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  • 31 janvier 2011 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Anecdocte de la vie de Napoléon Ier ou l'homme aux pommes de terre dans NAPOLEON BONAPARTE - CAMPAGNES ET ANECDOTES napolon-150x150

     

    D’après la monographie « Napoléon au bivouac, aux Tuileries et à Sainte-Hélène,
    anecdotes inédites sur la famille et la cour impériale » par Émile Marco de Saint-Hilaire – Année 1845

     

    Le 5 juillet 1809, veille de la bataille de Wagram, contre son habitude, Napoléon ne dormit pas du tout. Ses aides de camp se tenaient debout pour lui garantir les yeux de l’ardeur du feu avec le pan de leurs manteaux.

    Mais soit qu’il eût froid, soit que son esprit fût trop occupé des événements qui devaient avoir lieu le lendemain, il voulut tout voir par lui-même, et, revêtu de sa redingote grise, il alla inspecter les bivouacs que sa garde avait formés autour de son quartier.

    Il partit seul, à une heure du matin, par une nuit sombre et pluvieuse.Arrivé à un des bivouacs où tous les hommes s’étaient endormis auprès d’un feu presque éteint, voyant des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre, il lui prit fantaisie d’en manger une, et se mit en devoir de la tirer du feu, en écartant quelques charbons à l’aide de la pointe de son épée.

    Au même instant, l’un des dormeurs ouvrit les yeux, et, apercevant un individu en train de lui ravir une part de son souper, il lui cria d’un ton brusque, sans cependant bouger de sa place :
    -
    Eh ! Dis donc, monsieur Sans-Gêne ! Si tu voulais bien respecter nos pommes de terre et aller chercher tes comestibles ailleurs !
    -
    Mon camarade, répondit Napoléon en faisant un cache-nez du collet de sa redingote qu’il releva, j’ai tellement faim que tu me permettras bien d’en prendre une seulement.
    -
    Ah ! C’est différent, passe pour une, même pour deux, puisque tu as de l’appétit. Mais dépêche-toi, et demi-tour à droite, pas accéléré… file !

    Comme Napoléon ne se pressait pas d’obéir à l’invitation, le soldat répéta plus vivement encore son commandement, en ajoutant :
    - Ne te le fais pas réitérer, car je ne suis pas de bonne humeur pour le moment.

    Napoléon n’en continua pas moins à fouiller dans les cendres. Alors le soldat, perdant patience, se leva, s’élança contre le maraudeur, et déjà il l’avait saisi par le collet, lorsqu’il reconnut l’empereur.

    Peindre la stupéfaction, la honte et la douleur du grognard serait impossible.

    Tombant alors aux pieds de Napoléon : Mon empereur, lui dit-il en embrassant ses genoux, je suis un brigand ! Faites-moi fusiller, j’ai mérité la mort !
    -
    Tais-toi, lui répond Napoléon, en lui mettant la main sur la bouche, tu vas réveiller tes camarades, qui ont besoin de repos.
    -
    Non, mon empereur, il faut que tout le monde sache que je suis un scélérat, que j’ai osé porter la main sur vous, et que je mérite d’être fusillé.
    -
    Relève-toi, te dis-je, je ne t’en veux pas. Cest moi qui ai eu tort : j’ai été entêté, je n’aurais pas dû toucher à vos pommes de terre.
    -
    Ah ! Mon empereur ! Tenez, tenez, prenez celle-ci, c’est la plus cuite… Non, celle-là, c’est la plus grosse… Ah ! Misérable que je suis !… Prenez-les toutes, sire.

    Et le soldat lui présentait, les unes après les autres, les pommes de terre, qu’il allait chercher, avec ses doigts, au milieu des charbons ardents.

    - Tu vas te brûler les mains, malheureux ! lui disait Napoléon en cherchant à le relever. Garde tes pommes de terre, je n’ai plus faim.
    -
    Oh ! Sire, voyez comme celle-là est bien rissolée. Je suis un brigand. Pardonnez-moi, mon empereur, pardonnez-moi.

    Puis il attirait à lui le pan de la redingote de Napoléon, qu’il couvrait de baisers.

    Voulant mettre fin à cette scène, qui pouvait devenir fatale à ce soldat si elle avait eu des témoins, Napoléon lui dit d’un ton d’impatience : Ah çà, veux-tu bien te taire et me laisser partir, ou je me fâche !

    Et, lui ayant fait lâcher prise, il ajouta à voix basse : Je te pardonne, te dis-je, je ne t’en veux plus. Sois tranquille pour le présent comme pour l’avenir.

