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  • 25 décembre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Emilienne Moreau dans GUERRE 1914 - 1918 emiliennemoreauremisecroixguerre-150x150emiliennemoreau27111915-150x150 dans GUERRE 1939 - 1945emiliennemoreau1-150x150

    L’héroïne de Loos lors de la première guerre mondiale
    alias Jeanne Poirier lors de la seconde guerre mondiale

    Née le 4 juin 1898 à Wingles (62) et décédée le 7 janvier 1971 à Lens (59), Emilienne Moreau s’est illustrée au cours de la première et de la seconde guerre mondiale.

    L’offensive de septembre 1915 a eu son héroïne en la personne d’Emilienne Moreau.
    Cette jolie jeune fille brune de dix-sept ans, aux traits fins, aux grands yeux sombres, à la taille élancée, l’air très enfant encore, et cependant parée d’un grand charme féminin est la fille d’un chef porion du Nord, la cadette d’une belle famille de quatre enfants qui, lors de la déclaration de guerre, s’était fixée et vivait heureuse à Loos en Gohelle, où la jeune Emilienne exerçait avec dévouement et plaisir son métier d’institutrice.

    En août et septembre 1914, ce sont les angoisses que souffre alors toute la France, en octobre l’invasion de la petite patrie.
    Alors les malheurs s’abattent autour d’elle et sur elle. Il faut vivre dans une ambiance de péril et de terreur, en un pays occupé par les troupes ennemies, où bientôt les vivres se font rares. On souffre de la présence étrangère et l’on souffre de la faim.

    Emilienne Moreau voit mourir son père et, loin de pouvoir rester plongée dans sa douleur, il lui faut, car le bois manque et les ouvriers sont partis, chercher les planches de sapin et confectionner elle-même le cercueil. Un peu plus tard c’est le frère aîné qui tombe.

    Et l’étranger toujours plus s’incruste au sol natal. Pourtant, onze mois de cette vie terrible ne peuvent amener la jeune fille au découragement. Tous les jours elle espère, tous les jours elle voit la délivrance.

    Et, en septembre 1915, son attente pleine de foi est enfin récompensée.
    Les Anglais préparent, en liaison avec nos troupes, la première de leurs grandes offensives. La rumeur en pénètre par delà les lignes allemandes et quand en pleine nuit se font entendre les grosses pièces d’artillerie de nos alliés, Emilienne Moreau est joyeuse, mais pas trop surprise. Elle bondit au grenier de sa maison. Tout le pays secoué et vibrant danse devant elle, ici le mont de Lens et celui de Vermelles, là le mont de Hulluch et la fameuse côte 70.

    Toute la vallée de Loos rougeoie sous une voûte de feu, sonne comme une gigantesque enclume sous le formidable marteau de la guerre. De la lucarne, Emilienne Moreau observe avec passion, avec angoisse, le drame dont elle domine les effrayantes péripéties.

    Est-il exact, comme le dit une relation de son exploit que, pendant trois jours, elle soit restée ainsi sans nourriture, sans sommeil ? Peut-être. En tout cas, indifférente au danger, d’un même élan, d’une même âme, elle vibre avec les libérateurs.

    Ceux-ci se rapprochent, les Écossais sont à l’avant-garde et l’on entend bientôt, accompagné de l’antique cornemuse, s’élever le God Save the King.

     

    La Marseillaise sera bien à l’unisson. Et la timide jeune fille transformée momentanément (par quel mystère ?) en amazone, veut-elle aussi prendre part au combat. Comment et dans quelle mesure ?  Elle-même va nous le raconter.

