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  • L'accident ferroviaire de Saint Michel de Maurienne. dans GUERRE 1914 - 1918 carteaccident-150x150trajet-150x150 dans PAGES D'HISTOIREtrainmaurienne2-150x150trainmaurienne1-150x150articledufigarole17121917-150x150monumentenlhommagedesvictimes-150x150

    Vallée de la Maurienne – Nuit du 12 au 13 décembre 1917

     

     

    « On reverra Paname » chantent les soldats entassés dans les voitures.

    Depuis l’aube, un peu plus de 1000 hommes roulent vers la France. Au petit jour, le train a quitté Bassano. Lentement, le long convoi semble se frayer un passage vers la vallée. Des torrents fous enjambés sur des ponts démentiels, une voie sauvage accrochée aux parois de montagnes débouche sur la grande plaine lombarde.

    Il s’arrête partout, ce chemin de fer. Pour « faire » de l’eau, pour charger du charbon, pour laisser passer des « prioritaires », des trains de munitions sinistres et interminables, des omnibus civils surchargés de belles Italiennes, d’enfants, de volailles et de quelques hommes grattant des mandolines. Chaque gare, chaque minuscule halte, a sur son quai, sa grappe de permissionnaires. A l’arrêt, l’assaut des wagons archicombles, soulève des tempêtes de jurons et de rires. Quinze jours de « perm » de Noël, c’est sacré, pas question de laisser un seul Français. On s’entasse, on s’arrange, on rigole. La cohue, dans cette circonstance, ça provoque de la joie.

    « Un véritable train d’échantillons » lance de temps en temps un petit Parisien, tout heureux de son bon mot. Il faut dire que ces « Poilus d’Italie » viennent de régiments fort différents et des quatre coins de la France. La « Biffe » y est largement représentée avec le le 339e, le 107e, le 340e, le 78e, le 311e, le 120e, le 140e, le 340e et combien d’autres. Des hommes du 6e génie, des chasseurs alpins des 63e et 47e, des artilleurs de la 212e A.I et des gars du 34e A.M. 

    Quelques officiers, une centaine, mêlés à cette joie enfantine, fraternisent plus ou moins. Pour un temps, la guerre s’éloigne. Et plus braillé que chanté, le refrain reprend de wagon en wagon : « On reverra Paname ».

     

     

    Ce dimanche 12 décembre 1917, le train 612, réservé aux permissionnaires français, était parti de Bassano, en Vénétie italienne, pour Chambéry. Le 612 est formé de 17 voitures et de 2 fourgons. A l’exception d’un fourgon français, placé en queue, toutes les voitures sont italiennes. Plusieurs locomotives vont tracter ce convoi jusqu’à la frontière.

    Ces permissionnaires français sont les soldats de 2 divisions, la 46e et la 47e, qui viennent de se battre dans la plaine de la Piave. Vers la fin octobre 1917, le général allemand Von Below, avait réussi à Tolmino, à percer le front de l’armée italienne. Le 20 octobre, le général italien Cadorna, avait été obligé de se replier avec les débris de son armée sur les rives de la Piave et le plateau d’Asiago. Ce fut « l’éboulement » de Caporetto, pour ne pas dire le désastre. Les armées austro-allemandes menaçaient toute la plaine de Lombardie, grenier de l’Italie. Par les Alpes, des renforts français étaient parvenus aux pieds des Dolomites et, pendant deux mois, avaient aidé les armées italiennes. Sous le commandement du général Fayolle, les deux divisions françaises avaient pris position dans les tranchées du Grappa. L’artillerie lourde, amenée depuis Modane par le tunnel de Fréjus, avait fait merveille. En quelques jours, la chance avait changé de camp. Et puis les semaines avaient passé ; la situation rétablie, on avait pu songer à donner des permissions de noël à ceux des premières lignes.

     

    Ainsi, à l’approche du Mont-Cenis, c’est l’allégresse. Revoir la France ! Chacun cherche à deviner, dans la nuit, la silhouette familière d’une montagne. Malgré le froid glacial, certains descendent les glaces des portières, l’air est déjà français. Mais bien vite, chacun referme les fenêtres coulissantes car, dans un grondement sourd et une âcre odeur de charbon, le convoi vient de s’engager dans le tunnel du Mont-Cenis. Et chacun d’évoquer les pullmans des trains de rêve, les rapides des voyages de noces, où les 16 kilomètres du tunnel de Fréjus donnaient de l’audace aux hommes, et beaucoup de souvenirs aux dames. Bientôt Modane, le pays qu’on a bien failli ne jamais revoir. Après, il y aura Chambéry, d’autres trains, d’autres gares… puis, au petit jour, papa, maman, les petits frères, la fiancée, la marraine de guerre, ou la femme, la maison qui paraîtra minuscule et un lit avec de bons draps frais… Quinze jours de « perm »… la vie quoi ! Avec Noël au milieu !Et chacun brode des rêves d’or à chaque tour de roue.