    Et, mettant un doigt sur ses lèvres, il ajouta : Mais surtout ne parle de ceci à personne.Cela dit, il s’éloigna et revint à son quartier-général.

    Le 6 juillet, à trois heures du matin, il était à cheval et parcourait les terrains en avant du centre de son armée. Il s’agit de voir clair dans l’échiquier, avait-il dit à son état-major.

    A quatre heures, par le plus beau temps du monde, une forêt de baïonnettes étincelait au soleil dans l’immense plaine de Wagram : une immense artillerie la précédait.

    Tel était le prélude de cette fameuse bataille où, durant l’action, au dire du général Dupas, une colonne entière d’Autrichiens disparut du champ de bataille, sans qu’on pût jamais savoir quel était son sort.

    Cette large plaine, qui, deux jours auparavant, était couverte de riches moissons, n’était plus, le soir, qu’un horrible charnier où des cadavres entassés gisaient dans le sang parmi des habitations à demi consumées.Le carnage fut si grand que le 10, c’est-à-dire quatre jours après la bataille, on ramassait encore, au milieu des blés, des hommes mutilés que leurs blessures n’empêchaient pas de crier : Vive l’empereur !

    Pour sa part, Napoléon s’était exposé avec la témérité d’un soldat, et au fort de l’action, dans le moment même où on se battait à coups de canon comme on se bat à coups de fusil, quand on fait des feux de peloton, le général Walter, commandant les grenadiers à cheval de la garde, lui avait crié : Encore une fois, sire, ce n’est pas ici votre place ! Retirez-vous, ou je vous fais enlever par mes grenadiers, et coffrer jusqu’à ce soir dans un de mes caissons.
    -
    Il en serait capable, avait dit Napoléon au prince de Neufchâtel, en s’éloignant au pas de son cheval.

    Le lendemain de la bataille, à quatre heures du matin, Napoléon sortit de sa tente, qui avait été dressée sur le champ de bataille même. Et, se promenant autour des bivouacs du quartier-général, seul, à pied, et, chose extraordinaire, sans chapeau, il s’entretint familièrement avec les soldats de sa garde. Sa figure exprimait la satisfaction et la confiance.

    Sur les six heures, étant monté à cheval, il se mit à parcourir le terrain pour voir si l’administration de l’armée avait fait son devoir.

    On était au moment de la récolte : les blés étaient très hauts, et l’on ne voyait pas les hommes couchés par terre. De sorte que plusieurs de ces malheureux blessés, qui n’avaient point été aperçus la veille, avaient, en guise de signal, mis leur mouchoir au bout de la crosse de leur fusil, fiché en terre du côté de la baïonnette, pour qu’on vînt à leur secours.

    Napoléon alla lui-même à chaque endroit où il aperçut un de ces signaux, parla aux blessés qui s’y trouvaient, et ne voulut pas retourner à sa tente avant que le dernier n’eût été enlevé. Il n’avait gardé personne autour de lui, et avait ordonné au grand-maréchal de se charger de cette surveillance et de faire activer le plus possible le service des ambulances.

    Tout en continuant de parcourir le champ de bataille, Napoléon s’arrêta un moment sur l’emplacement qu’avaient occupé, la veille, les deux divisions de Macdonald et de Marmont. La terre y avait été labourée par les boulets, et il put juger de l’énormité des pertes qu’avaient faites les Autrichiens.Sur une étendue d’environ une lieue carrée, il n’y avait pas un endroit qui ne fût couvert de morts ou de blessés. Cela formait des montagnes de cadavres. Le reste du sol était couvert de biscaïens aussi nombreux que des grêlons après un violent orage.

    Napoléon reconnut parmi les morts, le colonel d’un régiment d’infanterie de bataille, dont il avait eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d’Egypte avec lui, avait ensuite fait preuve d’ingratitude envers son général en chef, croyant ainsi gagner les bonnes grâces du général Kléber.

    Au retour de l’armée d’Egypte en France, Napoléon, qui avait eu beaucoup de bienveillance pour ce chef de corps durant la campagne d’Austerlitz, ne lui avait témoigné aucun ressentiment. Mais en revanche, il ne lui avait accordé aucune des faveurs dont il s’était plu à combler tous ceux qui l’avaient accompagné, soit en Italie, soit en Egypte.

