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    Le R.I.C.M : le premier régiment de France dans GUERRE 1914 - 1918 drapeauduricm-150x150fouragresduricm-150x150 dans GUERRE 1914 - 1918affichericm-150x150

    D’après un article paru dans « Les archives de la grande guerre » en 1919

    La remise de la double fourragère aux couleurs de la légion d’honneur et de la croix de guerre, faite le 10 décembre dernier, à Mulhouse, par le président de la république, vient consacrer une suite ininterrompue de prouesses accomplies par le Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc, plus connu aux armées sous ces initiales désormais célèbres, le R. I. C. M.

    Lorsque le lieutenant-colonel Modat présenta le drapeau qui, avec sa hampe décorée de la croix de la Légion d’Honneur et de neuf croix de guerre avec palmes, n’est déjà plus qu’une poignée de joyaux d’émail et de bronze, le président de la république, lui dit, en accrochant la dixième palme :
    « Je vous apporte les félicitations et la reconnaissance de la France ».
    Nul témoignage n’était plus mérité, car si un autre corps, le Régiment de Marche de la Légion Etrangère, a obtenu, lui aussi, la double fourragère, le R. I. C. M. doit être classé en tête de l’armée française par le nombre de ses victoires.

    Toutes, en effet, soit en raison des circonstances du moment, soit par suite d’omissions involontaires, ne lui ont pas été comptées. C’est un devoir pieux que de les marquer dans ces pages.

    On pourrait croire, d’après sa dénomination, que le R. I. C. M. est composé comme la brigade des tirailleurs indigènes, dite brigade marocaine, d’éléments indigènes recrutés parmi les anciens tabors chérifiens. Son contingent, de même que celui de la plupart des régiments du corps d’occupation, ne comprend que des hommes originaires des diverses régions de la France. Parisiens hâbleurs et débrouillards, Normands flegmatiques et réalistes, Bretons rêveurs et têtus, Provençaux rieurs, Basques nerveux et infatigables, Corses redoutables, se mêlent dans ses rangs, séduits par le caractère fabuleux de la riche épopée coloniale. Ils se sont battus dans les rizières de l’Indochine, dans la brousse de Madagascar, les savanes du Soudan, les forêts du Congo, ayant souffert de la fièvre, de la faim, de la soif. Depuis 1912, ils font campagne dans le « bled El Makhzen » comme au « bled Es-Siba », sous des chefs comme Gouraud, Mangin, Baumgarten et Henrys. Ils viennent de s’illustrer à Tadla et à Taza.

    Constitué dès les premiers jours d’août 1914, à l’aide de bataillons déjà sur le pied de guerre, le R. I. C. M. fut donc, au début de la campagne, exclusivement composé d’officiers et de soldats de carrière, c’est-à-dire imprégnés des meilleurs principes de la tradition militaire française. Si les pertes cruelles qu’il a éprouvées ont amené plus tard dans son sein des éléments nouveaux, ceux-ci se sont rapidement fondus dans le moule, acquérant en peu de jours cette exaltation, cette confiance, cette foi qui font les victoires. Le R. I. C. M., sous les ordres du lieutenant-colonel Pernod, débarque à Cette (ancien nom de Sète) le 17 août 1914. La division marocaine, dont il fait partie, placée sous le commandement du général Humbert, arrive trop tard pour participer à la bataille de Sambre-et-Meuse, mais ses éléments sont jetés, un à un, au fur et à mesure qu’ils débarquent, dans la fournaise.

    Les 3ème et 4ème armées françaises, qui ont pénétré dans le Luxembourg belge, ont dû céder devant le nombre. Elles ont repassé la frontière, elles vont rétrograder encore derrière la Meuse. Le R. I. C. M. reçoit comme première mission de protéger la retraite et de tenir à la Fosse-à-1′Eau. Une charge à la baïonnette jette le désarroi dans les masses allemandes qui s’avancent et interrompt un moment la poursuite de l’ennemi. Celui-ci, surpris, et désormais circonspect, ne fera plus que suivre la retraite. Le 31 août, nouvel arrêt au Châtelet. Il faut laisser le temps aux colonnes de la division de s’écouler.

    Les marsouins reçoivent l’ordre de tenir dans le village jusqu’à la dernière extrémité. Les vagues ennemies viennent se briser sur les barricades défendues avec acharnement. Lorsque l’ordre de retraite parvient aux survivants, le village est déjà à peu près entièrement encerclé et ce n’est que section par section, à travers le seul étroit passage encore praticable, que le repli peut s’effectuer.

    On n’a pas oublié le rôle glorieux joué par la 1ère division marocaine dans cette étroite bande de terrain qui, de Mondement, va jusqu’aux marais de Saint-Gond. Il faut qu’elle y tienne à tout prix car la bataille va pivoter autour de cet axe. La division Humbert y gagne sa première citation collective, ayant été, avec la 42e division, l’âme de la victoire de la Marne. « La fortune, dira plus tard le maréchal Foch, a voulu que la division marocaine fût là ». La bataille a rétabli l’équilibre entre les deux adversaires. Ni l’un ni l’autre ne paraît en mesure de remporter une victoire décisive. Cependant l’ennemi aiguille vers l’Ouest toutes les unités qu’il peut prélever sur le reste de la ligne. De l’échiquier de Champagne, les Français et les Allemands roquent en même temps. C’est « la course à la mer ». Le 4ème bataillon du R. I. C. M., sous les ordres du commandant Leduc, tenu en réserve, est adjoint à la brigade Savy et va prendre part, avec elle, à la bataille de Lassigny. Le 22 septembre, le bataillon, enlevé à la baïonnette, bouscule l’ennemi, pénètre comme un coin dans ses défenses et doit être, en fin de journée, ramené en arrière pour se reporter à l’alignement des corps voisins qui n’ont pu progresser aussi rapidement.

    Deux mois plus tard, le 17 décembre, c’est l’attaque de tout le régiment sur le village fortifié de Mametz, la tentative de deux compagnies du 6ème bataillon sur les tranchées du cimetière, arrêtée seulement à quelques mètres des réseaux de fils de fer. Le 20 et le 21, nouvelle attaque sur la lisière est du village, brisée par le feu des mitrailleuses ennemies, après des pertes terribles. La compagnie Boutet ne compte plus, à la fin de la deuxième journée, qu’une vingtaine d’hommes.

    Ces assauts héroïques, qui ont coûté au R. I. C. M. 25 officiers et plus de 700 hommes tués ou blessés, vont être récompensés, le 12 janvier suivant, par une citation à l’ordre de la IIe Armée.

    Sous le commandement du lieutenant-colonel Larroque, le régiment a mené, dans les journées des 17, 18 et 21 décembre 1914, de nombreuses attaques. Il s’y est conduit de la façon la plus glorieuse, sans s’occuper de ses pertes. Puis, ce fut la pluie, la boue, les inondations, l’absence d’abris, les relèves rares et difficiles, plus dures, plus pénibles pour ces hommes habitués aux climats torrides. Au début du printemps, le R. I. C. M. est envoyé en Belgique, au secours de nos alliés britanniques qui défendent courageusement le saillant d’Ypres. La ville est étroitement encerclée. Il faut la dégager à tout prix. Le régiment reconnaît le secteur, perdant à ce moment un de ses plus braves officiers, le capitaine Guérini.

    Le 27 avril, le régiment sort des tranchées. Il est 13 heures. Les premières vagues sont à peine à cinquante mètres de la ligne ennemie lorsqu’elles voient une vapeur blanche s’élever de la ferme Mortelje. Un officier a déposé qu’on vit d’abord cette vapeur monter des tranchées allemandes jusqu’à une hauteur d’un mètre environ. Puis, au-devant de cette vapeur, parut un nuage verdâtre qui s’élevait à près de trois mètres de haut et qui roula le long du sol, comme un mur mouvant, poussé par un vent régulier, jusqu’aux tranchées françaises. Tous ceux qui, croyant à une attaque simplement protégée par un rideau de fumée ordinaire, s’étaient élancés en avant pour la repousser, tombaient asphyxiés ou devaient reculer. Il fallut céder le terrain qu’envahissait rapidement le flot des gaz empoisonnés.

    Cependant, malgré leurs souffrances, les compagnies placées en soutien ne voulurent pas abandonner leur poste de combat. L’attaque, reprise le lendemain, en dépit des tirs de barrage, fut foudroyante. Malgré les lignes de sacs à terre, malgré les chevaux de frise, bien que pris sous un feu violent d’artillerie et de mousqueterie, les bataillons s’emparèrent de la ferme Mortelje. Le surlendemain 30, nouvelle attaque qui n’échoue que sous de nouvelles vagues de gaz. Il fallut se replier sur la lisière sud de la ferme. En trois jours, le R. I. C. M. avait perdu, en tués et blessés, 30 officiers et plus de 1.000 hommes.

