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  • 7 septembre 2009 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Juillet 1870 : la tension monte entre la France et la Prusse dans GUERRE 1870 - 1871 napoleoniii-150x150ottovonbismackministreprusse-150x150 dans PAGES D'HISTOIREleopoldvonhohenzollern-150x150limperatriceeugenie-150x150guillaumeierdeprusse-150x150cartesatiriqueeurope1870-150x150

    D’après la monographie de Sylvain Blot – Napoléon III (1808-1873)
    Société d’éditions littéraires (Paris) – 1889

    Juillet 1870 : la vacance du trône d’Espagne et l’incident diplomatique entre la France et la Prusse.

    Les échecs successifs qu’avait subit la politique extérieure de Napoléon III, la situation prépondérante de la Prusse en Allemagne depuis Sadowa avaient rendu la guerre inévitable. Personne en Europe ne se le dissimulait.

    En France, on ne s’en souciait pas autrement ; la valeur de notre armée n’était-elle pas universellement reconnue ? Nos troupes n’avaient-elles pas vaincu partout où on les avait fait combattre, sous la Restauration, sous la Monarchie de Juillet, sous le second Empire ? Survienne une guerre avec la Prusse, nous vaincrons encore, disait-on, et l’Allemagne du Sud ne demandera pas mieux que de se joindre à nous contre la Prusse dès que nous aurons franchi le Rhin. Quant à l’entrée de nos troupes en Allemagne, personne chez nous n’aurait osé en douter. C’est dans cet état d’esprit que se trouvait la France en 1870, sans que le gouvernement impérial songeât à mettre nos frontières de l’Est à l’abri d’une surprise et à préparer notre armée à assurer la sécurité du pays.

     

    Il n’en était pas de même en Prusse où l’année 1870 s’annonçait grosse de difficultés. Depuis 1866, les impôts avaient augmenté dans toute l’Allemagne et partout les dépenses excédaient les ressources du pays. En Wurtemberg et en Bavière, le parti autonomiste s’agitait, l’hégémonie prussienne, avec les charges qui en étaient la conséquence, commençait à peser aux populations du Sud. Les traités d’alliance signés au lendemain de Sadowa étaient menacés et une diversion était devenue nécessaire. « Tout poussait la Prusse à la guerre contre la France, dit monsieur Albert Sorel, mais toutes les combinaisons de la Prusse en vue de cette guerre exigeaient qu’elle fût déclarée par la France. Jamais nous ne vous ferons la guerre, disait monsieur de Bismarck à l’attaché militaire français ; il faudra que vous veniez nous tirer des coups de fusil chez nous, à bout portant ». (A. Sorel – Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande).

    Ces protestations pacifiques, que monsieur de Bismarck prodiguait si volontiers, n’empêchèrent pas la Prusse de parfaire son armement en prévision d’une guerre désirée, qu’elle ne provoquerait pas, mais devant laquelle elle ne reculerait pas.

    L’offre de la couronne espagnole, faite par le maréchal Prim, à un prince de Hohenzollern, cousin du roi de Prusse et officier de cavalerie dans l’armée prussienne, fut pour monsieur de Bismarck l’occasion souhaitée, sinon recherchée. L’affaire fut tenue secrète, on voulait l’envisager comme une question n’intéressant que les parents, le roi de Prusse intervenait comme chef de la famille des Hohenzollern et non comme roi. Monsieur de Bismarck était, du reste, à Varzin, et semblait ne pas être tenu au courant des négociations.

    Des indiscrétions, cependant, avaient été commises, l’affaire avait transpiré à Berlin, à Paris, sans que le gouvernement français s’en inquiétât outre mesure. A monsieur Benedetti, notre ambassadeur à Berlin, monsieur de Thiele, ministre d’Etat du roi de Prusse, déclara que le gouvernement prussien n’avait connaissance de rien ; et il disait vrai, puisque tout se passait en dehors de l’action gouvernementale.

    La nouvelle officielle de l’acceptation du prince Léopold de Hohenzollern fut annoncée au gouvernement français par son ambassadeur à Madrid. Ce fut pour la cour impériale, alors à Saint-Cloud, une grande surprise ; à Paris, elle provoqua une vive émotion, et le 5 juillet, le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, déclarait à l’ambassadeur d’Angleterre que le « dessein de mettre la couronne d’Espagne sur une tête prussienne n’étant rien moins qu’une insulte à la France, la France ne la supporterait pas ».

    Le même jour, monsieur Cochery, député de l’opposition, donna lecture de la demande d’interpellation suivante, signée par plusieurs de ses collègues : « Nous demandons à interpeller le gouvernement sur la candidature éventuelle d’un prince de la famille royale de Prusse au trône d’Espagne ». Le but de cette interpellation était d’empêcher le gouvernement de s’engager sans la participation des représentants du pays. Le duc de Gramont demanda à répondre le lendemain.

    Le même jour (5 juillet), monsieur Benedetti, ambassadeur de France à Berlin, reçut une dépêche de monsieur de Gramont l’invitant à se rendre auprès du roi de Prusse, à Ems, pour le prier d’intervenir auprès du prince de hohenzollern et de lui conseiller de revenir sur son acceptation de la couronne d’Espagne. A cette dépêche était jointe une lettre particulière, dans laquelle monsieur de Gramont disait à monsieur Benedetti de demander au roi de Prusse une déclaration d’après laquelle le gouvernement prussien « n’approuvait pas l’acceptation du prince de Hohenzollern, et lui donnait l’ordre de revenir sur cette détermination ».