    En le voyant ainsi couché, Napoléon le regarda un moment d’un oeil attendri, et dit ensuite : Je suis fâché de n’avoir pas trouvé l’occasion de lui parler hier. Je lui aurais dit que depuis longtemps, j’avais tout oublié, excepté ses services.

    A un cri de Vive l’empereur ! qui vint alors frapper son oreille, Napoléon se retourne et aperçoit à quelques pas de lui, étendu sur le revers d’un petit fossé, un canonnier du 6e régiment d’artillerie qui n’avait plus de jambes.

    Il s’approche de ce soldat : Est-ce donc là tout ce que tu as à me dire ? lui demande-t-il avec bienveillance.
    -
    Pour le moment, oui, mon empereur. Cependant il est bon que vous sachiez, que j’ai à moi seul démantibulé quatre pièces de canon à ces satanés de Kinzerlichs, et que c’est le plaisir de les avoir enfoncés qui me fait oublier que je vais tortiller de l’oeil indéfiniment.

    Napoléon, ému, serra la main de ce canonnier, et lui dit : Si tu en reviens, mon brave, à toi l’Hôtel des Invalides ou la pension.
    -
    Merci, mon empereur, mais la saignée a été trop forte pour que j’aille jusque là. Quant à ma pension, je crois qu’elle ne vous coûtera pas cher, car je vois bien qu’il faut descendre la garde pour la dernière fois. Et voilà pourquoi je jouis de mon reste pour crier : Vive l’empereur ! Enfoncé les Kinzerlichs !

    Non loin de ce petit fossé, l’empereur aperçut un jeune maréchal-des-logis de carabiniers qui vivait encore, quoiqu’un biscaïen lui eût fracassé la tête. Mais la chaleur et la poussière ayant coagulé le sang presque aussitôt, le cerveau n’avait reçu aucune impression de l’air extérieur, et ce sous-officier pouvait espérer de survivre à cette blessure.Napoléon met pied à terre précipitamment, lui tâte le pouls, et, à l’aide de son mouchoir, lui ayant débouché les narines, qui étaient pleines de terre, il lui versa quelques gouttes d’eau-de-vie sur les lèvres. Le blessé ouvrit les yeux, parut d’abord insensible à l’acte d’humanité dont il était l’objet, puis il fixa ses regards sur l’empereur, qu’il reconnut. Ses yeux se remplirent alors de larmes.
    Quelques paroles entrecoupées s’échappèrent de sa bouche : O mon empereur ! C’est bon de mourir comme cela, dit-il en faisant un effort pour saisir une des mains de Napoléon, qui lui soutenait la tête. Mais dépêchez-vous : il y en a d’autres qui attendent, car pour moi, c’est fini !Ce brave carabinier mourut entre les mains de l’empereur.Napoléon remonta à cheval sans dire mot, et, rebroussant chemin, revint au milieu de ses troupes, qui commençaient leur mouvement pour suivre l’ennemi en pleine retraite.Mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’il aperçut un soldat qui semblait se diriger vers lui : son costume avait quelque chose d’étrange.La tête empaquetée dans des langes qui ressemblaient assez aux turbans des mamelucks de la garde, ce blessé avait sur les épaules un dolman richement brodé qui provenait de la dépouille de quelque officier supérieur autrichien, et portait un large pantalon de toile blanche fermé au-dessus de la cheville, comme les portaient alors les grenadiers de la garde en campagne.

    - Qu’est-ce que cette mascarade ? dit Napoléon en fronçant le sourcil et en arrêtant son cheval au moment où ce singulier personnage était arrivé près de lui.
    -
    Mon empereur, s’écria le soldat en faisant le salut militaire, me revoilà !
    -
    Ah ! ah ! fit Napoléon, se doutant bien à ce langage que cet homme, malgré sa mise hétéroclite, devait être un de ses grognards privilégiés. Comment t’appelles-tu ?
    - Est-ce que vous ne vous souvenez plus de moi, mon empereur ?
    -
    Comment veux-tu que je te reconnaisse ainsi fagoté ?
    -
    C’est vrai. Je dois avoir l’air d’un Turc d’Egypte. Ce sont ces farceurs de carabins qui m’ont déguisé ainsi, hier au soir, après m’avoir ficelé la tête pour que je n’en perde pas les morceaux. Mais, malgré les conseils de mes chefs, j’ai mieux aimé vous voir aujourd’hui que de me rendre à l’hôpital, persuadé que cela me ferait plus de bien. Je me sens déjà plus de forces.
    - J’en suis enchanté, mais tout cela ne me dit pas qui tu es ?
    - Je suis l’homme aux pommes de terre, dit le soldat d’un ton mystérieux, en baissant la voix et se rapprochant de l’empereur.
    Vous savez… avant-hier… c’est moi qui…
    -
    Ah ! C’est toi ! se hâta d’ajouter Napoléon pour empêcher ce soldat d’en dire davantage. Tu as donc été blessé grièvement à la tête ?
    -
    Un rien du tout : trois coups de latte sur la coloquinte ! Sans ma queue tout de même, ce grand Lansmann de je ne sais quel régiment me décollait la boule. J’ai senti le moment où je n’avais plus qu’à me baisser pour la ramasser. C’est égal, j’avais mérité pire que ça !
    -
    Cela ne sera rien, tranquillise-toi. Avec un peu de repos et quelques compresses d’eau-de-vie camphrée…
    -
    C’est ce que les carabins m’ont dit. Aussi, depuis hier, j’en ai déjà bu pas mal.

