• 19 décembre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Le camp de la misère à Bains-les-Bains (88) dans GUERRE 1939 - 1945 cartebainslesbains-150x150partieouestcamp-150x150 dans GUERRE 1939 - 1945partieestcamp-150x150planducamp-150x150

     

    18-26 juin 1940

    « Parqués comme des bêtes, nous étions considérés comme tels par nos vainqueurs… Sachez toutefois que c’est sans aucune haine que j’écris ces lignes. Puissent ces sombres heures servir de leçon aux peuples dits civilisés ! ».
    Robert Gorisse – Prisonnier de guerre de Bains-les-Bains.

    Le camp provisoire de Bains était sur sol vallonné, couvrant une superficie de vingt-cinq hectares, ce qui explique son surpeuplement lorsqu’il englobait peut-être 40 000 hommes, immense troupeau famélique, désoeuvré et sordide, affaibli par les privations, fatigué mais forcé de piétiner dans une mer de boue.

    Bien des prisonniers se sont demandé pourquoi les Allemands avaient choisi pareil emplacement pour les rassembler, avant de leur faire occuper les vastes casernes d’Epinal, pour la plupart intactes, puis les nombreux stalags d’outre-Rhin, pas encore tous prêts à accueillir leur foule immense.

    Pour la contenir et la surveiller cette foule, à défaut de spacieux bâtiments et d’enclos avec hautes murailles de pierres ou de barbelés, il s’agisssait pour nos adversaires, de trouver au sud d’Epinal, quelque vallon ou quelque croupe assez vaste, d’accès et de surveillance facile, à proximité d’une agglomération assez importante, non loin d’un cours d’eau si possible. Tandis que la canonnade continuait à Epinal, Dounoux et Xertigny avaient souffert de récents combats, plus que Bains-les-bains, où la lutte avait été heureusement de courte durée.

    Où parquer les milliers de prisonniers ramenés des casernes de Chantraine, dans la nuit du 18 au 19 juin 1940 ? Au cours de plus longues marches vers le sud, ils devaient ne pas encombrer les routes nécessaires à la progression des divisions blindées. Aussi, les abords de la place de la fête à Bains, furent-ils utilisés pour une halte assez brève, mais qui dura toute une semaine, pour eux d’abord, pour les futurs prisonniers ensuite. Leur foule toujours croissante et diverse, s’étala donc comme un flux à proximité de Bains.

    Ayant dû abandonner leur commandement, et séparés de leurs hommes, comme autrefois après Sedan, les officiers étaient groupés à l’école Saint-Léon, tandis que la foule des sous-officiers et des soldats de toutes armes, ayant traversé la place de la fête, s’entassait pêle-mêle dans le camp provisoire, en face et plus loin.

    Son entrée se trouvait entre l’atelier de menuiserie Cupillard et le jardin Jeanvoine. Une perche tendue en travers du chemin, comme les barrières d’un passage à niveau, se levait à leur arrivée et s’abaissait derrière eux. C’est là que le poste de garde vérifiait avec grand soin, les laissez-passer des rares personnes admises à pénétrer dans le camp ou à en sortir, parce qu’elles y habitaient ou qu’elles s’approvisionnaient en lait à la ferme Jeanvoine.

    Sur la rive droite du Bagnerot, entre la route de Fontenoy et la retenue de la Tréfilerie (presque à sec, l’usine étant inactive), les prisonniers occupaient un pré très humide, vite transformé en un marécage où ils s’enfonçaient jusqu’aux genoux. Des sortes de feuillées, sans feuillage, très fréquentées, visibles de partout, bordaient l’étang. Au-delà d’un petit pont en dos d’âne, sur la rive gauche du Bagnerot, un certain nombre de captifs garnissaient la prairie. D’autres stationnaient aux alentours de l’abattoir, certains même parvenaient à s’infiltrer dans la Tréfilerie pour y dormir à l’abri. Les nouveaux arrivants, espérant profiter d’une plus grande liberté de circulation, montaient plus haut, allaient plus loin, dans le vallon des Feigneux.