    Le 6 juillet, en présence du corps diplomatique, au grand complet dans la tribune qui lui était réservée, le duc de Gramont lut au corps législatif une déclaration qui ne laissait plus de doute sur les intentions belliqueuses du gouvernement impérial. « Nous n’avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole, dit le ministre, et d’éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d’une immixtion quelconque dans les affaires d’une noble et grande nation, en plein exercice de sa souveraineté. Nous persisterons dans cette conduite ; mais nous ne croyons pas que le respect des droits d’un peuple voisin nous oblige à souffrir qu’une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l’équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l’honneur de la France. Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. Pour l’empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l’amitié du peuple espagnol. S’il en était autrement, forts de votre appui, dit monsieur de Gramont en s’adressant aux députés, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse ».

    Le roi de Prusse avait demandé à se concerter avec les princes de Hohenzollern, avant de communiquer sa réponse à notre ambassadeur. Mais le gouvernement français était pressé, il prévoyait que, par ses exigences, la guerre serait difficilement évitée, et il avait peur de se laisser devancer par la Prusse. Monsieur de Gramont avait écrit à monsieur Benedetti qu’il « fallait prendre les devants dans le cas d’une réponse non satisfaisante, et, dès samedi, commencer les mouvements de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours ».

    Cependant le roi de Prusse paraissait disposé à nous accorder le désistement du prince Léopold. D’après les déclarations de monsieur Benedetti, il y était poussé par l’attitude de l’Europe qui trouvait mauvais qu’on cherchât querelle à la France. Toutefois, Guillaume Ier voulait que ce désistement fut fait sans qu’il se compromît personnellement : « Le gouvernement prussien n’est intervenu en aucune façon dans la candidature Hohenzollern, dit-il, le 9 juillet, à monsieur Benedetti ; quant à moi, n’en ayant pas pris l’initiative comme roi, je puis comme parent, en approuver l’abandon, mais sans aller au delà ». Il voulait que le prince Léopold se désistât lui-même, tandis que le gouvernement français demandait que la renonciation se présentât comme décidée grâce à la pression du roi de Prusse.

    Le 11 juillet, les dépêches de monsieur de Gramont à notre ambassadeur devinrent plus pressantes. Le 12, il lui recommanda de faire son possible afin que la renonciation du prince de Hohenzollern soit « annoncée, communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou par son gouvernement. C’est pour nous de la plus haute importance. La participation du roi doit, à tout prix, être consentie par lui, ou résulter des faits d’une manière suffisante. » Ce jour-là, l’ambassadeur d’Espagne à Paris communiqua au gouvernement français un télégramme de Madrid, annonçant que le prince de Hohenzollern renonçait au trône d’Espagne ; et que le roi de Prusse approuvait sa résolution. La question semblant alors recevoir une solution pacifique, la nouvelle s’en répandit rapidement à la bourse et y fut accueillie par une hausse considérable sur les fonds publics. Le gouvernement, cependant, n’était pas satisfait ; il était sous le coup d’une menace d’interpellation de la part de monsieur Clément Duvernois, un des familiers des Tuileries, qui, au nom de la droite, avait demandé à interpeller le ministre « sur les garanties stipulées par lui pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse ».

    Le même soir (12 juillet), monsieur de Gramont, télégraphiant à monsieur Benedetti que le prince Léopold s’était désisté, ajouta : « Pour que cette renonciation produise son effet, il paraît nécessaire que le roi de Prusse s’y associe et nous donne l’assurance qu’il n autoriserait pas de nouveau cette candidature ». Le ministre des affaires étrangères satisfaisait ainsi les députés de la Droite relativement aux garanties qu’ils demandaient pour l’avenir.

    Le 13 au matin, monsieur Benedetti rencontra Guillaume Ier pendant sa promenade. Il lui communiqua qu’il avait reçu de son gouvernement une dépêche lui annonçant le désistement du prince de Hohenzollern, et, se conformant à la dernière dépêche de monsieur de Gramont, il transmit au roi de Prusse les nouvelles exigences du gouvernement français. Guillaume Ier refusa d’y accéder, et convint avec monsieur Benedetti qu’il l’inviterait à se rendre auprès de lui dès que la dépêche du prince de Hohenzollern lui serait parvenue.

