• 8 octobre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

    Une épidémie de peste à Rambervillers en 1610 dans EVENEMENTS AU TRAVERS DES SIECLES carterambervillers-150x150

     

    D’après un article paru dans le Bulletin de la société philomatique vosgienne – 1877-1878

    Aux XVIe et XVIIe siècles, la peste avait élu domicile en Europe. Elle sévissait en Italie, en France, en Angleterre, en AlIemagne. Souvent à l’état endémique, le fléau avait de terribles réveils, soit que la misère, suite d’une guerre, d’une mauvaise récolte, souvent des deux, donnât plus de prise au mal, soit que des éléments nouveaux de contagion aient été apportés par des voyageurs, des soldats venus de l’Allemagne orientale, de la Hongrie, de la Turquie, pays où l’Orient et l’Occident se trouvaient continuellement aux prises. La Lorraine pourtant était parvenue à se préserver ou à peu près du terrible fléau. Faisant quelques victimes ça et là, la peste n’avait pu vaincre les obstacles que les ducs, les municipalités opposaient à sa marche mais au commencement du XVIIe siècle, l’épidémie prit le dessus et les désastres qu’elle a causés dans notre pays ont été tels que les traditions en ont conservé le souvenir.

    Il semble que Rambervillers eût le triste privilége d’être, en Lorraine, une des premières localités atteintes par la peste (1).

    Possession de l’évêché de Metz (2), Rambervillers avait une garnison à la solde de l’Evêque. L’on sait ce qu’étaient les soldats de cette époque : presque tous mercenaires, au service du plus offrant, ils voyageaient beaucoup. Il n’est donc pas étonnant que le « mal de contagion » ait été apporté dans notre ville par un d’eux.

    C’est en effet au château que débuta le fléau. Le 15 octobre 1610, racontent nos archives, il y avait à la fois, au château, onze malades : trois soldats, le portier et deux de ses enfants, un nommé Jean Morlot, deux servantes, et deux autres jeunes filles. Celles-ci moururent en peu de jours. Un aussi grand nombre de malades attira l’attention de l’administration municipale. La terreur fut grande quand on reconnut la nature du mal, et surtout quand le lendemain 16 octobre, on constata que bon nombre d’habitants venaient à leur tour d’être atteints de « la contagion » ! (3) .

    Un début aussi rapide annonçait une véritable épidémie. Aussi la municipalité prit-elle au plus vite les mesures les plus énergiques. Sur-le-champ, on décida la construction hors ville de baraques, de « loges» comme les appellent nos archives, afin d’y installer tous les pestiférés. « Messieurs de justice et police » envoyèrent « des députés » pour choisir l’emplacement de ces loges.

    Les « haies d’Arthamont » (4) et les « Croix-Ferry » (5) furent les points indiqués par ces députés. Les haies d’Arthamont, forêt située sur une hauteur, à deux kilomètres nord-est de la ville (Route de Baccarat), étaient un excellent emplacement, mais il n’en fut pas de même des Croix-Ferry, placées trop près de la ville et à l’ouest (Route de Charmes). Dès 1611, nous trouvons dans les archives « Bois des bannis », nom qui lui avait été donné par les habitants, parce qu’il avait été le séjour des pestiférés bannis. Plus tard, on en a fait « Bois bénit » (1631), à la suite d’une cérémonie religieuse après l’épidémie de 1631.

    Quoiqu’il en soit, on se mit à l’œuvre sur le champ, des charpentiers de Rambervillers et des villages voisins élevèrent ces loges, en même temps qu’on y apportait de la paille pour coucher les malades, du bois, desfagots pour les chauffer. Tout cela fut fait dans la journée du 16, et le soir même les pestiférés étaient transportés et installés dans les loges, tant était grande la terreur de la « contagion » ! Ce transport des pestiférés se fit sur une ordonnance de « Messieurs» » prescrivant l’évacuation immédiate « des personnes que l’on soupçonnait être des suppôts et frappés de ladite contagion ». Un autre arrêté annonçait que les « frais de nourriture et autres des envoyés aux loges seraient soutenus par la ville ».