    Surpris par l’ampleur et la rapidité de leur victoire, les Allemands n’avaient pas eu le temps d’entourer le camp tout entier de barbelés, ni à plus forte raison de réseaux électrifiés. Mais ils exerçaient sur leurs prisonniers une surveillance attentive, et de plus en plus efficace, grâce à de nombreuses sentinelles réparties sur le pourtour du camp, avec l’ordre de tirer sur tout fugitif.

    De plus, un mirador central, aux guetteurs bien armés, était dressé au bord du chemin voisin du nouveau garage Beaurepère (voir carte). A l’ouest du camp, dans le petit bois voisin des carrières, ils avaient installé dans deux sapins, une plate-forme dont les mitrailleurs tiraient fréquemment, surtout de nuit. A 300 mètres en face, de l’autre côté du vallon, sur une croupe dénudée, se dressait l’autre mirador, dont les rafales menaçantes, faisaient se courber instinctivement de nombreux prisonniers et des civils aussi. Ailleurs, circulaient des camions portant des mitrailleuses, aux crépitements intermittents, rappelant aux malheureux captifs qu’ils étaient aux mains de l’ennemi.

     

    Les occupants du camp provisoire

    Mardi 18 juin
    Les premiers occupants furent évidemment les rescapés du combat du 18 juin, au nombre d’une centaine, appartenant au 23e G.R.C.A, au 55e B.M.M, au 11eR.A.L.C, conduits à l’école Saint-Léon sans brutalité, mais les mains en l’air, triste spectacle !
    Vinrent les y rejoindre d’autres artilleurs coloniaux, pris aux Voivres, et d’autres soldats qui n’avaient pas combattu et furent capturés près du lavoir, dans un hangar et dans diverses caves du bourg.
    Dès le lendemain, et jusqu’au 25 juin, affluèrent en groupes plus ou moins importants, les prisonniers recueillis surtout dans notre région et vers Epinal. Le long des routes, dans les villages, les civils attérés regardaient passer les lamentables cortèges d’officiers et surtout de soldats, qui, quelques semaines plus tôt, composaient notre armée.

    Mercredi 19 juin
    Dans la nuit du 18 au 19 juin, fut acheminé un convoi à peine gardé d’environ six mille hommes, capturés par surprise et sans combat dans les casernes de Chantraine, par trois engins blindés allemands, armés de mitrailleuses et de petits canons. Autre coup de filet des Allemands, au quartier Schneider, avant le début du combat pour les ponts d’Epinal le 19 juin. Les canons de 25, nous faisant défaut comme à Courcy, toute résistance était inutile, ne pouvant aboutir qu’à un massacre. Les occupants de la caserne se rassemblèrent et partirent vers Bains, par Chantraine, au nombre d’environ huit cents.
    Dans la matinée du 19 juin, arriveront aussi à Bains, les glorieux rescapés du combat de Xertigny, au nombre d’une soixantaine, appartenant au 23e G.R.C.A et au 26e R.A.D.
    Dans l’après-midi, arrivée de 80 prisonniers capturés le matin à Gruey-les-Surance.

    Jeudi 20 juin
    De bonne heure, arrivent d’Epinal, une quarantaine d’officiers ayant passé la nuit dans une prairie près de Rasey. Les prisonniers du vaillant 46eG.R.D.I capturés le 19 juin à Epinal n’arriveront à bains que le lendemain 20 juin, pendant que la bataille continue sur la rive droite de la Moselle et que les routes sont bondées de convois allemands venant du sud.
    Toujours le 20 juin, vers 10 heures, descendant la côte de la Rappe allant à Bains, de nombreux prisonniers harassés, et parmi eux, une soixantaine d’artilleurs de la batterie des forts d’Epinal, pris la veille au soir, par surprise, au fort des Adelphes. Le pitoyable convoi poursuit sa route vers le camp provisoire, laissant dans les fossés quelques hommes incapables d’aller plus loin.
    Peu après, vers midi, arrive un autre convoi de prisonniers capturés la veille dans la région d’Archettes et de Jarménil. D’autres prisonniers arrivaient de plus loin encore.

