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    La guerre du tabac en 1628 à Metz dans PAGES D'HISTOIRE plantdetabac-150x150

     

    D’après un article paru dans la « Revue de l’Est » en 1864

     

              Tout le monde sait que le tabac, trouvé par les Espagnols vers 1520 dans le Yucatan, commença à être cultivé par eux en Amérique un peu avant le milieu du seizième siècle, et que Jean Nicot, ambassadeur de France en Portugal, rapporta de ce pays en 1560, à la reine Catherine de Médicis, quelques feuilles de cette plante, et des graines, les premières qui furent semées en France.

              Pendant plus d’un demi-siècle, le tabac ne fut pas autre chose qu’une plante médicinale, dont les qualités, précieuses ou funestes exagérées dans les deux sens, furent discutées avec une incroyable ardeur, et au sujet de laquelle les médecins se firent une guerre longue et acharnée. Ce n’est que vers les premières années du dix-septième siècle qu’il commença a être regardé comme pouvant devenir un objet d’agrément, et même entrer dans les habitudes ordinaires de la vie. Sa faveur grandit rapidement, et un arrêt du Parlement, qui en défendait l’usage, comme pernicieux pour la santé, n’empêcha pas sa vogue de s’étendre dans toutes les classes de la société. On lit, sur différents points du territoire de la France, des expériences qui prouvèrent que le sol de plusieurs provinces convenait parfaitement à sa culture, et on vit de divers côtés s’élever des plantations qui prospérèrent.

              Le pays messin eut, comme les autres provinces, ses planteurs de tabac, qui commencèrent par faire des essais couronnés d’un plein succès. Ces premiers essais, tentés vers 1625, se répétèrent, les années suivantes, sur une plus grande échelle, et en 1628, la plantation du tabac rencontra une vogue prodigieuse. Une compagnie, qui se forma pour la pratiquer dans de grandes proportions, reçut l’approbation de Monseigneur le duc de La Vallette, gouverneur, pour le roi, des Trois-Évéchés.

              Cette compagnie loua, à des prix élevés, toutes les meilleures terres du val de Metz, la moitié des jardins de la ville, tous les terrains militaires, jusqu’aux fausses braies et au fond des fossés des fortifications, et l’été de 1628 commençait à peine que les environs de notre ville étaient de toutes parts couverts de ces belles plantes aux larges feuilles et au port majestueux, auxquelles nous voyons encore que la nature du sol de ce pays est parfaitement favorable.

              Malheureusement, cette année-là, l’été se montra pluvieux et froid avec une déplorable persistance. Les blés languirent et la fleur du raisin coula. Aussi se produisit-il un renchérissement rapide et général sur les objets de première nécessité. Le peuple de cette triste époque était habitué aux misères, mais celle-ci, succédant à tant d’autres, le trouva impatient.

              Le bruit se répandit, sorti de quelque cerveau malade, que cette pluie incessante, qui compromettait les récoltes, n’avait d’autre cause que la présence du tabac dans les champs. On disait qu’une mystérieuse mais funeste attraction hygrométrique appelait les nuages et les averses sur le sol qui en contenait. Ce préjugé ridicule se répandit dans le pays avec une rapidité incroyable, et nulle part il ne trouva d’incrédules.

              Ce fut, en un moment, une vérité incontestée que le mauvais temps avait le tabac pour cause unique, et que le remède assuré contre sa prolongation désastreuse, était la prompte et radicale destruction de cette détestable plante. Une telle idée, fortement engagée dans la conviction de populations honnêtes, mais ignorantes, exaspérées par une longue succession de souffrances, ne pouvait pas manquer de donner naissance à quelque résolution violente. Les premiers qui s’y laissèrent entraîner furent des gens de la ville, qui appartenaient à la classe la plus inférieure du peuple, des « porteurs de sac » comme les appelle la chronique. Ils détruisirent, une belle nuit, quelques plantations de tabac près des remparts mais plusieurs se firent prendre, et il y en eut cinq qui furent l’objet d’une vigoureuse et publique fustigation.

              Cependant, comme la fermentation publique était grande et qu’il était aisé de prévoir le renouvellement de cette tentative de désordre, le major qui commandait la place et qui se nommait Monsieur de Sarigot, prit quelques précautions militaires. Il établit des corps-de-garde sur un grand nombre de points de la ville et multiplia les rondes et les sentinelles. Mais ces mesures devaient être insuffisantes pour empêcher l’explosion de l’exaspération publique.

