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  • 21 septembre 2010 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
    dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

    Canton de Gérardmer
    (Prévôté d’Arches)

    D’après l’état du remembrement des archives communales, fait en 1631, Gérardmer aurait eu une population de 1195 habitants répartis en 239 conduits. Mais viennent les fléaux de l’époque, et bientôt, on a lieu de constater une baisse extraordinaire. Selon Lepage, fondé sur les comptes du domaine d’Arches pour les années 1656, 1659 et 1661, la population de Gérardmer, vers 1656, n’aurait été que de 40 à 47 conduits.

    De prime abord, les Gérômois, vivant dans un pays isolé, furent moins exposés que d’autres aux incursions des pillards et des Suédois. Aucun col de montagne, sinon celui de la Schlucht, ne débouche sur Gérardmer. Or, au XVIIe siècle, les précipices de la Schlucht étaient inabordables du côté alsacien, et formaient un rempart naturel au versant vosgien. Les soudards ne pouvaient songer à envahir le pays par ce point impraticable.

    Mais la peste et la famine ne connaissent pas les montagnes comme frontières infranchissables. Aussi à Gérardmer, comme ailleurs, la peste et la famine exercèrent leurs ravages. De 1630 à 1639, les registres mortuaires sont interrompus. En conséquence, le maire de Gérardmer ne déclarait en 1659 que 48 feux, et en 1660, ne pouvait attester que 47 conduits (capables de payer l’impôt).

    Il est vrai que quatre ans plus tard, on parvenait à former un rôle de 53 individus, 59 fermiers, 22 veuves, 29 mendiants et 8 réfugiés (en tout 188), ce qui pouvait indiquer près de 950 habitants semés sur l’énorme territoire de Gérardmer, du col Stréture au Béliard, de Grosse-Pierre au Kertoff et du Hohneck à l’arrière de Liézey. Il est possible qu’après la neutralité de 1650 pour la prévôté d’Arches, des évadés aient songé à venir jouir de la tranquillité qu’ils ne retrouvaient pas encore ailleurs.

    Si Gérardmer, n’étant pas sur les grands passages, ne fut pas comme les vallées de la Meurthe, la Fave, le Rabodeau et de la Plaine, piétiné par les incursions sans cesse répétées, il fut, ainsi que La Bresse, dès 1632, écrasé par les réquisitions multiples et victime du sans-gêne des mercenaires à la solde de Charles IV.

    Plus tard, il fut l’objet des exigences impitoyables des intendants français. En 1644, Le Val-d’Ajol, La Bresse et Gérardmer avaient ordre de subvenir à l’entretien du régiment d’Esmes, tenant garnison à Epinal. Le 6 février 1645, ordre était donné que 28 rations seraient affectées au quartier d’Epinal « sur celles que Gérardmer et le Ban de Tendon estaient attenus de paier à Châtel ». A côté de ces fournitures, les Gérômois avaient à verser un impôt pour La Mothe, et le 25 août, ils étaient en retard de 7 mois pour les rations d’Epinal.

    En 1646, il y a sur Gérardmer une nouvelle imposition, car il s’agit de fournir à l’entretien de deux compagnies du régiment du Cardinal, logé à Epinal.

    Dans l’entre-temps, Gérardmer fut aussi visité par les Suédois et les Loups des Bois. Comme les Lorrains avaient élevé des retranchements au Hohneck, ainsi qu’ils avaient fait au Bonhomme, aux cols de Sainte-Marie, Lubine, Saales, les Suédois n’arrivèrent pas immédiatement sur Retournemer et la Vologne. Mais après avoir désolé et ravagé le Gregorienthal, ils parvinrent à s’enfoncer par petites bandes dans la montagne, probablement en franchissant le Taneck.

    Les Suédois reparurent par les Chaumes en 1643, 1644 et 1645. Mais ils n’étaient les seuls à redouter. Les Cravates faisaient aussi leur sinistre métier et certains coins du territoire de Gérardmer étaient des passages dangereux, et qui le furent encore lors de la seconde occupation française. Plus d’un voyageur y perdit la vie.

    Face à cette situation déplorable, les Gérômois représentèrent leur isolement au milieu des montagnes, leur éloignement de toutes villes « où de coutume se tenait marché », auxquelles ils ne pouvaient se transporter « qu’avec grands peines et risques ». En conséquence, ils demandèrent à Charles IV, « pour eux, les villages et granges ès environs dudit Gérardmer » qu’il leur accordât un marché le jeudi de chaque semaine. Cette requête fut entendue, et le 4 mai 1641, le duc accorda pour trois ans ce qui était sollicité. Par lettres patentes du 20 septembre 1661, Charles IV, reconnaissant que les motifs exposés en 1641 subsistaient toujours, décréta jusqu’à nouvel ordre un marché hebdomadaire et deux foires annuelles à Gérardmer.

     

    Jetons maintenant un coup d’œil sur l’état dans lequel le cataclysme du XVIIe siècle laissa les hauts pâturages qui s’étendent du Donon au Ballon.