    Vendredi 21 juin et samedi 22 juin
    C’est à Bains que continueront à affluer, par groupes, les prisonniers faits dans la région d’Epinal, où la lutte continue sur la rive droite de la Moselle, entre le groupement de combat du général Von Esebeck et les dernières unités de la 70eD.I, dont le chef, le général François sera capturé, au matin du 21 juin, dans la forêt de Padoux.

    Dimanche 23 juin
    Les combats ayant pris fin, sauf sur le Donon et sur la ligne Maginot, et l’Armistice étant signé, les arrivants au camp de Bains se raréfient. Les derniers n’y feront, par chance, qu’un séjour de courte durée.
    Parmi les derniers arrivants, une trentaine d’artilleurs de la batterie des forts d’Epinal, ayant constitué la petite garnison du fort de Dogneville et tombés au pouvoir de l’ennemi le 21 juin vers 15 heures. Emmenés à Epinal, ils passent la nuit à l’annexe Courcy à Chantraine. Mais le 22 à 13 heures, sous un soleil de plomb, portant leurs bagages, en rang de trois et précédés d’un camion armé d’une mitrailleuse, ils partent pour Hadol, où ils couchent dans une prairie, sous la pluie. Le lendemain 23 juin, à 2 heures du matin, c’est avec soulagement qu’ils repartent toujours à pied, pour Bains, où ils arrivent vers 8h30. Ils ne tarderont pas à s’apercevoir que la situation n’est pas plus enviable à Bains qu’à Hadol, ni à vérifier que le camp provisoire mérite bien son surnom de Camp de la Misère.

     

    La vie au camp

    Les arrivants franchissaient sans formalités alors inutiles et sans être dénombrés, ni identifiés, ni interrogés (à quoi bon ?) l’entrée unique, en bas de la place de la fête. Pas d’emplacements désignés. La répartition se faisait au hasard, selon les effectifs et surtout, selon la place disponible, de plus en plus réduite au fur et à mesure des arrivées, parfois massives.

    Le beau temps persistant, qui avait grandement favorisé l’offensive des blindés allemands en desséchant le sol, avait fait place alors que s’achevaient les combats, à une période humide et orageuse, durant laquelle les malheureux prisonniers, après avoir connu une chaleur accablante, souffrirent énormément de la pluie, surtout les 24 et 25 juin.Car ils piétinaient en beaucoup d’endroits un sol humide gonflé d’eau comme une éponge et transformé en un bourbier nauséabond.

    Un pré en pente, situé entre le pont sur le Bagnerot et la route de Fontenoy, était particulièrement marécageux. Il était en temps ordinaire, irrigué abondamment par le petit ruisseau du Fiarupt et par l’eau des fossés de la route de Fontenoy.

    Quant aux prés situés en amont du petit étang des Feigneux, à cette époque de l’année, ils étaient beaucoup plus secs, le ruisselet du vallon ayant tari, comme les sources émergeant des talus de carrières voisines. Mais des pluies d’orage arrivèrent, catastrophiques pour une multitude impuissante à s’en protéger, n’ayant pas d’abris, ou si peu ! Beaucoup de prisonniers ne possédaient plus ni manteaux, ni capotes, ni couvertures, ni toiles de tentes, ayant tout perdu lors de leur capture, ou tout jeté pour s’alléger durant leurs déplacements.

    La débrouillardise française se manifesta, plutôt que le vandalisme, car il y avait nécessité, cas de force majeure. Non contents de s’abriter un peu contre les murs, des prisonniers déclouèrent les planches d’un hangar, enlevèrent ailleurs des volets pour constituer de précaires abris, très insuffisants pour pareille foule.Dans les rares maisons voisines de la Tréfilerie, et surtout à la ferme Thouvenot, pour échapper aux ondées, ils étaient partout, dormant sur des caisses à lapins, entassés dans l’écurie, la grange, le hangar, les escaliers, les couloirs, les greniers dont l’effondrement était à redouter, comme l’incendie, à cause des bougies allumées dans le fenil.