    Le 25 septembre, il participe à la grande offensive vers Vailly, puis tient le secteur à Nieuport jusqu’au moment où il est appelé à prendre part à la grande bataille qui se joue sous les murs de Verdun. On dirait que, jusqu’à ce moment, le R. I. C. M. s’est seulement préparé à la lutte. Il va s’y jeter frémissant et remporter en six mois trois citations, les plus belles peut-être de toutes celles qui furent gagnées par un régiment et qui ont nom Fleury, Douaumont, Louvemont.

    Le 6 juin a été, pour le fort de Vaux, la journée suprême. Le 7, les Allemands ont pénétré dans ses ruines inhabitables et n’y ont trouvé que quelques hommes épuisés. Une brigade de marche a été formée avec le R. I. C. M. et le 2ème régiment de zouaves pour le débloquer. Les coloniaux arrivent dans le secteur le 7 au soir. Il n’y a plus de tranchées, les hommes prennent place, par groupes de deux ou trois, dans des abris illusoires, des trous de 210 aménagés, se tiennent accroupis ou couchés. Certains restent dans la même position pendant vingt heures, à genoux, la tête baissée, le sac sur la nuque. Ils ont soif, ils ont faim, ils ont froid, puis ils ont chaud. Il n’y a pas d’eau depuis trois jours. L’air est irrespirable. Les zouaves, qui doivent participer à l’assaut, n’ont pas encore rejoint, leurs guides s’étant perdus. Le R. I. C. M. attaquera seul, de suite. Il sera soutenu, en cas de besoin, par le 321ème.

    Le 8, à quatre heures, les sections sortent de leurs trous. Le ciel est clair. Dans les arbres déchiquetés, dans les buissons hachés, des oiseaux volent et chantent, tandis que les coloniaux lancent leurs grenades et que les mitrailleuses allemandes, placées sur la superstructure du fort, accomplissent leur oeuvre de mort. Le bataillon du centre perd, en quelques heures, sept officiers sur huit. Le capitaine Aymé vient d’être grièvement blessé. Il conservera cependant les deux jours suivants le commandement de sa compagnie bloquée dans un élément de tranchée, où le ravitaillement sera rendu impossible par le feu des mitrailleuses et le bombardement continu.

    Le 10, certaines compagnies sont réduites à une trentaine d’hommes. Le fort brûle dans les violets de l’aube ou les rouges du crépuscule tandis que les obus français et allemands font jaillir jusqu’au ciel l’eau de l’étang qui semble se vider.

    Les hommes sont étendus au fond des trous. On leur marche dessus sans les réveiller. A la moindre alerte, ils sont debout comme poussés par un ressort. Secouant la poussière et le sang de leurs vêtements, ils dénouent soigneusement les paquets de cartouches, font jouer la culasse du fusil et ajustent l’ennemi qui attaque. Le 18 au matin, au moment où le R. I. C. M. est relevé, pas un pouce de terrain n’a été cédé. Les pertes sont énormes, près de 1.200 hommes. Leur proposition de citation, faite par le général Hirschauer, n’a pas de suite. La palme manquée cette fois encore, le R. I. C. M. va la conquérir deux mois après, à Fleury.

    La grande attaque allemande du 23 juin, menée par douze régiments, après une effroyable préparation par gaz asphyxiants, avait échoué devant l’ouvrage de Froideterre et le fort de Souville, mais au centre, le village de Fleury avait été perdu.

    Dès le 26, un régiment de la division Garbit est rentré dans le village et a pu se maintenir dans la station et dans quelques maisons au Sud. La seconde attaque du 10 juillet devait nous les faire perdre.

    Dès le 15 juillet, des fractions du 3ème zouaves parviennent à occuper deux ou trois îlots, mais ne peuvent s’y maintenir. Au début du mois d’août, le 56ème, puis le 10ème, ont progressé aux abords puis dans le village. Le 3, les admirables soldats du 207ème, du 56ème et du 10ème, qui ont marché trop vite, sont refoulés par les attaques ennemies aux lisières sud. Il faut tout recommencer. Le 8ème régiment de tirailleurs reprend l’attaque, enlève un premier îlot puis, à la grenade, commence une véritable guerre de rues car, à cette date, Fleury gardait, malgré tous les bombardements subis, une apparence de village détruit.

    Le 10 août, les tirailleurs sont relevés par le R. I. C. M. Le lieutenant-colonel Régnier s’est rendu compte de la difficulté de la tâche qui lui incombe. On avancera à la sape d’abord, puis ensuite à la grenade.

    Le 12, on gagne ainsi une cinquantaine de mètres. Le 16, les sapes sont achevées, les parallèles pratiquées donnent une base de départ. Pendant la nuit, on achève les travaux d’approche, les réserves sont poussées en avant.Le 17, à 18 heures, l’attaque se déclanche, précédée d’une vague de grenadiers qui passe, malgré les rafales de mitrailleuses et de fusils, bondit dans la tranchée ennemie qui est bientôt nettoyée. Mais le commandant Doualin est déjà tombé sur le parapet. D’autres vagues suivent, accompagnées de mitrailleuses, enlèvent après un furieux corps à corps la première position.

    Le 1er bataillon, à droite, a atteint la voie ferrée. Il la suit pour se rabattre à gauche sur le village. A gauche, le 4ème bataillon (commandant Alix) enlevé par le capitaine adjudant-major Alexandre, doit parcourir plus de cent mètres en terrain découvert avant d’atteindre les ruines. Il effectue ce parcours en ordre parfait, comme à la manoeuvre, sous les tirs de barrage formidables de l’artillerie adverse, arrachant des cris d’admiration aux soldats qui, du haut du fort de Souville, suivent sa marche héroïque. Il pénètre ainsi jusqu’à l’église. A ce moment, le 4ème bataillon a effectué sa liaison avec le 1er, à la voie ferrée. Seul, le centre résiste encore, c’est là, en effet, que sont les bastions les plus redoutables. Chaque ruine, chaque cave est un fortin qu’il faut enlever sous le feu des mitrailleuses postées partout, secondées par les feux de Thiaumont. La nuit arrive sans mettre fin à la lutte.

    Le 18, au matin, la progression reprend. Le R. I. C. M. doit être relevé dans la matinée, mais il tient à parachever son oeuvre. Au soir, Fleury tout entier est entre ses mains, avec des prisonniers appartenant aux 130ème et 144ème régiments.Les pertes cependant ont été lourdes, 13 officiers, 528 hommes ont été tués ou blessés dans cette lutte de deux jours, que résume magnifiquement la citation suivante qui vaut au R. I. C. M. la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre :
    « Sous le commandement de son chef, le lieutenant-colonel Régnier, a conquis pied à pied, puis dans un magnifique assaut, les deux tiers d’un village ruiné très important pour la défense, où l’ennemi était formidablement retranché. Un pâté de maisons, formant réduit, restait encore aux mains de l’ennemi. Le régiment colonial du Maroc, qui devait être relevé, a spontanément demandé à rester sur le terrain jusqu’à ce qu’il eût achevé son oeuvre. A complété brillamment la conquête du village dans la nuit suivante. A remarquablement organisé la défense des ruines du village, dont la conquête a été intégralement maintenue ».

    Deux citations individuelles montreront l’esprit qui anime ce beau corps. Un vieux soldat de carrière, Jean-Marie Thépault, chargé d’un fusil-mitrailleur, s’élance avec la première vague à l’assaut du village. Voyant une mitrailleuse ennemie en action qui fauche le flanc de l’attaque, il la prend seul à partie en se mettant à bonne portée, à découvert. Il tue tous les servants et s’empare de la mitrailleuse. Il est pour ce fait décoré de la Légion d’honneur. Un autre encore, Pinault, se porte au-delà de l’objectif aux côtés de son capitaine grièvement blessé et reste pour le défendre à moins de trente mètres d’une tranchée ennemie. Il ne rentre dans la position organisée qu’après avoir assuré le transport de son chef.

    Deux mois après, une nouvelle tâche aussi rude devait être réservée au R. I.C. M. Il est des régiments auxquels le général Nivelle, commandant la IIe Armée, devait confier la tâche glorieuse de reprendre le formidable fort de Douaumont qui, en face de l’ouvrage de Thiaumont, occupe la crête, en forme de double créneau.

    C’est d’abord, à l’arrière, une préparation minutieuse où chacun étudie son rôle. Le régiment est amené l’avant-veille seulement au ravin des Vignes, entre Thiaumont et Fleury. Il fait partie, avec les zouaves, les tirailleurs, le 11ème R. I. et un bataillon de Sénégalais, de la division Guyot de Salins, placée à gauche du dispositif de bataille, depuis les carrières d’Haudromont jusqu’au fort.Depuis le 22, un brouillard inerte flotte le soir, travaillé par le passage incessant des obus.

    Cette fois, c’est notre artillerie qui pilonne les positions ennemies. Quatre cents tonnes de projectiles vont être déversées dont plusieurs lancées par les 400, qui tirent à 12 kilomètres. Le soir du 23, un pigeon allemand capturé révèle le désarroi des troupes de première ligne dont les chefs demandent instamment la relève. Une centaine de fantassins viennent se constituer prisonniers et parmi eux un officier qui déclare avec certitude : « Nous ne prendrons pas plus Verdun que vous ne reprendrez Douaumont ».