    Notons d’abord qu’avant les guerres, ces pâturages étaient affermés aux habitants des deux versants, et que les pâtres alsaciens et les pâtres lorrains avaient des « gistes à bestial » éparpillés sur toute l’étendue des hauts gazons des Vosges. Dès que la neige a disparu des sommets, les marcaires forment leur troupeau et les mènent sur la montagne. Ils ne quittent les pacages des chaumes qu’aux approches de l’hiver. Sauf dans les « hohf » qui, comme Sérichamp, La Reichperg, au Valtin, Schmalzgutt, à La Bresse, la Jumenterie au Ballon d’Alsace sont de véritables granges fermières, il ne reste plus de bétail sur les hauteurs pendant la saison rigoureuse.

    En 1634, les pelouses du Donon, de Prayé, du Pré de Raves et du Rosberg à La Croix-aux-Mines, de Sérichamp au Valtin, furent encore animées comme chaque printemps. Ce fut la dernière fois que la transhumance eut lieu. Mais dès 1633, l’Alsace était ravagée, au pied des Vosges, dans le Val de Lièpvre et le Grégorienthal. La peste et la guerre jetaient un voile de deuil, que venait assombrir la fumée des incendies.

    Aucun marcaire ne vint plus sur les chaumes, parce que la peste avait fauché les pâtres alsaciens et que la rapine avait dévoré leurs troupeaux. L’été suivant, du Rosberg de Thann au Neuf-Bois de Bussang, du Ballon de Guebwiller au Rheinkopf, du Grand Hohenack au Gazons de Pairis vers le Lac Blanc et Taneck, aucun marcaire ne retourna sur les Chaumes.

    La Petite Chaume du Valtin et Hervafaing furent envahis par les pillards et abandonnés par les pâtres. La population disparut d’ailleurs de partout dès 1635. Sans doute la neutralité arrachée en 1639 par l’abbesse de Remiremont, Catherine de Lorraine, rendit un peu de tranquillité aux montagnards des prévôtés d’Arches, Remiremont et Bruyères, mais la région de Saint-Dié et Raon, loin de bénéficier de cette sauvegarde, n’en fut que plus éprouvée. Quant aux pays qui profitèrent de la neutralité, ils avaient trop à faire pour déblayer leurs ruines.

    On fit une légère tentative de pacage en 1643 sur les gazons de Fonie et de Lenvergoutte, aux Arrentés de Corcieux, mais les Suédois revinrent dans la prévôté d’Arches, y restèrent l’année suivante et ne quittèrent qu’après « avoir entièrement pillé et ruiné tous les lieux de ladite prévôté ». Les Chaumes furent définitivement délaissées, les pâtres étaient morts, le bétail avait été volé, les tenanciers des gazons ayant disparu, les anciens baux restèrent lettres mortes. Il suffit de dire qu’en 1638, plus de 200 personnes furent massacrées à Munster et 1800 têtes de bétail furent razziées dans le Grégorienthal.

    En vain les receveurs des domaines déclaraient-ils qu’il fallait faire profit des chaumes, en vain le contrôleur d’Arches faisait-il toute réclame dans les montagnes des Vosges pour amener en 1649 l’adjudication des pelouses. Chaque compte d’Arches finit par cette phrase stéréotypée : « Toutes des dites chaumes ne s’admodie plus présentement à cause des guerres ».

    En 1651, une nouvelle neutralité étendue aux prévôtés d’Arches et Bruyères fut obtenue par le chapitre de Remiremont. Mais les chaumes ne se repeuplèrent pas. Seul un particulier de Bruyères, en payant une redevance de 10 francs, conduisit quelques vaches à la montagne. Dix francs ! Voilà tout ce que le Trésor devait encaisser en 1654 et 1655 pour la location des magnifiques pelouses des Vosges. Pourquoi donc cette persistance de désertion ?

    La population lorraine, écrasée par les impôts de guerre, ne se relevait pas. Arches, par exemple, n’avait plus que trois conduits, abrités dans les mines de l’ancien village et de la ville fortifiée.

    Mais les Vosges alsaciennes, devenues françaises par le traité de Westphalie, étaient plus que jamais ravagées, non plus cette fois par les Suédois, mais par les troupes de Charles IV vivant en pays ennemi. Le duc avait été exclu des négociations de 1648 qui attribuaient l’Alsace à la France. Aussi, quand le comte de Lignéville reprit la campagne de 1650 pour reconquérir les Vosges, ce fut sur l’Alsace que le duc de Lorraine réorganisa son armée, après l’insuccès final de son général. A la fin de 1651, ses avant-postes étaient au Val de Villé, à Saint-Hippolyte et à Massevaux. En février suivant, ses régiments se réfugièrent sur Kaysersberg et Turckheim qu’ils saccagèrent, puis ils pénétrèrent dans le Val de Munster, incendièrent la ville et l’abbaye, pillèrent, tuèrent et brûlèrent dans tout le Grégorienthal. De 1 500 habitants qui y vivaient avant leur arrivée, il n’en resta pas la moitié à leur sortie !

