• 11 octobre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La guerre franco-prussienne en 1870 dans GUERRE 1870 - 1871 cartebataillleforbachspicheren-150x150cartebataillewoerthfroeschwiller-150x150 dans PAGES D'HISTOIREcartebataillemarslatour-150x150cartebataillegravelotte-150x150cartebatailleborny-150x150

    D’après la monographie de Sylvain Blot – Napoléon III (1808-1873)
    Société d’éditions littéraires (Paris) – 1889

    Les premières hostilités

    La première dépêche officielle que l’Empereur envoya du théâtre de la guerre à l’Impératrice, est datée du 2 août. Elle était ainsi conçue : « Louis vient de recevoir le baptême du feu ; il a été admirable de sang-froid, et n’a nullement été impressionné. Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Sarrebrück. Les Prussiens ont fait une courte résistance. Nous étions en première ligne, mais les balles et les boulets tombaient à nos pieds. Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. Nous n’avons eu qu’un officier et dix hommes tués. Napoléon ».

    Cette affaire fut considérablement exagérée, et les dépêches officielles avaient partout fait éclater une joie et des espérances de succès qui duraient encore quand, le 5 août, une autre dépêche vint jeter la consternation dans le pays : la division du général Abel Douay s’était laissée surprendre à Wissembourg.

    Les reconnaissances, mal faites, n’avaient pas prévenu le général de la proximité de l’ennemi, et nos soldats lavaient leur linge et faisaient la soupe, lorsque, vers huit heures du matin, les premiers obus bavarois tombèrent dans Wissembourg. Quoiqu’attaquée à l’improviste, la division est bientôt en état de riposter, et nos soldats se préparent bravement à barrer la route à l’ennemi. Ils ont à combattre tout un corps d’armée allemand qui, de grand matin, a franchi la frontière sur quatre points différents. Aux régiments déjà engagés, d’autres viennent s’ajouter, et les nôtres ont fort à faire pour arrêter l’envahisseur. A onze heures, nous sommes cependant encore maîtres du terrain. Mais les forces allemandes augmentant toujours, la situation des nôtres devient difficile. Malheureusement, un caisson de munitions est atteint par une bombe, fait explosion, et blesse un grand nombre de nos soldats. Le général Abel Douay, mortellement atteint, est remplacé par le général Pellé.

    Celui-ci continue la résistance, il espère que le général Ducrot enverra enfin quelques régiments au secours de cette division qui, depuis quatre heures, lutte désespérément contre un ennemi de beaucoup supérieur en nombre. Le général Pellé attendait également l’arrivée de Mac-Mahon, un télégramme l’ayant averti que le maréchal partirait pour Wissembourg, en chemin de fer, à dix heures vingt-cinq. Or, de Strasbourg, où se trouvait le maréchal, il faut à peine une heure pour se rendre à Wissembourg. Mais quoiqu’il sût que l’on se battait dans cette dernière ville, il ne partit qu’après le déjeuner. C’était d’une belle insouciance !

    Pendant ce temps, la division française, écrasée, débordée par le nombre (5 000 Français ayant à subir le choc de 40 000 Allemands), doit battre en retraite, laissant un canon et environ 500 prisonniers entre les mains de l’ennemi. Il y eut, de chaque côté, 1 200 à 1 500 hommes hors de combat.

    Le combat de Wissembourg avait eu lieu le 4. Il ne fut connu à Paris que le 5 vers trois heures, le gouvernement ayant retardé la communication de cet événement aussi longtemps qu’il l’avait pu, alors qu’à l’étranger la nouvelle était connue depuis la veille.

     

     

    La bataille de Woerth – Froeschwiller ou de Reichshoffen

    Le soir même du combat de Wissembourg, le maréchal de Mac-Mahon demanda à l’Empereur de lui envoyer des renforts afin de pouvoir reprendre l’offensive. De son côté, l’état-major allemand, incomplètement informé sur la direction prise par la division Abel Douay après sa défaite, cherchait à se renseigner sur les positions occupées par les corps d’armée français, et, dès le matin du 7, envoyait des reconnaissances battre le pays dans toutes les directions. Il n’y eut tout d’abord que quelques escarmouches sans importance, l’état-major prussien ne voulant, pas plus que le maréchal de Mac-Mahon, livrer bataille le 6. Les ordres du prince royal de Prusse étaient de reprendre la marche en avant le 7. C’est également le 7 que l’armée française devait reprendre l’offensive.

    Cependant le 6, au matin, des engagements partiels se produisent. C’est d’abord un détachement ennemi qui, du côté de Woerth, centre de notre position, s’avance à portée du tir de nos soldats, puis à notre droite, devant le village de Gunstett, où les Prussiens essuient le tir de notre artillerie. Mais ni de part ni d’autre, on n’est disposé à engager sérieusement l’action. On attaque et on se défend mollement.

    Sur notre gauche, le commandant du 2ecorps bavarois, mis en éveil par le canon qui tonne sur Woerth, donne l’ordre d’attaquer Froeschwiller. Accueilli par un feu très nourri, l’ennemi est repoussé, et après une heure et demie de combat, il est obligé de battre en retraite.

    Au centre, où l’artillerie seule est engagée, nous avons peine à soutenir la lutte : 108 canons vomissent sur nos batteries une pluie de fer et de feu, nous avons à peine 50 canons et mitrailleuses pour leur riposter. Ces dernières, bientôt démontées, sont réduites au silence. Quant à nos canons, la plupart de leurs projectiles tombent sans éclater.

    A dix heures et demie, l’infanterie ennemie reçoit l’ordre de s’emparer de Woerth et des mamelons situés au delà. Woerth, abandonné par nous depuis le matin, est occupé facilement, mais dès que le premier bataillon se précipite à l’assaut des collines, notre feu plongeant le renverse « comme une trombe courbe les blés ». Deux autres bataillons essaient de gravir les hauteurs, mais nos soldats prennent l’offensive à leur tour, culbutent les bataillons ennemis, et les poursuivent jusqu’à l’entrée de Woerth. Malheureusement, la faiblesse de notre artillerie ne permet pas à nos troupes de continuer la poursuite. Par contre, le tir de nos chassepots, admirablement dirigé par nos fantassins, cause à l’ennemi des pertes horribles, et l’oblige à se réfugier dans les jardins, derrière les maisons, pendant que l’artillerie allemande lance sans interruption ses projectiles sur notre infanterie.

    À notre droite, le général de Bose, commandant du XIe corps prussien, opérait tranquillement sa concentration, lorsque les premiers coups de canon furent tirés du côté de Woerth. Les ordres donnés aux généraux allemands étant de toujours marcher droit au canon afin de soutenir les troupes engagées, le général de Bose dirigea ses forces vers Gunstett.