    Dans la nuit, un ordre du jour du général de Salins parvient jusqu’aux tranchées de première ligne :
    « A la division, déjà illustre par ses brillants faits d’armes sur l’Yser, à la cote 304, à Vaux-Chapitre, à Fleury, incombe l’honneur insigne de reprendre le fort de Douaumont. Zouaves, marsouins, tirailleurs, Sénégalais, vont rivaliser de courage pour inscrire une nouvelle victoire sur leurs glorieux drapeaux ».

    Le 24, au.moment fixé pour l’attaque, à 11h40, le temps a changé. Une brume épaisse couvre le champ de bataille. L’attaque est néanmoins déclanchée. La marche s’effectue à la boussole, sans hâte, en ordre, les hommes allant sur ce terrain fait de boue et de trous où il ne faut ni trébucher ni s’enliser. Le 4ème bataillon (commandant Modat), qui est en tête, doit d’abord reprendre nos premières lignes qui ont été évacuées pour permettre le tir de l’artillerie lourde et que des fractions ennemies ont occupées à la faveur du brouillard. Le nettoyage une fois effectué, le bataillon s’élance et atteint d’un bond son premier objectif fixé à un kilomètre des lignes de départ. Les 2/5 de son effectif, 8 officiers, dont le commandant Modat, sont déjà hors de combat.

    A 14 heures, commence la seconde phase de la manoeuvre. Le bataillon Croll passe en tête, il doit contourner le fort à droite et à gauche, le dépasser et s’établir au-delà, tandis que le bataillon Nicolaï abordera l’ouvrage de face, y pénétrera et s’y installera. Les patrouilles de tête atteignent les fossés au moment où le rideau de brouillard se lève. Les nuages déchirés claquent comme des drapeaux. Une crête apparaît. C’est Douaumont avec son double créneau et, de Souville, on peut distinguer des hommes « couleur de terre » qui remuent. Ils marchent en colonne par un, à droite et à gauche, toujours en ordre. Ils montent, se profilent sur la crête et puis, ils disparaissent dans la gorge du fort. Il y a, parmi les spectateurs, un moment d’émotion. On les croit tués ou prisonniers. Et puis, quelques secondes après, on revoit les mêmes ombres tourner, s’agiter, comme décrivant une vaste ronde au-dessus du fort conquis. Personne ne s’y trompe, c’est la farandole de la victoire. Que s’est-il passé ?

    Le capitaine Dorey, qui conduit, la première vague du bataillon Croll, ne trouvant pas le bataillon Nicolaï, a pris l’initiative de dépasser le fort en le franchissant, au lieu de le contourner. Il a profité ainsi du désarroi de l’ennemi et ne lui a pas donné le temps de se ressaisir. Des fractions ont traversé la superstructure qui n’est plus qu’un amas de ruines, et continuent leur mouvement en avant, laissant à la compagnie Brunet le soin du nettoyage. Fusiliers, grenadiers, lance-flammes ont bientôt annihilé les nids de résistance. A ce moment, un avion aux couleurs tricolores vient planer au-dessus du fort, pour rendre plus éclatante la victoire.Le bataillon Nicolaï qui, depuis plus d’un mois, vit dans l’espoir de réaliser la mission qui lui a été confiée, a été victime d’une erreur de boussole. Il se trouve à l’arrêt de Thiaumont-Douaumont, hésitant sur la direction à suivre, lorsque le brouillard se dissipe et que le fort lui apparaît comme une montagne sainte. L’obstacle est abordé par la gorge. Mais, à l’entrée, les hommes s’arrêtent, saisis d’émotion.

    Arrachant l’un après l’autre leurs pieds dans la boue, devait écrire le commandant Nicolaï dans son rapport, les marsouins gagnèrent de l’avant pour profiter de leur chance. Nulle canonnade sur leurs lignes, pas de résistance d’infanterie : le barrage allemand intense, mais, loin en arrière, dans le ravin des Vignes. Il était près de 15 heures, le détachement Dorey venait d’entrer dans le fort sans coup férir. Il était installé au sud-ouest des logements et tourelles, en belle attitude, ne tirant ni ne recevant aucun coup de fusil. Il ne pouvait être question de prendre d’abord méthodiquement la formation de combat, primitivement adoptée ; les Allemands étaient certainement avertis. Il fallait, au contraire, les attaquer au plus tôt, avant qu’ils fussent revenus de leur ahurissement. Sous le vol bas de l’avion de France aux trois couleurs, croisant au-dessus du fort, le bataillon aborda le fossé en ligne de colonnes de section par un, chefs en tête et l’arme à la bretelle, puis il escalada les pentes raides du rempart de gorge.

    Arrivé au haut de ce rempart, il avait, devant lui, les ouvertures béantes des casemates du rez-de-chaussée et, en avant, la cour extraordinairement bouleversée. Devant ce chaos qu’était devenu le grand fort, symbole de volonté et de puissance, merveilleusement recouvré, les têtes de colonnes s’immobilisèrent et regardèrent. Le chef de bataillon, qui s’était arrêté momentanément au fond du fossé pour vérifier le mouvement, rejoignit la tête à cet instant et, tout en rendant hommage à ce que la vision avait de sacré et d’inoubliable, il donna l’ordre d’attaquer les mitrailleuses qui, au fond des casemates, commençaient à entrer en action…La superstructure et les ouvrages extérieurs sont déjà aux mains des marsouins. A 19 heures, ils commencent l’attaque des logements dont se chargent les grenadiers. A 20 heures, les derniers prisonniers allemands sont cueillis dans le coffre nord de la contrescarpe. Le fort est entièrement à nous et le commandant Nicolaï en est nommé premier commandant d’armes.

    La tradition veut que la Légion d’Honneur ne soit attribuée à un régiment que pour le récompenser de la prise d’un drapeau ennemi. Or, dans son rapport au Président de la République, l’amiral Lacaze, ministre de la Guerre par intérim, s’exprimait en ces termes :
    « J’estime, avec le général Joffre, que la prise du fort de Douaumont peut être interprétée comme équivalant à la prise, de haute lutte, d’un drapeau ennemi ».

    Le décret du Président ratifia ce jugement et la Croix et une autre palme venaient récompenser le R. I. C. M. des rudes sacrifices de cette journée, qui lui avait coûté 852 tués et blessés dont 23 officiers.Au lendemain de cette inoubliable victoire, le général Nivelle adressait cet ordre du jour aux troupes du groupement Mangin :
    « En quelques heures d’un assaut magnifique, vous avez enlevé d’un seul coup, à votre puissant ennemi, le terrain hérissé d’obstacles et de forteresses du Nord-Est de Verdun, qu’il avait mis huit mois à arracher, par lambeaux, au prix d’efforts acharnés et de sacrifices considérables. Vous avez ajouté de nouvelles et éclatantes gloires à celles qui couvrent les drapeaux de l’armée de Verdun. Au nom de cette armée, je vous remercie. Vous avez bien mérité de la Patrie ».

    Dans la boue glacée, sous le bombardement ininterrompu, les vainqueurs de Douaumont organisent le terrain conquis. Les jours suivants, plusieurs contre-attaques ennemies échouent contre les défenses déjà établies et même la division progresse encore au-delà du fort. La troisième citation décernée au R. I. C. M., le 13 novembre, se terminait ainsi :
    « A inscrit une page glorieuse à son histoire, en s’emparant, dans un assaut irrésistible, du fort de Douaumont et en conservant sa conquête, malgré les contre-attaques répétées de l’ennemi ».

    L’avance réalisée a laissé au commandement l’impression que la progression pouvait être poussée plus loin. A ce moment, le souci d’une méthode rigoureuse limitait toute attaque aux objectifs fixés. Cette circonspection laissait encore la position de Verdun dans un cercle de fer qu’il fallait élargir. C’est pour porter à l’adversaire un coup décisif qu’une nouvelle action fut décidée. La préparation en fut minutieuse. Il fallait construire une trentaine de kilomètres de routes, dix kilomètres de voies ferrées étroites. Les conditions atmosphériques obligèrent plusieurs fois à différer l’attaque envisagée. L’état d’un terrain détrempé, où chaque trou d’obus formait entonnoir, ajouta encore aux difficultés de la tâche. Le temps restant médiocre, le commandement passa outre.

    Les marsouins sont à gauche du dispositif d’attaque. Leur premier objectif est le fond du Heurias, entre les carrières et le bois d’Haudromont, le second, le village de Louvemont, placé en contre-bas de l’autre côté de la pente, flanquant toute la position d’une double caponnière.