    Ailleurs, sur quelques piquets, furent tendues de rares toiles de tentes, des couvertures et même des descentes de lits offertes par des visiteurs.Vers l’ouest, dans les talus boisés, furent dressées sans l’aide d’aucun outil, des huttes de feuillage.

    Le 24 juin au soir, un formidable orage venu du sud-ouest s’abattit, non seulement sur notre région, mais aussi sur la montagne vosgienne et au-delà sur l’Alsace, où le camp voisin de Neuf-Brisach fut terriblement éprouvé.

    Le camp de Bains le fut de même, d’abord parce les rares tentes et abris de fortune (ou plutôt d’infortune), dressés péniblement les jours précédents, furent culbutés par un ouragan furieux, mais surtout parce que les malheureux prisonniers, presque tous entassés en plein air, furent des heures durant, douchés, cinglés par une pluie torrentielle.

    A la lueur des éclairs, dans le fracas du tonnerre, dans les hurlements du vent et le bruit sourd des trombes d’eau, ce fut un déluge, un véritable cataclysme ! Des torrents ruisselaient dans les pentes et une vaste nappe d’eau recouvrait les endroits plats et les bords du ruisseau, transformant le sol en une boue liquide, incessamment triturée, piétinée par des milliers et des milliers de malheureux trempés jusqu’aux os et cherchant vainement un refuge. Aux endroits où la foule avait dormi pendant plusieurs nuits sur un sol relativement sec, toute trace de gazon et de culture disparut sous une fange liquide atteignant jusqu’à 20 centimètres d’épaissseur, submergeant les chaussures et éclaboussant les vêtements.

    Autre conséquence de cet effroyable cataclysme : pour l’immense majorité des captifs, tout sommeil devint impossible en pareil cloaque. Comment se résoudre à s’allonger dans une boue liquide, à moins de tomber d’inanition ? La plupart, grelottants, restaient debout, sans appuis ou accroupis, dos à dos, toute la nuit, sans dormir, malgré la fatigue croissante et leur grande faiblesse.A tous points de vue, l’existence devenait impossible, pareille situation ne pouvait plus durer !

     

    La faim et la soif

    L’on ne peut parler « d’incurie brutale », de manque de prévoyance, de défaut d’organisation. Il est probable que les Allemands furent surpris de l’ampleur et de la rapidité d’une victoire, leur procurant d’aussi nombreux prisonniers, qu’ils ne surent d’abord où loger et qu’ils ne surent comment nourrir au début de leur captivité. Grave problème que leur ravitaillement, avant la fin des combats et dans une région aux ressources alimentaires limitées, et de plus fortement diminuées par un flux et un reflux de réfugiés et de fuyards (un officier allemand demandant à la mairie de prévoir du ravitaillement pour 50 000 prisonniers, on lui fit poliment remarquer que Bains-les-Bains n’était pas Baden-Baden, et que pareille fournitures de vivres était impossible).

    Toujours est-il que la privation presque totale de nourriture, après une longue période de guerre de position, provoqua chez la plupart de nos prisonniers de vives et déprimantes souffrances.

    Quelque notes du lieutenant Didier, alors lieutenant d’intendance à Toul, au frigorifique militaire, prisonnier à Bains :
    « Jeudi 20 juin : nous arrivons tôt dans la petite ville d’eau. En ligne sur un rang, nous devons jeter sur le sol couteaux, ciseaux, fourchettes, rasoirs, et même lames de rasoir. Nous sommes logés au grenier de l’école Saint-Léon. Le menu de midi comporte une demi-douzaine de haricots cuits à l’eau… avec beaucoup d’eau de cuisson. Le menu du soir est encore plus simple, le cuisinier n’était pas de service.
    Samedi 22 juin : la nourriture s’est nettement améliorée, car nous avons deux repas dans la journée. Il nage un peu plus de lentilles dans l’eau que la veille ».