    Il était environ huit heures lorsque les Français, protégés par le feu des cinq batteries placées sur les collines de la rive droite de la Sauër, essaient de s’emparer des hauteurs de Gunstett, si malencontreusement évacuées le matin. Mais la colline est maintenant occupée par l’artillerie ennemie, qui, de cette admirable position, démonte nos canons et foudroie notre infanterie. C’est à ce moment que le XIe corps prussien arrive au secours des troupes engagées, franchit la Sauër à Spachbach, et entre dans le bois du Niederwald. Une mélée horrible s’y engage, et nos vaillants soldats se servent si bien de leurs sabres-baïonnettes qu’ils rejettent l’ennemi hors du bois, le mettent en pleine déroute et le repoussent jusque sur Spachbach. Voulant à toute force poursuivre son succès et s’emparer du plateau de Gunstett, d’où l’artillerie ennemie nous fait beaucoup de mal, le général de Lartigue donne l’ordre d’attaquer la colline. Mais une nouvelle division du XIe corps allemand vient d’arriver, et, deux fois renouvelée, notre attaque est deux fois repoussée.

    Néanmoins, à midi, sur toute la ligne de bataille, d’une étendue d’environ huit kilomètres, les Allemands, repoussés aux ailes et au centre, n’ont encore réussi à s’emparer d’aucune hauteur. Woerth et Gunstett, qu’ils occupent, ont été abandonnés par nous sans nous avoir été disputés.

    Lorsque, le matin, le canon s’était fait entendre, le maréchal de Mac-Mahon ne croyait pas à une bataille sérieuse. Mais en présence de la persistance des engagements partiels, il se décida à se porter sur les points menacés, et, vers une heure, prit position sur un tertre, en avant d’Elsasshausen, d’où il pouvait diriger l’action générale.

    Vers la même heure, le prince royal de Prusse, s’apercevant lui aussi, que la bataille devenait sérieuse, vint se placer au centre de ses positions, en face de Woerth, et prendre le commandement de ses armées.

    Ordre est alors donné au XIe corps bavarois de se porter en avant, dans la direction de Reichshoffen, de façon à couper la ligne de retraite à notre aile gauche, tandis que la division wurtembergeoise reçoit l’ordre de tourner notre droite, en se dirigeant sur Reichshoffen par Morsbronn et Eberbach. Trois corps d’armée, échelonnés sur toute la ligne d’attaque, soutiennent ces mouvements.

    La première attaque a lieu à une heure et demie, en avant de Woerth. Le tir de nos mitrailleuses et de notre infanterie décime les rangs ennemis, toujours renforcés par l’arrivée de troupes fraîches, mais il ne peut les empêcher de s’emparer de la position. Nos soldats tentent alors un nouvel assaut, et l’ennemi, malgré la supériorité du nombre, a de la peine à conserver le terrain conquis, quand de nouveaux secours lui arrivent.

    « Il se passe alors dans Woerth une scène effroyable. Au milieu des balles et des obus, les renforts allemands remplissent les rues étroites du bourg. Les pièces de canon, les caissons d’artillerie, que le prince royal envoie au secours de ses troupes exténuées, renversent, au milieu d’un pêle-mêle sanglant, les habitants affolés et les soldats prussiens eux-mêmes. Les ponts s’écroulent, les maisons s’enflamment, les morts et les blessés encombrent les rues. Les roues des lourds canons creusent, dans cette boue humaine, d’affreuses ornières de pourpre. Les pontonniers, à leur tour, courent à l’aide des régiments qui se battent au sommet des coteaux. Il ne reste plus un seul homme sur la rive gauche ; tout le Ve corps, aussi nombreux à lui seul que l’armée entière de Mac-Mahon, écrase une simple division française et l’oblige à abandonner ces crêtes si vaillamment disputées (Froeschwiller, par Alfred Duquet) ».

    Pendant que notre centre soutenait une lutte si inégale, le général de Bose commandait au XIe corps de commencer l’attaque contre notre droite. Le mouvement est soutenu par douze batteries qui, des hauteurs de Gunstett, nous causent un mal horrible. Ordre est donné de marcher sur Morsbronn.

    Ce village, faiblement occupé par nos troupes, qui ne peuvent s’étendre jusque-là, est bientôt enlevé, et fournit aux Allemands un solide point d’appui pour leur attaque contre Eberbach et le Niederwald. Si ce mouvement réussit, Elsasshausen, attaqué de front et de flanc, court les plus grands dangers. Le général de Lartigue, qui commande la droite française, a engagé jusqu’à son dernier homme. Il ne lui reste que la brigade de cuirassiers du général Michel : il donne l’ordre de charger.

    Un seul des deux régiments doit marcher en avant. Mais tous deux s’élancent par le ravin à l’est d’Eberbach, suivis par le 6e lanciers attaché à la 4e division. Le terrain est mauvais, impossible pour une action semblable : des arbres coupés au ras du sol, des vignes épaisses comme des houblonnières, des fossés profonds, tout est obstacle pour la cavalerie.

    Avertie de la charge par le bruit formidable des chevaux et des cuirasses, la ligne de tirailleurs prussiens s’éparpille sur le flanc gauche, et en face du ravin. En échelons par la droite, le 8e en avant, les colonels en tête, les lourds cavaliers s’avancent au galop, insensibles à la fusillade qui pétille de tout côté, comblant les vides à la voix des chefs, semant la route de cadavres. Arrivés à Morsbonn, ils tombent sur le 32e prussien qui vient de se déployer, renversent la compagnie qui leur fait face, et, criblés de balles, s’élancent dans les rues du village, où de nouveaux ennemis les attendent. Le 80e régiment prussien accueille par des feux de salve les cuirassiers français : des deux régiments, à peine quelques cavaliers, suivis d’une poignée de lanciers, peuvent s’échapper par le sud-est dans la direction de Durrenbach, où ils sont poursuivis par les hussards allemands.

    « Telle est la charge héroïque des cuirassiers de Reichshoffen. Aujourd’hui encore, on peut suivre les traces de cette mêlée terrible. De larges tumulus marquent la place où passa notre cavalerie, d’Eberbach à Morsbronn. Espacées d’abord au point de départ, les tombes se rapprochent, et forment comme un cimetière, à mesure que l’on s’avance (Le Faure, Histoire de la guerre franco-allemande, tome I) ».