     

     

    Subitement, dominant le fracas du train, un claquement sec retentit, le train stoppe. Des loupiotes, des lampes de poche s’allument. On se penche aux portières… des fois qu’on aurait écrasé un « Boche » planqué dans le noir… Et de rire, de regarder la voûte hostile du tunnel, plus noire que la nuit. Sur le ballast, on distingue des hommes qui courent avec des lanternes.

    « Descendez pas, les petits gars. C’est rien, c’est un raccord de frein qui vient de péter… ». Et le renseignement passe de bouche en bouche. Les chansons reprennent de plus belle, amplifiées par les échos du souterrain. Au milieu des refrains, des lazzis, des jurons, les tuyaux du westinghouse sont colmatés avec de la toile. Le convoi reprend sa marche au pas, et débouche enfin à Modane. 

    Il est 21h30. Il fait froid, très froid ; il y a de grandes plaques de neige, des barrières, des gendarmes avec des lanternes aux lumières bleues. Une longue gare morne, triste, apparaît, mais qu’importe, c’est le pays. Une seule voix éclate, et les montagnes couvertes de casemates, de forts, de vieux remparts, renvoient en écho ces cris de « Vive la France ! ». 

    « Une heure d’arrêt » annoncent les gendarmes. « Vous éloignez pas, les Poilus » conseillent les contrôleurs, « des fois que vous rateriez votre train ».

    L’express civil Modane-Paris est en formation. Les officiers, profitant du privilège du grade, quittent le 612, pour y prendre place. Combien reste t-il d’hommes de troupe ? 900 environ, mais bien peu demeurent sagement dans la gare et c’est une meute joyeuse et turbulente qui enjambe les barrières et se répand dans la ville pour envahir les cafés et les tavernes.

    A 23h00, presque tous les hommes regroupés regagnent leurs places dans les voitures. La bordée, c’est bien, mais la maison, c’est mieux. Seuls, dix ou douze lascars, « bloqués » dans d’hospitalières demeures ou dans des bars, rateront le départ.

    Près de la locomotive panachée de vapeur, un petit groupe d’hommes gesticule ; des soldats s’agglomèrent ; la patrouille, inquiète, se rapproche. Du haut de la machine, le conducteur élève la voix : « Je suis responsable du convoi… je ne partirai qu’avec une motrice derrière moi. Ce sont des wagons italiens. Déjà l’autre mécano m’a signalé que les freins sont bricolés. Je connais la ligne, je ne pars pas… ». L’homme qui parle ainsi, c’est l’adjudant Girard, le mécanicien du train. La main sur la poignée de bronze de l’admission, il tient tête au chef de quai, au gendarme, à la patrouille. Décontenancé, un jeune lieutenant tente de négocier, de persuader. Il évoque la consigne, la locomotive promise est réservée à un convoi d’artillerie. Il n’est qu’un exécutant, c’est la guerre.

    De loin, aux portières, les Poilus rigolent : « Pour sûr qu’on est bien en France. Ca discute les ordres ! ». Alerté, le commandant de la gare sort du buffet en rajustant sa pelisse de fourrure. Il ne veut pas d’incident. Mille hommes qui reviennent du front après être passés par les estaminets, il a peur. Mille hommes entassés dans un train immobile, rapidement cela mijote, et la pagaille, en 1917, a pour nom : mutinerie.

    Voyant arriver le capitaine Fayolle, commandant du trafic, Girard espère enfin obtenir sa motrice de queue. Mais Fayolle ne veut pas perdre la face, il veut un exemple… « Girard, c’est un ordre » hurle t-il. « Vous démarrez tout de suite, ou c’est la forteresse ! Compris ? Je vous note ». D’un geste las, Girard lance sa machine, la vapeur fuse. Un instant les roues patinent, le chauffeur sable à mort. Crachant noir, le convoi s’ébranle. « C’est de la folie, marmonne le mécanicien, de la folie… Neuf cents tonnes sur le cul, quelle connerie la guerre… ». Il est 23h15.