    Mais le roi de Prusse changea d’avis, et, au lieu de recevoir monsieur Benedetti, dépêcha auprès de lui un aide de camp, chargé d’une mission dont ce dernier rendit compte dans le rapport officiel suivant : « Sa Majesté avait reçu, depuis une heure, par suite d’une communication écrite du prince de Hohenzollern, venant de Sigmaringen, l’entière confirmation de ce que le comte Benedetti lui avait dit le matin avoir appris directement de Paris, relativement à la renonciation du prince Léopold à la candidature au trône d’Espagne. Sa Majesté considérait, par cela même, cette affaire comme terminée.
    Le comte Benedetti, après que je lui eus transmis l’objet de ma mission, me déclara ce que, depuis son entretien avec le Roi, il avait reçu de monsieur de Gramont une nouvelle dépêche par laquelle il était chargé de demander une audience au Roi, et de soumettre de nouveau à Sa Majesté le désir du gouvernement français, savoir : 1° que Sa Majesté approuvât la renonciation du prince de Hohenzollern ; 2° qu’elle fournît l’assurance que, dans l’avenir, cette candidature ne serait pas de nouveau soulevée.
    A cela le Roi fit répondre au comte, par mon intermédiaire, que Sa Majesté approuvait la renonciation du prince Léopold, dans le même esprit et dans le même sens qu’il l’avait fait à l’égard de l’acceptation de sa candidature. Quant au second point – engagement pour l’avenir – le Roi ne pouvait que se référer à ce qu’il avait lui-même répondu, le matin, au comte Benedetti.
    Le comte accueillit avec reconnaissance cette déclaration de Sa Majesté, et dit qu’il la transmettrait à son gouvernement, ainsi qu’il y était autorisé. Mais, pour le second point, il devait, ayant reçu à cet égard des instructions formelles par la dépêche de monsieur de Gramont, maintenir sa demande d’un nouvel entretien avec le Roi, ne serait-ce que pour s’entendre répéter par Sa Majesté ce qu’elle lui avait déjà dit, d’autant plus que cette dernière dépêche contenait des arguments qu’il devait soumettre au Roi. A la suite de cette entrevue, le Roi m’envoya une troisième fois auprès du comte Benedetti, après dîner, vers cinq heures et demie, pour lui répondre que Sa Majesté était obligée de refuser catégoriquement de s’engager dans une nouvelle discussion au sujet du second point – engagements et assurances pour l’avenir ; que ce qu’il avait dit le matin était son dernier mot dans cette affaire, et que le comte pouvait s’en tenir absolument à ces paroles.
    Sur l’assurance qu’il ne fallait pas compter sur l’arrivée du comte de Bismarck pour le lendemain, le comte Benedetti déclara qu’il ne croyait pas devoir insister davantage, après cette déclaration de Sa Majesté ». A. Radziwill, Lieutenant-colonel, aide de camp de S. M. le Roi de Prusse. Ems, le 13 juillet 1870.

    De son côté, monsieur Benedetti télégraphiait à Paris : « Le roi me fait répondre qu’il ne saurait consentir à reprendre avec moi la discussion relative aux assurances qui devraient, à notre avis, nous être données pour l’avenir… Le roi consent, m’a dit encore son envoyé au nom de Sa Majesté, à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de Hohenzollern. Il ne saurait faire davantage ». Guillaume Ier partait le lendemain pour Coblentz ; monsieur Benedetti le vit encore une fois avant son départ, et en informa le gouvernement : « Je viens de voir le roi à la gare, télégraphia-t-il. Il s’est borné à me dire qu’il n’avait plus rien à me communiquer, et que les négociations qui pourraient être poursuivies, seraient continuées par son gouvernement ».

    Il n’y avait pas jusque-là motif à rupture entre la France et la Prusse, et cependant on la désirait plus encore à Berlin qu’à Paris. Les exigences de la France, après la renonciation du prince Léopold, démontrèrent toutefois à l’Europe que le gouvernement impérial voulait la guerre. C’était le moment attendu par monsieur de Bismarck pour entrer en scène ; les événements, maintenant, vont se brusquer. Le plan du ministre prussien étant d’entraîner toute l’Allemagne derrière la Prusse, il fallait faire déclarer la guerre par la France. Ce serait « le coup de fusil à bout portant » dont il avait parlé au colonel Stoffel, notre attaché militaire à Berlin.

    Monsieur de Bismarck n’était pas homme à être embarrassé sur le choix des moyens. Arrivé à Berlin le 14, il rappelle par le télégraphe l’ambassadeur de Prusse accrédité auprès du gouvernement français, et adresse aux représentants de l’Allemagne du Nord une dépêche qui portait à leur connaissance les incidents de la veille. Mais il le fait dans des termes qu’il sait devoir blesser la susceptibilité des Français. Et pour être sûr de l’effet qu’il veut produire, il communique aux journaux, en même temps qu’il l’expédie aux agents diplomatiques, la dépêche suivante : « Après que la nouvelle de la renonciation du prince de Hohenzollern a été officiellement communiquée au gouvernement français par celui de Madrid, l’ambassadeur de France a fait demander au Roi de l’autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le Roi s’obligeait pour l’avenir à ne jamais donner son consentement, si les Hohenzollern venaient à poser de nouveau leur candidature. Après cela, Sa Majesté le Roi a refusé de recevoir l’ambassadeur français, et lui a fait dire, par l’aide de camp de service, que Sa Majesté n’avait plus rien à communiquer à l’ambassadeur ».

    En annonçant à l’Europe que le roi de Prusse avait refusé de recevoir l’ambassadeur français, et étant donné que, d’après les usages diplomatiques, l’ambassadeur représente le souverain en personne, monsieur de Bismarck offensait personnellement Napoléon III. Puis, en attendant que sa manoeuvre ait produit son effet, il s’empare de la déclaration lue par monsieur de Gramont, le 6 juillet, au corps législatif, pour faire dire par ses journaux que la dignité du roi avait été outragée à Paris, et qu’il fallait une réparation.