    A la faveur du trouble jeté dans les rangs ennemis par la charge de nos cavaliers, le général de Lartigue fait replier son infanterie, et, sans laisser aux bataillons allemands le temps de se reformer, prévient leur attaque en ordonnant à ses troupes de reprendre l’offensive. Le mouvement réussit tout d’abord, et les colonnes ennemies, pliant devant l’attaque des nôtres, sont rejetées jusqu’à Morsbronn. Mais l’artillerie de Gunstett recommence son tir meurtrier. En outre, de nouveaux régiments prussiens viennent augmenter le nombre des combattants ennemis.

    Nos troupes, cependant, ne veulent pas reculer, et s’élancent encore en avant. Elles sont, hélas, impuissantes à repousser, cette fois encore, le flot ennemi, et, sans arrêter de tirer, se replient sur Elsasshausen.

    C’est autour de ce village que le maréchal concentre maintenant les trois divisions Conseil-Duménil, de Lartigue et Pelle. Mais le malheureux hameau est devenu l’objectif de l’artillerie du XIe corps. 48 canons le criblent de leurs projectiles, et l’incendient. Le maréchal de Mac-Mahon, voulant tenter un suprême effort, fait reprendre l’offensive à ses troupes. Devant l’impétuosité de l’attaque, les Prussiens faiblissent, puis reculent, tandis que nos soldats les poursuivent, sabre-baïonnette au canon. Mais de nouvelles pièces ennemies ont été mises en batterie et de leur feu infernal écrasent nos fantassins. La lutte n’est plus possible : nous battons en retraite.

    Froeschwiller seul tenait encore, quand le maréchal de Mac-Mahon vit les bataillons allemands s’avancer en masse compacte contre cette position. Comprenant que toute résistance est devenue inutile, il fait appel à la division de cavalerie du général de Bonnemains, et ordonne aux quatre régiments de cuirassiers de se jeter sur l’ennemi. Au commandement de leurs chefs, les escadrons s’ébranlent. Malheureusement, le terrain se prête encore moins au déploiement de la cavalerie que celui de Morsbronn, et le 1er régiment est rompu dès le commencement par un fossé qui l’oblige à tourner bride et à chercher une autre route en éprouvant des pertes énormes, tandis que le 4e est dispersé par le feu de l’artillerie allemande avant qu’il ne voie l’ennemi. Il en est de même de l’autre brigade.

    Quarante-deux bouches à feu, tirant à obus et à mitraille, lancent leurs projectiles sur nos cuirassiers, et, dans un pêle-mêle effroyable, hommes et chevaux sont abattus. Les survivants se sauvent au hasard, afin d’échapper à cette boucherie. Cette charge héroïque, comme celle de Morsbronn, ne fut pour notre armée d’aucune utilité, les escadrons n’ayant pu atteindre les positions ennemies.

    Le moment décisif approche. A quatre heures, le prince royal donne l’ordre d’une attaque générale contre Froeschwiller. Elle se fait par trois côtés à la fois, et malgré une résistance acharnée, nos troupes sont obligées de se retirer. Nos bataillons, à la débandade, poursuivis par l’ennemi, battent en retraite sur Reichshoffen. La division de Lartigue, seule, a sa ligne de retraite coupée, et se voit obligée de se diriger sur Strasbourg. Mais nos soldats, bientôt rejoints par les régiments allemands, ne peuvent tenir à Reichshoffen, et reculent jusqu’à Niederbronn, où l’ennemi se heurte à la division de Lespart qui arrive de Bitche. Surpris par cette fusillade inattendue, les cavaliers ennemis font demi-tour. Il était sept heures. Niederbronn, abandonnée par nous peu après, fut occupée par les Bavarois vers huit heures du soir.

    La bataille de Woerth-Froeschwiller coûta aux Français 8 000 hommes tués ou blessés, 4 000 prisonniers, 28 canons, 5 mitrailleuses, 23 fourgons de fusils et d’armes blanches, et 1 193 chevaux. Parmi les morts se trouvaient les généraux Colson, Raoult, Maire, et quatre colonels. Les Prussiens eurent 10 642 hommes hors de combat, dont 1 589 tués. Deux généraux et quinze colonels avaient été atteints. Ces chiffres témoignent de l’acharnement de cette lutte où 46 000 Français et 120 canons eurent à combattre 126 000 Allemands et 300 bouches à feu.

    Pendant que les troupes du maréchal de Mac-Mahon se battaient autour de Froeschwiller, le 5e corps français, sous les ordres du général de Failly, occupait, à la gauche du maréchal, la frontière entre Bitche et Sarreguemines. On reproche à ce général d’être resté inactif pendant la journée du 6 août, et d’avoir laissé écraser le maréchal sans lui envoyer de renforts. Pour se disculper, le général de Failly répond que le maréchal lui adressa du camp de Froeschwiller, le 6 août, une lettre dans laquelle il lui prescrivait les positions qu’il devait occuper en vue de l’attaque projetée pour le 7. Les défenseurs du général de Failly expliquent, en outre, que ce dernier, tout en entendant depuis le matin le canon de Froeschwiller, ne pouvait songer à envoyer du secours à Mac-Mahon, puisque le maréchal, sous les ordres duquel il se trouvait placé depuis la veille, ne lui en demandait pas, quoiqu’il eût la ligne de chemin de fer et le télégraphe à sa disposition pour communiquer avec le chef du 5° corps, les communications n’ayant été coupées que le 6 au soir.

     

     

    La bataille de Forbach – Spicheren

    La bataille de Woerth-Froeschwiller n’est pas la seule qui attriste le souvenir de cette funeste journée du 6 août 1870. A la même date, notre 2e corps, sous les ordres du général Frossard, livra cette malheureuse bataille de Forbach-Spicheren qui révéla d’une façon si évidente le désarroi dans le commandement supérieur de nos troupes.

    L’attaque, commencée à onze heures et demie, avait pris, dès le début, une tournure qui ne pouvait laisser de doute sur l’importance de l’action engagée ; aussi des deux côtés demanda-t-on des renforts. Jusqu’à une heure, les Français avaient conservé l’avantage, et les lignes prussiennes pliaient, quand des troupes fraîches, venues à leur secours, leur firent reprendre l’offensive. L’arrivée d’un régiment d’infanterie permit cependant à nos soldats de contenir l’ennemi.