    Les malades du château refusèrent d’obéir aux ordonnances de la municipalité. Celle-ci envoya au plus vite un messager à Vic pour obtenir du bailli (6) l’ordre d’évacuation. En attendant, on interdit toute communication avec le château. L’ordre du bailli arriva le lendemain 17 dans la soirée, et immédiatement, on transporta aux loges les pestiférés.Le premier moment de terreur passé, « Messieurs » prirent de nouveaux arrêtés indiquant la marche à suivre chaque fois qu’un cas nouveau de peste était signalé : on enfermait le malade dans sa chambre (7) et toutes les personnes non soupçonnées devaient immédiatement évacuer la maison du malade. On construisait la loge, et celle-ci terminée, on dirigeait le pestiféré soit aux haies d’Arthamont, soit aux Croix-Ferry, où, pour se rendre, on installa une passerelle sur le ruisseau de Padozel (8).

    L’évacuation, au début, se fit avec la plus grande rigueur. Les filles du maire ayant été atteintes, furent envoyées « aux champs », disent les archives, elles guérirent. A leur retour, on donna à chacune d’elles « un pain d’un gros et un pot de vin ». Plus tard, on fut moins sévère, et il fut permis à divers pestiférés de rester en ville, un, entre autres, se confina « dans la loge de son jardin » (9).

    En tous cas « les molestés par la contagion » furent nourris par la ville, qu’ils fussent aux loges ou en ville. Tous les jours, on transportait les vivres aux loges ; des hommes de bonne volonté portaient dans des hottes la « nourriture de ceux qui étaient aux loges ». La tradition veut que l’on donnât à ceux-ci leurs vivres au bout d’une perche !

    Des « loges » (10) faites aussi rapidement ne devaient être que de simples abris. Nous retrouvons aux archives le prix de plusieurs d’entre elles. Jean Morlot et ses deux servantes occupaient la même baraque. Voici le prix de celle-ci : planches et attaches, 9 fr – broches, 3 fr – façon, 14 fr – transport, 3 fr – total, 29 fr. Les fournitures et façons de sept autres loges s’élèvent à 110 fr., soit 16 fr. environ par abri (11) .

    Autant que possible, on plaçait dans la même construction une famille, ou tout au moins des personnes vivant, soit par amitié, soit par métier, ensemble : ainsi les trois soldats furent logés sous le même toit, il en fut de même pour Jean Morlot (12) et ses servantes ; le portier du château et ses deux enfants occupèrent la même loge. Abandonnés à eux-mêmes, les malheureux pestiférés pouvaient de la sorte se soigner l’un l’autre.

    Nous avons dit que la nourriture des malades était à la charge de la ville. Rien n’est plus curieux que de lire, dans les archives, le régime alimentaire auquel furent soumis les pestiférés. Il semble qu’une bonne nourriture ait été le seul traitement adopté pour combattre la peste.

    Une ordonnance de « Messieurs » allouait par jour à chaque pestiféré : vin, 1 pinte – pain blanc, 2 livres – bœuf ou mouton, 1 livre. Les jours maigres, on donnait, au lieu de viande, du beurre et du fromage.Dès le 15 octobre, au début de l’épidémie, on donne aux onze malades du château, 35 pintes de vin, du beurre, du fromage, de la viande, du sel, du vinaigre. Les deux servantes de Jean Morlot guérirent après 55 jours de maladie (17 octobre au 10 décembre 1610). Les neuf premiers jours, on donne à ces filles 16 pains à deux gros l’un ; les 45 autres, 84 pains blancs. Dans 13 jours, elles boivent 9 pintes de vin, 44 pendant le reste de leur séjour. Pendant 33 jours, on délivre à chacune une livre de bœuf, « comme le jeudi il ne se trouvait pas de viande de bœuf », on leur donne une livre de mouton. Sur les 55 jours, il y eut 14 jours maigres : « pour ces jours-là, elles eurent 5 livres de fromage et 4 de beurre». En sus, elles eurent du sel, un quarteron de soufre, du vinaigre, de l’anis, des clous de giroffle, des aulx, un pot de terre et trois livres de chandelles… ». Enfin, à leur rentrée en ville, on leur donne pour le souper une pinte de vin et un pain blanc. Le portier, les trois soldats, avaient en plus de l’eau-de-vie et « du bon vin vieux rouge ». Les soldats rentrèrent en ville le 27 novembre.

    Les habitants de la ville étaient aussi bien traités. Romary, sa fille, l’enfant de celle-ci, leur servante, placés dans la même loge (18 octobre), avaient les jours maigres, en sus du beurre et du fromage, des tartes aux pommes, des pruneaux, des pommes. A d’autres, on distribuait des harengs ; aux enfants, du lait, de la farine. Tous avaient, comme les servantes de Morlot, du vinaigre, du sel, des épices, etc… des graines de genièvre, des « herbages pour mettre au pot ». Qui prescrivait un tel régime ?