    Monsieur Benedetti arriva à Paris le 15 juillet au matin, et fut reçu deux heures après par le Conseil des ministres, devant lequel il fit le récit détaillé des négociations et des incidents de la journée du 13 et de la matinée du 14. Après l’audition de monsieur Benedetti, une déclaration fut rédigée ; monsieur Emile Ollivier en donna lecture au corps législatif, monsieur de Gramont au Sénat. Dans ce document, le gouvernement, s’appuyant sur la dépêche de monsieur de Bismarck, annonça au pays « que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur qu’il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l’avait communiqué officiellement aux cabinets d’Europe ». Les ministres, cependant, n’ignoraient pas que cette dépêche avait dénaturé les faits. Monsieur Benedetti l’a déclaré devant la commission d’enquête sur le Quatre Septembre, il n’avait été l’objet d’aucune offense à Ems, et le roi de Prusse n’avait pas refusé de le recevoir. Les ministres savaient tout cela, mais pour entraîner la France il fallait un prétexte, la dépêche arrangée par monsieur de Bismarck le leur fournit, quoique cette dépêche n’eut aucun des caractères qui distinguent les communications officielles faites de gouvernement à gouvernement.

    Au corps législatif, où monsieur Emile Ollivier fit suivre la lecture de la déclaration d’une demande de crédit extraordinaire pour être prêt à toute éventualité, la discussion fut passionnée. Monsieur Thiers demandait que le gouvernement donnât, connaissance des dépêches « d’après lesquelles on a pris la résolution qui vient d’être annoncée (l’appel des réserves et la demande de crédit), car il ne faut pas nous le dissimuler, dit monsieur Thiers, c’est une déclaration de guerre !».« Vous faites reposer toute cette grave, cette effroyable question, dit Gambetta au ministre, sur une dépêche notifiée, à votre insu, à tous les cabinets de l’Europe, par laquelle on aurait mis votre ambassadeur hors des portes de Prusse. Eh bien, je dis que ce n’est pas par extraits, par allusions, mais par une communication directe, authentique, que vous devez en saisir la chambre ; c’est une question d’honneur, dites-vous, et il faut que nous sachions dans quels termes on a osé parler à la France».

    Tout d’abord, monsieur Emile Ollivier donna lecture seulement de la fameuse dépêche de monsieur de Bismarck, qu’il savait travestir la vérité ; mais pressé par les interruptions des députés de la gauche, il consentit à lire les télégrammes de monsieur Benedetti. La lecture en était à peine terminée, que les interruptions reprirent plus violentes. « On ne peut faire la guerre là-dessus, déclare monsieur Horace de Choiseul. – Que tout le monde en juge ! dit monsieur Thiers. – Ceci connu, si vous faites la guerre, dit monsieur Emmanuel Arago, c’est que vous la voulez à tout prix. – Cela est vrai, malheureusement, conclut monsieur Jules Favre. – On a voulu nous infliger une humiliation », répondit monsieur Emile Ollivier.

    Mais le discours le plus important de cette mémorable journée est certainement celui de monsieur Thiers : « L’histoire, la France, le monde vous regardent ; de la décision que vous allez prendre, dépendent la vie de milliers d’hommes, et peut-être les destinées de notre pays ; il faut réfléchir avant de prendre une décision ».Interrompu à tout moment par les exclamations violentes des membres de la droite, l’orateur n’en continue pas moins : «Souvenez-vous du 6 mars 1866, leur dit-il ; vous me refusiez alors aussi la parole. Ce souvenir devrait vous inspirer le désir de m’écouter ; je suis très résolu à braver vos murmures. La demande principale du gouvernement a été accueillie, vous rompez sur une question de forme, vous voulez que l’Europe dise que vous faites verser des torrents de sang sur une question d’étiquette. Chacun ne doit prendre ici que la part de responsabilité qu’il veut accepter. Quant à moi, je n’en veux aucune, car j’ai souci de ma mémoire. Je demande à la face du pays qu’on nous communique les dépêches qui ont motivé la déclaration de guerre ; et ceux qui ne s’associent pas à ma demande, ne remplissent pas leur devoir. Ils laissent voir que leur résolution est une résolution de parti ».

    Monsieur de Gramont, revenu du Sénat au Palais-Bourbon, prit à son tour la parole : « Au surplus, Messieurs, dit-il, après tout ce que vous venez d’entendre, il suffit de ce fait que le gouvernement prussien a informé tous les cabinets d’Europe qu’il avait refusé de recevoir notre ambassadeur, et de continuer à discuter avec lui. Cela est un affront pour l’Empereur et pour la France. Et si, par impossible, il se trouvait dans mon pays une Chambre pour le supporter ou pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires étrangères ».Mais les députés de la gauche ne se tinrent pas pour satisfaits, et monsieur Jules Favre reprit : « La question est réduite à celle de savoir si l’honneur de la France a été engagé. Il faut la préciser d’un mot. Comment l’honneur de la France a-t-il été engagé, et quelle est la preuve qui nous est fournie qu’il le soit ? Où est la dépêche officielle ? Où est le compte-rendu de la conférence dans laquelle notre ambassadeur a vu méconnaître notre dignité nationale ? Voilà ce que nous avons intérêt et devoir d’examiner.