    Les sous-officiers Maisonneuve et Combes ont eu, malgré leurs souffrances, la présence d’esprit de noter les menus pendant la semaine du 20 au 26 juin :
    Pour la journée du 20 juin, un verre de lentilles chacun.
    Vendredi 21 juin : lentilles le matin, et 4 centimètres cubes de viande, jamais plus. Le soir, haricots.
    Samedi 22 juin : lentilles et quelques biscuits de guerre pour toute la journée.
    Dimanche 23 juin : le matin, haricots et boule de pain pour cinq. Le soir, haricots.
    Lundi 24 juin : le matin, lentilles et biscuits de guerre. Rien le soir.
    Mardi 25 juin : un repas de haricots et une boule de pain pour huit.
    Mercredi 26 : jour du départ, haricots et biscuits allemands.

    Mais comment assurer une répartition équitable et efficace des vivres à de pareilles foules, en désordre, et démunies de récipents nécéssaires ?

    En fait de récipients individuels, étaient utilisées des boites de conserves, rouillées ou neuves, des bouteilles même cassée, de vieilles assiettes sorties de clapiers, des soucoupes de pots de fleurs, même ces pots dont un doigt bouchait le trou. Certains n’avaient rien du tout et en étaient réduits à laper un peu de soupe au creux de leurs paumes ou… sur le pan boueux de leur capote !

    Malgré le dévouement méritoire des « cuistots » au matériel insuffisant, beaucoup de prisonniers, surtout ceux qui occupaient le vallon du Feigneux, ne pouvaient accéder aux cuisines de l’abattoir. Comment imposer une discipline de circulation, même avec des hurlements de hauts-parleurs et des rafales de mitrailleuses ? A ces lentes distributions sans surveillance possible, succédèrent les distributions par groupes, un délégué muni d’un récipient plus volumineux percevant les parts de dix, de vingt ou de conquante camarades.

    Roger Gorisse, sous-officier au 11e R.I.C, a fait partie de ces « délégués » : « un seul repas, et quel repas (quelques lentilles noyées dans un peu d’eau) nous était servi le midi. Un délégué pour vingt prisonniers était chargé d’aller chercher cette pitance avec des récipients de fortune. J’ai été un de ceux-là, mais au prix de quels efforts ai-je pu apporter à plusieurs reprises la soupe de mon groupe ! Nous avions tous faim et cette troupe attendant la distribution, ressemblait non plus à un troupeau mais à une meute de loups affamés. Nous n’avions même plus aucun respect entre nous. C’était à qui pourrait gagner une place dans le rang ! Et puis le « chargé de soupe » n’avait-il pas aussi à rapporter la pitance des dix-neuf autres ? Il n’y en avait pas pour tout le monde et les derniers étaient chassés à coups de crosse, les mains vides ».

    Durant les premiers jours de leur captivité surtout, beaucoup de prisonniers souffrirent cruellement de la soif.

    Ceux qui « habitaient » les rives du Bagnerot auraient pu se désaltérer à ses eaux abondantes et limpides. Malheureusement, elles étaient souillées par les égouts de la ville et par les déjections de nombreux dysentriques qui, de plus, lavaient leur linge en aval de la villa Marguerite et près de l’abattoir.L’étang boubeux de la Tréfilerie contenait la même eau inutilisable, très dangereuse. En haut du vallon du Feigneux, une petite source alimente l’étang du même nom, mais elle était à sec.

    Une autre source émergeait de déblais boisés de carrrières, à l’ouest du camp. Nous savons que d’ingénieux fontainiers l’avaient régularisée et captée à l’aide de tuyaux de masques à gaz. Il est probable que la foule n’en perdait pas une goutte et s’efforçait de ne pas la brouiller.