    Le 15, à 10 heures, sans qu’aucun signe, aucun changement dans la cadence du tir ait pu donner l’éveil à l’ennemi, d’un seul bond, les marsouins s’ébranlent sous le rideau mouvant des feux d’artillerie qui fouillent et hersent le terrain en avant. Le bataillon Modat passe sans coup férir. La tâche du bataillon Nicolaï est plus ingrate ; il doit enlever de haute lutte la tranchée de Poméranie et la tranchée de Prague. Il arrive dans le camp du Heurias au moment où sa garnison, alertée, court aux armes. Un tireur ennemi vise le commandant Nicolaï qui est en tête et lui loge une balle entre les deux yeux. Ses hommes, surexcités par sa mort, le vengent en matant la résistance qui leur est opposée. Ils rejoignent le bataillon Modat au moment où celui-ci approche de Louvemont. Les deux troupes cernent le village par les bords, tandis que les compagnies de soutien y pénètrent et le nettoient à la grenade. A 13 heures, le commandant Groll pousse ses hommes en avant, arrive sur les batteries allemandes et s’empare de 26 canons, 815 prisonniers, 23 mitrailleuses.

    Tel était le bilan de cette magnifique journée pour le R. I. C. M. dont les pertes étaient particulièrement élevées, 25 officiers et plus de 700 hommes.

    La quatrième citation, qui apportait au R. I. C. M. la fourragère aux couleurs de la médaille militaire, enregistrait ce beau succès en quelques lignes :
    « Le 15 décembre 1916, sous l’énergique commandement du lieutenant-colonel Régnier qui, blessé la veille, avait refusé de se laisser évacuer, a, d’un seul et irrésistible élan, enfoncé les lignes ennemies sur une profondeur de deux kilomètres, enlevant successivement plusieurs tranchées, deux ouvrages et un village fortifié, capturant 815 prisonniers dont 20 officiers et prenant ou détruisant 16 canons, 10 canons de tranchée, 23 mitrailleuses et un nombreux matériel de guerre ».

    Dès les premiers jours de janvier 1917, le R. I. C. M. quitte le secteur de Verdun. Il va être rattaché à la VIe Armée (général Mangin) et participer à la grande offensive de printemps. Le 2 avril, le maréchal Douglas Haig a fait sauter le pivot de la forteresse de Vimy. Le général Nivelle, selon le plan combiné, va tenter à son tour de briser l’autre charnière, le célèbre plateau de Craonne, sur les lieux mêmes où Napoléon avait, en 1814, battu Blùcher. La veille du jour fixé pour l’offensive, les marsouins vont occuper le secteur de Paissy devant le Chemin des Dames.

    On sait que le groupement Micheler, dont faisait partie la VIe armée, attaqua, le 16 au matin, entre Soupir et Courcy, malgré le mauvais temps rendant l’observation aérienne impossible, et bien que les tirs de destruction n’eussent pas été suffisamment efficaces. Les troupes du général Mangin montèrent néanmoins à l’assaut des falaises qu’elles saisirent et maîtrisèrent les 16 et 17 avril, mais au prix de difficultés inouïes et de pertes élevées. Les jours suivants, sous une pluie torrentielle, alternant avec des rafales de neige, elles recueillirent le fruit de leur héroïsme, en refoulant l’ennemi sur le plateau et en s’emparant de 72 canons et d’un matériel abondant. Si les pertes étaient lourdes et si on n’atteignit pas tout d’abord les objectifs fixés, les résultats obtenus étaient en rapport avec les difficultés. Partout, les prisonniers affluaient. Mais les contre-attaques furent immédiates. L’ennemi avait prévu l’offensive et disséminé en grand nombre des postes de mitrailleuses dans des entonnoirs d’obus ou des réduits bétonnés.

    Malgré ses réactions, Chavonne était enlevé dans la nuit du 17 au 18, les lisières de Braye étaient atteintes. Le 18, Ostel, Braye-en-Laonnois, Vailly, le pont de Condé tombaient. Les divisions allemandes cédaient des défenses formidables, abandonnant un nombreux butin en prisonniers et en matériel. Le haut commandement ennemi dut puiser dans ses réserves stratégiques : 12 divisions, c’est-à-dire 120 000 hommes, appelées en hâte, furent jetées dans la fournaise. De violentes contre-attaques furent lancées, notamment sur le plateau de Vauclerc, vers Courtecon. Partout, le groupement Micheler maintient héroïquement ses positions. Successivement, 75 divisions, sur les 155 en ligne sur le front occidental, furent mises en ligne pour reprendre le terrain perdu. Au Chemin des Dames, particulièrement, l’adversaire multipliait les assauts en les faisant précéder de bombardements d’une extrême violence depuis Cerny jusqu’à la ferme Hurtebise. Malgré les pertes subies, les marsouins défendent âprement les tranchées du plateau d’Aillés.

    La prise de Craonne (4 mai) devait être, pour les armées Micheler, le prélude d’une offensive de grande envergure. Le lendemain, elles se portaient à l’assaut en trois secteurs différents. Le R. I. C. M. avait comme objectif l’éperon du Monument qui menaçait les anciennes tranchées enlevées à l’ennemi près d’Hurtebise. Le 1er bataillon, chargé de l’opération, prend possession des parallèles de départ le soir à 17 heures. Au moment où il y pénètre, un dépôt de grenades de réserve fait explosion, déchiquetant une section entière. Malgré l’émotion causée dans les rangs par cet horrible spectacle, les hommes bondissent sur les tranchées ennemies et les nettoient. Les furieuses contre-attaques lancées par la garde prussienne ne parviennent pas à rétablir la situation. Entraînés par le capitaine Vallée, les marsouins reprennent à la grenade ou à la baïonnette le terrain qu’il leur a fallu momentanément céder sous le nombre et s’y maintiennent malgré les bombardements furieux auxquels ils sont soumis.

    Un mois durant, l’armée allemande du général von Boehm va réagir, avec plus ou moins de vigueur, réussissant par endroits à reprendre quelques éléments de tranchées, notamment près de Cerny. Dès les premiers jours de juin, ses réactions augmentent en ampleur et en ténacité, notamment dans le secteur Cerny-Aille. Le 23 juin, des Stosstruppen, appartenant à une division venant de Russie, attaquent avec un demi-succès à l’est de Cerny, puis tentent, les jours suivants, d’élargir leur mouvement. C’est au R. I. C. M. qu’on demande d’arrêter cette progression qui pourrait devenir dangereuse. Dans un terrain complètement bouleversé, sous un bombardement intense, la compagnie Rusca, lancée à l’attaque, recouvre tout le terrain perdu, aidée par le sacrifice d’un marsouin, Gauchois, qui reprend, seul, à la grenade, une tranchée momentanément abandonnée et a la joie, avant de mourir, de voir ses camarades définitivement installés dans sa conquête.

    Cette lutte défensive, entrecoupée pendant ses deux mois de contre-attaques violentes, ne coûtait pas moins au régiment de lourdes pertes. Quand le R. I. C. M. est relevé, près de mille hommes, dont une vingtaine d’officiers, manquent à l’appel. Le régiment allait être reformé pour donner bientôt un nouveau coup de collier.

    L’offensive du printemps nous avait portés sur le Chemin-des-Dames. Mais nous avions dû nous y arrêter. L’ennemi tenait toujours le bord septentrional du plateau et conservait en avant des positions qui masquaient ses arrières vers la vallée de l’Ailette. En somme, la bataille d’avril n’avait pas amené de décision, les deux adversaires ayant toujours pied sur la hauteur. Le haut commandement allait, en octobre, essayer d’élargir cette prise de possession.

    L’objectif devait être limité à la portée des canons entre les fermes de Moisy et de la Royère. Si l’ennemi, accroché au bord septentrional du plateau, avait peu de champ pour rompre, il devait, du côté de l’Ailette, en utiliser les contre-pentes. Sur ces contre-pentes s’ouvrent plusieurs tunnels, entrées de creutes immenses, où l’on pouvait abriter des régiments entiers, et qui constituaient d’immenses magasins de matériel et de munitions. On peut dire que, à aucun moment peut-être, les troupes d’attaque n’avaient trouvé de difficultés aussi sérieuses. La préparation effectuée à l’arrière avait été méthodiquement faite, les détails en avaient été minutieusement réglés. Depuis plusieurs semaines l’artillerie procédait, la nuit, à son groupement, à sa mise en place, au camouflage des pièces. Les précautions avaient été si bien prises que les Allemands ne prirent leurs dispositions qu’après la première journée du tir de destruction. Deux divisions de la garde avaient été amenées, renforcées par d’autres unités bavaroises.

    Les creutes de la Royère, des Bovettes, de Pargny, du Panthéon, les casemates de la Malmaison, les carrières de Bohéry, les galeries Montparnasse, des Gobineaux, de Lamotte, formaient une série de places fortes, de ruches garnies de mitrailleuses dont il fallait murer les abeilles.

    Le R. I. C. M., encadré par le 4ème zouaves et le 4ème mixte, avait comme premiers objectifs les carrières de Bohéry, le plateau à l’ouest du fort de la Malmaison. Poursuivant sa marche, il devait atteindre la ligne Briqueterie de Chavignon-Ferme Many, entre Pargny et Chavignon. Le dispositif adopté par le lieutenant-colonel Debailleul est simple. Les deux demi-bataillons Fillaudeau, en tête, marcheront sur les carrières, ouvertes par bonheur vers la gueule de nos canons, et les encercleront. Ils seront suivis par les deux demi-bataillons Alix qui les déborderont sur la droite et la gauche et qui, se ressoudant, marcheront sur le fort de la Malmaison, après avoir fait un changement de direction à angle droit. Enfin, le bataillon Croll, en soutien, devra se porter sur le mont des Tombes. Toute la nuit, les batteries, lourdes et légères, ont craché sur les positions ennemies, arrosant copieusement les contre-pentes septentrionales du plateau, la vallée de l’Ailette.

