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  • 17 septembre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

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    1783 : La conquête de l’air inaugurée par un Messin

    D’après un article paru en 1909 dans la revue « Le Pays Lorrain »

    Il y a des époques héroïques où certains hommes intrépides et fortement trempés, médecins chimistes, inventeurs, faisant bon marché de leur vie, se livrent tout entiers à une expérience incertaine et périlleuse pour le triomphe d’une idée. Le temps passe, les goûts changent, un progrès s’accomplit, et l’idée première apparaît comme une conception puérile ou extravagante. On oublie trop injustement l’initiateur qui, dans un effort inutile, s’est sacrifié pour sa foi.

    Pilâtre de Rozier fut un de ces hommes, et dans la renaissance de l’aéronautique, aujourd’hui florissante, son nom mériterait d’être plus souvent prononcé. Ce n’est certes pas un méconnu dont il faille réhabiliter la mémoire. Sa gloire est intacte, mais elle s’estompe dans une brume un peu lointaine qu’il nous semble opportun de dissiper.

    C’était en 1783, deux frères d’une commune de l’Ardèche, les Montgolfier, l’un mécanicien, l’autre architecte, venaient d’inventer les aérostats et lançaient, à Annonay, un appareil sphérique composé d’une enveloppe de toile garnie de papier gommé, de cent-dix pieds de circonférence et d’un poids de cinq cents livres. A la partie inférieure de l’enveloppe se trouvait une ouverture assez large sous laquelle on brûla de la paille humide et de vieilles étoffes, pour produire un air chaud qui, en s’introduisant dans le ballon, le gonflait progressivement. L’appareil devait s’élever, selon le principe d’Archimède, en perdant la moitié de son poids ; il était, en effet, à peine lancé qu’il parvenait, en dix minutes, à mille « toises » d’élévation.

    Etienne, le plus jeune des deux frères, se rendit ensuite à Paris pour exposer leur commune découverte. Il répéta devant la Cour, à Versailles, l’expérience d’Annonay, avec un globe construit sur le même modèle et mû par les mêmes procédés. Des animaux placés dans un panier attaché à l’appareil étant bien revenus de ce voyage hasardeux, on en conclut que des hommes résolus en pourraient faire autant et prendre possession de l’atmosphère sans courir de dangers imminents. Ces hommes résolus, on devait les trouver sans peine sur ce sol de France où la crainte est inconnue.

    Deux jeunes gens, un lorrain de 29, ans, Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes, major d’infanterie française, se présentèrent spontanément.

     

    Jean-François Pilâtre de Rozier (1) était né à Metz le 30 mars 1754 (2). A quinze ans, il achève ses humanités. Admis à l’hôpital militaire dans le service de chirurgie, il s’y fait remarquer par son zèle intelligent, mais, trop sensible pour se livrer aux dissections anatomiques, sa répugnance l’oblige à renoncer à la carrière qui s’ouvrait devant lui. Présenté à Thirion, célèbre pharmacien, il apprend avec lui la chimie, la botanique et la minéralogie puis, au bout de trois ans, il rentre dans sa famille d’où bientôt, incapable de supporter la contrainte où le tenait son père, il s’enfuit pour venir chercher fortune à Paris. Ses connaissances en chimie lui font trouver un emploi de manipulateur dans l’officine de Mitouart. Il gagne la confiance d’un médecin estimé qui l’accueille et lui fait suivre les cours publics. Sans négliger la chimie, il étudie les mathémathiques, la physique, l’histoire naturelle. L’ambition lui vient, il rêve de briller dans le monde et devient « l’honneur et l’espoir des écoles ». 

    Ayant perdu son protecteur au moment de ces heureux débuts, il ouvre un cours au Marais, y répète les expériences d’électricité que les découvertes de Franklin avaient mises à la mode. Son auditoire n’était composé que de femmes et de tout jeunes gens prêtant à l’explication de phénomémes merveilleux une oreille attentive. Sa gaieté, sa courtoisie souriante faisaient de lui l’orateur le plus séduisant.

    Dans une de ses causeries, la façon dont il définit l’attraction devant une réunion féminine, fait penser à certaines précautions oratoires que prennent aujourd’hui les aimables conférenciers de l’Université des Annales : « Je ne vous redirai point ici, Mesdames, ce que vous pouvez lire dans de très bons livres, et que néanmoins vous comprendrez avec peine. Tout cela ne pouvant vous convenir, je vais vous faire une comparaison qui vous rendra l’attraction sensible. Supposez, Mesdames, que je fusse entre deux de vous, aussi aimables que vous l’êtes, il faudrait nécessairement que mon coeur choisît. Eh bien, il est possible que l’attraction me porte plutôt vers la dame qui occupe ma droite que vers celle que j’ai l’honneur d’avoir à ma gauche ; je suis mon penchant, je cède, j’obéis à mon inclination, je m’abandonne à l’amour qu’elle m’inspire. Voilà ce que c’est que l’attraction ».
    La tournure galante de cette déclaration littéraire paraîtrait peut-être un peu risquée dans une de nos conférences modernes, mais les femmes du dix-huitième siècle recevaient les hommages comme la fleur reçoit l’abeille, avec impassibilité.