    Une autre source coulait au bord du chemin, à la limite nord-ouest du camp, près de chez monsieur Joseph Poirot, qui possédait lui-même une fontaine excellente, très fréquentée. Les sentinelles étaient postées sur les sources, mitaillettes entre les jambes, et pour se ravitailler en eau, il fallait puiser dans la rigole.

    Un autre point d’eau était la fontaine voisine de la maison Bernardin-Poirot. Située dans un creux, elle se déversait au ruisseau près de l’abattoir. D’accès peu facile, son bassin garda quelque temps sa limpidité, mais bientôt la foule des prisonniers, souillant la source, la rendit inutilisable.

     

    L’aide des civils

    L’arrivée des prisonniers fut rapidement connue à la ronde, et sans tarder, de nombreuses personnes des villages voisins et de la campagne, s’acheminèrent à pied vers le camp, pour se joindre aux Balnéens.C’était surtout des femmes, dont les fils ou les maris étaient peut-être prisonniers ailleurs. Elles portaient dans des paniers ou sur des charettes, le plus de provisions possible, provenant parfois de quêtes. Elles allaient jusqu’à vider leurs logis et à se priver du nécéssaire pour soulager l’affreuse misère de nos soldats.

    Avec l’autorisation de gardiens, parfois brutaux (comme ceux qui refoulèrent, en les menaçant de leurs crosses, les sœurs de l’hospice qui apportaient du bouillon dans des lessiveuses), parfois compréhensifs (une institutrice utilisait les gros récipients de son internat pour cuire des pommes de terre et des pâtes, qu’elle allait distribuer aux affamés en présence de gardiens placides qui lui disaient : « Dépêchez-vous, Madame, dépêchez-vous ! »), elles leur distribuaient du pain, des pommes de terre cuites, des œufs, des bonbons, des cerises, du café, des gaufres et des beignets hâtivement confectionnés.Derrière les barbelés bordant la route, une foule de mains se tendaient : « Par ici, Madame ! S’il vous plait, Mademoiselle ! ». Les premiers, seuls étaient servis, mais ne voulaient pas laisser leurs places à ceux qui les poussaient, non sans protester.

     

    Le départ du camp

    La bataille d’Epinal avait pris fin, pendant que fumaient encore les ruines de la ville. Nos batteries du 12ecorps s’étaient tues, capturées le 20 juin aux environs de Sercoeur et de Deyvillers. Le fort de Dogneville avait été pris au début de l’après-midi du 21, et celui de Longchamp avait cessé le feu peu après, vers 16 heures. La reddition avait eu lieu le lendemain à 11 heures.

    Les Allemands n’avaient donc plus à craindre qu’une riposte sur leurs batteries de la côte de Chantraine et de la Camerelle, atteignit dans les casernes voisines les prisonniers français et surtout leurs gardiens. Ils transférèrent donc les occupants du camp de Bains dans les casernes d’Epinal, quelques-uns d’entre eux seulement devaient partir à Lure et à Belfort.

    D’autres motifs poussèrent sans doute les Allemands à ce transfert : la difficulté de ravitailler, faute d’installations suffisantes, une foule immense de prisonniers mourant de faim et l’état sanitaire déplorable de cette foule immense presque sans abris, après les pluies torrentielles des 24 et 25 juin, qui avaient transformé le camp en cloaque. L’évacuation du camp leur apparut urgente. Ils n’auraient pas tardé à soigner forcément de très nombreux malades contagieux, et à enlever des morts par camions entiers.

    Le premier départ eut lieu le mercredi 26 juin.

    Les officiers quittèrent l’école Saint-Léon à 14h45, en camions par Xertigny et Dounoux, et atteignirent l’annexe Courcy à 16h00. Puis les sous-officiers et les soldats vinrent à pied, par détachements de trois cents, se suivant de près. Les derniers et les quelques prisonniers civils partirent le lendemain.