    Le 23 octobre, à 5 h 15, heure fixée, le tir s’allonge et les troupes d’assaut partent en vagues vers les lignes adverses ; par contre, l’Allemand réagit de toute la force de son artillerie. Les étoiles achèvent de pâlir. L’aube pointe à peine, et il faut se diriger à la boussole dans ce terrain très accidenté. Deux aviateurs allemands, perdus dans la brume, viennent atterrir près du poste de commandement du lieutenant-colonel Debailleul, où ils sont cueillis. Le tir de destruction, effectué par les 370 et les 400, a été si efficace qu’il a provoqué l’effondrement de nombreuses ouvertures de creutes, ensevelissant leur garnison. Les marsouins, arrivant au pas de charge, trouvent nombre de cavernes bouchées. Les tranchées de la Carabine, de la Danse, les boyaux du fort sont pris dans le même mouvement.

    Une contre-attaque qui débouche du bois de la Garenne est arrêtée net. Les barrages d’artillerie se forment avec une telle précision et une telle densité que les marsouins encouragés, malgré la pluie qui tombe drue, et bien que, dès le début, tous les officiers du 1er bataillon soient tombés, se ruent sur l’ennemi comme des lions.

    A 9 heures, le bataillon Croll prend la tête du mouvement. Les pigeons-voyageurs qu’il lâche reviennent en sept minutes au P. C. du lieutenant-colonel Debailleul. Cependant la tâche n’est pas finie. Dès que les premières vagues ont franchi la crête de la tranchée de la Danse, les mitrailleuses allemandes entrent en action, couvrent le terrain de leurs gerbes de balles. Les officiers tombent l’un après l’autre. Au bois des Pilleries, le commandant Croll n’a plus que son adjudant-major, un lieutenant et deux sous-lieutenants. L’énergie des marsouins est telle, qu’ils sautent sur les mitrailleuses ennemies défendues jusqu’à la dernière extrémité et, qu’avant l’heure, la vallée de l’Ailette est atteinte. 752 hommes et 27 officiers étaient tués ou hors de combat.

    A 7 heures du soir, l’armée Maistre avait fait 7500 prisonniers, dont des états-majors de régiment et de bataillon, pris 25 canons. Le R. I. C. M. s’était taillé la part du lion, capturant pour sa part 950 prisonniers valides de la garde prussienne, dont 14 officiers, 10 pièces dont 8 de 150. L’un des officiers fait prisonnier pouvait dire : « Vous aussi, vous êtes de la Garde ».

    L’ordre général n° 529 du 13 novembre venait reconnaître ce fait d’armes :
    « Régiment d’élite, sous l’énergique commandement du lieutenant-colonel Debailleul, a le 23 octobre 1917, par une manoeuvre audacieuse, difficile et remarquablement exécutée, encerclé et enlevé de haute lutte les carrières de Bohéry. S’est emparé ensuite des lignes de tranchées du Chemin-des-Dames, que la garde prussienne avait l’ordre de défendre à tout prix. Puis progressant encore sous un feu violent d’artillerie et de mitrailleuses sur une profondeur de plus de deux kilomètres et demi, malgré des pertes sensibles, a atteint avec un entrain admirable tous les objectifs, infligeant à l’ennemi de lourdes pertes, capturant 950 prisonniers dont 14 officiers, 10 canons dont 8 de gros calibre et un nombreux matériel de guerre.

    Le 21 mars 1918, la grande offensive allemande se déclanche « sous la conduite de S. M. l’empereur et roi », ainsi que l’annonce le communiqué allemand du 23. Elle est menée entre la Scarpe et l’Oise par les deux armées de gauche du groupe d’armées du prince Rupprecht de Bavière et l’armée de droite du Kronprinz. Le 23 au soir, au moment où les premières réserves françaises interviennent, les divisions britanniques bordent le canal Crozat et le cours de la Somme entre Ham et Péronne. Partout, sans souci des pertes, les sturm divisionen opèrent en masse, par vagues successives d’une densité exceptionnelle, accompagnées de près par l’artillerie de campagne et même une partie de l’artillerie lourde, l’artillerie de gros calibre profitant de la nuit pour se rapprocher du théâtre de l’action.

    Une première armée française, sous les ordres du général Pelle, est lancée dans la bataille pour arrêter la ruée allemande sur Noyon, la vallée de l’Oise et barrer le chemin éventuel de Paris. C’est avec deux divisions françaises fourbues par un voyage de vingt-quatre heures en camions et les débris de cinq divisions britanniques qu’il engage la lutte. Le 23, à midi, le général Humbert vient prendre le commandement des troupes françaises et britanniques engagées entre Barisis et la région Tugny-Dury-Olîezy. Le premier ordre qu’il lance porte : « Enrayer les progrès de l’ennemi, quel que soit l’état des troupes ». Le 26, une division a cédé du terrain. Elle reçoit du général « interdiction de continuer le recul ».

    Le lendemain, la consigne inflexible se précise : « Qu’on ne recule plus d’une semelle dans la défense de la position principale. Que tous les chefs soient profondément résolus à accomplir ce devoir jusqu’à la limite extrême du sacrifice et sachent l’exiger de leurs hommes ».

    Ce jour-là, le R. I. C. M., alerté dans ses cantonnements de la région d’Epernay, est embarqué en hâte en camions. II est débarqué le lendemain matin sur la route d’Abbeville à Compiègne, à l’ouest du bois de Ressons. Il va occuper la ligne Canny-Plessis-de-Roye, fendant le flot descendant des civils évacués, des camarades revenant du combat. La situation est grave. L’armée Humbert a perdu, à gauche, le contact avec sa voisine.

    L’ordre est : « Rétablir coûte que coûte le barrage » puis, quelques heures après : « tenir sans arrière-pensée de recul sur la ligne Arnancourt-Grivillers-Popincourt-Tilloloy-bois du Plessis ». L’ennemi progresse cependant sur la rive droite de la Matz, des éléments refluent vers l’arrière. Le bataillon Dorey se jette dans Roye. Le capitaine Van Vollenhoven est chargé de la défense, le bataillon Reboul avance jusqu’au bois du Gui, le bataillon Fillaudeau contre-attaque sur la gauche où il n’y a plus rien. Le capitaine Rusca s’installe à la ferme Larroque, cette ferme qui a reçu le nom du chef du régiment au moment de la première bataille de Lassigny, en septembre 1914, et dont les marsouins ne bougeront plus.

    Le 30 au matin, l’ennemi déclanche sur tout le front, de Canny à Lassigny, un feu d’une violence inouïe. Pendant un quart d’heure, les premières lignes, l’arrière sont criblés de projectiles, puis, vers 8h15, en formations compactes, les Allemands débouchent de Lassigny, la ligne des tirailleurs suivie de vagues qui se succèdent rapidement en colonnes d’escouade. Plessis-de-Roye, débordé, doit être abandonné. Malgré les rafales de 75 qui fauchent impitoyablement les sections les unes après les autres, l’ennemi avance. A midi, il est parvenu à s’établir à la lisière est de Gury, menaçant de flanc les positions de Canny. A tout prix, ses progrès doivent être enrayés.

    Il semble qu’à ce moment désespéré une exaltation sacrée se soit emparée des marsouins. Leur confiance n’est nullement ébranlée : « Qu’ils viennent par devant ou par derrière, crie l’un d’eux, qu’est-ce que ça f…, on tape toujours dedans ». Un homme de la 5ème compagnie, Suret, envoyé pour demander du renfort, blessé en cours de route, remplit sa mission. Atteint grièvement au retour,il se traîne auprès de son capitaine pour lui rendre compte. Le commandement vient de décider une contre-attaque sur le Plessis-de-Roye pour essayer de barrer le couloir d’où débouchent constamment les masses ennemies. Depuis 8 heures, le R. I. C. M. occupe trois des faces du saillant menacé : la Berlière, Roye-sur-Matz et Canny. Le lieutenant-colonel Modat n’a plus en réserve qu’une compagnie, deux pelotons de bataillons différents et une section de mitrailleuses. Il obtient une compagnie d’infanterie métropolitaine et deux sections de mitrailleuses. Ces éléments sont mis sous les ordres du commandant Reboul. Celui-ci se rend à 15h50 à la base de départ, la lisière du bois qui se trouve à l’ouest de la route Gury-Lassigny, afin de donner aux commandants d’unités ses dernières instructions. On partira à 17h30 avec le ruisseau du Pré-de-Vienne comme axe général de direction et on longera la lisière ouest du parc de Plessis.