    « Eh bien, on n’a rien apporté à cette tribune, si ce n’est un télégramme, et nous savons quel est l’usage coupable qu’on peut faire d’un télégramme… Il faut que la Chambre voit les dépêches, et je dépose sur le bureau de la Chambre une résolution sur laquelle je provoque le vote de la Chambre, car je ne veux pas accepter la responsabilité d’un vote comme celui qu’on nous demande, et qui se passerait dans les ténèbres. « Nous demandons communication des dépêches, et notamment de celles par lesquelles le gouvernement prussien a notifié sa résolution aux gouvernements étrangers ».Monsieur Buffet, qui, jusqu’au plébiscite, avait fait partie du cabinet Ollivier, réclama également communication des pièces, et il ajouta : « Avant d’avoir entendu les explications de l’honorable garde des sceaux, je croyais la communication éminemment utile ; après les avoir entendues, je la considère comme indispensable ».

    Mais tous les efforts furent inutiles, l’opinion de la majorité était faite d’avance. La proposition Jules Favre fut repoussée, et les crédits demandés par le gouvernement furent votés par 245 voix contre 10.

    Dès le 17 juillet, le service des voyageurs sur le réseau des chemins de fer de l’Est fut en partie supprimé, et la mobilisation des troupes commença. Le 19, le Corps législatif autorisa le gouvernement à émettre des bons sur le Trésor jusqu’à concurrence de 500 millions. Le 20, Emile Ollivier donna lecture à la Chambre de la déclaration suivante : « Messieurs, l’exposé qui vous a été présenté dans la séance du 15, a fait connaître au corps législatif les justes causes de guerre que nous avons contre la Prusse. Conformément aux règles en usage, et par ordre de l’Empereur, j’ai invité le chargé d’affaires de France à notifier au cabinet de Berlin notre ferme résolution de poursuivre par les armes les garanties que nous n’avons pu obtenir par la discussion. Cette démarche a été accomplie, et j’ai l’honneur de faire savoir au corps législatif qu’en conséquence l’état de guerre existe à partir du 19 juillet entre la France et la Prusse. Cette déclaration s’applique également aux alliés de la Prusse qui lui prêtent contre nous le concours de leurs armes ».

    Il est facile de se rendre compte par les détails qui précèdent que la guerre aurait pu être évitée en 1870, si le gouvernement impérial l’avait voulu. Toutefois, il est juste de reconnaître que les événements de 1866 avaient créé, entre la France et la Prusse, un état de choses qui ne pouvait se modifier que par les armes. La politique extérieure de Napoléon III avait subi trop d’humiliations, et la Prusse avait acquis un développement qui menaçait de troubler à tout moment la tranquillité de la France.

    Mais étant donné qu’il n’a pas su éviter cette situation, le gouvernement impérial est non seulement coupable de ne pas avoir pris, dès 1866, les mesures nécessaires pour assurer la sécurité du pays, mais surtout d’avoir déclaré la guerre alors qu’aucune préparation sérieuse n’avait été faite pour permettre à notre vaillante armée de vaincre un ennemi dont l’organisation militaire formidable n’était un mystère pour personne. L’Empereur lui-même ne l’ignorait pas, et s’il faut en croire le général du Barail, Napoléon III connaissait également l’infériorité militaire de la France.« L’Empereur était malade, dit encore ce général dans ses Souvenirs. Il était tombé, depuis longtemps déjà, dans un état de débilité physique et morale qui ne lui laissait plus ni force ni volonté, et qui l’éloignait, par conséquent, de toute politique agressive et belliqueuse.

    « Qui donc a voulu la guerre ? » se demande le général du Barail, et à cette question il fait une réponse qui, de sa plume, doit être retenue par l’histoire : « Mais je suis bien forcé de reconnaître, dit-il, que l’Impératrice a été sinon l’unique, au moins le principal auteur de la guerre de 1870. Elle voyait arriver avec anxiété le moment où le Prince impérial succéderait à son père… Elle voulait que Napoléon IV, son fils, fût aussi fort et aussi inébranlable que l’avait été Napoléon III, son époux. Elle croyait qu’il ne serait solidement assis sur le trône paternel que lorsque ce trône aurait pour étai la Constitution de 1852, qui avait fait ses preuves. Or, pour ressaisir le pouvoir, tombé des mains défaillantes de l’Empereur, et pour le restaurer par des institutions vigoureuses, il fallait que le règne de Napoléon IV fût inauguré par une ère de succès militaires. Et, pour cela, il lui fallait une guerre contre l’Allemagne, une guerre qu’elle croyait d’avance devoir être aussi glorieuse que la guerre contre la Russie, et aussi courte que la guerre contre l’Autriche. Enfin, elle comprenait quelle faute elle avait commise en 1866, en empêchant l’Empereur d’accepter, par une initiative hardie, les offres que Monsieur de Bismarck était venu lui apporter à Biarritz. Et cette faute, elle voulait la réparer. Elle poussait donc désespérément à la guerre, et son influence était considérable. Elle avait sur l’Empereur un pouvoir à peu près sans limite. Elle le dominait, moins encore par ses charmes que par le souvenir des circonstances trop nombreuses où il les avait méconnus. Longtemps déjà avant la guerre, un familier du Château me disait : « L’Empereur, voyez-vous, a tellement peur des scènes d’intérieur, qu’il serait capable de mettre le feu aux quatre coins de l’Europe, pour se soustraire à une de ces scènes de ménage auxquelles il prête trop souvent le flanc par ses infidélités ».