    Dans le train, chacun cherche à s’installer le mieux possible pour tenter de dormir. On oublie l’incident, quelques gars chantent encore. « Des bagatelles, cette histoire de freins. Tous des planqués, il faut qu’ils se fassent mousser ». Et de rire au souvenir de la tête « furibarde » du « pitaine » et de chanter : « On reverra Paname ». Ça roule drôlement bien. Et l’esprit cocardier reprend le dessus. Bien sûr, ça va mieux sur le réseau français que sur le réseau italien. Quelques tirailleurs éméchés tentent de se pencher à la portière pour crier « Bravo les mécanos ». L’entrée dans un tunnel les rejette en arrière. « A cette vitesse, nous serons… ».

    Sans ralentir, le convoi aborde un premier virage, les roues grincent contre les rails. Un autre virage est pris plus rapidement encore. On sent à peine l’action des freins. La peur envahit les esprits. L’idée de l’incident du tunnel revient en mémoire. Ce sont les mêmes voitures italiennes. Que se passe t-il ? Chacun se cramponne. Par masse entière, les soldats déportés les uns sur les autres, tentent de s’amuser de l’incident.

    Ce qu’il se passe ? Le 612 vient d’aborder la descente de Modane vers Saint-Michel-de-Maurienne. Sur 17 km, la pente continue avec une inclinaison permanente de 30 o/oo.L’altitude de Modane est de 1040 m. A Saint-Michel-de-Maurienne, à la gare, une plaque porte ces chiffres : Alt. 710 m. Le règlement de la ligne prévoit, aux montées et aux descentes, deux motrices pour pousser et retenir les convois. Et le 612 n’a plus de freins. L’enthousiasme tombe vite. Dans un compartiment, un artilleur gueule dans le tumulte : « Ils y vont un peu fort ! ». Un autre lui répond : « Peut-être qu’ils ont bu ! ».

    On passe des tranchées, des tunnels, on ne distingue presque rien dans la nuit et la vitesse. Chacun tente d’allumer qui une lanterne à bougie, qui une lampe électrique pour se rassurer avec un peu de clarté. La vitesse semble s’accélérer. Les essieux gémissent, les roues cognent contre les aiguillages. Une lumière bleue passe en éclair devant les fenêtres. Une station, une halte avec son éclairage de guerre. Tout le monde se tait maintenant. On s’observe, les regards trahissent l’inquiétude. Le sifflet de la locomotive hurle par saccades. C’est l’appel aux serre-freins. Où sont-ils ces serre-freins ? Qui comprend, parmi ces hommes, le sens de ce cri ? Rien n’arrête l’accélération. De seconde en seconde, la vitesse augmente. Combien ? 100, 120 km à l’heure ? Il est impossible de savoir.

     

     

    Les vieux wagons sans boggie brinquebalent. La répétition constante et obsédante des coups de sifflet révèle la détresse de Girard et de son chauffeur. Il n’y a plus de freins… Quelques hommes tentent de serrer le volant du frein de secours. La voiture fait un bond terrible, les tampons se heurtent, les attaches font entendre des bruits sinistres. Il faudrait que toutes les voitures freinent ensemble. Mais il n’y a pas de soufflet, tout juste un couloir central, et pas question, avec les godillots, d’aller jouer les acrobates sur les marchepieds… Devant le danger, les hommes donnent du jeu au frein. Ponts, tunnels, tranchées sont franchis dans un fracas épouvantable.

    Cette fois, c’est sérieux. Les Poilus, debout dans le couloir central, tombent les uns sur les autres. Les filets se vident de leur contenu, les veilleuses des plafonniers s’éteignent. Des gerbes d’étincelles passent horizontalement devant les vitres en grêle lumineuse. Des pierres arrachées au ballast ricochent sur les rochers et brisent des glaces. Plusieurs voitures sortent des rails et labourent les traverses. Le train n’est plus qu’une série de bennes tombant dans un puits de mine. Fous de peur, un artilleur et un chasseur ouvrent une portière et sautent dans le vide avec des cris affreux. Un instant, les autres voient planer dans le noir deux pantins désarticulés. La portière ouverte se fracasse contre un pylône.

     

     

    A La Praz, le train fantôme passe en hurlant, perdant des corps disloqués, fracassés, pantelants. Cette sanglante semaille fait reculer les garde-voies ; les vieux de la Territoriale, épouvantés, tentent de téléphoner à Saint-Michel-de-Maurienne. Rien ne répond !

    Les pensées les plus absurdes traversent les esprits. Un sergent tire sans arrêt la sonnette d’alarme. Un jeune chasseur pleure et hurle « Nous sommes foutus… ». Coincé sous un amoncellement de musettes et de colis, un adjudant tente de rassurer à sa manière l’enfant soldat : « T’en fais pas, ta poule te reconnaîtra à ton bracelet » (La plaque que chaque soldat portait obligatoirement sur le poignet gauche).