    « Les Écossais, dit Emilienne Moreau, (ils avaient relevé leurs masques, qui, sur leur tête, faisait maintenant l’effet d’un turban) étaient superbes et terribles, ruisselants de sueur, leurs baïonnettes toutes rouges, et ils étaient eux-mêmes éclaboussés du sang de l’ennemi et du sang qu’ils avaient perdu…
    Terribles, ils le parurent à tel point à quelques habitants que ceux-ci, n’osant reconnaître en eux des amis, prirent la fuite et allèrent se jeter entre deux feux.
    Mais nous-mêmes, qui étions-nous pour eux ? Pouvaient-ils immédiatement distinguer ceux-là que leur présence comblait de joie ?
    Il fallait agir vite, trouver un moyen expressif de traduire nos sentiments, se faire comprendre sans des pourparlers en ce moment malaisés…
    Alors, je m’avançai, et, par une inspiration, j’entonnai le commencement de la Marseillaise…

    Une petite voix bien frêle, et brisée par l’émotion, au milieu de ce tumulte. Elle vibra, cependant, par la magie des accents du chant par lequel je saluais nos sauveurs…
    Il me semble, en écrivant ceci, aujourd’hui, qu’on pourrait croire à je ne sais quoi de théâtral… Ah ! Combien toute autre pensée que celle de communiquer tout de suite avec nos alliés était loin de moi !
    Une acclamation me répondit : Nous English… Nous Scott !! Notre rencontre était faite.

    Un officier, grand, brun, aux traits décidés, gardant de l’élégance, malgré le désordre de son uniforme, s’approcha de moi.
    - Oh ! Monsieur, lui dis-je, je suis heureuse d’être la première Française qui vous remercie !
    Il sourit, mais, bien qu’il parlât parfaitement notre langue, il répondit seulement :
    - C’est bien… c’est bien… Plus tard. Le moment n’était pas, en effet, à des paroles qu’il estimait superflues.

    L’action continuait. L’intensité de la fusillade indiquait qu’on était loin d’en avoir fini. Il tira de sa poche une carte et, entrant dans ce que j’appelle toujours le magasin, bien qu’il n’y eût plus rien, il la déplia sur ce qui restait du comptoir.
    Je lui donnai quelques explications, mais je songeai soudain :
    - Il vaut mieux que je vous indique le chemin moi-même.
    - Mais, mademoiselle, fit-il, je ne veux pas vous exposer à plus de dangers que vous n’en courez…
    - Oh ! Répliquai-je, heureuse de pouvoir être utile, il y a un an que je suis habituée aux obus et aux balles »…
    (Emilienne Moreau – Mes Mémoires).

    Dès lors Emilienne Moreau coopère au « nettoyage » du village. C’est alors surtout qu’elle se montre guerrière, alors surtout qu’elle court les plus grands dangers.
    « Je signalai à l’officier les caves où je savais que des Allemands se trouvaient encore et d’où ils pouvaient tirer sur ses soldats. Il donna l’ordre d’en faire le nettoyage, et des séries d’explosions de grenades indiquèrent que cette opération était vivement menée. Nous nous étions engagés dans la rue d’Hulluch. Ce qu’il fallait désigner, c’était la kommandantur souterraine, dont on entreprit le siège.

    L’officier, si occupé qu’il fût des ordres à donner à ses hommes, s’inquiétait de moi. Les Allemands, malgré le terrain qu’ils avaient perdu, semblaient se ressaisir et nous étions dans une zone sillonnée de mitraille.
    - Mademoiselle, me dit-il, je ne veux pas que vous alliez plus loin.
    En fait, poursuivre ou retourner, c’était s’exposer aux mêmes risques. Dans quelques caves, la résistance allemande était désespérée. Le travail d’organisation de ces petites forteresses avait été poussé plus loin qu’on ne pouvait l’imaginer. On y trouva non seulement des mitrailleuses, mais même des canons.
    Aussi, chaque assaut était-il meurtrier pour les Écossais, et ce n’était qu’au prix de lourdes pertes subies par eux-mêmes qu’ils anéantissaient ces repaires. On se battait donc partout, et c’était, maintenant, la guerre des rues ».