    Cependant, Pilâtre de Rozier acquérait chaque jour des connaissances plus positives. Il présente à l’Académie des Sciences des observations accueillies avec bienveillance, et monsieur Sage, dont il avait fréquenté les cours, et qui suivait ses progrès avec intérêt, le fait recevoir professeur de chimie à Reims (à la Société d’Emulation).

    Après avoir occupé cette chaire pendant quelques mois, il revient à Paris où des amis lui procurent la charge d’intendant des cabinets d’histoire naturelle et de physique de Monsieur, devenu depuis Louis XVIII. Il conçoit alors l’idée du musée qu’il ouvre au public en 1781, rue Saint-Avoye, idée heureuse qui offrait un vaste laboratoire aux savants tout en simplifiant aux élèves leurs études, en les rendant témoins de nombreuses expériences. Esprit actif toujours en travail, il invente, il cherche, il fait des mémoires sur la mécanique, sur la science hydraulique, sur la formation des couleurs, sur les bougies phosphoriques inflammables au seul contact de l’air (3). En se livrant à l’analyse du gaz, il imagine un appareil respirateur qui fut depuis appliqué aux scaphandres, et non seulement il l’imagine, mais il l’expérimente lui-même, s’exposant aux exhalaisons méphitiques pour prouver qu’on pouvait enfin les braver.

    Ses rapports sur les applications industrielles, lus à plusieurs sociétés littéraires, attirent sur lui l’attention du monde savant. Il avait cette fièvre d’aventures et d’expériences que le progrès des sciences physiques développa chez certains hommes, en France, à la fin du dix-huitième siècle, et aussi cette passion singulière de faire sur lui-même des essais. Dans ses études de l’électricité atmosphérique, il faillit souvent être foudroyé ; un jour il s’emplit la bouche de gaz hydrogène, y met le feu et se fait sauter les deux joues.

    C’est dans cette espèce d’exaltation scientifique que se trouvait Pilâtre, quand il entre en scène au moment de la découverte des aérostats. Il devait se jeter avec ardeur dans cette carrière nouvelle qui répondait si bien à tous ses instincts. Il eut ainsi la gloire de s’élever le premier dans les airs, et dans toutes les expériences qui suivirent, c’est toujours lui que l’on retrouve au premier rang. Avant tout autre, il avait demandé qu’on répétât à Paris la belle ascension d’Annonay. Elle a lieu d’abord au Champ-de-Mars, le 25 août 1783, et peu de jours après, Pilâtre annonce dans le Journal de Paris qu’il ascensionnera lui-même à son tour. Son projet paraît à tous téméraire et impraticable, mais il n’en continue ses préparatifs qu’avec une plus grande activité. Il lui faut persuader l’un des frères Montgolfier, puis obtenir une autorisation royale. Il aplanit ces difficultés, et, tenace, convaincu, triomphant, peut montrer aux regards émerveillés de la foule un homme planant sur Paris.

    Ce fut le 15 octobre 1783. Deux systèmes rivaux se partageaient l’opinion : la montgolfière à feu et le ballon à hydrogène. Il fallait des expériences pour décider entre eux. L’Académie des Sciences s’en chargea et fit construire à ses frais la plus grande montgolfière qu’on ait encore vue. Tous les jours, on la gonflait et on essayait sa force d’ascension. Etienne Montgolfier dirigeait la manoeuvre, aidé par Pilâtre de Rozier. Celui-ci joignait à ses connaissances scientifiques, avec beaucoup d’adresse et d’agilité, une dose de témérité peu commune. Chaque jour, monté dans la galerie du ballon, il se laissait enlever, augmentant l’altitude en présence du public qui l’encourageait. Il finit par atteindre 324 pieds, il dominait Montmartre, embrassait tout l’horizon et se montrait toujours plus résolu. C’est ainsi qu’il se préparait à l’épreuve plus sérieuse d’une ascension en ballon libre. Cette ascension allait avoir lieu dans les jardins de la Muette offerts par le Dauphin.