    « A trois heures, l’ennemi n’a donc fait aucun progrès sérieux, dit monsieur A. Le Faure. Partout il se maintient avec des pertes très sérieuses, énergiquement repoussé dès qu’il veut déboucher, mais trouvant dans les épaisses forêts qui bordent de tout côté le champ de bataille, une protection efficace. D’ailleurs, les Français ne songent pas à profiter de leurs avantages : pour quelques instants encore, ils ont la supériorité du nombre, une de leurs divisions (Bataille) est en réserve. Une attaque vigoureuse pourrait rejeter l’ennemi, l’obliger à une retraite immédiate. Mais le général Frossard n’est pas présent sur le champ de bataille, il s’est borné à recommander de se tenir sur la défensive, et l’on ne peut agir sans son ordre. L’heure favorable s’écoule ainsi, tandis que le commandant du 2e corps envoie dépêches sur dépêches au maréchal Bazaine et aux diverses divisions du 3e corps, pour demander un secours qui ne viendra pas (Histoire de la Guerre franco-allemande) ».

    Malheureusement, la supériorité de l’artillerie allemande donne à l’ennemi un avantage marqué, et oblige nos batteries à abandonner leurs premières positions, et à se reporter en arrière. Cependant, les attaques des Allemands sont partout repoussées, et l’ennemi ne peut avancer. Mais de nouveaux renforts lui arrivent puis d’autres encore, et la résistance acharnée de nos bataillons étant impuissante à les contenir, l’ennemi commence à gagner du terrain.

    « Lutte acharnée, dit monsieur A. Le Faure, où chaque pas en avant ou en arrière fait couler des flots de sang. A cheval, l’épée à la main, le général Laveaucoupet et son chef d’état-major enlèvent leurs soldats, et se jettent intrépidement au-devant de l’ennemi, chaque fois qu’il veut pousser plus avant. Sur l’Eperon (position vers laquelle les Allemands dirigent alors tous leurs efforts), les Prussiens gagnent-ils du terrain, s’efforcent-ils d’agrandir un peu l’espace qu’ils ont conquis, un vigoureux effort les repousse. Mais après ce succès, il faut revenir sur ses pas, courir sur un autre point, recommencer la lutte avec un adversaire qui se cramponne au sol, aux arbres, derrière lesquels il se masque et s’abrite, incessamment soutenu par des troupes qui n’ont pas encore combattu ».

    A cinq heures, les Allemands ont visiblement gagné du terrain, et ils se préparent à attaquer l’Eperon par trois côtés à la fois. Nos troupes, faisant face à un ennemi dont le nombre grossit à chaque instant, tiennent tête partout. Après avoir subi des pertes énormes, les Allemands parviennent cependant à faire occuper l’Eperon par leur artillerie, et les Français, ne pouvant plus tenir, sont obligés de reculer. Il est cinq heures et demie, le général Frossard donne l’ordre de la retraite. La résistance pourtant ne cesse pas, elle dure, sur certains points, jusqu’à la nuit close, et les renforts réclamés ne sont pas venus.

    Cette journée nous a coûté en tués, blessés ou disparus, 249 officiers et 3 829 hommes, parmi lesquels un général tué (Doëns) et quatre colonels ou lieutenants-colonels tués ou blessés. Les Prussiens ont eu 223 officiers et 4 648 hommes hors de combat, parmi lesquels le général de François, tué à l’assaut de l’Eperon.

    Plus nombreux que les Allemands au commencement de l’action, les Français n’ont pas su profiter de leur avantage, et se sont laissé écraser par un ennemi dont le nombre augmentait sans cesse. A la fin de la journée, les Français étaient 30 000, contre 70 000 Prussiens. Dès une heure de l’après-midi, toutes les troupes allemandes, d’un rayon de vingt à vingt-cinq kilomètres, s’étaient mises en marche, courant au canon, et leur arrivée successive sur le champ de bataille décida la victoire.

    Pendant ce temps, le général Montaudon, à la tête de la 1re division du 3e corps (Bazaine) se trouvait à Sarreguemines à environ seize kilomètres du 2e corps (Frossard), et entendait tonner le canon sans demander si son concours pouvait être utile là où l’on se battait. Toutefois, sur une dépêche du maréchal Bazaine (deux heures quarante), la division se mit en route, mais elle arriva au point qui lui avait été assigné à mi-chemin de Spicheren, à sept heures et demie, après avoir mis presque cinq heures, sur une route large, facile, sans obstacles, pour atteindre sa destination, à sept kilomètres environ de Sarreguemines.

    Le général Castagny, séparé du champ de bataille par une distance de seize à dix-huit kilomètres, ayant entendu le canon vers midi, avait fait partir ses troupes dans la direction de Forbach. Elles avaient déjà franchi six kilomètres, quand un des aides de camp du général, rencontrant des paysans qui lui affirmèrent que tout allait bien, retourna auprès de son chef pour lui communiquer ce renseignement. Le général s’en contenta et ramena ses troupes dans leur campement. Vers cinq heures, le canon s’étant de nouveau fait entendre, le général Castagny remit ses régiments en route et arriva à Forbach à la nuit, alors que le 2e corps battait déjà en retraite.

    Le général Metman (3e division, 3e corps) avait, dès onze heures et demie, reçu l’ordre de se porter à Bening, sur la route de Forbach : il y arriva vers trois heures et demie. Quand il atteignit Forbach, où une dépêche du général Frossard l’avait appelé en toute hâte, il était trop tard. Tout était fini.

    La 4e division du 3e corps, général Decaen, était à Saint-Avold, quartier général du maréchal Bazaine. En une demi-heure, par le chemin de fer, les troupes pouvaient arriver à Forbach. Ce n’est qu’à six heures que le maréchal donna l’ordre de s’y rendre. Un train seulement put passer, emmenant un bataillon : c’est le seul renfort effectif qu’ait reçu le général Frossard (A. Le Faure, Histoire de la guerre franco allemande).

    A la suite de ces échecs successifs nos frontières se trouvaient ouvertes, et les Allemands, au nombre de cinq cent mille, entraient en France. Ils y pénétraient d’autant plus facilement que le maréchal de Mac-Mahon, dans la déroute de son armée, ne songeait qu’à la retraite, et négligeait de défendre les Vosges. Ne se croyant pas en état de résister à l’ennemi, il aurait au moins dû songer à l’arrêter dans sa marche en faisant sauter le tunnel de Saverne, qui, resté intact, assurait aux Allemands la libre exploitation de la grande ligne de chemins de fer qui, de Strasbourg à Paris, allait leur permettre de transporter leurs approvisionnements et leur matériel de guerre, sans encombre, jusqu’au point où s’étendait leur occupation, à Nancy d’abord, à Paris ensuite.