    Ici, Napoléon ne put s’empêcher de rire de la manière dont le blessé avait jugé à propos de s’appliquer le remède.

    Puis, reprenant son sérieux, il ajouta d’un ton plein de bienveillance : Je sais que tous, vous vous êtes conduits en braves. Que veux-tu ?… Est-ce de l’argent ?
    -
    De l’argent !… fi donc, mon empereur ! J’en ai de trop : ma masse est au grand complet. A votre service…
    -
    C’est donc de l’avancement dans ton régiment ?
    -
    Pas si conscrit ! Je suis trop vieux maintenant. Depuis treize ans, j’ai moisi dans les chevrons. Ce que je voudrais… ô mon empereur!… voyez-vous, ce qu’il me faut… c’est…

    Et comme le vieux grenadier mettait une sorte d’hésitation ou plutôt de modestie à faire l’aveu de l’objet de ses désirs, Napoléon tâcha de l’enhardir en lui disant : Voyons, explique-toi, parle. Je suis pressé, on m’attend.
    -
    Eh bien ! C’est le bijou en question que je voudrais, reprit le soldat, la poitrine comme soulagée d’un poids énorme.
    - Ah ! Je comprends… tu n’es pas difficile, toi !…, mais l’as-tu mérité ?

    A cette demande, le vieux guerrier redressa la tête avec fierté, et, fixant sur Napoléon un regard étincelant, il reprit avec emphase et en traînant chacune de ses paroles :
    - Si je l’ai méritée ?… quelle bêtise !… mais, mon empereur, puisque voilà cinq batailles de suite où je fais mon possible pour me faire tuer sans avoir ce bonheur-là : Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, et hier, avec ces grands Lansmanns qui ont des casques en pains de sucre et des sabres longs de deux aunes !… Si je l’ai méritée !…
    -
    C’est bon ! C’est bon ! se hâta d’interrompre Napoléon pour en finir. Puisqu’il en est ainsi, je crois que tu l’as bien gagnée. Tiens ! Mais promets-moi de te rendre à l’instant à l’hôpital pour te faire soigner.

    En disant ces mots, Napoléon avait détaché sa croix et l’avait offerte au soldat.

    Celui-ci, en la recevant des mains de l’empereur, était tombé à deux genoux, et l’avait portée convulsivement de son coeur à ses lèvres et de ses lèvres à son coeur, sans pouvoir même, dans l’excès de son ravissement, trouver une parole de remerciement.

    Quant à Napoléon, accoutumé à ces sortes de scènes, il avait profité de l’extase dans laquelle le vieux brave était plongé pour continuer sa marche. Seulement lorsqu’il eut fait une vingtaine de pas, il tourna la tête, et, apercevant le grenadier, qui, resté à genoux à la même place, avait les bras étendus vers lui, il lui fit de la main un signe amical, comme s’il eût voulu lui dire : Adieu, nous nous reverrons.

    Le soldat se releva, et de nouveau couvrit de baisers cette croix qu’il contemplait avec ivresse.Puis il murmura d’une voix sombre, et comme sous le poids d’un remords poignant : Et quand je pense que c’est à lui que j’ai refusé une pomme de terre !…

  • One Response à “Anecdocte de la vie de Napoléon Ier ou l’homme aux pommes de terre”

    • CALLAT Régine on 26 avril 2020

      Ce grenadier qui est sans doute originaire du Languedoc se nommait-il ASTRUC ?
      Comment connaitre son nom et prénom. Merci d’une aimable réponse.
      Régine CALLAT.

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