    Les archives parlent une seule fois de médicaments « 8 fr. 9 gros à Pierre Barbier (13), eschevin, pour médicaments par lui donnés aux pestiférés ». Rien ne révèle la présence d’un médecin. Plus tard, en 1631, quand la peste reparaîtra dans notre cité, nous trouverons dans les archives de véritables prescriptions hygiéniques, une convention faite avec un vrai médecin, Nicolas Valot. On voit par les mesures prises que l’on a affaire à un homme de l’art, mais en 1610, rien.

    Ainsi notre ville a traversé une redoutable épidémie sans qu’elle eût un seul médecin pour soigner ses malades. Quelle fut la mortalité ?

    Les archives ne nous signalent que trois décès, les deux jeunes filles mortes au château, et Jean Morlot. Mais par contre, nous y trouvons les indices d’une mortalité bien autrement grande : plusieurs fois on achète « des fosseux, des pelles pour faire les fosses de ceux qui sont morts, tant aux haies d’Arthamont qu’aux Croix-Ferry ». Plusieurs fois, il est fait mention d’indemnité à « ceux qui ont visité et enterré les corps morts aux loges ». On ne trouvait personne pour ensevelir les victimes de la peste, « à ceux qui voulaient, disent les archives, on donnait » (14). Ces mots significatifs expliquent la forte indemnité accompagnée « de pâtisserie » donnée aux ensevelisseurs et fossoyeurs. Nous ajouterons, enfin, que si les trois décès dont nous avons parlé, sont relatés aux archives, c’est que ces trois personnes appartenaient au château et n’avaient rien de commun avec la ville, et que pourtant celle-ci a payé leurs funérailles.

    L’évacuation des pestiférés s’arrêta au 10 décembre ; les 16, 17, 18 octobre, les 20, 27 novembre, le 10 décembre, sont les jours où l’on « conduisit aux loges le plus de monde ». Les populations environnantes étaient fort émues de ce dangereux voisinage, aussi la ville envoyait-elle des exprès pour rendre compte aux villages des « comportements d’icelle contagion ».Nous avons dit que rien ne révélait, dans nos archives, la présence d’un médecin ; on ne sera donc pas étonné, en apprenant que ces mêmes archives ne contiennent aucune description de la maladie.

    Pourtant il est incontestable qu’en 1610, nos aïeux furent visités par ce terrible fléau. D’abord la peste était connue ; les seules mesures prises par « Messieurs » nous le démontrent : le début au château, occupé par des soldats, puis la rapide propagation du mal dans la ville, des familles entières atteintes presque en même temps, la longueur de la convalescence, enfin l’édit du duc de Lorraine Henri II en date du 28 novembre 1610 (15) nous prouvent bien qu’il s’agissait de la peste. Mais certainement, ce qu’il y a de plus curieux dans l’histoire de cette épidémie, c’est le singulier régime auquel furent soumis les pestiférés (16) : boire et manger, tel était le seul traitement !

    Dr A. Fournier. Rambervillers, 10 Avril 1877.