    Tous avaient accueilli la nouvelle du départ avec joie, espérant en un meilleur avenir, et surtout en une prompte libération, promise par les bobards les plus invraisemblables.

    En attendant d’être détrompés, quel soulagement de quitter ce camp maudit, transformé par le piétinement de cette foule énorme, sous une pluie diluvienne, en un vaste et puant cloaque ! Car les déjections s’étaient accumulées, souvent au hasard, depuis une semaine, faute d’une stricte discipline et d’outils pour creuser des feuillées, même rudimentaires. Et les vents étaient chargés d’odeurs pestilentielles.

    Quel bonheur de se retrouver sur la route, au grand air, au bon soleil séchant les habits, d’éprouver comme une sensation de délivrance ! Hélas, ce n’était qu’une illusion ! Mais l’affreux cauchemar du camp de la Misère était terminé !

    En cours de route, les prisonniers croisèrent de nombreuses colonnes motorisées, et même de la cavalerie repartant vers le sud, et qui les forçaient à se serrer sur un bas-côté de la route. Aux Voivres, on leur distribua des seaux de café chaud. A Xertigny et à Dounoux, on les ravitaille au passage.

    Les chefs Maisonneuve et Combes nous ont raconté que l’étape de 32 kilomètres fut parcourue en six heures, avec un quart d’heure d’arrêt, à une allure accélérée. Leur groupe était conduit par un adjudant-chef allemand en voiture, qui circulait le long de la colonne avec un mousqueton portant la baïonnette. Il stimulait les marcheurs du geste et de la voix. A un certain moment, il descendit pour frapper à coup de crosse, un prisonnier qui, ayant mal à un pied, enlevait son soulier.

    Citons encore le sergent Robert Gorisse : « Le retour sur Epinal, afin d’être embarqués pour l’Allemagne, fut très dur. Nombre des nôtres restaient sur le bas-côté de la route et étaient achevés, soit par une balle, soit par les sabots d’un cheval que certains officiers vainqueurs faisaient se cabrer sur un pauvre corps inerte. C’était peut-être à mi-chemin entre Bains et Epinal et lorsque nous traversions des forêts ? Comment avons-nous pu arriver à Epinal en si grand nombre ? La résistance humaine semble ne pas avoir de limites parfois ».

    A l’entrée de la caserne Courcy, derrière la grille, premiers occupants de l’annexe, nous voyions venir de Chantraine, montant lentement la côte, de longues colonnes de captifs aux vêtements boueux et fripés, à l’aspect lamentable, fourbus par une marche exténuante, après avoir été affaiblis par des souffrances physiques et morales et par de dures privations. Certains n’avançaient qu’avec l’aide de camarades un peu moins harassés.

    Une partie d’entre eux continuait un peu plus loin, vers les quartiers Reffye et Schneider. On a évalué à 40 000 le nombre des prisonniers partis ce jour-là vers Epinal, les premiers à 16h00, les autres plus tard, à intervalles très rapprochés. Petit à petit, tout ce monde se casa, pêle-mêle, dans les chambrées, à l’étroit, sans lits pour la plupart, mais heureux de se reposer sous un toit, en supputant une meilleure nourriture.

    La captivité commençait pour nous dans le Frontstalag 121. Plus tard, bien des stalags et oflags d’outre-Rhin nous accueillirent, au cours d’une captivité qui devait se prolonger durant cinq longues années pour la plupart d’entre nous.

    Le soir du 27 juin, le vaste camp de la Misère était vide. Il fut habité du 28 juin au 18 juillet par trois cents Annamites seulement, chargés de le nettoyer, afin d’éviter les épidémies.

     

    Une question vient naturellement à la pensée du lecteur : Quels effectifs a contenu ce camp de sinistre réputation ? Certains ont avancé sans preuves écrites, des chiffres impressionnants : 48 000, 52 000, 57 000 hommes. D’autres, certainement en dessous de la vérité, les chiffres trop modestes de 12 000 à 15 000 hommes.