    Cette guerre de rues dure plusieurs jours et abondé pour notre héroïne en épisodes dramatiques. Un jour qu’accompagnant un blessé elle traverse la rue du Cimetière, des coups de feu retentissent.
    « Je m’abritai derrière des décombres, et je distinguai parfaitement trois Allemands qui, alors, s’engouffrèrent dans une cave, celle de la maison à laquelle nous donnions le nom de son propriétaire, parti de Loos en octobre, la maison de Joseph, le marchand de vaches. On sait que, dans nos petits pays, on se désigne plus volontiers par des sobriquets que par les noms de famille.
    Ils disparurent, mais mon blessé était à leur merci, et, sans doute, par leur soupirail, ils tireraient sur lui ou sur ceux qui viendraient à son secours. Pour le sauver, et pour préserver d’autres existences, il importait de se débarrasser des Allemands.
    Je rentrai dans le magasin, et je dis aux docteurs :
    - Il y a des Boches dans une cave… Ils empêchent de relever un blessé.
    - Vous savez où ils sont ?
    - Oui… On ne peut pas les laisser là.
    - C’est que nous n’avons personne pour ce genre de chasse…

    Trois soldats qui tenaient encore debout s’offrirent bravement pour tenter l’aventure. Dans l’état de fatigue où ils étaient — l’un d’eux venait d’être pansé à la tête, un autre à la jambe — il y avait là un bel effort d’énergie de leur part. Par précaution, ils se munirent de sacs à grenades, et chacun d’eux en tint une dans la main.

    Nous nous avançâmes doucement vers la cave où j’avais vu les Allemands pénétrer. Je fis signe aux Écossais de se poster de chaque côté de l’ouverture par laquelle on avait accès dans cette cave. Au moment que j’indiquerais, ils révéleraient leur présence. Sans doute, les Allemands, se sentant découverts, demanderaient à se rendre, et je m’imaginais déjà revenant en ramenant mes prisonniers.
    Pour pouvoir avertir les soldats du moment précis d’agir, je me glissai à pas de loup, en retenant mon souffle, sous la voûte au delà de laquelle commençait l’escalier. Mes pas étaient si légers que je ne peux me rendre compte de ce qui révéla mon approche. Le fait est qu’une balle passa au-dessus de ma tête.

    En entendant le coup de feu, des Écossais avaient couru vers moi, très courageusement. Mais ils restaient un peu indécis, et chaque seconde augmentait le danger où je les avais entraînés. Sans doute, ne connaissant pas bien les dispositions de la cave, hésitaient-ils à se servir de l’engin meurtrier. Sans doute aussi craignaient-ils de me blesser, par contre-coup.

    L’un d’eux, en effet, esquissait un geste, m’invitant à m’éloigner. Mais n’allions-nous pas être devancés par les Allemands, qui ayant déjà tiré, ne cherchaient, évidemment, qu’à nous atteindre plus sûrement ? ».

    Et devançant elle-même l’ennemi, Emilienne Moreau saisit des grenades et ouvre à son tour le feu. Les Allemands sont tués, elle peut ramener chez elle le blessé.

    Une autre fois, elle dût se défaire de deux Allemands qui, réfugiés dans la maison d’école, tirèrent lâchement sur elle et sur un blessé. C’est sans trembler qu’elle les abat à coup de fusil, sans trembler qu’enjambant les cadavres, elle parcourt parmi les explosions le terrain labouré d’obus, semé de murs croulants, qui fut Loos.

    N’allons pas cependant voir en elle, une exaltée, une virago grisée de carnage. Pour sauver sa vie ou celle d’un blessé, pour chasser l’ennemi de sa ville, elle revêt quelques instants une personnalité étrangère à sa nature et s’étonne de se reconnaître le danger passé.

    « Je retrouvai bientôt ma faiblesse de jeune fille », dit-elle après le récit d’un de ses combats. «… J’étais prise d’un immense dégoût », ajoute-t-elle ailleurs. Et la même femme qui a trouvé la force pour le geste du guerrier, peut à peine garder son sang froid pour le geste de l’infirmière qu’elle préfère cependant.

    Enfin on annonce que les Allemands sont repoussés jusqu’à la Fosse et ne reviendront plus. Loos est délivrée.