    Cependant, à mesure qu’approchait le moment décisif, Montgolfier se montrait hésitant. Le danger qu’allait courir le vaillant aéronaute n’était pas sans lui inspirer quelques craintes. Il demandait des essais nouveaux. Le projet de Pilâtre, au point où en était alors la question, avait en effet de quoi effrayer les plus audacieux. On commençait à peine l’étude des conditions d’une ascension à ballon perdu, on ignorait encore l’emploi de la soupape, ressource qui, d’ailleurs, avec les ballons à feu, eut été sans valeur. Le lest était également inconnu, enfin le combustible entassé dans la galerie offrait à l’incendie un aliment redoutable qui donnait à réfléchir à Montgolfier et l’engageait à temporiser.

    L’Académie des Sciences ne se prononçait pas. Le roi consulté s’opposait à l’expérience et permettait seulement qu’on la fit avec deux condamnés que l’on mettrait dans la machine. A cette proposition, Pilâtre s’indigne, il conjure, il supplie, il remue la ville et la Cour, il s’empare de la duchesse de Polignac (4), gouvernante des enfants de France et toute puissante sur l’esprit de Louis XVI. Elle plaide sa cause auprès du roi. Le marquis d’Arlandes proteste à son tour que l’ascension ne présente aucun danger, et propose d’accompagner Pilâtre dans son voyage aérien. De tous côtés sollicité, vaincu par tant d’instances, Louis XVI cède enfin.

    Le 2 novembre 1783, à une heure de l’après-midi, en présence du dauphin, de sa suite et d’une foule nombreuse, Pilâtre et d’Arlandes donnent, les premiers, le spectacle émouvant d’un ballon monté. C’est une date à retenir. Malgré la violence du vent l’aérostat s’élève majestueusement dans un ciel orageux. On le voit longer l’ile des Cygnes et filer au-dessus de la Seine qu’il traverse (5), dominer les tours de Notre-Dame couvertes de curieux, dépasser Paris, puis descendre lentement dans la plaine et venir atterrir sur la Butte-aux-Cailles. Le marquis d’Arlandes, quand le ballon toucha terre, avait sauté hors de la galerie, mais Pilâtre, embarrassé dans les toiles, y demeurait comme enseveli.

    Etait-ce un présage de la fin tragique qui l’attendait ?

    Le marquis d’Arlandes, dans une lettre adressée à Monsieur Faujas de Saint-Fond (6), a fait de cette ascension mémorable un récit saisissant. Il témoigne de la fermeté, de la résolution, du sang-froid imperturbable et de la confiance de son compagnon qui, d’avance, et sans calculer, avait fait, en travaillant pour la science, avec une crânerie toute française, le sacrifice de sa vie.

    On prête à Franklin, qui assistait aux préparatifs de cette ascension, un mot souvent répété. Quelqu’un disait devant lui : « A quoi peuvent servir les ballons ? » « A quoi peut servir l’enfant qui vient de naitre ? » répliqua le philosophe américain.

    Ce périlleux voyage avait été surtout un trait d’audace, mais il donnait confiance aux navigateurs aériens en leur montrant qu’il était possible d’excursionner par-delà les nues, et Pilâtre se promettait de tenter l’aventure.

    Le 5 janvier 1784, à Lyon, un autre ballon emportait avec Joseph Montgolfier, chargé du commandement de l’équipage, Pilâtre, le prince de Ligne, le comte de Laurencin, le comte de Dampierre et le comte de Laporte-d’Anglefort. La machine avait souffert par la neige, et par la gelée ; elle était criblée de trous, le filet, qu’un accident avait détruit, était remplacé par des cordes d’une longueur inégale et contrariant l’équilibre. Pilâtre reconnaît que l’expérience tournera mal si l’on persiste à vouloir prendre six voyageurs, mais ses observations sont inutiles, personne ne veut descendre. Quelques-uns des plus intraitables vont même jusqu’à porter la main à la garde de leur épée. C’est en vain qu’on propose de tirer les noms au sort, il faut donner le signal du départ. Les cordes étaient à peine coupées qu’un jeune négociant de la ville, nommé Fontaine, s’élance d’une enjambée dans la galerie et s’installe de force au milieu des passagers. Le ballon s’élève avec cette surcharge, portant pavillon aux armes de l’intendant de la province, avec ce nom : le Flesselles. A peine était-il depuis un quart d’heure en l’air, qu’il se fait dans l’enveloppe une déchirure de quinze mètres : le volume énorme de la machine, le nombre des voyageurs, le poids excessif du chargement, le mauvais état des toiles, tout avait rendu cet accident inévitable. Parvenu à 800 mètres de hauteur, l’aérostat s’abattait avec une effrayante rapidité. Grâce à l’adresse de Pilâtre, cette descente vertigineuse n’eut pas de suites graves, les voyageurs en furent quittes pour un choc un peu rude. On les aida à se dégager. Montgolfier avait été le plus maltraité.