              Trois mille personnes au moins, parmi lesquelles beaucoup de femmes et d’enfants, parcoururent la ville en bandes nombreuses, en s’encourageant à anéantir cette herbe, cause de tous leurs maux. Malgré les corps-de-garde et les patrouilles, la foule grossissant sans cesse, se répand dans les maisons de tous ceux qui ont favorisé la nouvelle culture, les portes et les clôtures sont brisées sous l’effort de ce peuple furieux. Parmi les planteurs de tabac, ceux qui sont surpris et qui ne sont que battus, peuvent s’estimer heureux. L’alarme se met parmi eux, ils s’enfuient de leurs maisons, chargés de ce qu’ils peuvent sauver, et laissent sans défense leurs jardins qui sont en un instant saccagés.

              Les efforts du grand prieur de Toulouse, Monsieur Joachim de Fromigiére, commandant de la citadelle et suppléant de Monseigneur de La Valette, ceux de Monsieur de Sarigot, les essais de répression des troupes sous ses ordres, rien ne peut rétablir le bon ordre. Pendant trois jours, l’émotion populaire ne se calme pas, et ce n’est que lorsque le tabac est arraché de toutes parts, que la population, voyant son œuvre terminée, se retire en ses maisons avec la satisfaction que donne l’accomptissement d’un acte de bonne justice.

               Elle pouvait se reposer en effet, car le sol intérieur de la ville était radicalement purgé, et l’on n’eut pas trouvé un pied de tabac, droit sur ses racines, ni dans les jardins des particuliers, ni dans aucune partie des fortifications, ni dans le retranchement de Guise, qui était alors un terrain vague appartenant à l’Etat, et qui avait été entièrement livré à la nouvelle culture, à l’exception du cimetière de l’Elise réformée qui, comme on le sait, y était établi. Mais à peine deux jours s’étaient-ils passés et l’ordre commençait-il à se rasseoir dans la cité, que la campagne voyait s’élever une émotion pareille, et qu’un même désespoir, fondé sur la même croyance, poussait les paysans du val de Metz à de semblables extrémités.

              Le surlendemain du jour où s’était terminée l’exécution du tabac dans la ville, la pluie et le mauvais temps ne faisant que redoubler, les gens des villages voisins résolurent d’imiter l’exemple qui leur avait été donné. Vaux, Jussy, Sainte-Ruffine, Rozérieulles, Lessy, Scy, Chazelles et Longeville fournirent, entraînés par une unanime résolution, une troupe de mille personnes, qui, décidées à tout risquer pour faire cesser le fléau, fût-ce au péril de leur vie, se réunirent à Moulins, le mercredi des Rogations, à deux heures après minuit, et se mirent aussitôt à l’œuvre.

              Ils avaient avec eux des drapeaux formés de misérables draps, et des tambours, dont le bruit répété répandait l’épouvante. Franchissant à l’envi murs et clôtures, ils allaient devant eux, ne laissant dans les champs maudits que des débris, lacérés et foulés aux pieds. De Moulins, ils passent la Moselle sur le pont que devait, deux ans plus tard, délaisser la rivière capricieuse, et se dirigent sur Fristo, Bradin, dont tous les champs étaient occupés par des plantations de tabac ; en un instant, la rivière a reçu leurs tiges déchirées.

              Quels que fussent les maîtres des champs, fussent-ils « seigneurs ou dames, » nul ne les respectait, et toujours les tambours, redoublant leurs batteries, excitaient de plus en plus la fureur destructrice. La Grange, Magny, Marly sont en un instant dépouillés. A cette heure, voisine de celles de la nuit, les champs sont déserts, aucune résistance ne se présente, mais l’alarme est dans tous les villages, chacun s’enferme et craint pour sa sûreté.

              De Metz aussi, on entendait les hurlements et les cris que poussaient dans leur délire ces pauvres égarés. L’émotion y était très grande, et, derrière les murailles, chacun s’approchait anxieux, demandant des nouvelles et s’effrayant de ce qui pouvait advenir. Enfin, on apprend quel est le motif et le résultat de la révolte. Beaucoup de gens se rassurent, mais le désespoir des planteurs de tabac est au comble. Ils s’arment, se réunissent, obtiennent de Monsieur de Sarigot une compagnie d’arquebusiers, et au nombre de plus de deux cents, sortent par la porte Saint-Thiébault, et se dirigent vers le lieu où la destruction s’opère, pour tâcher d’y mettre obstacle par la force.