    Des renseignements précis ne pourraient provenir que des Allemands, si toutefois ils avaient simplement compté les arrivants à leur entrée au camp. Mais nous pensons qu’ils n’en avaient pas pris la peine, n’en ayant d’ailleurs pas le temps. Etablir un contrôle nominatif était encore plus difficile. Un officier allemand avait parlé à la mairie de Bains de 50 000 prisonniers, mais il se peut que ses prévisions aient été exagérées.

    Nous tenons du commandant Charpentier, directeur des étapes à Epinal, resté seul à son poste, à la Place, jusqu’à l’arrivée des Allemands, le 19 juin 1940, que, les jours précédents, auraient reflué vers l’ancien camp retranché, du nord, de l’est et aussi de l’ouest, environ 45 000 hommes de toutes armées, espérant trouver la route libre vers Dijon, s’ils n’étaient d’aucune utilité pour la défense de la Moselle.

    Il est certain que fort peu d’entre nous purent échapper à la captivité, après l’encerclement de nos armées de l’est. En considérant que plusieurs milliers furent dirigés vers les camps de Lunéville, de Sarrebourg, de Neuf-brisach et d’ailleurs, il nous semble raisonnable de tabler sur le chiffre approximatif de 40 000, correspondant aux effectifs de près de trois divisions.

    Peut-être certains documents, tirés d’archives inconnues, nous dévoileront-ils un jour, le nombre exact des malheureux prisonniers du camp provisoire de Bains-les-Bains.

     

    Article élaboré à partir d’extraits du fascicule intitulé  » Le Camp de la Misère à Bains-les-Bains « , écrit par Henri Martin et édité par le Souvenir Français en 1967 par l’imprimerie Durant-Poignant d’Epinal. Ce recueil s’appuie sur des témoignages de prisonniers du camp de Bains-les-bains.

  • 5 commentaires à “Le camp de la misère à Bains-les-Bains (88)”

    • giard on 29 mai 2017

      Ce long récit des souffrances, de l’humiliation subie par chacun est sans doute représentatif de ce qui s’est passé en différents endroits des Vosges … Avez-vous d’autres références ou d’autres récits (à partir de St Dié notamment), merci.

    • DAVID on 12 mai 2018

      Bonjour,
      je suis en train de refaire le « parcours » d’un de mes aïeux du 23ème GRCA qui est décédé à Birkenfeld, Allemagne, après avoir été prisonnier, peut être à Trèves et, je me demande s’il existe quelque part une liste des prisonniers de ce régiment après la bataille de Xertigny.
      Cdlt.

      J. DAVID

    • Marie-Renée DUBOIS on 5 décembre 2018

      un oncle Henri David 202è RRP Planton à la Place de Toul 15è compagnie caserne de Rigny Toul classe 1919 avec René Nancy né en 1900 étaient prisonniers à Bains les Bains après la défaite d’Epinal…. nous recherchons des traces de ces 2 parents partis ensuite au stalag en Autriche. Lorsque les enfant d’Henri David se plaignaient…. « j’ai froid, j’ai faim, j’ai soif, j’ai sommeil…. ils leur répondait : » va au camp de Bains les Bains, tu ne te plaindras plus jamais ! »
      Si quelqu’un peut me donner des précisions je vous en serais reconnaissante !
      merci !
      Marie-Renée Dubois

    • Marie-Renée DUBOIS on 5 décembre 2018

      votre ancêtre était-il parent avec Henri David ?

    • CARU on 7 juillet 2019

      Mon père CARU Robert a été fait prisonnier le 18 juin 1940 à Epinal, appartenant au 29° régiment d’infanterie régional 5° compagnie SP 113 . Il fut dirigé vers l’Allemagne au Stalag XVII A à Kaisersteinbruch (Autriche) secteur militaire 17.
      Si quelqu’un détient des informations sur ce régiment qui a combattu à Epinal, je suis preneur….
      Merci
      Cordialement à tous les chercheurs de cette période et historiens de la seconde guerre
      Alain CARU

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