    A l’heure H, sur un coup de sifflet du capitaine Dessendier, la compagnie du centre s’ébranle. Allégés du sac, les marsouins avancent rapidement, sous les gerbes de balles des mitrailleuses en action sur la lisière ouest du parc de Plessis, sans qu’aucun flottement ne se manifeste dans les colonnes. A sa gauche, marche la compagnie Maistre, à droite, la compagnie métropolitaine du capitaine Gossart.

    A quatre cents mètres de la base de départ, les 75 établissent un rideau de mitraille tandis que d’autres rafales viennent écraser les lisières sud et ouest du parc. En moins d’un quart d’heure, les marsouins ont franchi les huit cents mètres qui séparent la base de départ de la route Canny-le Plessis. Ils ont promis de faire vite, ils tiennent parole. A ce moment de nouvelles mitrailleuses se démasquent et balaient la route. Le commandant Reboul prescrit avec le plus grand sang-froid un changement de direction et aux cris de : « En avant ! En avant ! ».

    Les marsouins se précipitent sur le village, tandis que les barrages des 75 s’échelonnent sur la route avec précision. La compagnie Gossart se rue sur le château, la compagnie Maistre bouscule tous les obstacles qui se dressent entre le village et Lassigny tandis que la compagnie Dessendier aborde le village à la baïonnette. Le commandant n’a plus un seul homme à sa disposition, il a déployé ses hommes de liaison en tirailleurs, il reste seul pour recevoir les prisonniers ennemis qui, déjà, affluent et auxquels il montre d’un geste la direction à prendre. Heuseusement, une compagnie de réserve accourt, les liaisons sont rétablies. Le village encerclé à l’ouest par la compagnie Dessendier, à l’est par la compagnie Maistre, tombe bientôt entre nos mains. A la Porte-Rouge, le groupement Reboul se relie à un bataillon de chasseurs. Le 31, à 3 heures, le R. I. C. M, tenait la route Belval-Lassigny, avait ses premiers postes à mi-chemin entre le Plessis et Lassigny sur lequel nos obus commençaient à tomber.

    Les pertes de la journée étaient insignifiantes, 6 morts et 54 blessés pour le groupement Reboul, 167 tués ou blessés dont 6 officiers pour tout le régiment, alors que le gain se chiffrait par 785 prisonniers, 50 mitrailleuses, 1000 fusils, 1600 mètres de terre française et 80 des nôtres délivrés dans le village.

     « Si je n’avais eu, écrivait le même jour le général Pelle, de vieux soldats de cette trempe, je ne sais si nos affaires ne se seraient pas gâtées » après que le lieutenant-colonel Modat lui ait terminé son compte rendu par ces mots : « C’est avec le sourire que les ordres ont été donnés, c’est avec le sourire qu’ils ont été exécutés ».

    La sixième citation qui venait le 15 mai suivant glorifier cette splendide journée et apportait au R. I. C. M. la fourragère rouge, reconnaissait que le régiment venait « d’ajouter une nouvelle page à sa brillante histoire militaire en enrayant la ruée ennemie sur une partie du front d’une importance capitale ».

    Le 27 mai, c’est la « surprise » du Chemin-des-Dames, déclanchée selon la même méthode que la précédente offensive, brève et violente préparation d’artillerie au cours de la nuit, attaque en masses aux premières heures du jour. Les Allemands, d’un bond, sont sur l’Aisne qu’ils franchissent. Le R. I. C. M., qui avait été envoyé entre Oise et Aisne, est appelé une nouvelle fois pour fermer la porte. Le 30, la rive de l’Oise a dû être abandonnée. Déjà, l’ennemi s’infiltre dans le bois de Cuts, cherchant à tourner la forte position du mont de Choisy. Le régiment va, à gauche de la 55ème division d’infanterie, occuper l’intervalle qui s’est formé entre Caisnes et Nampcel, tandis que le bataillon somali qui lui est adjoint occupe le mont. Pendant quarante-huit heures, on se bat au corps à corps, dans les fonds qui sont nombreux. L’arrivée de deux compagnies du 4ème mixte étaie un peu la situation. Mais les Somalis décimés, réduits à 150 fusils, doivent abandonner le mont et se replier sur le bataillon Dorey qui tient encore aux lisières de Caisnes.

    Le 4 au soir, une nouvelle attaque, précédée d’un bombardement violent, est brisée par les mitrailleuses. Le sergent Allard inflige, avec ses pièces, des pertes énormes à l’adversaire « combattant, dira la citation dont il sera l’objet, jusqu’à épuisement complet de ses munitions et destruction de son matériel. Refusant de se replier, encerclé, a succombé au cours d’une lutte inégale, forçant l’admiration de l’ennemi ».

    Le 10 juin, nouvelle attaque de grande envergure, les Allemands atteignent la Matz. Les troupes qui se trouvent à l’est de l’Oise doivent effectuer leur repli sur la ligne Bailly-Tracy-le-Val, ouest de Nampcel. On demande aux marsouins d’évacuer les positions qu’ils tiennent solidement depuis plusieurs jours. Ils effectuent de nuit un recul de cinq kilomètres sans laisser un blessé en arrière. Deux coloniaux tués au cours du repli sont même emportés par des camarades. Le 11 au matin, le régiment est arrêté, au nord de Tracy-le-Val. Des tranchées ont été creusées, des fils de fer plantés et lorsque l’ennemi apparait, il est arrêté parle feu de nos mitrailleuses. Jusqu’au 13 juillet, moment où le R. I. C. M. sera relevé, les Allemands n’auront pu effectuer de nouveaux progrès de ce côté. Ces quatre semaines de lutte incessante coûtaient encore au régiment colonial 7 officiers et 371 hommes tués ou blessés.

    Le 15 juillet, la dernière grande offensive allemande se déclanche sur un front de 80 kilomètres, depuis Château-Thierry jusqu’à la Main-de-Massiges. A minuit 10, un bombardement intense s’abat sur nos premières lignes, en même temps que des pièces à longue portée commencent un tir d’intimidation sur Châlons. L’objectif est la Marne. Une des divisions d’attaque a même reçu l’ordre de stopper le soir au bord de la rivière et d’attendre l’arrivée d’un corps de protection.

    A midi, les Allemands comptaient être à Suippes, à 8 heures du soir à Châlons. On sait comment les dispositions prises pas le général Gouraud, la résistance acharnée de ses troupes firent échouer le plan de Ludendorff. Cette offensive manquée allait donner au commandement français l’occasion d’une riposte heureuse. Les armées von Mudra et von Boehm, en s’enfonçant vers le sud dans une poche profonde, s’offrent de flanc et même de revers à une offensive partant du massif de la forêt de Retz. L’attaque est montée rapidement, les couverts des massifs ont dissimulé nos préparatifs.

    La nuit a été lourde. Vers 11h30 cependant, un orage éclate qui rafraîchit l’atmosphère. Par surcroît, le bruit du tonnerre a couvert le roulement des chars d’assaut qui montent, nombreux, vers la bataille. Puis, sous la pluie diluvienne qui suit, l’ennemi se terre dans ses abris.

    A 4h35, les armées Mangin et Dégoutte attaquent sur un front de plus de 45 kilomètres. Le R. I. C. M., partant de la forêt de Retz, doit marcher en direction de Fère-en-Tardenois par Vauxcastille, Moulin-de-Villers, Hélon et Parcy-Tigny. Les bataillons Dorey, Fillaudeau, Marcaire échelonnés en profondeur. Le signal convenu retentit dans le silence qui règne partout. Des milliers de canons et de mitrailleuses lancent des trombes d’acier, puis toute l’armée s’élance. Le bataillon Dorey traverse d’un bond le bois du Mausolée, les hommes franchissent le rû de la Savière, avec de l’eau jusqu’à la ceinture, sautent sur la voie ferrée qui court sur l’autre rive.

    A 5h30, les premiers objectifs sont partout atteints. De toutes parts, les prisonniers refluent vers l’arrière, parmi eux, un état-major d’artillerie. A 7h30, la ferme de Montramboeuf, encerclée, tombe entre les mains du 1er bataillon. A ce moment, le bataillon Fillaudeau passe en tête. La compagnie Rusca, qui s’engage résolument, est assaillie par des tirs de mitrailleuses partant des pentes boisées qui se trouvent au nord du Moulin-des-Côtes. Des volontaires s’offrent, parviennent à s’y infiltrer et clouent les défenseurs sur leurs pièces. Malgré les tirs de barrage qui se font plus nombreux et plus violents, le bataillon Marcaire progresse vers Parcy-Tigny et, au moment où la nuit tombe, les marsouins n’en sont plus qu’à cinq cents mètres.

    Dès le lendemain 19, la progression se ralentit. L’ennemi a eu le temps d’amener ses réserves. Un bataillon du 8ème tirailleurs, mis à a disposition du R. I. C. M., qui a pénétré dans Parcy-Tigny, ne peut en déboucher tellement le tir de l’artillerie se fait violent. Par contre, une contre-attaque allemande, déclanchée depuis Tigny, est arrêtée par le bataillon Dorey. La même troupe va obliger l’adversaire à reculer malgré sa supériorité numérique. A 21 heures, le dernier objectif fixé au R. I. C. M. était atteint. Enfoncé comme un coin à plus de 7 kilomètres dans les masses ennemies, il allait tenir encore toute la matinée du lendemain, repoussant encore une forte contre-attaque partie de Hartennes. Au moment où il était relevé, il avait perdu près du tiers de son effectif, 25 officiers et 783 hommes. Ses prises se montaient à 835 prisonniers, 24 canons, 120 mitrailleuses.