              Monsieur de Sarigot les accompagne à cheval, ainsi qu’un officier nommé Malgray, également monté. Ils marchaient en toute hâte, jurant et maugréant, blasphémant Dieu et ses saints, et ne rêvant que vengeance et carnage. Mais arrivés devant la Horgne au Sablon, ils s’arrêtent effrayés à la vue du grand nombre des gens du val, qui, disséminés dans toute la plaine, travaillaient avec ardeur à leur oeuvre. Ils s’abritent derrière des haies et des murs, pour échapper à leurs regards, et là, incertains, mais frémissant de rage, ils se consultent pour fixer le parti auquel ils doivent s’arrêter.

              Malgray leur fait remarquer que leurs ennemis n’ont pas d’armes ; ils sont cinq fois plus nombreux peut-être, mais leurs mains ne tiennent que les inoffensifs instruments de leurs travaux. « Soyez sans crainte, leur dit-il, je me charge de vous les livrer. Rapportez-vous en à moi. Je n’ai pas mon pareil pour la finesse ». Et aussitôt, piquant le cheval blanc griffon qu’il montait, il se rapproche rapidement des paysans, qui, le voyant venir à eux, interrompent leur oeuvre pour le recevoir.

              « Mes amis, mes enfants, leur crie le perfide officier à haute voix, je suis sorti de Metz pour vous venir en aide. Vous me connaissez bien : voilà vingt ans et plus que je vous mène au Champ-à-Panne et en l’Ile pour vous passer en revue, vous faire prendre part aux fêtes, recevoir les gouverneurs. Vingt fois je vous ai rangés en ordre pour la parade. Venez avec moi, je veux vous conduire moi-même dans les champs et faire la guerre à cette herbe ».

              Les pauvres paysans se criaient les uns aux autres : « Suivons-le hardiment ! C’est notre général, c’est notre bon colonel et notre capitaine. Il est venu nous donner courage, suivons-le hardiment ! ». Et se mettant tous à sa suite, ils marchaient, en grande troupe et sans méfiance, vers le point qu’il leur indiquait. Mais quand ils sont à peu de distance des haies et des murs, où a été dressée l’embuscade, les planteurs et les sotdats qu’ils ont avec eux font soudainement une triple décharge, et s’élancent avec l’impétuosité de la foudre, armés d’épées et de pistolets, sur la foule confuse et éperdue.

              En un instant, tout a fui et s’est dispersé, excepté deux vignerons de Scy tués, et trente-six autres, grièvement blessés, qui restent sanglants sur la place. La victoire des planteurs de tabac était complète mais le sang versé ne réparait pas les dommages qu’ils avaient subis, et cette victoire achevée par une trahison ne leur faisait pas honneur. Malgray fut, dans la ville, l’objet de la réprobation universelle et le grand prieur, Monsieur de Fromigière, lui dit à ce sujet des choses fort dures, qu’il avait bien méritées.

              Huit jours après, comme le mauvais temps redoublait encore ses rigueurs, l’émotion désespérée qui avait soulevé les vignerons du val de Metz franchissait le mont Saint-Quentin et venait exciter les populations voisines. La commune de Plappeville eu fut la première émue. Eu un instant le village tout entier, sous la direction de ses mainbourgs, se déclare en état de révolte ouverte contre le tabac et ceux qui l’ont planté. Le tocsin sonne. L’ordre est donné à chaque ménage de fournir une personne, armée de ses outils de travail, pour aller détruire les champs empoisonnés. Une amende de trente gros est infligée à quiconque refuserait de se soumettre à l’ordonnance. Mais nul parmi les habitants n’en sera frappé, car l’élan est unanime, et en un instant, une bande de plus de quatre-vingt personnes est en route pour Lorry et pour Saulny.

              Là, ils font appel à leurs voisins pour l’œuvre de défense commune, et les engagent à venir l’accomplir avec eux. Ayant reçu leur promesse, ils vont porter la même invitation dans les villages voisins, jusqu’à Marange. Les Marangeois leur répondent qu’ils ont des instructions spéciales et très sévères pour éviter de se faire aucune mauvaise affaire avec les Messins, mais que, sur place même, ils sauront bien faire comme eux.Et en effet, ils marchent sur Talange, où le tabac prospérait dans plusieurs champs, le détruisent en un moment, et reviennent, en riant et tous joyeux, demander s’ils n’ont pas bien travaillé.