    La Compagnie du chemin de fer de l’Est avait demandé, dès le 18 juillet, au ministre de la guerre, s’il ne jugeait pas utile de préparer des fourneaux de mines, pour pouvoir faire sauter, en cas de besoin, les souterrains des Vosges. Le ministre donna son approbation, et les travaux furent exécutés. Mais la Compagnie ne pouvait, de sa seule autorité, faire charger les mines. D’autre part, en l’absence d’ordres supérieurs, les autorités locales n’osant rien prendre sur elles, deux ou trois jours furent ainsi perdus.

    « Lorsqu’enfin, à Paris, on sut que Mac-Mahon et de Failly ne se reformaient pas, comme on le supposait, sur le versant oriental des Vosges, des instructions furent lancées pour la destruction des ouvrages. Il était trop tard : ceux-ci étaient occupés par les Allemands, dont rien n’égala la joie, dit un de leurs historiens, lorsqu’ils découvrirent qu aucun obstacle n’arrêtait leur marche dans la traversée de la ligne des Vosges (Jacqmin, Les Chemins de fer pendant la guerre de 1870-1871) ».

    De Niederbronn, où il arriva le soir de la bataille de Woerth-Froeschwiller, et qu’il abandonna une heure à peine avant l’arrivée d’un corps bavarois, le maréchal de Mac-Mahon se retira sur Saverne, où il était le 7. Le 8, il atteignit Sarrebourg, abandonnant décidément les Vosges. L’Empereur lui avait télégraphié le 7 de se retirer sur Châlons. Le général de Failly, prévenu le 6 au soir de la perte de la bataille de Woerth, avait également reçu le 7 l’ordre de se replier sur Châlons, tandis que, du quartier impérial, on avait télégraphié au général Frossard de se retirer sous Metz, où les 2e, 3e, 4e corps et la garde allaient former une armée « destinée soit à arrêter celle du prince Charles, soit à se jeter sur le flanc ou les derrières de celle qui paraît devoir pénétrer par Saverne ». Le 6e corps, alors en formation, sous les ordres du maréchal Canrobert, reçut l’ordre de rejoindre l’armée de Metz.

    Le 9 août, l’Empereur plaçait les 2e, 3e et 4e corps sous les ordres du maréchal Bazaine, celui-ci fut remplacé à la tête du 3e corps par le général Decaen. Dans un conseil tenu, le même jour, entre l’Empereur, le général Changarnier et le maréchal Bazaine, il fut décidé que l’armée de Metz s’établirait sur la rive gauche de la Nied française (à l’est de Metz) et qu’elle s’y fortifierait afin d’arrêter l’ennemi dans sa marche.

    Le 10, les troupes occupaient leurs positions, lorsqu’une dépêche de l’Impératrice prévint l’Empereur que les Ière et IIe armées prussiennes (général de Steinmetz et prince Frédéric-Charles) avaient fait leur jonction, et que l’armée de Metz allait se trouver en face de 300 000 Allemands. On abandonna alors l’idée d’une bataille à livrer sur la Nied, et les ordres furent donnés en vue d’une concentration des troupes autour de Metz. On voulut attendre également l’arrivée du 6e corps (Canrobert). Le maréchal arriva à Metz le 12, mais le 6e corps n’y vint qu’en partie.

    Des ordres contradictoires avaient fait transporter les troupes d’abord de Châlons à Nancy, et ce n’est que le 7 que la Compagnie de l’Est reçut l’ordre d’avoir à diriger sur Metz tout le 6e corps. L’encombrement qui se produisit fut la cause des lenteurs qui l’empêchèrent d’arriver jusqu’à Metz au complet. La voie avait été coupée par les Allemands, dans la nuit du 11 au 12, et une partie des trains, transportant hommes et matériel, fut obligée de rebrousser chemin.

    Le 12, un nouveau plan fut adopté. Napoléon III, se rendant enfin compte de son insuffisance comme homme de guerre, remit le commandement en chef de l’armée entre les mains du maréchal Bazaine, avec mission de se replier sur Châlons par la route de Verdun.C’était, depuis le 7, c’est-à-dire en cinq jours, le troisième plan accepté par l’Empereur.

    Le départ de Metz fut fixé au 14, au point du jour. Mais, comme on ne fut pas prêt à temps, les troupes ne se mirent en mouvement qu’à onze heures, et avec une lenteur telle que le 3e corps (général Decaen), la garde et la division Grenier (4e corps) n’avaient pas encore quitté leurs positions autour de Metz vers quatre heures, lorsque les éclaireurs de la Ière armée allemande vinrent surprendre les mouvements de retraite de nos troupes.

     

     

    La bataille de Borny

    Le général de Goltz, commandant l’avant-garde ennemie, donna immédiatement l’ordre d’attaquer la 1ère division de notre 3e corps placé près du village de Borny. Au bruit du canon, la 4 e division, déjà en route pour Verdun, fait demi-tour et accourt au pas de charge. Les Français ne tardent pas à prendre l’avantage, mais le maréchal Bazaine, présent sur le champ de bataille, ne veut pas en profiter dans la crainte de retarder notre marche sur Verdun, et il ordonne au général Decaen de se contenter de maintenir l’ennemi, en ne lâchant que pied à pied, mais sans chercher à pousser en avant. L’action, cependant, s’engage de plus en plus, Français et Allemands reçoivent des renforts, et des deux côtés, on se bat avec acharnement.

    60 canons prussiens sont en ligne sur une étendue ne dépassant pas trois kilomètres, et nous causent beaucoup de pertes, quoique nos batteries et notre infanterie leur répondent par un feu très soutenu. Nos chassepots surtout, font dans les rangs ennemis des trouées terribles et tuent un grand nombre d’officiers. La nuit seule met fin au combat.

    A Borny, comme à Forbach, les Français étaient plus nombreux que les Allemands au commencement de la bataille, mais à la fin de la journée, ils étaient 50 000 contre 70 000 Prussiens. Les pertes de l’ennemi s’élevaient à 5 000 hommes, dont 1 200 morts. Les nôtres s’élevaient à 3 000 hommes, dont 500 morts.

    Le général Decaen, blessé une première fois au genou, avait refusé d’abandonner le champ de bataille. Atteint une seconde fois une heure après, il fut emporte sur une civière, et mourut quelques jours plus tard. Le maréchal Bazaine fut atteint à l’épaule par un éclat d’obus, les généraux de Castagny, de Clérembault et Duplessis furent blessés.

    Nous restions maîtres du champ de bataille, mais l’ennemi avait réussi à retarder de douze heures notre retraite sur Verdun. Cela ne fut pas la seule perte de temps qu’on eut à déplorer pendant cette malheureuse marche sur Verdun. L’état-major français avait négligé de prendre les dispositions indispensables. L’encombrement qui en résulta arrêta la marche de l’armée et fut la cause d’un autre retard de vingt-quatre heures.

