• 16 avril 2010 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    Extraits de la notice de l’abbé Idoux, publiée en 1911 et 1912,
    dans les Annales de la société d’émulation du département des Vosges.

     

    Cantons de Senones et de Provenchères
    Terre de Salm – Prévôté de Saint-Dié et Raon

              Quittons un instant la vallée de la Meurthe pour celles du Rabodeau et de la Fave.

              Si les Suédois débouchèrent dans les Vosges, d’abord en bandes perdues, par les Terres de Salm, ils ne dédaignèrent pas plus le passage du Hantz que celui du Donon, tout comme ils pénétrèrent dans la Haute-Fave par les cols de Saâles et de Lubine. Nous avons assez peu de renseignements sur leurs exploits à travers les territoires monastiques de Moyenmoutier et de Senones, parce que l’administration inintelligente d’un maire de Saint-Dié a dispersé, en 1826, les archives de Salm. On possède toutefois assez de menus détails pour avoir idée de la misère de cette région.

              La simple indication suivante en dit long sur l’état du pays. Les moines bénédictins de Senones, qui, par leurs grandes propriétés, jouissaient d’un revenu considérable, arrivèrent à un tel dénuement, que, pour vivre, ils durent vendre (1640 et 1645) les colonnes de bronze qui ornaient le grand autel de leur église. Pour faire face à certains emprunts, ils se dépouillèrent du petit orgue qui se voyait à la Rotonde. Impossible à eux de trouver la moindre ressource chez leurs tenanciers, leurs censitaires, leurs sujets aux dîmes. La misère noire dans les paroisses de sa juridiction avait fait pénétrer la gêne et la pauvreté au monastère.

              En 1639, alors que Charles IV passa de la Franche-Comté au pays de Luxembourg avec une partie de ses troupes, Forget, son médecin qui l’accompagnait, affirma qu’à partir de Moyenmoutier, l’armée ne rencontra que la pauvreté et la misère et eut toutes les peines du monde à subsister jusqu’à son arrivée à Fénétrange.

               Les comptes de la gruerie de Salm nous disent, dès 1640, que les moulins de Moussey avaient été détruits, et « qu’ils ne pouvaient se rétablir d’autant qu’il n’y a presque plus d’habitants en ces lieux ». Comme celles de la vallée de la Plaine, les scieries nombreuses du Val de Senones, furent anéanties. La scierie du Cerf fut ruinée dès le commencement des guerres et ne fut relevée qu’en 1664. Celle « du seigneur abbé fut réfectionnée » en 1666. L’année précédente, le gruyer de la principauté délivra aux moines les bois nécéssaires au rétablissement de leur battant. Il est même à croire que le monastère eut à souffrir, car en même temps qu’il délivrait des arbres pour remonter la scierie de l’abbé, le gruyer en marquait aux religieux « pour faire un bâtiment en leur couvent ». Enfin les scieries du Bousson, de Moinepont et de Fénegoutte furent rebâties en 1666 et 1667, d’autres le furent les années suivantes.

              A côté de ces ruines qui furent relevées, on en trouve d’autres qui ne l’ont jamais été et même qui ont totalement disparu. Ainsi à Hurbache, qui fut jadis le chef-lieu d’une baronnie, il y avait deux châteaux que la guerre mit en décombres. Au commencement du XVIIIe siècle, le « château du haut », près duquel était la chapelle castrale bâtie en 1518, était ruiné, et le « château du bas », livré aux déblayeurs, faisait place à des maisons individuelles.

              Quant à la population, sur les domaines de Moyenmoutier et de Senones, elle fut plus que décimée. En 1660, on ne comptait encore que cinq conduits et demi capables d’être imposés sur tout le ban de Moyenmoutier. Il y en avait onze et demi au Ban-de-Sapt, trois à Hurbache et deux à Denipaire.

              Signalons encore parmi les ruines qui n’ont pas été relevées dans les terres de Salm, et que l’on doit, dit-on, attribuer aux Suédois, l’ancien château de Salm, sur le versant oriental des Vosges, non loin de La Broque. Il fut détruit vers 1640.

              Dans toute la région, la détresse était arrivée en 1648, au point que Chrestienne de Croy, princesse de Salm, considérant « les ruines et désolations que la guerre avaient fait depuis 14 ou 15 ans et dont le fléau est encore entier », ordonnait « que tous les débiteurs seraient déchargés de la moitié des rentes échues depuis le 1er janvier 1635 jusqu’à la fin des guerres et les trois années suivantes ». Pendant le même temps, elle imposait « répit général pour le payement des sommes capitales ».