              Pendant ce temps-là, les gens de Saulny, de Lorry, de Woippy, s’étaient réunis et avaient formé une grosse bande. Ceux de Plappeville étaient revenus sur leurs pas pour les rejoindre. Ceux de Longeville, instruits de ce qui se préparait, avaient encore voulu la grossir. C’est au-dessus de Woippy qu’avait lieu le rendez-vous général. Lorsqu’ils furent tous ensemble et qu’ils se virent assez nombreux, ils se mirent en mouvement, tous à la fois, d’un même pas et d’un même cœur, en disant : « Maudite soit l’herbe ! Maudits soient ceux qui l’ont plantée ! Elle nous cause la cherté et la ruine ». Et ils marchèrent sur Ladonchamps, dont les jardins étaient plantés de tabac.

              Le gardien du château, effrayé, leur ouvre à deux battants les portes et les barrières et les laisse pénétrer partout. En un instant, les plantations sont détruites. Celles de Sainte-Agathe, des Maxes, de Thury, de Saint-Éloi, en un mot, de toute la partie de la plaine de Thionville, où la richesse du sol avait multiplié les plantations de tabac, sont successivement ravagées. Puis ils se répandent dans la banlieue immédiate de Metz, à la Ronde et Devant-lès-Ponts, où ils font de même. L’air retentit des cris sauvages et des bruyantes excitations qu’accompagne le bruit de leurs outils retombant sur le sol tout jonché de débris.

              L’annonce de cette nouvelle mutinerie répand l’alarme dans la ville. On établit un poste de cent hommes, armés de mousquets, devant chacune des deux portes du Pont-des-Morts et du Pontiffroy, avec ordre de repousser une insulte par la force. Les planteurs courent éperdus de toutes parts, sollicitant des renforts et demandant du secours, car les paysans déclaraient qu’ils voulaient les traiter comme leur herbe. De plus, on savait qu’éclairés par l’odieuse trahison dont avaient été victimes leurs devanciers, ils avaient avec eux des armes et juraient de tuer le premier qui s’approcherait d’eux.

              Monsieur de Sarigot voit sa porte assiégée par les planteurs. « Monsieur le major, lui disent-ils, sauvez-nous, nous voilà tous ruinés. Les paysans saccagent nos champs, coupent nos plantes venez-nous en aide ».  En même temps, ils employaient des moyens accessoires pour attendrir le cœur du major. Les pistoles et les florins glissaient de leurs mains en ses poches. Sarigot, touché par de si éloquentes instances, donne l’ordre de seller cent chevaux et de les faire accompagner par cent arquebusiers.

              Le moyen qui avait réussi à la Borgne, au Sablon, lui paraissait bon à renouveler. Mais il fallait l’ordre de Monsieur de Fromigière, commandant de la citadelle, et en l’absence du duc de la Vallette, gouverneur de l’Évêché. Or, ce personnage se montra peu disposé à l’accorder. Touché de la situation de ce pauvre peuple, poussé à la violence par la misère, et insensible aux gémissements des planteurs, il défendit à Monsieur de Sarigot de laisser sortir un seul homme. Seulement pour mettre la cité à l’abri de quelque surprise, il donna l’ordre à la milice bourgeoise et à la garnison de prendre les armes et de s’établir sur les remparts pour suivre les événements.

              Mais cette précaution ne répondait à aucun danger. La sûreté de la place n’était pas menacée, et ses défenseurs eurent pour distraction, dans leur stérile faction, d’écouter dans le lointnin les cris de joie des paysans qui, sans résistance, menaient rapidement leur œuvre à bonne fin. Ils étaient plus de treize cents qui y travaillaient. Mais les curieux et les amis grossissaient leur nombre dans une énorme proportion, et Dieu sait le bruit que faisaient tous ces gens, joyeux du succès d’une œuvre qui, dans leur conscience, était juste, puisque c’était le pain de leurs enfants qu’ils pensaient disputer à une influence funeste, et qu’ils luttaient corps à corps contre le spectre de la misère, évoqué contre eux par de cupides spéculateurs.

              Telle était, à ce sujet, la conviction générale, que pendant toute la durée de l’exécution, la nuit comme le jour, tous les couvents de la ville, Récollets, Capucins, Moines gris, bruns, blancs ou noirs, se tinrent dans une prière continuelle, demandant à Dieu que le travail des paysans se terminât sans encombre, et que les planteurs ne réussissent pas à leur causer de funeste mésaventure. Les bons religieux eurent du reste la satisfaction de voir leur prière exaucée, car l’oeuvre se finit heureusement, et lorsqu’elle fut complètement et radicalement achevée, chacun rentra chez soi en paix !