    Le pouvoir de l’Impératrice sur l’Empereur fut même assez fort pour obtenir le changement des dispositions primitives résolues en cas de guerre. D’après ce plan, nos forces étaient réparties en trois armées, confiées, la première au maréchal de Mac-Mahon, la deuxième au maréchal Bazaine, et la troisième au maréchal Canrobert. Dans cette combinaison, l’Empereur restait à Paris, et conservait le pouvoir. Mais l’affaiblissement de ses forces physiques et morales le transformait en obstacle et en gêne, au milieu d’une crise pareille, et c’est parce qu’elle fut plus mère que femme, c’est parce qu’elle croyait le pouvoir plus en sûreté dans ses mains de Régente, que l’Impératrice, d’accord en cela avec ce qu’on appelait le parti militaire, fît partir, pour commander l’armée, un pauvre homme qui n’avait même plus la force de régner (Général du Barail, Mes Souvenirs, tome III) ».

    Quel acte d’accusation le général du Barail a, sans le vouloir, dressé, en ces quelques lignes, contre le pouvoir personnel !

    L’Impératrice avait trouvé dans la personne du duc de Gramont un puissant auxiliaire. Ennemi de la Prusse, il avait su gagner, pendant son séjour comme ambassadeur à Vienne, les bonnes grâces de l’Empereur d’Autriche, et les relations qu’il avait conservées à la cour de Vienne lui avaient donné l’espoir que la France pouvait sérieusement compter sur la coopération des armées autrichiennes ; il croyait également à une intervention armée de l’Italie.« Du 20 juillet au 3 ou 4 août, dit monsieur de Chaudordy dans sa déposition devant la Commission d’enquête, toutes les stipulations du traité furent arrêtées entre Florence, Vienne et Paris. On y régla la procédure d’après laquelle on passerait de la neutralité armée à l’alliance offensive, dans la supposition que l’armée française réussirait à franchir le Rhin, pénétrerait dans l’Allemagne du Sud, et tendrait la main vers Munich aux troupes autrichiennes et italiennes, qui se porteraient au-devant d’elles. Le gouvernement français n’était pas signataire du traité, conclu entre l’Autriche-Hongrie et l’Italie seules ; mais en réalité, l’empereur Napoléon avait été consulté sur tous les articles dont il se composait, il les avait approuvés ou modifiés suivant les circonstances, et l’instrument qui les contenait devait compter nécessairement comme un point capital dans les perspectives de la guerre qui allait s’engager. Comme je viens de le dire, ce traité supposait que les débuts de la campagne seraient favorables pour nos armes, et que nous suffirions à la tâche entreprise par nous, jusqu’au moment où nos alliés seraient en mesure, politiquement et militairement, d’entrer en lice, c’est-à-dire vers le 15 septembre. Quant à la question de savoir si le traité a été signé, ajouta monsieur de Chaudordy, je ne puis répondre qu’une chose, c’est qu’un exemplaire définitif est parti de Metz, que monsieur le comte Vimercati l’a rapporté à Paris, et que, de Paris, il a été transmis à Florence et à Vienne, et est arrivé à sa destination avant la bataille de Woerth ; puis on n’en a plus entendu parler… ».

    L’article très intéressant et très documenté (Les alliances de l’Empire en 1869 et 1870 – Revue des deux mondes – 1er avril 1878), publié par le prince Jérôme-Napoléon, après la mort de Victor-Emmanuel, son beau-père, vient heureusement compléter la déposition de monsieur de Chaudordy, en ce qui concerne le traité avec l’Autriche et l’Italie, en cours de négociations à la fin de juillet 1870. La question d’une alliance entre la France, l’Autriche et l’Italie avait déjà fait l’objet d’ouvertures très sérieuses entre les trois souverains, et cela depuis l’année 1869, sans que les conditions du traité à intervenir fussent sérieusement examinées. En 1870, au moment où la France allait s’engager dans une guerre contre la Prusse, les négociations furent reprises par les chancelleries de Paris, de Vienne et de Florence. Victor-Emmanuel avait toujours posé comme condition de son concours l’occupation de Rome par l’Italie ; l’Autriche appuyait la demande de l’Italie et ne voulait pas s’engager à une alliance sans cette puissance. Quant à Napoléon III, il se considérait comme obligé de maintenir le pouvoir temporel du pape et d’empêcher l’entrée des Italiens à Rome au moins du vivant de Pie IX, parrain du prince impérial.C’est à cette cause, à cette seule cause qu’est due la longueur des négociations du traité d’alliance entre la France, l’Autriche et l’Italie, car Napoléon III ne voulait en aucune manière céder sur ce point, de sorte que le traité, signé par l’Italie et l’Autriche ne l’a pas été par la France.

    Le 30 juillet, c’est-à-dire dix jours après la déclaration officielle de la guerre, le duc de Gramont qui représentait dans le ministère Ollivier le parti de l’Impératrice, envoya au prince de La Tour d’Auvergne, notre ambassadeur à Vienne où se trouvait alors le général Turr, porteur du traité, la dépêche suivante : « Il nous est impossible de faire la moindre chose pour Rome ; si l’Italie ne veut pas marcher, qu’elle reste ».

    Le 3 août, Napoléon III écrivait lui-même au duc de Gramont : « Malgré les efforts de Napoléon (le prince Jérôme) je ne cède pas pour Rome ». C’est là un témoignage irrécusable et que l’histoire doit soigneusement enregistrer.