    Emilienne Moreau, elle aussi, a, comme elle le souhaitait participé aux périls et à la gloire des combats. Elle a contribué à la délivrance d’un lambeau de terre de la grande patrie, du sol même où repose son père et où vivent les siens.

    Plus heureuse que bien d’autres, la jeune héroïne a pu, d’une gloire bien gagnée, parer, comme d’un nimbe d’or, son attirante beauté. De toute part lui sont venus les hommages. Le lendemain de la bataille, Douglas Haig envoie un officier d’ordonnance féliciter la jeune fille « du courage avec lequel elle a aidé, ses troupes a attaquer l’ennemi. ».

    Quelques mois plus tard, quelques-uns de ces Ecossais dont elle précéda dans Loos la marche victorieuse, lui envoient des Highlands, un bouquet de bruyères lié d’un ruban aux trois couleurs, et une poésie célébrant « l’âme héroïque et sereine » de « la Française unie à Jeanne la Lorraine dans leur culte fervent ».

    La croix de guerre, reçue à Versailles au milieu de blessés glorieux, une décoration anglaise attribuée quelques mois plus tard ont donné à Mlle Moreau la consécration officielle. « Mais, dit notre héroïne, ces distinctions n’effacent pas les deuils ! ».

    D’après la monographie « Les vaillantes : héroïnes, martyres et remplaçantes » de Léon Abensour – Editeur M. Imhaus et R. Chapelot (Paris) – 1917

     

    Emilienne Moreau fut décorée de la Croix de Guerre avec palme le 27 novembre 1915 à Versailles, par le général de Sailly.
    Les quotidiens Le Miroir, puis Le Petit Parisien publient dès le 28 novembre le récit de son expérience.
    Les autorités britanniques la récompensent à leur tour en lui décernant la Military Medal pour son action de renseignement au profit des troupes d’attaque et la croix de first class de la Royal Red Cross pour son dévouement au profit des blessés. L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem viendra ensuite s’ajouter à cette liste.
    Un film australien lui fut consacré en 1917 « Joan of Arc of Loos » (La Jeanne d’Arc de Loos).

     

    La seconde guerre mondiale vient à nouveau bouleverser sa vie. Les autorités allemandes placent en résidence surveillée « l’héroïne de Loos », dont ils n’ont oublié ni les actions d’éclat, ni le rôle dans la propagande de guerre française entre 1915 et 1918.

    Bien que mère de deux enfants (elle est mariée à Just Evrard depuis 1932), elle entre très vite dans la résistance. Elle commence par distribuer des tracts, puis prend contact avec les services de renseignements britanniques, auxquels elle fournit des informations sur les infrastructures militaires allemandes dans le Nord. Elle fonde ensuite plusieurs groupes de résistance avec Louis Albert (chef du groupement « Libération Nord »).

    Son mari étant arrêté en septembre 1941, elle passe dans la clandestinité sous le nom de Jeanne Poirier et sert comme agent de liaison au réseau « Brutus ».
    En 1942, pour fuir l’occupant qui se fait de plus en plus menaçant, elle se réfugie dans la région lyonnaise. Là, elle remplit des missions de liaison entre Lyon et la Suisse, ainsi qu’avec Paris, puis rejoint le groupe de renseignement « La France au Combat ». Une fois encore, elle déploie une énergie exceptionnelle et joue un rôle de premier plan dans la résistance intérieure, notamment en région Rhône-Alpes. Mais ses missions ne sont pas sans risques : à deux reprises, elle échappe de justesse aux Allemands. Traquée et sur le point d’être démasquée, elle doit quitter la France le 7 août 1944. Elle siège alors quelques temps à l’Assemblée Provisoire d’Alger, avant de revenir à Lens en septembre.
    Elle reçoit la croix de Compagnon de la Libération le 11 août 1945 (au nom d’Émilienne Évrard, et non Moreau), récompense suprême d’une vie marquée par la résistance à l’envahisseur. Elle sera par la suite élevée à la dignité d’officier de la Légion d’Honneur et décorée de la Croix de Guerre 1939-1945 et de la croix du Combattant Volontaire de la Résistance.

     

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