              La princesse de Salm ne s’en tint pas là : elle sollicita de Charles IV et obtint décharge de toute espèce de contributions pour le comté et la principauté. Enfin, elle fit accorder, par Gaspard de Champagne, comte de La Luze, maréchal de camp du prince de Condé, une « sauvegarde à tous les bourgeois, manants et habitants de la Principauté, et aussi à leurs femmes, enfants, domestiques, valets, chevaux, bestiaux, et tout ce qui peut leur appartenir ». Malgré l’exemption accordée et régulièrement entérinée, en 1651, les populations de Salm étaient accablées par les troupes ducales et souffraient telle misère qu’elles portèrent plainte à Charles IV.

              Non seulement les populations avaient à souffrir du passage des troupes, mais encore à pâtir des maraudeurs. Différentes ordonnances laissent à penser que les Loups des Bois ne manquaient pas à travers les montagnes du pays de Salm. L’une est sans doute de la seconde occupation française et les autres des débuts du XVIIIe siècle, mais elles portent remède à une situation remontant de haut, étant donnée l’extrême rigueur des peines édictées.

              En effet, au nom de Louis XIV, le marquis de Rochefort, en 1673, ayant eu « advis que certains particuliers habitans de la prévosté de Salm et Badonviller, ayans conceu le dessein de piller et de vosler les autres habitans de la ditte prévosté de Salm et Badonviller et autres lieux circonvoisins, et que pour mieux couvrir leurs desseins, ils ont pris party dans les troupes de Luxembourg », fit défense à toute personne de s’enrôler ailleurs que dans les troupes du roi, « à peine d’estre pendu, leurs maisons razées et leurs biens confisquez » et enjoignit sous mêmes peines aux officiers de la prévôté d’envoyer dans la quizaine les « noms, âge, demeure et consistance des biens » des délinquants actuels et « advenir ».

              D’autre part en 1709 et 1710, le Gand Bailly de la principauté de Salm, signifia aux officiers de la principauté de faire poursuivre les bandouliers, de les incarcérer, sous peine de répondre en leurs purs et privés noms, des vols et désordres commis sur leurs finages. Il fit défendre à tous sujets de la principauté de loger aucun mendiant, à peine de 25 fr. d’amende.

              Pour finir sur la Terre de Salm, relevons quelques chiffres qui montrent que dans le canton de Senones, comme dans celui de Raon-l’Etape, la population mit du temps à refleurir.

              Cinquante ans après la paix de Vincennes, Hurbache ne comptait encore que 41 habitants, Denipaire 38, Saint-Jean-d’Ormont 30, Le Ban de Sapt (La Fontenelle 29, Laître 21, Gemainfaing 9), Saint-Stail 20, Châtas 21. Les autres localités ne figurant pas au recensement de 1710, on y voit que Senones, chose surprenante, avait seulement 69 ménages et Moyenmoutier 63.

              Et cependant la première de ces bourgades était un centre d’activité politique et religieuse, et l’autre, comme sa voisine, un centre de bienfaisance bénédictine. Toutes deux possédaient une juridiction spirituelle et temporelle assez étendue.

     

              En passant dans le canton voisin de Provenchères-sur-Fave, nous trouvons d’abord La Petite Fosse, qui n’existait pas autrefois comme communauté, mais dépendait de Provenchères. Toutefois, nous y abordons, parce que c’est sur son territoire et celui de Beulay que se dressait l’antique donjon de Spitzemberg. Dès 1633, la peste se trouvait dans la forteresse. Si rien ne nous fait savoir que la contagion ait fauché dans les environs, du moins nous pouvons croire qu’elle ne s’y localisa pas, car bientôt à travers la vallée de la Haute-Fave, la population tomba à un chiffre dérisoire.

              Les Lorrains avaient monté la garde sur le passage de Colroy-la-Grande, pour arrêter les bandes suédoises qui ravageaient l’Alsace et qui menaçaient de traverser les Vosges par « la vieille chaussée de Schervillers », que les anciens titres de Senones appellent « via Sarmatorum » et que ceux d’Etival et de Moyenmoutier nomment « via Salinatorum ou Salinaria ». La précaution était bonne de protéger les cols de Lubine et de Saales. Mais les Lorrains, bientôt occupés ailleurs, durent abandonner ces deux passages. Alors les Suédois se précipitèrent sur le val de Villé. En vain les montagnards se mirent en travers de leur marche. Villé fut pris, Steige et Saales furent saccagés. Bientôt furent forcés les cols de Lubine et de Saales.