    Le désordre était tel, que le 15 août au soir nos têtes de colonnes n’arrivèrent qu’à Rézonville et à Vionville, à dix kilomètres de Metz, pendant que les Allemands, avançant à marches rapides, nous suivaient de près, et inquiétaient déjà notre arrière-garde.

     

     

    La bataille de Mars-la-Tour ou de Rézonville ou de Vionville

    Le 16 au matin, la division de cavalerie placée en première ligne, sous les ordres du général de Forton, campait en avant du village de Vionville, et se laissait surprendre, vers huit heures et demie, par une division de cavalerie du prince Frédéric-Charles. Lorsque les premiers obus tombèrent dans le village, ce fut parmi les voituriers civils qui accompagnaient l’armée un sauve-qui-peut général. De nombreux chevaux s’échappèrent, et, effrayés, galopèrent dans tous les sens à travers les bivouacs de l’infanterie. La panique, heureusement, ne gagna pas les troupes, l’ordre fut bientôt rétabli, et notre artillerie ne tarda pas à répondre au feu de l’ennemi.

     

    Le terrain, sur lequel s’engageait l’action, est coupé par la route de Rézonville à Verdun. Les trois villages de Gravelotte, Rézonville et Vionville se trouvent sur cette voie, à laquelle la ligne française était perpendiculaire. A gauche de la route le 2e corps (Frossard), à droite le 6e corps, plus à droite le 3e, puis le 4e corps.

    Le but des Allemands est de couper la route de Verdun, et de rejeter l’armée de Bazaine sur Metz. L’attaque, commencée à Vionville, s’est rapidement développée et s’étend maintenant sur une ligne allant de l’est au nord-ouest, formant un arc de cercle jusqu’à Mars-la-Tour. De part et d’autre, on se bat avec acharnement, la supériorité de l’artillerie ennemie rend notre position difficile, et, à onze heures, notre aile droite faiblit. Les Prussiens veulent en profiter pour se porter en avant, lorsque les cuirassiers de la garde, appelés par le maréchal Bazaine, s’avancent et, par une charge impétueuse, essaient de les arrêter. Le tir de l’infanterie ennemie les oblige à faire demi-tour, laissant 22 officiers et 244 sous-officiers et soldats sur le champ de bataille.

    Mais les Allemands, à leur tour chargent nos cuirassiers, et, les poursuivant jusque dans nos rangs, tombent à l’improviste sur l’état-major du maréchal Bazaine, qu’ils dispersent. Le maréchal, ainsi que ses officiers, sont obligés de se servir de leurs sabres, et un officier allemand galope pendant quelque temps près de Bazaine, sans se douter que le général en chef se trouvait ainsi à sa portée. C’est grâce au couvre-nuque blanc qui lui cachait la tête, que le maréchal ne fut pas reconnu.

    Cependant, le 3e bataillon de chasseurs à pied dirige un feu nourri contre les cavaliers allemands, que l’arrivée du 5e hussards français ne tarde pas à mettre en déroute. La 6e division de cavalerie allemande, qui veut réparer l’insuccès de la 13e brigade, est également répoussée, avec des pertes considérables.

    L’entrée en ligne du général Bourbaki avec deux divisions de la garde, soutenues par le 6e corps, rend alors la situation de l’ennemi fort difficile. Mais le général commandant le IIIe corps s’aperçoit du danger, et donne l’ordre d’attaquer le 6e corps français. Cette attaque ne réussissant pas, ordre est donné à la 12e brigade de cavalerie de se porter au secours des troupes du IIIe corps et de charger notre 6e corps. Sans se laisser arrêter par le feu meurtrier de notre infanterie, les Allemands se précipitent sur nos lignes, et atteignent nos batteries. Mais, rapidement rejoints par une brigade française, ils sont mis en déroute, et obligés de rebrousser chemin. Des deux régiments allemands, il n’est resté que 13 officiers et 150 hommes.

    Français et Allemands ont reçu des renforts, et la lutte est devenue plus opiniâtre. Vers cinq heures, la 38e brigade prussienne, prenant l’offensive contre notre 4e corps, est obligée de battre en retraite, après avoir perdu en quelques instants 72 officiers et 2.500 soldats, dont 300 prisonniers. Un régiment de dragons, venu pour dégager la 38e brigade, est également repoussé, et laisse plus du tiers de son effectif sur le terrain.

    La situation des trois régiments ennemis est compromise : sur l’ordre du général de Voigts-Rhetz, du Xe corps, six régiments de cavalerie se précipitent à leur secours. Le général de Ladmirault a vu le danger, il prévient le général Legrand qui accourt avec trois régiments de cavalerie. Les généraux de France et du Barail, avec la brigade et le 2e chasseurs d’Afrique, se préparent également à combattre.

    A huit cents mètres en avant, on aperçoit, immobiles sur une crête, les régiments allemands, auxquels se sont joints les débris de la brigade de la garde. Un officier conseille d’entamer cette masse profonde avec le chassepot. « Au sabre ! » s’écrie le général Legrand, et, les hussards en tête, nos escadrons partent à fond de train. A vingt pas, les Prussiens déchargent leurs mousquetons, et aussitôt les sabres jouent. L’ennemi frappe du taillant, nous, de la pointe. Les officiers allemands ne tardent pas à reconnaître la supériorité que cette tactique assure aux Français, et ils crient à leurs hommes d’imiter nos cavaliers.

    Essoufflés par une course fournie à pleine allure, nos chevaux se brisent contre cette lourde troupe. A la tête de quelques hussards, le général de Montaigu pénètre dans les rangs, mais il est blessé, terrassé et pris. Le général Legrand roule percé de coups. Un nouveau régiment allemand tombe sur les Français.

    Mais voici venir la brigade de la garde. D’un furieux élan, les lanciers traversent les dragons allemands. Malheureusement, ils viennent donner dans la droite des cavaliers du général Legrand, et sont pris, à cause de leurs habits bleus, pour des Prussiens. Témoins de cette méprise, les uhlans se précipitent sur l’escadron de droite des lanciers, mais les dragons de la garde se jettent à leur tour sur le flanc des uhlans.

    La mêlée devient indescriptible, furieuse. Au milieu de cette poussière qui aveugle, on n’y voit plus ; les sabres frappent sans relâche, tuent presque au hasard. Dans cette masse confuse qui tourbillonne et se mêle à ce point qu’on ne peut distinguer les Français des Prussiens, des hussards, puis des cuirassiers allemands, font de larges trouées, tandis que nos infatigables chasseurs d’Afrique, se jettent au plus épais de la mêlée. 

