une énergie inlassable l’idée que les Allemands voulaient à tout prix percer par la trouée de Charmes, les forces en présence étaient à peu prés équivalentes, cependant avec une légère supériorité numérique française. Selon lui, les VIe et VIIe armées allemandes comptaient en Lorraine, 530 000 combattants, tandis que les 1e et 2e armées françaises en comprenaient 532 000.

    De l’avis d’autres auteurs, les forces françaises dépassaient assez sensiblement les effectifs allemands, 460 000 Français contre 360 000 Allemands, d’après le colonel Thomasson.

    Dans sa belle étude sur la guerre, le général Mangin réduit encore les effectifs 400.000 Français et 320 000 Allemands.

    L’armée allemande avait certes un incontestable avantage en matériel, canons lourds et mitrailleuses, mais pouvait-elle espérer, si elle n’apportait pas aussi la supériorité du nombre, écraser rapidement l’armée française, alors que celle-ci s’appuyait aux puissantes forteresses de Toul et d’Epinal ?

    Enfin, un ordre du grand quartier allemand a déjà été publié. Lancé le 4 septembre au soir, il est parvenu aux armées le 5 septembre au matin.

    Quelques heures plus tard, on allait entendre le canon de la Marne. Ce n’est point ici le lieu de discuter longuement l’ordre officiel de bataille allemand, mais il en résulte très nettement que les VIe et VIIe armées n’ont d’autre but, que de retenir l’armée française devant elles, tandis qu’à l’ouest l’armée allemande continuera, à marches forcées, l’immense mouvement tournant qui va se briser sur la Marne.

    Voilà donc, semble-t-il bien, l’idée des deux états-majors : fixer l’ennemi devant leurs armées de Lorraine.

    Je ne rechercherai point, lequel des deux adversaires a le mieux atteint son objectif. Il paraît bien toutefois qu’au début, nous avions accumulé trop de forces entre Nancy et les Vosges. Mais l’état-major français comprit le premier son erreur. Par de souples combinaisons, il enleva à la 1e armée le 21e corps, à la 2e le 15e corps, et ces forces importantes arrivèrent sur la Marne, assez à temps pour prendre part à la bataille et décider peut-être de la victoire. L’Allemand, aux conceptions plus lentes, s’entêta comme toujours dans son plan, il conserva en Lorraine presque toutes ses troupes, et celles-ci firent défaut, là où elles étaient le plus nécessaires.

    Quelles troupes et quels chefs allaient donc se trouver face à face dans notre pays, en ces mois tragiques de 1914 ? Vers Nancy et jusqu’au delà de Lunéville, c’était la 2e armée avec le général de Castelnau. Elle comprenait les 15e, 16e et 20e corps, des éléments du 9e et un certain nombre de divisions de réserve.

    La 1e armée qui occupait les Vosges avait pour chef, le général Dubail. C’était un soldat énergique et si parfois certains ont cherché à diminuer son rôle au profit du commandant de l’armée voisine, il semble dès aujourd’hui que l’histoire rendra plus pleinement justice à sa ténacité et à sa vigueur. Son chef d’état-major était le général Demange. Le lieutenant-colonel Debeney dirigeait le bureau, celui des opérations, il allait devenir un des grands chefs de la guerre et, à la fin de la campagne, c’est lui qui commandera la 1e armée sur la Somme.

    La 1e armée se composait des 8e corps (Castelli), 13e (Alby), 21e (Legrand), 14e (Pouradier-Dutreuil, puis Bareth) enfin de formations diverses, 2e brigade coloniale (Simonin, puis Marchand), 58e, 66e et 71e divisions de réserve.

    La VIe armée allemande avait pour commandant le prince héritier de Bavière, le prince Ruprecht avec les Ier, IIe et IIIe corps bavarois actifs, le Ier corps bavarois de réserve et le XXIe corps allemands. La VIe armée allait de Nancy jusqu’à la région de Blâmont.

    La VIIe armée opérait au delà et dans les Vosges, sous les ordres du colonel-général Josias von Heeringen, qui avait pour chef d’état-major le général-lieutenant von Hænisch. La VIIe armée comprenait notamment le XIVe corps (von Heeringen), le XVe (Deimling), les XIVe et XVe de réserve, la XIXe division saxonne et diverses formations de réserve.

    Dans nos forêts, aux débuts de la guerre, allait surtout combattre le 21e corps, celui d’Epinal, qui avec le 20e est cher à tous nos cœurs de Lorrains. Il avait pour chef le général Legrand et comme chef d’état-major le lieutenant-colonel de Boissoudy, qui commandera plus tard l’armée des Vosges, devenue alors la 7e armée. Le général Lanquiétot commande la 43e division (149e et 158e R. I., 1er, 3e, 10e et 31e chasseurs).

    L’autre division, la 13e, est plus spécialement celle où servaient les soldats du canton de Raon. C’est elle surtout que je suivrai.

    Son chef était alors le général Bourdériat qui sera remplacé le 31 août par le général Baquet. Le colonel Hamon commande la 26e brigade (21e et 109e R. I., colonels Frisch et Aubry). Le général Barbade est à la tête de la 25e brigade (17e R. I. et 17e, 20e et 21e chasseurs). Le général Barbade et le colonel Hamon, au dernier jour de la bataille de la Marne, seront tués par le même obus près de Sompuis, avec plusieurs officiers de leur état-major, parmi lesquels le lieutenant Petitcollot, inspecteur adjoint des forêts à Senones.

    Le 21e corps allait trouver devant lui le XVe corps allemand, celui de Strasbourg. Le commandant du XVe corps était un des rares chefs allemands, dont la France connut le nom, le général von Deimling avait apporté dans la récente et retentissante affaire de Saverne la morgue et la raideur du hobereau prussien.

    La division allait se heurter aussi à la 28e division de réserve, une division badoise commandée par le général von Pawel. C’est la 28e division qui se déshonorera par les sauvages exécutions de la vallée de Celles.

    Au XVe corps, manquait un de ses chefs. Ce sera de tous le plus illustre et il entrera bientôt dans l’histoire. Il sera le maître incontesté de l’armée et de la nation allemandes, au-dessus d’Hindenburg, au-dessus de l’empereur, et la chute de Ludendorff ne précédera que de très peu la défaite de l’Allemagne.

    Erich Ludendorff, le futur quartier maître général des armées allemandes, commandait à Strasbourg la 85e brigade avec les 105e et 126e régiments.

    Le 2 août, il fut envoyé à l’état-major de la IIe armée en Belgique. Mis à la tête du premier détachement qui pénétra en Belgique le 4 août, il commanda le hardi coup de main qui, avant la reddition des forts, fit arriver les Allemands jusqu’à la citadelle de Liège.

    Tels sont les acteurs du grand drame. Celui-ci va commencer.

     

    Suite…

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