    Le 23 juin 1784, Pilâtre et le chimiste Proust font à Versailles, en présence de Louis XVI et du roi de Suède, un des voyages les plus remarquables que l’on ait encore accomplis. L’appareil était dressé dans la cour du château. Au signal donné par une décharge de mousqueterie, le ballon s’élève, atteint bientôt une hauteur de « 11.732 pieds » et, après avoir parcouru « treize lieues » (la plus grande distance que l’on ait jamais franchie avec une montgolfière) vient descendre à Chantilly. Les hardis voyageurs étaient restés assez longtemps plongés dans les nuages, une neige épaisse les couvrait. Pilâtre a écrit de cette excursion aérienne une relation minutieuse, il en retrace les péripéties avec la verve d’un écrivain tout ensemble homme de science, artiste et poète.

    Les Anglais, que les résultats obtenus par nos aéronautes enhardissaient, rêvaient eux aussi la conquête de l’air et aspiraient à franchir le détroit avant nous. Blanchard y avait réussi avec le docteur Jeffries : partis de Douvres, ils étaient venus au bout de trois heures, poussés par un vent favorable, s’abattre en France, dans la forêt de Guines. L’éclatant succès de l’entreprise de Blanchard était une revanche à des critiques acerbes lancées contre lui lors d’un essai de bateau volant, revanche heureuse pour lui, mais qu’il faut compter parmi les causes d’un des plus tristes évènements qui aient marqué l’histoire de l’aérostation.

    Bien avant que Blanchard exécutât le passage de la Manche, Pilâtre avait annoncé qu’il franchirait la mer, de Boulogne à Londres, traversée bien autrement périlleuse que la traversée en sens inverse, de l’Angleterre au continent, car elle exige des éléments, un concours de circonstances tellement rares qu’en un siècle, on n’a vu personne le tenter. On essaya inutilement de faire comprendre à Pilâtre l’extrême danger de son héroïque folie. Il assurait avoir trouvé un nouveau système qui réunissait toutes les conditions de sécurité. Sur cette assurance, le gouvernement lui accorda, pour construire son aérostat, une somme de quarante mille francs. On apprit alors quelle était la combinaison qu’il avait imaginée.

    Après avoir songé à toutes les substances aériformes que la chimie leur indiquait comme spécifiquement plus légères que l’air, après avoir essayé l’eau réduite à l’état de vapeur, le fluide électrique et même le gaz hydrogène, les frères Montgolfier avaient, on s’en souvient, adopté, pour gonfler l’enveloppe de leurs aérostats, le fluide obtenu par la combustion de paille ou de papier et de laine hachée, comme plus économique et susceptible de se renouveler facilement.

    Dans leur manière d’opérer, l’air atmosphérique était dilaté par la chaleur d’un fourneau placé sous l’orifice inférieur de l’aérostat. De là, deux inconvénients capitaux : 1° le feu, qu’il était nécessaire d’entretenir, pouvait attaquer les parois de la galerie – 2° il était impossible de mesurer exactement l’augmentation de chaleur utile pour monter, et la diminution d’où devait résulter l’abaissement sans secousses de la machine.

    Un physicien français, Charles, expérimentateur très habile, à qui l’on devait de belles découvertes sur la dilatabilité des gaz, avait, de son côté, cherché d’autres moyens que ceux de Montgolfier et adopté des matières différentes pour ses ballons qui finirent par prévaloir sur les montgolfières. Il employait le gaz hydrogène, dont la densité n’est qu’un quatorzième de celle de l’air, et qui donne une force ascensionnelle soutenue et indépendante de tout travail. Pour enveloppe, il choisissait le taffetas vernissé de gomme élastique dissoute à chaud dans l’huile de térébenthine. Ce sont ces deux procédés de Charles et de Montgolfier que Pilâtre eut la malheureuse inspiration de combiner.

    Charles et d’autres savants avaient dit : « C’est mettre sous un baril de poudre une mèche allumée ». Mais Pilâtre n’écoutait que son intrépidité.

    Il avait besoin d’aide pour construire son ballon, il la demanda à un habitant de Boulogne, Pierre Romain, ancien procureur au bailliage de Rouen, receveur des consignations et commissaire aux saisies, poste dont il venait de se démettre récemment. Le ballon qui devait l’emporter avec Pilâtre fut construit par son plus jeune frère et par lui, à Paris, dans une salle du château des Tuileries. Un traité d’association, entre Pilâtre et Romain avait été conclu le 17 septembre 1784.