    A la déposition de monsieur de Chaudordy, au témoignage du prince Napoléon, il convient d’ajouter celui de monsieur Emile Ollivier : « La France était assurée de l’alliance de l’Autriche et de l’Italie, explique l’ancien garde des sceaux. Et cette alliance nous l’aurions eue, malgré les premières défaites, sans ce désastre et cette faute impardonnable de Sedan. Oui, nous avions le concours de l’Italie et de l’Autriche, même après Reichsoffen (Cette assertion se trouve contredite par une clause du traité qui devait lier les trois puissances. Les déclarations de M. Emile Ollivier comparées à ce que le prince Jérôme Napoléon nous a appris sur les causes qui ont fait échouer l’alliance de la France avec l’Autriche et l’Italie nous démontrent une fois de plus que M. Emile Ollivier, quoique chef du ministère, n’était pas informé des négociations que M. de Gramont poursuivait avec les chancelleries de Vienne et de Florence. Monsieur Emile Ollivier semble ignorer également que dès nos premières défaites l’Italie pas plus que l’Autriche n’étaient disposées à donner suite au projet d’alliance). Après Sedan, nous devions être abandonnés de tous. Les alliances, elles étaient si certaines, que ce plan de campagne qu’on a si fort reproché à l’Empereur, cet émiettement de corps d’armée sur la frontière, nous avait été imposé par l’état-major autrichien. Oui, nos troupes ont été placées d’après les plans mêmes de l’archiduc Albert, afin de pouvoir plus facilement lui donner la main, quand il arriverait à la tête de l’armée autrichienne. Eh bien, il y a encore mieux : même les alliances nous manquant, même abandonnés de tous, nous devions être vainqueurs, car la première victoire aurait suffi pour décider les hésitations dernières de l’Autriche et de l’Italie, alors intimidées par l’appui que la Russie donna à l’Allemagne. Nous devions gagner les premières victoires, et les premières victoires c’était le gain définitif de la campagne… La mobilisation allemande ne pouvait être terminée que le 9 août. Nous, nous étions prêts le 30 juillet. Nous avions 280.000 soldats à Metz, prêts à marcher. Nous avions une supériorité incontestable à ce moment sur l’Allemagne. Notre armée sur le pied de paix était de beaucoup supérieure. Nous n’avions qu’à entrer en campagne, à bouleverser.la mobilisation de nos ennemis. C’est ce que voulait faire Leboeuf, ce grand calomnié. Nous n’avions qu’à franchir la Sarre, nous ne trouvions devant nous que le VIIIe corps en formation. Nous passions sur lui comme un torrent, et nous écrasions les premiers corps prussiens sortant des défilés de Kaiserlstein. L’Empereur n’a pas voulu. A Saarbrück, il n’avait pu se tenir à cheval et était tombé à moitié évanoui dans les bras de son aide de camp. L’Empereur avait la pierre, il n’avait pas la force de commander, et il ne voulait pas qu’un autre commandât à sa place. Leboeuf supplia l’Empereur de le laisser ordonner la marche en avant. Si nous devions subir une défaite, il valait mieux tout au moins que ce fût sur le territoire ennemi que sur le nôtre. Mais nous étions sûrs de la victoire, nous tombions sur des troupes en pleine mobilisation, ne pouvant même accepter le combat. Leboeuf supplia, menaça, parla de se brûler la cervelle, l’Empereur fut inflexible. Voilà la première faute, la faute capitale. Nous avions quinze jours d’avance, la victoire assurée, et l’entêtement maladif de l’Empereur nous l’avait fait perdre (Les causes de la défaite, journal Le Gil Blas, du 18 août 1806).

    Aux affirmations de M. Emile Ollivier, il convient d’opposer l’avis du général Niox, professeur à l’Ecole supérieure de Guerre : « En Allemagne, tout était prêt pour la mobilisation de l’armée. Il suffisait d’un signal pour tout mettre en mouvement. En France, rien n’était en ordre : ni les troupes, ni le matériel de guerre, ni les places fortes. L’effectif de l’armée n’était pas suffisant, et les réserves n’étaient pas organisées pour entrer rapidement en campagne. Le souvenir des succès obtenus en Crimée, en Italie, en Afrique, au Mexique, nous entretenait dans une dangereuse confiance ; mais ces campagnes ne ressemblaient en rien à celle qui allait s’ouvrir contre l’armée allemande. Dès le début de la guerre, les Allemands mobilisèrent 800.000 hommes, prêts à entrer en campagne ; ils avaient, en outre, comme troupes de remplacement, 400.000 hommes de Landwehr. Les troupes de première ligne, dont l’effectif était de 460.000 hommes avec 1.500 canons, furent réparties en trois armées. La mobilisation et les transports par chemins de fer se firent avec ordre et rapidité. A la fin du mois de juillet, c’est-à-dire quinze jours après la déclaration de la guerre, les armées allemandes se trouvaient sur la frontière. L’armée française comptait alors 375.000 hommes de troupes actives, et 175.000 hommes de réserve (Ces derniers n’ayant reçu aucune instruction militaire). L’effectif des troupes de première ligne ne dépassait pas 250.000 hommes. C’était la moitié de l’effectif des Allemands. Le système de mobilisation en usage en Allemagne, n’avait pas encore été adopté en France. L’appel des réserves fut long et compliqué. Les régiments furent dirigés sur la frontière avec leurs effectifs de paix ; les réserves et le matériel rejoignirent successivement, dans une grande confusion. Comme les réservistes n’étaient pas affectés aux régiments voisins de leurs résidences, les uns devaient traverser la France du nord au sud, les autres du sud au nord. Beaucoup ne purent arriver en temps utile. Les transports par chemin de fer n’avaient pas été préparés avec soin. Il y eut d’incroyables désordres ; une grande quantité de matériel se perdit ou s’égara. Nous espérions être prêts avant l’ennemi, il le fut bien avant nous (La guerre de 1870, par le général Niox).