    Il faut attendre l’année 1656, pour voir un semblant de location de chaumes. Les Gérômois reprirent, pour la modique somme de cinquante francs barrois, la jouissance des cinq grandes chaumes de Belbriette, Balveurche, Fachepremont, Grouvelin et Saint-Jacques, dont ils avaient autrefois l’amodiation. Quelques échappés de Munster rentrèrent au Chitelet, à Brethzouzen et à Ferschmuss.

    Quant aux Bressaux, ils étaient encore trop plongés dans la misère pour songer à reprendre les pacages. Seul un particulier amodia, pour un canon annuel de 16 francs, la Vieille-Montagne (Altenberg). Mais les pelouses de Schmargult, Champy et Rothenbach rstèrent dans l’abandon où lles étaient depuis un quart de siècle.

    Ce fut seulement en 1661 que furent occupées les chaumes de la Fonée, Lenvergoutte et Sérichamp. Quant au Pré de Raves et au Rosberg, vainement les gruyers de La Croix firent, depuis Saint-Dié jusqu’au fond des vallées, voire dans le Val de Lièpvre, annonce en 1655, d’adjudication de chaumes. Aucun chaumier ne se présenta pour prendre ferme. Le manque de sécurité faisait déserter les chaumes.

    Quant aux gazons de Lubine, L’Allemand-Rombach et Sainte-Marie, ils restaient en plein abandon. Vers 1665, quelques paysans tentèrent bien de réoccuper les pâturages inférieurs, mais les chaumes proprement dites gardèrent l’état sauvage. Les belles pâtures, autrefois si recherchée de la Hingrie et de Diarfête, retrouvèrent seulement chaumiers en 1669. Il en fut de même pour celles du pays de Salm.

    Les receveurs d’Arches, Bruyères et Saint-Dié étaient obligés de constater qu’il restait peu d’habitants dans les montagnes, que ceux qui survivaient étaient dans le dénuement, n’avaient plus de bétail, que ces pauvres gens avaient la répugnance à se risquer sur les sommets, où toujours était l’« alarme », où au péril des embuscades, s’ajoutait le danger des voleurs et celui des fauves (En 1707, on tua un ours à Vagney, un autre en 1709 entre Ventron et Bussang. De 1725 à 1755, on en détruisit six ou sept de ceux qui, traqués par des chasses implacables, furent refoulés dans la grande montagne, et gîtèrent sur les flancs abrupts du Hohneck).

    Enfin, l’état des lieux arrêtait la bonne volonté des fermiers. Dans tous les terrains de culture des Vosges, la végétation ligneuse avait envahi les sillons. a plus forte raison, avança-t-elle en pleine montagne.

    De Lubine à Sérichamp, ce n’était que ronces, épines, broussailles et rapailles. Ailleurs, la futaie avait fait de larges conquêtes et arrivait au seuil des villages.

    En 1700, les chaumes de Grouvelin, Fachepremont et Saint-Jacques étaient débarrassées de leurs broussailles, parce que le bail consenti en 1656 aux habitants de Gérardmer portait que les chaumiers devaient « nettoyer, essarter le menu bois pour rendre les dites chaumes en bon état à la fin du bail », mais le quart de Belbriette était encore un impénétrable fouillis et la moitié de Balveurche était impraticable. La haute futaie avait reconquis les trois quarts du Chitelet, la pelouse de Schmargult n’avait que la moitié de sa superficie, tandis que les deux « anciennes gistes » de Ferschmuss pouvaient à peine suffire pour douze vaches.

    Toute la partie sud était plongée dans la brousse, et le Rothenbach était rempli de « bois inutiles ». A l’Altenberg, les marcaires avaient pu reformer trois petites enclaves, mais le Grand Ventron était une chaume en train de disparaître, où nul n’avait le courage d’apporter la cognée. Le Drumont offrait une mosaïque de minuscules pelouses et de boqueteaux. Au lieu de nourrir 90 vaches comme en 1590, le Neuf-Bois pouvait à peine en alimenter neuf. Quant au Ballon, les sapins y avaient grandi, et la Jumenterie du duc Henri II était entièrement envahie de conifères.

    Les petites chaumes, comme La Fonie, Lenvergoutte avaient vu les essences résineuses prendre élan au milieu des pelouses. Le Haut Rouan (Gérardmer) n’avait plus que 30 toises en « rondeurs ». Cinquante pas suffisaient pour traverser le gazon de Champy (La Bresse), autrefois l’un des plus importants.

    Que dire des chaumes comprises entre La Schlucht et le Lac Blanc ? Appartenant aux seigneurs de Ribeaupierre, elles n’ont pas laissé grand trace dans les archives de Lorraine, mais nous savons qu’elles ont été délaissées dès 1634. Par conséquent, elles durent avoir le sort du « Grand Pâturage », de Morpont, Diarfête et la Hingrie. Les chaumes de Salm, les « summæ campaniæ » du VIIe siècle, étaient dans un état lamentable.

    Je n’irai pas plus loin dans l’esquisse de la pitoyable situation faite par la guerre de Trente Ans. La disparition de la transhumance pendant un quart de siècle prouve la disparition des habitants. L’embroussaillement des terres et des pelouses montre que, sur des régions jadis prospères, la ruine, la misère, la désolation avaient étendu un voile funèbre.

     

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