    Deux de ses plus braves officiers étaient tombés : le capitaine Dessendier, qui s’était couvert de gloire au Plessis-de-Roye, et le capitaine Van Vollenhoven, un des derniers venus, tombé, mêlé à une vague d’assaut, à sa place, au milieu de ses hommes qui l’aimaient, tué par une balle de mitrailleuse qui le frappa à la base du cerveau. Il avait, en quelques semaines, mérité cette splendide citation : « Officier d’une valeur et d’une vertu antiques, incarnant les plus belles et les plus solides qualités militaires. Mortellement frappé le 19 juillet 1918, au moment où, électrisant la troupe par son exemple, il enlevait une position opiniâtrement défendue. A placer au rang des Bayard et La Tour d’Auvergne et à citer en exemple aux générations futures, ayant été l’un des plus brillants parmi les plus braves ».

    On sait les résultats de cette offensive. Si la résistance allemande s’accentue à partir du 19 juillet entre l’Aisne et l’Ourcq, si le commandement ennemi renforce le « montant » menacé et dépêche divisions sur divisions dans la direction des plateaux à cheval sur la Crise, au sud de Soissons, partout les armées françaises suivent pas à pas, harcelant les derrières et les flancs. Le 23, elles poussent des deux côtés de l’Ourcq. Le 24, elles entrent dans les forêts de Ris et de Fère. Le 25, elles avancent au sud de l’Ourcq. Le 27, réduisant la hernie qui subsiste, elles poussent d’Hartennes à la vallée de l’Ardre. Soissons est délivré le 2 août et notre poursuite atteint la ligne de la Vesle.

    Le 11 août, le R. I. C. M. vient s’installer à proximité de la forêt de Laigue, car une nouvelle attaque est envisagée entre Oise et Aisne. Cette attaque, l’ennemi l’attend. Nos éléments de combat ont été depuis plusieurs jours rapprochés de la ligne de résistance principale.

    Il s’est donc organisé en profondeur. Dans la zone avancée il a trois lignes, une ligne de surveillance (Sicherungslinie), une ligne d’arrêt (Rückhaltlinie) devant laquelle se fera le barrage d’artillerie, et une ligne de résistance (Hauptwiderstandlinie). Il a ensuite dans la zone de bataille (Grosskampfzone), une ligne de surveillance qui constitue éventuellement une ligne d’arrêt, une ligne de résistance, et une ligne de couverture d’artillerie (Artillerieschützstellung). La zone arrière (Rückwartige Kampfzone) est organisée de la même façon. Quelques Jäger Divisionen sont venues renforcer les garnisons.

    La veille du jour fixé pour l’attaque qui doit se déclancher de Pimprey à Fontenoy, le régiment vient, prendre sa place, face au plateau qui, à l’ouest de Nampcel, se dresse de la Ferme-des-Loges au Bois des Cayeux et dissimule à la vue Lombray, Cuts, Camelin et derrière, la vallée de l’Ailette. Toute la journée, pendant les préparatifs, la zone est inondée d’ypérite. De notre côté, l’artillerie soumet le terrain d’attaque à un pilonnage méthodique qui dure également toute la nuit.

    Le 20 au matin, le temps est couvert. Une brume dense traîne sur l’Aisne, s’accroche aux pentes des plateaux, le vent du sud pousse des masses de nuages. Vers 6 heures, même quelques gouttes de pluie tombent. Entre deux rafales, on entend nettement le croassement des corneilles volant en troupes d’un bois à l’autre.

    A 7h10, les marsouins bondissent de leurs trous, le bataillon Fillaudeau en tête, derrière le barrage roulant de l’artillerie qui court avec eux. La Rückhaltlinie est enlevée en un clin d’oeil. Au moment où les coloniaux en débouchent, escaladant les premières pentes du plateau, le commandant Fillaudeau est frappé d’une balle à la tête. Le capitaine Beaufrère prend le commandement et lance ses hommes sur le bois des Cailleux. On voit déjà les compagnies de tête progresser avant 9 heures au delà de Lombray, arriver sur les batteries ennemies, clouant les défenseurs sur leurs pièces. Vers 9 h30, le vent tombe, le temps s’éclaircit. Dans le ciel bleu, on ne voit plus que des avions à la cocarde tricolore, réglant le tir de l’artillerie, scrutant le repli ennemi qui se dessine.

    A midi, Gizeaucourt était dépassé. A ce moment, et encore une fois, les marsouins étaient enfoncés en coin, dans la défense ennemie, les corps voisins très en arrière.

    Cette marche splendide du 2ème bataillon lui vaudra d’être cité à l’ordre de l’armée, le soir même, par le général Mangin. Le bataillon Marcaire passait à ce moment en tête, atteignait Gournay, bien que les Allemands, qui s’étaient ressaisis, inondassent le terrain d’une gerbe de balles.

    Le lendemain, le bataillon Dorey reprenait l’avance mais était arrêté au débouché du bois de Gournay, dans les champs qui s’étendent devant Bourguignon, par des barrages intensifs de mitrailleuses. En certains points de la ligne, on pouvait compter une Maxim par cent mètres. Mais au crépuscule le tir diminuait de violence. L’ennemi, battu, menacé par une conversion rapide de nos troupes sur la droite, vers le mont de Choisy, commençait à refluer. Il luttait encore avec acharnement sur la route Noyon-Coucy. Tard, dans la soirée, on se battait à la baïonnette, à la grenade, à coups de revolver et même à coups de poing dans Saint-Aubin et dans Salens. Puis l’Allemand cédait et les marsouins couchaient sur les positions conquises, dans la nuit claire et tiède, tandis que, profitant de la clarté lunaire, les avions de bombardement ronronnaient et venaient jeter leurs bombes qui faisaient un bruit sourd.

    On dormit peu cette nuit-là. Dès l’aube, après avoir bu un quart de café, les troupes repartent en avant. Le bataillon Dorey déborde Bourguignon, le Bois des Fèves. Arrêté par le tir des pièces de la ferme de la Capelle, transformée en blockhaus redoutable, il demande à un avion de signaler l’obstacle à nos batteries. Celles-ci ont vite repéré l’objectif et envoient plusieurs projectiles à la mélinite sur les bâtiments qui sautent dans un fracas épouvantable. Enfin, un dernier effort est demandé aux marsouins. Il ne faut pas laisser à l’ennemi le temps de détruire les passages sur le canal de l’Ailette. La compagnie Gaudeau désignée pour cette mission, soutenue par la compagnie Brie, parvient à l’exécuter, poussant même des éléments sur l’autre rive de l’Ailette. Dans ce mouvement, la compagnie Brie, qui arrivait quelques instants après border à droite la rivière, perdait son chef.

    Le 23, au moment où l’offensive était arrêtée, le R. I. C. M. avait réalisé une avance totale de plus de quatorze kilomètres, faisant 1037 prisonniers, dont 24 officiers, capturant 20 canons, 8 minenwerfer et 76 mitrailleuses. Ses pertes s’élevaient à 545 tués ou blessés, dont 16 officiers.

    La huitième citation, qui venait le 12 octobre (ordre général n° 347) récompenser cet esprit offensif hors de pair, portait qu’après avoir enlevé dans un magnifique assaut la zone de résistance ennemie qui lui était assignée, le régiment, d’une bravoure légendaire, avait occupé le village constituant son premier objectif et s’y était maintenu en flèche, à 2 kilomètres du restant de la ligne.

    Le R. I. C. M. devait compléter sa tâche le 2 septembre, forçant le passage du canal de l’Aisne à l’Oise, puis de l’Ailette et en prenant pied dans les bois de Monthizel. L’opération, confiée au bataillon Marcaire, soutenu par le bataillon Dorey, fut rapidement menée. Commencée à 16h30, les objectifs assignés étaient tous atteints dans la soirée à 20h30. La contre-attaque déclanchée le lendemain par l’ennemi se brisait sur les premières lignes. Le 4, les marsouins étaient relevés par le 122ème, appelés à participer bientôt à une nouvelle offensive de grande envergure.

    C’est en Champagne, dans les environs de Valmy, que le R. I. C. M. vient se reformer. On connaît ce secteur, le plus redoutable peut-être de tout le front occidental. Le paysage, qui apparaît à première vue, plat, nu et gris, est en réalité tourmenté, bosselé, creusé de ravins. Depuis quatre ans, les deux adversaires se sont appliqués à le fortifier. Ils y ont accumulé les défenses, labyrinthes diaboliques remplis de mitrailleuses, fortins nombreux et terribles. Sur 65 kilomètres de profondeur, du côté de l’ennemi, tranchées et réseaux s’enchevêtrent à l’infini.