    Et cependant, le manque de tenue des régiments qui partaient pour la frontière, la confusion qui régnait partout dans l’exécution des ordres donnés, trahirent un désordre qui aurait frappé les moins prévenus, si l »exaltation chauvine qui alors s’était emparée de tous, n’avait empêché de voir les choses sous leur aspect réel. On ne pensait déjà qu’aux victoires prochaines. Le maréchal Leboeuf n’avait-il pas solennellement déclaré devant le corps législatif, que nous étions prêts et archiprêts ? « La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre », avait-il dit, et le pays eût confiance dans l’affirmation du ministre de la guerre. « Le maréchal Leboeuf croyait que l’armée était prête, affirme le géneral Trochu, dans ses Mémoires. Il le croyait avec le haut entourage militaire de l’Empereur, avec les maréchaux, avec les généraux ; car parmi tous ceux-là (le général Trochu excepté) le ministre de la guerre ne rencontra pas de contradicteurs. L’armée était prête dans la mesure que son organisation et sa tradition comportaient, prête comme elle l’avait été pour la guerre d’Orient, pour la guerre d’Italie, pour la guerre du Mexique, pour toutes les entreprises militaires de ce temps, c’est-à dire prête à combattre avec succès, quelquefois avec éclat, les armées constituées et préparées comme elle. Elle ne l’était pas, ne pouvait pas l’être pour entrer en conflit avec la Prusse ». Et le général Trochu donne, comme explication, le dédain que le monde officiel de l’Empire affectait envers les institutions militaires de la Prusse. « La défaite de l’Autriche ne suffit pas à éclairer l’Empereur », ajoute-t-il. L’Empereur ne voulait pas la guerre, affirme de son côté le général du Barail dans ses Souvenirs. L’Empereur ne pouvait pas la vouloir. Il savait mieux que personne les formidables armements de l’Allemagne, et l’infériorité de la France.

     

    De ces différentes affirmations, plusieurs points surtout sont à retenir :
    1° Que le traité d’alliance qui devait être signé entre la France, l’Autriche et l’Italie, peut se résumer en ces termes : « Soyez d’abord vainqueurs, et nous vous aiderons ». C’était la ligne de conduite que Napoléon III avait suivie lui-même vis-à-vis de l’Autriche, en 1866, et qui avait si peu servi à cette puissance ;
    2° Que ce traité n’a pas été signé à cause de l’entêtement de Napoléon III à ne pas vouloir laisser Victor-Emmanuel occuper Rome ;
    3° Que la guerre de 1870 a été entreprise avec une coupable légèreté et avec la même incurie qui avait déjà signalé les guerres précédentes, et sans aucun souci de l’organisation militaire à laquelle la Prusse s’était consacrée depuis le commencement du siècle, et qui lui avait permis de vaincre, en 1866, les Etats allemands réunis.

    Tout concourait par conséquent à précipiter la France dans une aventure où elle a succombé, sans que le gouvernement se fût entouré des garanties morales et matérielles nécessaires pour éviter au pays les affreux désastres qu’il eut à subir.

    Le 27 juillet, Napoléon III, accompagné du Prince impérial, quittait Saint-Cloud, se rendant à Metz, pour prendre le commandement en chef de l’Armée du Rhin. La veille, un décret avait conféré à l’Impératrice le titre de Régente.

     

  • 2 commentaires à “Juillet 1870 : la tension monte entre la France et la Prusse”

    • Sylvain on 13 janvier 2020

      Article saisissant et instructif. Cette guerre de 70 fut vraiment une catastrophe nationale et la cause principale il me semble de la Première Guerre mondiale. Donc c’était aussi une catastrophe européenne. La Prusse victorieuse a réussi l’unification de l’Allemagne mais le drapeau noir rouge or de la Confédération Germanique a disparu et ne réapparaîtra qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le militarisme et le nationalisme l’ont emporté sur le libéralisme et le fédéralisme de la Confédération Germanique.
      D’après l’article c’est la droite qui voulait la guerre et la gauche était hésitante et demandait des vérifications à propos de cette fameuse dépêche d’Ems. De toute manière les tensions entre la Prusse et la France étaient très mauvaises. La guerre aurait-elle pu être évitée malgré tout si la gauche avait été plus forte ?
      Et puis cette alliance ratée avec l’Italie et l’Autriche peut-être à cause de l’empereur… L’isolement de la France… 40 ans après c’est l’Allemagne qui se retrouvait isolée.

    • Sylvain on 13 janvier 2020

      Mais aurait -on pu gagner cette guerre si l’empereur avait écouté ses généraux qui le suppliaient de lancer l’offensive avant que l’armée prussienne ait eu le temps de s’organiser ?
      Mais si l’impératrice n’avait pas eu cette influence Napoléon III aurait-il pris le risque de déclarer cette guerre ?

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