    En décembre de la même année, l’appareil auquel on donna le nom d’aéro-rnontgolfière était prêt et envoyé à Boulogne avec les substances propres à la production du gaz hydrogène, c’est-à-dire de l’acide sulfurique et des copeaux de fer. C’était un vaste ballon sphérique orné de figures allégoriques, Borées gigantesques soufflant la tempête au sein des nues. Sous le ballon, et faisant corps avec lui, comme un bilboquet avec sa boule, une longue montgolfière cylindrique enguirlandée puis, au bas, la galerie circulaire où se tenaient les aéronautes, et le tout surmontant un réchaud allumé suspendu par des chaines.

    Les deux associés, suivant de près leur machine, arrivaient à Boulogne le 2 décembre. Ils y furent reçus sans bienveillance : une lettre insérée dans les Mémoires secrets de Bachaumont, montre les mauvaises dispositions des Boulonnais à l’égard de Pilâtre. On lui prêtait un esprit d’intrigue et le désir de supplanter ses concurrents, on lui reprochait les faveurs accordées par le ministre Calonne. Son ballon n’était pas épargné plus que lui, on le traitait ironiquement de « joli colifichet ». Ces attaques et ces diatribes ressemblaient assez à un mot d’ordre envoyé de Paris par les rivaux de Pilâtre. Celui-ci ne s’en montra pas ému.

    Toutefois, on s’étonna de voir chez un homme de sa trempe, tant d’hésitation succéder à tant de fermeté résolue. Pendant toute la durée de cette phase, depuis l’arrivée à Boulogne jusqu’au moment du fatal voyage, il semble que Pilâtre ait agi sous le coup d’on ne sait qu’elle inquiétude dont souffrit sa belle énergie. L’enchainement des faits recueillis fait apercevoir, si l’on y regarde d’un peu près, un état d’esprit assez troublé, peut-être pour donner l’explication de bien des choses : l’imprudence de la combinaison des deux systèmes d’aérostats, la faute de n’avoir pas profité des vents favorables, les absences intempestives en pleine période de préparation, la hâte d’en finir, moins par enthousiasme (alors refroidi) que pour ne pas encourir le reproche de s’être trop avancé.

    Ce sont ces faits, qu’il est intéressant de résumer. Pilâtre et Romain s’étaient mis à l’œuvre, et l’ascension fut annoncée pour le 1er janvier 1785. L’aérostat était déposé dans un établissement de bains de Boulogne. Mais l’ascension, on ne sait pourquoi, n’eut pas lieu à la date fixée. Bien plus, Pilâtre partit subitement pour Douvres où, croyait-on, il espérait voir Blanchard qui préparait sa traversée. On ne s’expliquait pas cette absence. Quel pouvait être le but de l’entrevue ? Eut-elle lieu même, et quel en fut le résultat ? Rien ne l’a révélé. Pendant que Pilâtre était à Douvres, on écrivait à Romain, de Calais, que des vents du Sud-Est, avec un temps clair, les auraient portés sur les côtes anglaises et jusqu’au delà de Londres.

    Le 4 janvier, Pilâtre est de retour à Boulogne et ne parait pas songer à exécuter encore le voyage annoncé. C’est le 7 janvier que Blanchard fait le sien. Voilà Pilâtre devancé, un autre vient de réaliser l’entreprise dont il s’était solennellement chargé. Il part pour Paris aussitôt, y arrive en même temps que son heureux rival et se rend chez Monsieur de Calonne pour lui confier, a-t-on dit, ses craintes. Quelles pouvaient être les craintes d’un homme jusque-là si sûr de lui ? Monsieur de Calonne le reçoit assez mal, lui fait entendre un peu sèchement que l’argent mis à sa disposition doit avoir son emploi, et qu’il faut, avec sa machine, se résoudre à passer le détroit. Pilâtre repart, avec le cordon de Saint-Michel et la promesse d’une pension de six mille livres, mais la mort dans 1’âme, assailli des plus sombres pressentiments.

    Pendant son absence, on avait rempli le ballon de gaz hydrogène devant la foule des Boulonnais frappés d’admiration par la superbe envergure de l’aéro-montgolfière. Pilâtre, à son retour de Paris, le 21 janvier, fait amener la machine et l’installe sur l’esplanade avec l’appareil chimique nécessaire. On va donc partir enfin. Mais les jours, les mois se passent dans l’attente d’un vent meilleur. Quand il s’élevait, le ballon n’était pas en état. A chaque instant, surgissaient des difficultés nouvelles. Un jour, c’est la mongolfière, qu’une légion de rats dévore à moitié, on les chasse à grand’peine, on la répare, on la fait garder par une escouade de tambours qui battent la caisse toute la nuit. Un autre jour, c’est un ouragan qui se déchaîne au moment où l’on se disposait à partir. Pilâtre veut braver la tempête, les magistrats de Boulogne interviennent et l’en empêchent. Mais l’appareil est à demi déchiré par le vent, on est obligé de refaire entièrement la montgolfière.