    Aux marsouins est assignée une des plus redoutables tâches, la Butte-du-Mesnil, qui renferme un tunnel à plusieurs sorties, le passage de la Dormoise, le plateau de Gratreuil, puis, poussant au-delà de l’Alin, le plateau de Marvaux.

    A la dernière minute, le grand chef qu’est le général Gouraud a simplement écrit pour ses hommes et les Américains qui prennent part à l’offensive : « A notre tour, maintenant ! Avec tous ceux qui attaquent en même temps que nous, en avant ! ». Vers minuit, sous le ciel assez mal éclairé par un dernier quartier de lune, le chef était passé dans les lignes. Il avait écouté, pendant quelques minutes, le bombardement commencé à 23 heures. Puis il était parti, silencieux et songeur comme toujours. L’ennemi ne réagissait guère. Prévoyant l’attaque, il essayait de rendre à la 4ème armée française la monnaie de sa pièce. Mais le général Gouraud l’avait su. Il avait donc fait allonger le tir de préparation et, en même temps, approché ses lignes d’assaut à peu près de la distance dont l’adversaire avait reculé.

    Le 26, à 5h15, le marmitage, entretenu depuis la veille, se transforme en barrage roulant vers le Nord. A 5h25, l’attaque générale est déclanchée. Il fait encore nuit noire lorsque le R. I. C. M. s’élance, ses trois bataillons en profondeur, le bataillon Dorey en tête. Le premier choc est sérieux. Les barrages de l’artillerie allemande, les tirs des mitrailleuses dissimulées dans tous les abris, le terrain bouleversé rendent la progression pénible.

    On avance à peine à la vitesse moyenne de cent mètres en quatre minutes. Cependant, une demi-heure après, la Butte-du-Mesnil est nettoyée, la tranchée de Perthes a été enlevée d’un coup, 30 mitrailleuses, 250 prisonniers sont déjà tombés entre les mains des marsouins. Le bataillon Alexandre, passant en tête, lance en avant la compagnie Rusca qui nettoie tout le terrain jusqu’à Ripont. A 16 heures, on se trouve déjà au nord de la Dormoise, où la résistance se fait sentir, désespérée. Deux bataillons ennemis entiers sont pris avec leur état- major. La nuit qui vient, n’interrompt pas la lutte. Après la tranchée de la Limace, dans le parallèle de laquelle le capitaine Rusca est blessé, on aborde les observatoires qui dominent les pentes, descendant vers Gratreuil, dont le bataillon Alexandre se rend maître.

    Le 27, l’attaque est reprise à 6h30 sur un front de vingt kilomètres. Aidée efficacement par le tir de l’artillerie, la progression se poursuit, bien que d’heure en heure plus pénible. A 13 heures, le capitaine Carcassonne, avec sa compagnie, déborde Gratreuil. L’ennemi n’a pas renoncé à enrayer notre avance. Il cherche le point faible dans le flanc droit du R. I. C. M. qui, à son habitude, se trouve en flèche, très en avant des premiers éléments américains et essaie, par une vigoureuse contre-attaque de rejeter le bataillon Marcaire dans le fond de Gratreuil. Sa tentative échoue. Il va la renouveler le lendemain, dès le matin, sur le bataillon Alexandre qui fléchit un moment sous le coup, mais est dégagé par une habile contre-attaque de la compagnie Dezon. A midi, l’arrivée des Américains faisait lâcher prise à l’ennemi qui abandonnait sur le terrain ses morts et ses blessés.

    Le 29, enfin, le bataillon Dorey enlève les pentes nord de la crête de l’ancien moulin et aborde la crête ouest du mamelon de Saint-Urbain sous un feu violent de mitrailleuses. Une balle vient frapper le commandant Dorey, mais la progression ne se ralentit pas. La compagnie Larcelet, traversant vivement l’Alin, menace la retraite de la garnison du plateau de Marvaux. Pendant ce temps, les éléments de tête de la compagnie Gaudeau pénètrent dans Vieux. De la ligne des hauteurs qu’ils occupent, les marsouins peuvent voir les trains, les convois allemands filant vers le Nord, tandis que sur toutes les routes, les colonnes d’infanterie et d’artillerie battent précipitamment en retraite, et qu’au loin les villages s’allument et les dépôts de munitions sautent. C’est la Victoire !

    En cinq jours, l’armée Gouraud avait capturé 13.000 prisonniers, plus de 300 canons, des mitrailleuses par milliers, un matériel considérable. Le R. I. C. M., dont les pertes se montaient à 613 hommes tués ou blessés dont 12 officiers, comptait à son actif 934 prisonniers valides dont 27 officiers, 31 canons, 19 minenwerfer, 189 mitrailleuses, décrochant, avec sa 9e citation, qui lui parvenait le 10 novembre, le droit de porter la double fourragère, aux couleurs de la Légion d’Honneur et de la Croix de guerre.

    Maîtresse du plateau de Marvaux, ayant, dans la plaine à droite, tracé au delà de Bouconville et de Séchaut un angle menaçant, l’armée Gouraud, progressant de crête en crête, de plateau en plateau, devait recueillir rapidement le fruit stratégique de son formidable effort. Au nord-est d’Olizy, encadrant le ruisseau de Beaurepaire, un éperon flanqué à l’est par le mamelon de la cote 202, commande la vallée étroite, les routes et barre la vue sur la trouée de Vouziers. Ce mamelon, précédé d’un glacis, battu d’enfilade par l’artillerie allemande, protégé par les mitrailleuses du « Quadrilatère », forme un système défensif de premier ordre, contre lequel avaientéchoué les jours précédents plusieurs attaques.

    Le commandement français, estimant sa possession indispensable à ses futures opérations, confie la redoutable tâche de l’enlever au R. I. C. M. La préparation d’artillerie est remarquablement exécutée. Les batteries ne se contentent pas de battre les centres de résistance, mais effectuent sur les bois un tir de ratissage dont des patrouilles viennent constater la bonne exécution. Le bombardement, commencé le 21 dans la journée, dure jusqu’au petit jour le lendemain. A 6h30, le commandant Labonne, qui remplace le commandant Dorey, lance ses premières patrouilles sur les nids de mitrailleuses qui sont tournés, encerclés, réduits avec les fusils-mitrailleurs ou à la grenade.

    La compagnie Navizet, qui est à gauche du dispositif, voit son avance arrêtée sur une crête, que fauchent de toutes parts les feux adverses. On progresse néanmoins par inflitrations au centre et à droite. Le canon de 37 fait taire successivement plusieurs nids. Une douzaine de mitrailleuses allemandes sont ainsi réduites sans que la résistance diminue. La compagnie Navizet, qui a réussi à franchir la crête sur laquelle elle était arrêtée, est prise sous un tir violent de 77 et, en quelques minutes, elle perd une vingtaine d’hommes, son chef et un lieutenant.

    Malgré toutes ces difficultés, à 9 heures, la cote 202, le col et l’éperon, étaient entre les mains des marsouins. A 13 heures, le bataillon occupait une ligne commandant la vallée de la Longwe, garantissait ainsi la nouvelle conquête contre un retour offensif de l’ennemi. Cette opération, habilement conçue et exécutée avec une maîtrise incomparable, qui détruisait le pivot de manoeuvre de l’ennemi, n’avait coûté au R. I. C. M. que des pertes relativement minimes, 130 tués ou blessés dont 8 officiers, alors que 210 prisonniers dont 9 officiers, 50 mitrailleuses et 2 canons de tranchée tombaient entre ses mains.

    La dixième citation qui lui parvenait le 25 décembre mettait en relief l’importance et la difficulté de l’opération. Le plateau de Moncheutin tombé, la boucle de l’Aisne atteinte, la station de Grandpré entre nos mains, permettaient d’aborder Vouziers, le grand centre de ravitaillement ennemi, le point vital de sa rocade.

    L’armistice venait interrompre le développement de ces opérations qui devaient se terminer par un nouveau Sedan pour l’armée allemande. La joie de la victoire, la marche triomphale vers le Rhin, l’accueil enthousiaste reçu dans les villages du Sungau, allaient faire oublier aux marsouins le regret de n’avoir pu être à l’hallali triomphal. Mais, récapitulant les souffrances supportées, les camarades disparus, les victoires remportées, les 5000 prisonniers faits, les 100 canons et les 600 mitrailleuses tombées entre ses mains en moins d’un an, les hommes de ce corps d’élite pouvaient se sentir fiers de la devise choisie pour eux.
    Le souvenir du premier régiment de France restera immortel parmi les plus beaux de cette grande guerre qui en compte tant.

    Lieutenant V. B.

    Recedit Immortalis Certamine Magno

    Source photo drapeau.

    Site officiel du R.I.C.M avec historique après la première guerre mondiale.

     

  • One Response à “Le R.I.C.M : le premier régiment de France”

    • Henry Elie on 24 mai 2010

      Bonjour .
      Je suis un ancien du RICM ,appelé pour la guerre d’algerie de 1960 à 1962.
      J’ai parcouru avec intérêt les récits ci-dessus.
      Merci.

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