    Huit mille cavaliers s’entretuent au milieu des hourras et du choc formidable du fer. Le général de France veut arrêter ce carnage. Il fait sonner le ralliement, et le tourbillon s’avance vers le ravin. Des deux côtés, on s’arrête : les trompettes appellent les cavaliers qui, acharnés à la lutte, ont peine à s’arracher à la mêlée.

    A gauche les chasseurs d’Afrique, à droite des cavaliers démontés, font feu sur l’ennemi. Enfin, un bataillon posté par le général de Ladmirault, sur la pente du ravin, tient à distance les escadrons allemands. Les régiments du général Clérambault (3e corps), arrivés en toute hâte, chargent à leur tour. Mais l’ennemi ne les attend pas, et un escadron du 4e dragons, qui se jette en fourrageurs sur son flanc, échange les derniers coups de sabre de cette lutte gigantesque (A. Le Faure, Histoire de la guerre franco-allemande).

    Malheureusement, le maréchal Bazaine n’avait pas été prévenu de l’arrivée du 4e corps, et, ignorant l’importance de l’action qui s’était engagée à notre aile droite, il ne pouvait profiter de l’avantage que nous avions de ce côté.La situation était moins bonne à notre gauche, quoique l’ennemi n’eût pas gagné du terrain. A la nuit, la lutte semblait terminée, lorsqu’à huit heures, le prince Frédéric-Charles, qui, depuis trois heures de l’après-midi, dirigeait lui-même la bataille (il était accouru de Pont-à-Mousson après avoir franchi 27 kilomètres en une heure), ordonna la reprise du combat. La résistance qu’opposèrent nos troupes obligea l’ennemi à se retirer.

    D’après le général Niox, l’effectif des combattants peut être évalué à 95 000 hommes pour les Allemands, à 135 000 pour les Français. Les Allemands eurent 16 000 hommes mis hors de combat, dont 4 500 tués. Les pertes des Français s’élevèrent à peu près au même chiffre, dont 1 400 tués et 5 000 disparus.

    Aucun des adversaires ne pouvait s’attribuer la victoire, mais les Allemands avaient atteint leur but : empêcher l’armée française de continuer sa marche sur Verdun.

    Les lignes françaises qui, le matin, s’étendaient perpendiculairement à la route de Rézonville à Mars-la-Tour, se trouvaient le soir échelonnées parallèlement à cette route, et faisant face aux lignes prussiennes. Les deux armées couchèrent sur le terrain. De part et d’autre, on s’attendait à recommencer la bataille le lendemain. Mais, à la grande surprise de chacun, le maréchal Bazaine donna l’ordre de se replier sur Metz, sous prétexte de se ravitailler.

    « Abandonner ainsi le terrain, c’était, en quelque sorte, s’avouer vaincu » dit le général Niox. L’armée en éprouva une grande tristesse et se demanda, dès ce moment, si la confiance mise dans le maréchal Bazaine était justifiée.

    Le général Soleille, commandant en chef de l’artillerie, avait averti Bazaine que l’armée manquait de munitions, et le maréchal accepta cette nouvelle sans la vérifier, quoique sur les 106 000 coups de canon que l’armée avait emportés de Metz, 26 000 seulement eussent été tirés ! Bazaine se souciait moins de marcher sur Verdun que de rester autour de Metz. Sa préoccupation constante était de maintenir ses communications de ce côté.

     

     

    La bataille de Saint-Privat ou de Gravelotte

    Des deux routes conduisant à Verdun, une seule, la plus longue, celle de Briey, nous restait. Les Prussiens avaient pour objectif de nous la couper. Les mouvements que Bazaine prescrivait le 17 au matin leur en facilitèrent la tâche.

    En exécution des ordres donnés par le maréchal Bazaine, l’armée française s’étendait, le 18 août au matin, sur une ligne allant de Sainte-Ruffine, en face de Gravelotte, jusqu’à Saint-Privat-la-Montagne, cette dernière position dominant la route de Verdun.

    En face de Gravelotte se trouvait le 2e corps (Frossard). Le 3e corps (Leboeuf) reliait le 2e corps au 4° corps (Ladmirault), celui-ci étant à Amanvilliers. Le 6e corps (Canrobert) occupait Saint-Privat. Les 2e, 3e et 4e corps avaient une ligne de réserve, formée par la garde impériale, tandis que le 6e corps, qui aurait dû être chargé de nous conserver à tout prix la seule route de Verdun dont nous pouvions disposer, fut laissé à ses propres forces, alors que le maréchal Canrobert n’avait pas toute son artillerie, puisqu’une partie en était restée à Châlons.

    Pendant que notre armée continuait de reculer, l’état-major prussien, toujours tenu au courant des mouvements des Français, réglait la marche des troupes allemandes au fur et à mesure, et d’après les positions que prenaient nos régiments. Les mouvements de l’ennemi s’exécutèrent ainsi méthodiquement pendant la journée du 17, dès que les Prussiens se furent assurés que nous abandonnions le champ de bataille, et furent repris le 18 à quatre heures du matin. A dix heures et demie, les ordres furent donnés pour les dispositions à prendre en vue de la bataille. Le roi de Prusse, accompagné du général de Moltke, était arrivé le 10 au soir, et avait pris la direction générale des opérations.

    Le maréchal Bazaine avait établi son quartier général à Plappeville, près de Metz, à sept kilomètres en arrière du champ de bataille. Le 18, vers six heures du matin, le maréchal Leboeuf le prévenait des mouvements de l’ennemi. Il l’en avisait une seconde fois à neuf heures. A l’aile droite, les mêmes mouvements furent signalés au maréchal Bazaine par le commandant du 6e corps. Des travaux de défense avaient été faits sur toute la ligne : on attendait l’ennemi.

    A onze heures, le premier coup de canon se fait entendre : c’est le IXe corps prussien qui ouvre le feu contre notre 4e corps. Celui-ci occupe, à Amanvilliers, le centre de notre ligne, d’où l’action s’étend rapidement sur notre aile droite, jusqu’à Saint-Privat. Elle a commencé également sur notre gauche, mais l’effort principal est dirigé contre notre centre et notre aile droite, où la position extrême du 6e corps, Saint-Privat et Sainte-Marie-aux-Chênes, est défendue seulement par une batterie et le 94e de ligne.Le tir de l’ennemi a augmenté d’intensité, et à trois heures, d’Amanvilliers à Sainte-Marie-aux-Chênes, nos troupes ont à supporter le feu de 300 canons prussiens tirant à la fois. Les villages de Sainte-Marie-aux-Chênes et de Saint-Privat sont, eux seuls, exposés aux projectiles de 84 pièces. A trois heures et demie, la position n’étant plus tenante à Sainte-Marie-aux- Chênes, le colonel de Geslin rallie ses braves troupiers, et sous le tir acharné de l’ennemi, se replie sur Saint-Privat.