    On comprend dans quel état d’énervement devait être Pilâtre au milieu de ces méchants coups du sort sans cesse répétés. Qu’on ajoute à cela des ennuis d’argent, Romain endetté, inquiété par des créanciers, menacé de la saisie de l’aérostat, renvoyant les fournisseurs à Pilâtre qui les renvoyait au ministre, lequel faisait la sourde oreille.

    Cependant la pièce tant annoncée ne se jouait pas : le lever du rideau était toujours impatiemment attendu. Cela durait ainsi depuis six mois. Aussi les satires et les brocards tombaient drus à Boulogne, sur le malheureux Pilâtre, accablé d’épigrammes, de poèmes et de chansons moqueuses. Dans une de ces pièces intitulée Le Ballon, 1′auteur des couplets fait allusion à une cause secrète qui retenait Pilâtre attaché au rivage : on le disait épris d’une riche anglaise qui s’opposait à son ascension. Cette aventure romanesque, ou galante si elle était vraie, éclaircirait plus d’un mystère…

    Un biographe de Pilâtre, Tournon, son ami, écrit ceci dans son livre cité par monsieur Deseille, au centenaire de 1885 : Nous copions : « Une jeune personne, aimable sans doute, était alors à Boulogne, dans un couvent, en qualité de pensionnaire, on prétend qu’elle avait de la fortune et qu’elle réunissait à une âme sensible, un esprit solide et cultivé. Monsieur de Rozier la vit, l’aima et en fut aimé, trop heureux si l’amour le dédommagea pour quelques instants des maux que lui causèrent la gloire et la haine de ses ennemis, car il en eut. Des raisons particulières, peut-être celles de solliciter la main de la personne qui lui était chère, l’obligèrent de passer en Angleterre. On assure qu’il obtint des parents de-celle-ci la promesse qu’il pourrait l’épouser lorsqu’il aurait mis fin à cette longue et périlleuse expérience. Celle qu’il aima ne put supporter la nouvelle de sa mort : des convulsions horribles la saisirent et ne la quittèrent qu’avec la vie. Elle expira, dit-on, chez ses parents, dans les tourments les pluscruels, huit jours après l’affreuse catastrophe ».

    Cependant, il n’y avait plus à reculer. Pilâtre avait pris envers le gouvernement, comme envers le public, des engagements qu’il ne pouvait violer sans déshonneur ; il devait compte à l’Etat des sommes que le ministre lui avait comptées. Les créanciers de Romain, devenus en partie les siens, ne cessaient de le presser, sa position n’était plus tenable. Dans l’Année historique de Boulogne, on a publié que, lorsque Pilâtre et Romain partirent pour le voyage aérien d’où ils ne devaient pas revenir vivants, ils étaient cités en justice pour le lendemain devant la sénéchaussée de Boulogne en paiement d’un mémoire qu’ils devaient depuis trois mois. Les fournisseurs boulonnais n’étaient pas tendres aux débiteurs qui se dévouaient pour la science.

    Enfin, le jour fatal arrive, lourd et accablant de chaleur et d’air électrisé. Le 15 juin 1785, levé à l’aube, Pilâtre a consulté les marins dont les rapports sont discordants. Il veut en finir quand même.

    Dès trois heures le ballon était gonflé. On avait employé « des matières très neuves et très violentes », trop fortes pour le véhicule à moitié pourri. On se hâte. Les apprêts sont mal combinés, on perd la tête, on oublie même le lest. Soit lassitude, soit enthousiasme, soit pressentiment, soit l’une de ces émotions qu’on éprouve à certains moments décisifs. « Les aéronautes semblent ne savoir ce qu’ils font », assure un témoin très proche (7). A 7 heures 5 minutes du matin, ils s’enlèvent de l’esplanade de Boulogne ; des ballons d’essai dont ils s’étaient fait précéder, pour connaître la direction du vent, avaient paru prendre la route d’Angleterre, mais étaient revenus vers la terre, ramenés par des courants contraires. Ils devaient prévoir le même sort et dès lors, ne pas partir ou partir plus tôt le jour suivant, le vent changeant toujours à mesure que le soleil monte.« Je vis de très près, dit le même témoin, s’embarquer ces deux victimes de l’opinion publique ».

    Un officier supérieur, le marquis de Maisonfort voulait absblument être du voyage, il jette dans le chapeau de Pilâtre un rouleau de 200 louis et met le pied dans la nacelle. Mais Pilâtre le repousse en s’écriant : « Nous ne voulons exposer que nous-mêmes ».