              Mais la destruction des champs de tabac, quelque absolue quelle put être, n’eut pas le résultat qu’en attendaient les pauvres Messins. L’année ne cessa pas d’être mauvaise. La récolte du blé fut plus que médiocre, celle du vin fut détestable, et la vengeance que les paysans avaient tirée de l’herbe qu’ils appelaient la cause de leurs maux, ne dut que bien imparfaitement les consoler du surcroît de misères qui leur fut imposé en cette triste année.

              Il va sans dire que les planteurs ne manquèrent pas de multiplier leurs efforts pour se faire rendre justice. Mais les années se passèrent, en dépit de leurs plaintes adressées au roi, au cardinal, au président, au gouverneur, sans qu’ils parvinssent à obtenir gain de cause. Enfin, en 1633, un parlement fut établi à Metz, et la promesse d’une plus rapide et plus régulière justice vint réveiller leurs espérances bien près de céder au découragement. Ils présentèrent requêtes sur requêtes au nouveau corps judiciaire, et obtinrent, dès l’année qui suivit son installation, que leur affaire fût évoquée à sa barre. Plappeville, Lorry, Scy, Lessy, Sainte-Ruffine, Rozérieulles, Jussy et Vaux reçurent en même temps une assignation pour venir rendre compte des faits qui leur étaient imputés.

              Les planteurs demandaient cinquante mille livres de dommages et intérêts pour la récolte perdue de lus de quarante journaux de terres ravagés par les paysans. Ils faisaient valoir que le duc de La Vallette, par lettres-patentes scellées et en bonne forme, leur avait accordé l’autorisation de planter du tabac dans le pays messin, sans réserves ni limites, et qu’ils n’avaient fait qu’user d’un droit incontestable, sans le dépasser en rien.

              Il était difficile de répondre à une si bonne raison. La cour consacra trois séances aux débats, et sur le rapport du conseiller Jacques Donmangin, baron de Conflans et de Vatry, ancien avocat au parlement de Paris, et l’un des magistrats les plus distingués de la compagnie qui le chargea à plusieurs reprises de missions importantes, elle conclut à la condamnation des huit communes incriminées. La somme de l’indemnité à payer par elles fut fixée à 11 500 francs payables, dit l’arrêt, « sans appel ni requeste, et solidairement » répartis entre les maires et mainbourgs et, par eux, entre les habitants des communes, proportionnellement à leur aisance. L’arrêt fut fidèlement exécuté.

              Comme le principal organe des planteurs joignait à cette qualité la profession de confiseur, le chroniqueur attribue la sévérité de la cour à « des boites de confitures, à du sucre, à des biscuits, macarons et vin Muscat », adroitement offerts par lui aux plus influents de ses juges. Il faut pardonner à Jean Bauchez cette petite médisance, fût-elle même voisine de la calomnie, car il avait sans doute à prendre sa bonne part de l’amende imposée à Plappeville, et, à ce titre, la sentence du parlement ne pouvait pas être appréciée par lui avec l’impartiale équité de l’histoire.

              Si quelqu’un, parmi les lecteurs de ce récit, se sentait disposé à juger sévèrement les pauvres paysans de 1628, assez crédules pour supposer que la présence du tabac sur une terre soit capable d’y appeler les intempéries, assez grossiers pour se laisser entraîner par cette simple conviction à commettre des actes de blâmable violence, qu’il veuille bien se rappeler qu’ il n’y a guère plus de dix ans, l’opinion générale des campagnards de nos contrées était que la maladie des pommes de terre n’avait d’autre cause que la fumée des chemins de fer.

              Que ce rapprochement, fait en mettant en ligne de compte l’adoucissement progressif des moeurs dû à la succession de deux siècles de lumières, le rende indulgent pour de pauvres gens, dont l’ignorance trouvait son excuse dans l’obscurcissement encore général de leur époque, et dont la violence peut être aisément pardonnée, en raison du poids écrasant de misères que la guerre, le désordre et la disette ne se réunissaient que trop souvent pour leur imposer.

     

    E. de Bouteiller
    d’après la chronique de Jean Bauchez, greffier de la justice du village de Plappeville, « Discours du planthement de l’herbe de tabahc et la mutinerie de l’arrachement faict de la dicte herbe ensuite ».

     

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