              Les premiers obstacles rencontrés par les envahisseurs furent les châteaux de Lusse et de Spitzemberg. Malgré la position de cette dernière place, malgré sa force et ses défenses remises en état peu de temps auparavant, elle succomba dès le premier choc, et ne fut bientôt qu’un amas de décombres. Le compte des domaines de Lorraine pour 1650 nous apprend que Spitzemberg fut assiégé et démoli en 1633. La métairie située au pied de la forteresse fut incendiée, le moulin, le village de Nayemont-les-Fosses qui formaient la capitainerie seigneuriale de Spitzemberg eurent le même sort.

              Quand donc Charles IV donna en 1650 à son vaillant colonel, Dominique Lhuillier, la capitainerie pour récompenser ses services, il ne lui octroya que des ruines à relever.

              Quant au château de Lusse, qui formait une des trois seigneuries se partageant la communauté, il fut ruiné, et pas plus que Spitzemberg, il ne sortit des décombres. Sil faut en croire la tradition, le village de Lusse, placé dans la vallée plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui, aurait été détruit. Le lieu-dit « Champ-garre », champ de la guerre, aurait été le théâtre d’un combat. Ce qui est certain, c’est qu’en 1642, dans le Ban de Lusse entier, la liste des imposables ne portait que deux conduits et demi.

              La vallée de La Fave fut donc ravagée dès les premières années. En 1650, la maison seigneuriale et le moulin du Chapître de Saint-Dié, à la Bonne Fontaine, territoire de la Grande Fosse, étaient à refaire.

              Placé à la sortie du col d’Urbeis, Lubine fut immédiatement dévasté. En pleine tourmente, on y trouva plus qu’un demi-conduit. Fermes, moulins, scieries, village, tout fut démoli. Les meilleurs héritages furent sans maîtres, les anciens censitaires avaient disparu. Sur toute l’étendue du territoire, en 1661, il restait 13 maisons et dans quel état ! Aussi les buissons envahirent le finage entier et les gruyers de Lorraine constataient « qu’à cause de la pauvreté et du petit nombre des habitants de Lubine, les vains pâturages et gazons se trouvaient remplis de ronces et broussailles ».Ce fut seulement en 1669, que les gazons de la « Hongrie » (Hingrie) et de Diarfète au ban de Lubine, furent de nouveau affermés, avec autorisation de reconstruire des « gites à bétail ».

               Colroy-la-Grande n’eut pas meilleur sort. En 1660, il s’y trouvait 7 ménages. Quatorze ans plus tard, Colroy subit un nouvel assaut de la part de soldats, qui d’abord firent irruption à Saales, puis se jetèrent sur Colroy qu’ils livrèrent au pillage. Les autres villages du canton, après le traité de Vincennes, étaient à l’avenant : un état des revenus de la cure de Provenchères nous dit qu’à Provenchères, il y avait en tout 30 communiants, 17 à Beulay, 21 à La Petite-Fosse, 17 à La Grande-Fosse, 102 à Colroy et 25 à Lubine.

              Lorsqu’en 1710, le vicariat de Colroy et Lubine fut détaché de Provenchères pour former paroisse, on ne comptait dans ces deux localités que 83 ménages. A la même époque, Lusse en avait 28, Provenchères 38, Beulay 13, La Petite-Fosse 25 et La Grande-Fosse 30.Il n’y a pas lieu de s’étonner de voir si peu de monde en 1710, lorsque d’après l’état civil de Provenchères, on remarque la pénurie des naissances. Le plus ancien registre de cette paroisse étendue remonte à la fin de 1657. Or de 1658 à 1668, on constate que le nombre des naissances oscille entre 3 et 9, l’année 1669 en compte 11. Jusqu’en 1683, on voit un flottement de 11 à 17, puis survient une progression régulière.

              Les archives du Chapître de Saint-Dié, comme celles de l’abbaye d’Etival, montrent qu’au fur et à mesure que la population reprit de la densité, les Chanoines durent refaire une multitude d’ascensements pour remettre en valeur quantité de terres, jadis cultivées, mais tombées en friches par la disparition et la mort des anciens tenanciers.

              Pour finir, une dernière remarque. Dans tout le canton actuel de Provenchères, il n’existe pas une paroisse qui ait une église ancienne. Les monuments religieux ont été balayés, comme l’ont été le donjon de Spitzemberg, et les châteaux de Lusse, de Salm et d’Hurbache.

     

    A suivre : le canton de Saint-Dié

     

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