    (1) Ce n’est qu’en 1623 que la peste s’est réellement montrée en Lorraine.
    (2) Rambervillers n’appartenait pas à la Lorraine, ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1718, que, par le traité de Paris, cette ville fut cédée au duc Léopold de Lorraine. Possession de l’évêché de Metz, Rambervillers formait, avec diverses communes des environs, une châtellenie dont elle était le chef-lieu. Rambervillers dépendait du bailliage de Vic, autre possession de l’évêché de Metz.
    (3) Tous les renseignements ont été puisés aux archives de Rambervillers. Série CC. Cahiers 58 et 60-1610.
    (4) Les haies d’Arthamont, forêt de la ville de Rambervillers traversée par la route de Baccarat, s’appellent aujourd’hui Bois bénit.
    (5) Les Croix-Ferry à un kilomètre de la ville, sur la route de Charmes, à l’ouest de la ville, existent encore aujourd’hui. C’est une petite ferme.
    (6) Nous avons dit plus haut que le bailli habitait Vic. Le château faisait partie de l’enceinte fortifiée de la ville, mais la garnison, les habitants de cette forteresse relevaient directement de l’évêché, et par conséquent du bailli. La ville n’avait donc aucun pouvoir sur ce château et les personnes qui l’occnpaient.
    (7) On voit que l’on pratiquait antant que possible l’isolement. Les personnes saines obligées d’abandonner leurs maisons furent indemnisées par la ville. Beaucoup se retirèrent dans les villages voisins, mais bientôt ceux-ci craignant la contagion ne voulurent plus recevoir aucun habitant de Rambervillers.
    (8) Le Padozel est un petit ruisseau qui passe à l’ouest de Rambervillers, et qui se jette à un kilomètre au-dessous de la ville, dans la Mortagne.
    (9) Pourquoi ces infractions à l’ordonnance de « Messieurs » ? La difficulté de se procurer des ouvriers sans doute, la peur de la contagion devait en arrêter beaucoup. « Messieurs » : élus tous les ans, étaient les administrateurs de la ville ; ils étaient au nombre de douze.
    (10) Ces loges devaient nécessairement varier de dimensions suivant le nombre de personnes qu’elles devaient contenir. Nous avons vu qu’on ne les construisait qu’au moment où le ou les cas de peste étaient constatés. Les comptes municipaux ont été arrêtés par loge, qu’il y ait ou non dans celle-ci un ou plusieurs malades. Mais chacun de ces comptes était divisé par le nombre de malades contenus : ainsi pour la construction, on achète une hache, chacun des malades voit figurer à son compte une « part de hache ». Ces comptes furent approuvés en février 1611 par Mr. d’Abocourt procurenr-général et conseiller au conseil privé du bailliage de l’évêché de Metz. « Frais que les commis de ville ont soutenus par ordonnance de Messieurs de justice et police dudit Rambervillers pour ceux de la ville qui ont été enfermés aux loges et que l’on soupçonnait d’être frappés de la contagion et maladie pestiférée, et la nourritore d’iceulx par l’espace de quarante jours et plus, tant de pain, vin, et autres victuailles pour le soulagement et la nourriture d’iceulx, le tout supputé avec la distraction et séparation des hommes logés, etc. ».
    (11) Nous n’avons aucun détail sur la forme de ces « loges ». En tous cas, elles n’avaient ni portes, ni fenêtres ; le malade était couché sur la paille éteudue sur la terre, le feu allumé sans doute à l’une des extrémités ; pas de couverture, de linge, du moins les archives n’en disent mot. Les malheureux durent souffrir du froid, si l’on se rappelle que presque tous séjournèrent là d’octobre à décembre !
    (12) Jean Morlot mourut. Une nouvelle loge fut construite pour placer les deux servantes. Ce travail se fit immédiatement : les charpentiers, disent les archives, rentrèrent fort tard, le maire les fit souper avec lui.
    (13) Pierre Barbier vendait des drogues, et au besoin médicamentait les malades « 10 fr. au sieur Barbier pour avoir médicamenté un jeune homme de St-Gergonne (St-Gorgon) nommé Claudon » 1609. Mais il n’était point médecin. Son nom pourrait nous laisser supposer l’étendue de ses connaissances médicales : Barbier.
    (14) On conçoit la répugnance des ouvriers, la peur de la contagion par-dessus tout.
    (15) Voici une des dispositions de cet édit : Il était défendu, sous peine de vie, de se rendre dans les lieux où le mal s’était déclaré, soit en Lorraine, soit ailleurs (possessions de l’évêché entre autres) et dans les places fortes où l’on craignait sans doute que le germe de la peste n’existât chez les soldats rassemblés de toutes parts. D’autre part, gouverneurs et magistrats des villes et des bourgs devaient en interdire l’entrée aux voyageurs venant des endroits suspects ou infectés, déférer le serment aux individus qui se présentaient et faire pendre immédiatement ceux qui essayaient d’éluder par un mensonge les dispositions de l’édit (Digot, Histoire de Lorraine). La peur de la contagion était telle que personne ne voulut prêter ou fournir les outils nécessaires, non seulement à la construction des loges mais encore à l’abattage des arbres nécessaires au chauffage des pestiférés. On acheta tout. Tout fut brûlé ensuite.
    (16) Qui ne connaît ce préjugé de certaines gens malades qui combattent leur mal en mangeant. Combien ont payé de leur vie, une imprudence qui leur était conseillée par des parents, des voisins, par eux-mêmes ! 

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