    Monsieur de Maisonfort demeure donc, malgré lui et fort heureusement, simple spectateur, et c’est à lui que l’on doit la relation la plus exacte du drame qui se passa sous ses yeux. La double machine, c’est-à-dire la montgolfière, surmontée du ballon à gaz, s’éleva assez rapidement à quatre cents mètres. A cette hauteur, on vit tout d’un coup le ballon à gaz se dégonfler et retomber aussitôt sur la montgolfière qui tourna, trois fois sur elle-même et s’abattit avec une vitesse effrayante.

    Voici, selon le marquis de Maisonfort, ce qui était arrivé : un vent contraire ayant pris les voyageurs peu après le départ, les repoussait vers la terre. Il est probable que pour descendre et trouver un courant plus favorable qui les ramenât vers la mer, Pilâtre tira la soupape du ballon à gaz. Mais la corde de cette soupape était fort longue, elle avait au moins cent pieds, car elle allait de la nacelle, placée au dessous de la montgolfière, jusqu’au sommet de l’aérostat, aussi jouait-elle difficilement et, par son frottement, elle arracha la soupape. L’étoffe du ballon fatiguée par tant d’essais se déchira sur une longueur de plusieurs mètres, la soupape retomba dans l’intérieur du ballon et celui-ci se trouva vide en un instant. Il n’y eut donc pas, comme on l’a cru, inflammation du gaz au milieu de l’atmosphère ; après la chute on reconnut que le réchaud de la montgolfière n’avait pas été allumé. Le ballon dégonflé retomba sur la montgolfière et le poids de sa masse l’entraina vers la terre.

    Maisonfort termine ainsi sa relation dans le Journal de Paris : « J’ai vu l’enveloppe de l’aérostat retomber sur la montgolfière. La machine entière m’a paru alors éprouver deux ou trois secousses ; et la chute s’est déterminée de la manière la plus violente et la plus rapide. Les deux malheureux voyageurs sont tombés et ont été fracassés dans la galerie et aux mêmes places qu’ils occupaient à leur départ. Pilâtre de Rozier a été tué sur le coup, mais son infortuné compagnon a encore survécu dix minutes à cette chute affreuse. Il n’a pas pu parler et n’a donné que de très légers signes de connaissance. J’ai vu, j’ai examiné la montgolfière qui n’avait rien éprouvé de fâcheux, n’étant ni brûlée ni même déchirée, le réchaud, encore au centre de la galerie, s’est trouvé fermé au moment de la chute. La machine pouvait être à environ mille sept cents pieds en l’air, elle est tombée à cinq quarts de lieue de Boulogne et à trois cents pas des bords de la mer, vis-à-vis la tour de Croy ».

    Monsieur de Maisonfort courut vers l’endroit où l’aérostat venait de s’abattre. Les deux malheureux n’avaient même pas dépassé le rivage et étaient tombés prés du bourg de Wimille, venant, par une triste ironie du sort, expirer à la place même où Blanchard était descendu.

    La ville de Boulogne fit à Pilâtre et à Romain des obsèques magnifiques et leur consacra un monument dans le cimetière de Wimille où ils sont enterrés. C’est un tombeau sévère, en hauteur, sur un large socle, accompagné de deux urnes funéraires et surmonté d’un ballon renversé d’où s’échappe une flamme, allusion à la cause première de la catastrophe que rappellent des inscriptions commémoratives. Le monument est accolé au mur d’enceinte du cimetière de l’église. Il existe, en outre, non loin de là, à Wimereux, à l’endroit même où périrent ces infortunés, une pyramide de pierre, entourée d’une grille et qu’on appelle « La Pierre du Ballon ». Elle est due à une souscription. Montgolfier s’y inscrivit en tête. Enfin, sur le mur d’une tour du rempart de la Haute-Ville de Boulogne, en face de l’Esplanade d’où s’éleva l’aérostat, une plaque de marbre a été apposée en 1885, pour le centenaire de l’événement. Elle n’a aucun caractère architectural, c’est un rectangle portant une inscription en lettres dorées.

    En 1883, le nom des deux aéronautes a été donné à un jardin communal et deux ans après, lors du centenaire, la population boulonnaise tout entière s’associait à l’hommage que la Société académique rendit à leur mémoire (8). Une brochure destinée à en perpétuer le souvenir et publiée par cette société contient les discours prononcés, des poésies, une notice historique, et relate les visites faites au Musée et à la tombe des aéronautes. On y voit un curieux inventaire après décès des effets et du mobilier de Pilâtre et de certains objets trouvés sur le lieu de la chute, des lettres, dont une de Daunou, signée d’un pseudonyme (James Humorist) et dont l’original est à la Bibliothèque nationale de Paris.