    Pendant que l’aile droite française lutte ainsi contre une artillerie bien supérieure, l’aile gauche résiste vigoureusement aux attaques répétées de l’ennemi, et les repousse avec succès. La situation des Allemands est, à un moment, si critique, qu’une panique se produit, et que des préparatifs se font en vue de la retraite. Mais le général de Steinmetz a demandé des renforts, et l’entrée en ligne du IIe corps (armée du prince Frédéric-Charles) fait reprendre l’offensive aux Prussiens.

    Refoulés encore et poursuivis par nos soldats, ils sont pris de panique, s’enfuient en désordre, et, se culbutant les uns les autres, roulent au fond d’un ravin. La tentative n’est plus renouvelée, et la situation de notre armée est bonne de ce côté, quoique les 2e et 3e corps aient eu à supporter le choc de trois corps allemands.

    Il n’en est pas de même à notre aile droite, où jusque vers cinq heures, 300 canons ont dirigé leur feu infernal contre Saint-Privat, défendu seulement par les 66 pièces dont disposait le 6e corps. Encore notre tir a-t-il dû se ralentir de plus en plus, faute de munitions. Les Allemands, profitant de la mollesse de la riposte, tentent alors contre notre droite un mouvement tournant. Heureusement, le général de Ladmirault a envoyé quelques caissons de munitions et une brigade de dragons au secours du 6e corps, permettant ainsi à Canrobert d’opposer à l’ennemi une résistance plus efficace.

    C’est la garde prussienne, sous les ordres du prince de Wurtemberg, qui donne le signal de l’attaque : « Trois brigades sont en ligne, s’avançant dans un ordre admirable » dit monsieur A. Le Faure.

    Mais nos artilleurs ont épuisé leurs munitions, ils ne peuvent plus prêter leur appui aux fantassins. Ceux-ci attendent de pied ferme que l’ennemi se soit rapproché et se trouve plus à portée des chassepots. Nos soldats, impatients, sont à leur poste : jardins, haies, palissades, les pierres même, tout leur sert d’abri, et le maréchal Canrobert a de la peine à empêcher ses hommes de tirer.Enfin, voici les Allemands, et le signal est donné.

    En quelques instants, la moitié des officiers allemands tombent frappés par nos balles, et le feu de notre infanterie fait dansles rangs ennemis d’effrayants ravages. Le prince de Wurtemberg qui, sur une hauteur, suit les mouvements de l’action, ordonne la retraite. Cependant, les canons prussiens n’ont pas cessé de lancer leurs projectiles contre Saint-Privat et le 6e corps, dont près de 5 000 hommes sont déjà hors de combat.

    Le village est en feu, les soldats n’ont ni mangé ni bu de la journée, et, encouragés par l’exemple que leur donne le maréchal Canrobert, ils tiennent encore, luttant contre un ennemi supérieur en nombre et protégé par une puissante artillerie.

    Mais les Prussiens ne se sont retirés que pour revenir, le prince de Wurtemberg a donné l’ordre au XIIe corps (saxon) d’opérer contre le 6e corps le mouvement tournant projeté dès le matin. L’attaque ne recommencera que lorsque le mouvement tournant sera accompli, et que le XIIe corps sera en mesure d’y concourir en nous attaquant par le flanc.

    Elle se fait vers sept heures, et par trois côtés à la fois. 30 000 hommes, soutenus par une artillerie formidable, s’acharnent contre ce village en ruines, et les efforts les plus héroïques de nos braves soldats sont impuissants à résister à un pareil choc. Le 6e corps est obligé de se replier. Il le fait en bon ordre, protégé par deux régiments, le 100e et le 94e de ligne, auxquels viennent bientôt s’ajouter sept batteries d’artillerie, qui arrêtent la poursuite de l’ennemi. Le maréchal Canrobert avait demandé des renforts à Bazaine, il l’avait averti de la difficulté qu’il avait à se maintenir dans ses positions. Mais Bazaine ne s’était occupé que de l’aile gauche, de celle qui se trouvait le mieux soutenue, oubliant le centre et l’aile droite, contre lesquels l’ennemi dirigea son principal effort à la fin de la journée.

    Le général en chef français négligea d’imprimer à la bataille une direction quelconque. Il laissa chaque commandant de corps d’armée à son initiative personnelle, sans chercher à relier l’action d’un corps à celle du corps voisin. C’est ainsi que l’aile gauche et sa réserve avaient ignoré la position critique du 6e puis du 4° corps, et n’avaient pu les soutenir.

    Les Allemands, au contraire, avaient un plan d’ensemble qui fut ponctuellement suivi et observé jusqu’à la fin. Mais leurs dispositions n’auraient pas réussi, grâce à la vaillance du 6e corps, si le maréchal Canrobert avait obtenu les renforts qu’il demandait.

    Qui sait ? Le XIIe corps aurait peut-être été coupé du reste de l’armée allemande, et la défaite de l’aile gauche aurait sans doute entraîné celle de l’aile droite, déjà fortement ébranlée. Une victoire, ce jour-là, aurait pu avoir pour nous des conséquences immenses. C’eût, peut-être, été le salut. L’inexplicable et incompréhensible incurie de Bazaine en a décidé autrement.

    Les Allemands avaient mis en ligne 180 000 hommes, les Français 120 000. LesAllemands perdirent 900 officiers et 20 000 hommes, dont plus de 5 000 tués. Les Français eurent 13 000 hommes mis hors de combat, dont 589 officiers, 1 200 hommes tués, et 6 000 disparus.

    Le lendemain 19 août, les troupes françaises se replièrent sous Metz, où le maréchal Bazaine se laissa investir.

     

    Pour de plus amples renseignements sur ce conflit, un blog à visiter. Les cartes accompagnant l’article proviennent de ce blog et sont publiées avec l’aimable autorisation de l’administrateur.

     

  • Laisser un commentaire


18 jule Blog Kasel-Golzig b... |
18 jule Blog Leoben in Karn... |
18 jule Blog Schweich by acao |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | 21 jule Blog Hartberg Umgeb...
| 21 jule Blog Desaulniers by...
| 21 jule Blog Bad Laer by caso