    Enfin, le musée expose de nombreux portraits : gravures, photographies, moulage, cire et terre-cuite ; des reliques : vêtements et objets ayant appartenu à Pilâtre, des détails sur les monuments, un chapitre d’épigraphie, des souvenirs et des documents (9). La plaquette est illustrée d’un portrait de Pilâtre de Rozier, d’un dessin de son aéro-montgolfière et d’un autre représentant la chute dans la garenne de Wimereux.

    Le musée de Metz possède un buste en marbre de Pilâtre de Rozier, par un sculpteur inconnu. Terquem en parle dans son ouvrage et fait le récit de la catastrophe où Pilâtre trouva la mort (10).

    La fin tragique de Pilâtre de Rozier fit de lui un héros. Les traits de la satire et de l’envie s’émoussèrent devant les deux victimes, on ne trouva plus que des larmes pour les pleurer. L’élégie remplaça l’épigramme : après avoir rimé des chansons contre les deux aéronautes, on rima des épitaphes en leur honneur.

    « Les Muses, dit Bégin, se plurent à couvrir de fleurs le sépulcre de Pilâtre ».

    (1) Pilâtre de Rozier, dont il convient de rappeler ici tous les titres, était pensionnaire du roi Louis XVI, intendant des cabinets de physique, de chimie et d’histoire naturelle de Monsieur, secrétaire du cabinet de Madame, professeur de physique, premier professeur et membre de la Société d’Emulation de Reims, de celle de physique, d’histoire naturelle et des Arts d’Orléans, des Académies royales de Lyon, Metz, Mayence, de la Société patriotique bretonne inspecteur des pharmacies de la principauté de Limbourg, etc. Et c’est la catastrophe qui mit fin à une vie si remplie qu’il doit surtout sa célébrité.

    (2) La plupart des biographes de Pilâtre le font naître, à tort, en 1756. Un extrait du registre des naissances de la paroisse de Saint-Simon, de Metz (1751 à 1760), ne laisse aucun doute à cet égard : « L’an mil sept cens (sic) cinquante quatre, le trentième mars, est né et a été baptisé le même jour, François fils légitime du sieur Mathurin Pilâtre dit du Rozier, aubergiste et de Magdeleine Wilmard, son épouse, etc… (Le père de Pilâtre tenait une auberge à la Ville-Neuve, actuellement le Fort-Moselle). Le nom a été orthographié de plusieurs façons : de Rosier, de Rozier, du Rosier, Durosier, etc… Nous conservons, en dépit de l’acte de naissance, 1′orthographe de de Rozier que le temps a consacrée.

    (3) Tous ces mémoires, avec figures, se trouvent réunis dans un livre publié par monsieur Tournon, de l’Académie d’Arras.

    (4) La duchesse de Polignac devait avoir pour descendant le marquis de Polignac qui, par une curieuse coïncidence, s’est fait le généreux mécène et l’un des instigateurs du grand concours d’aviation de Reims.

    (5) Au moment de traverser la Seine, Pilâtre a dit dit au marquis « Nous allons passer la rivière, Monsieur le marquis, si vous eussiez apporté votre flûte, on pourrait en jouer ». Tournon tenait ce récit de la bouche même de Pilâtre, dont il fut le biographe et l’ami.

    (6) Faujas de Saint-Fond est l’auteur d’une description des expériences de Montgolfier, et de celles qui les ont suivies (I784).

    (7) Récit de M. Abot de Bazinghen dans le Journal du Boulonnois.

    (8) Un émule de Pilâtre de Rozier, Lhoste, parti de Boulogne le 9 septembre 1883, dans un ballon nommé la Ville de Boulogne, a traversé le détroit pour descendre en Angleterre dans les environs d’Ashford.

    (9) Ces documents se composent de biographies de Pilâtre, d’ouvrages généraux sur les aérostats, de correspondances, de journaux, de publications périodiques et d’une histoire locale de Boulogne.

    (10) Guide du voyageur dans la ville de Metz et ses environs, par Terquem, Metz, 1854, page 124.

     

     

     

    En un siècle, depuis que cet article est paru dans la revue « Le Pays Lorrain », les choses ont bien changé. La mémoire de Jean François Pilâtre de Rozier est maintenant entretenue partout en France (établissements, rues, places, etc…). Mais c’est surtout grâce à des passionnés de montgolfières comme en Lorraine où il est né (Challenge Pilâtre de Rozier - Mondial Air Ballons) et à Wimereux où il est décédé (Association Pilâtre de Rozier) que le plus bel hommage lui est rendu.

     

     

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