    Dans un bruit de ferraille, le 612 s’engage maintenant sur le pont enjambant l’Arc. Dans sa cabine, Girard lutte encore ; depuis longtemps, il a serré à mort les freins, mais rien ne répond. Il renverse la vapeur, des soupapes éclatent, des torrents d’eau sous pression fusent, mais le convoi ne ralentit pas. Si le train démentiel passe le virage du kilomètre 121… Peut-être ? Mais déjà, six voitures du centre ne sont plus sur les rails. Le pont de fer est franchi. Le virage… Le virage… Un bruit sec claque dans le tumulte, accompagné de deux autres déflagrations retentissantes. L’attache du premier wagon au tender vient de casser.

    Au pont de La Saussaz, la mort vient de monter en marche dans le train de Noël.

    Un bolide noir précède un instant les voitures, puis plonge vers Saint-Michel, c’est la motrice et son tender brinquebalant qui descendent vers la gare… Une seconde encore et tout se joue. La voiture de tête déraille et éclate en heurtant le pilier de droite du second pont-route surplombant la voie. Toutes les autres voitures viennent s’enchevêtrer en un inextricable amas de poutres tordues, de panneaux de bois éclatés, de chairs broyées. Un accordéon monstrueux se replie. Les dix-neuf voitures s’encastrent sur trois cents mètres. Le toit d’un wagon passe par-dessus le pont de La Saussaz, des poutrelles, des axes d’essieu, des roues volent de tous côtés à trente mètres de là.

    Un silence atroce plane un instant sur cette fosse. Dans le noir, enfouies sous les décombres, on distingue des masses lumineuses, des météores d’un rouge presque blanc. Ce sont les roues et les patins de freins. Puis des cris affreux s’élèvent. Jamais la mort n’a fait en un temps si court, une telle moisson. Ces héros d’hier, ces Poilus farauds, ces êtres patinés par la guerre, appellent leurs mères. Du piège de fer, des ombres fantomatiques tentent de sortir. Des mains se tendent, puis retombent. Près de la passerelle de pierre, une algue jaune rampe, glisse, crépite, monte… C’est le feu.

     

    « Je ne me souviens de rien… les cris de la descente, les hurlements présents… j’ai perdu connaissance. Combien de temps ? Quelques secondes sans doute. Etait-ce un cauchemar ? Mais non, tout cela est bien réel. Où suis-je ? Il fait noir, il fait froid, je me sens serré, prisonnier. C’est une main, une jambe que je ne puis dégager. Partout autour de moi, il y a ces cris affreux.

    Lentement, je comprends, je ne suis pas bloqué sous les débris du wagon, je me rends compte que j’ai la tête en bas et que je suis suspendu par les jambes. Non sans efforts, j’arrive à me rétablir et je peux me dégager, puis dans un état de demi-conscience, je franchis des obstacles, des poutres, des débris de banquette. Je marche sur des corps dans le noir, je ne sais plus. Je n’ai qu’une idée, fuir, échapper.

    Tant bien que mal, je cours vers une lumière, une fenêtre éclairée, une maison. A demi-conscient, sans frapper, d’un coup d’épaule, je pousse la porte. Une vision insolite m’accueille, une femme sans âge, à demi nue, debout à côté de son lit, rajuste sa chemise. Elle a été réveillée par le bruit. Elle s’habille, me questionne. Je ne me souviens même plus de ce que je lui ai dit.

    J’avise deux bougies, je m’en saisis et dans un état second, je repars vers les débris du train avec mes deux lumignons dans la nuit. Autour des décombres, errent quelques rescapés égarés, abrutis. Ils regardent sans réaction. Je donne une bougie au plus valide et nous cherchons à nous porter aux endroits où les cris sont les plus distincts. Mais déjà vers la gauche, vers ce qui était la tête du train, de grandes flammes s’élèvent. Remontant la pente, le feu gagne les carcasses en quelques secondes, c’est l’enfer.

    Un mur gigantesque, une muraille dantesque, sert de fond à cette tragédie. Les wagons écrasés, empilés, forment des cages monstrueuses. La clarté des flammes révèle des corps suspendus, mutilés. Au sol, il y a des morts partout sous une couche d’éclats de bois, de ferrailles tordues, de roues fumantes. Ceux que la flamme n’a pas encore atteints regardent avec effroi brûler leurs camarades.

    « Sauvez-moi ! Sauvez-nous ! » Nous tentons de dégager des corps, mais presque tous sont coincés et déjà mutilés. Quelques hommes, voyant arriver le feu, s’amputent un pied, une main avec leur couteau de tranchée, et se traînent, sanglants, sur le ballast. Mais la voie entre deux murs est un piège, les blessés ne peuvent sortir sans aide sur trois cents mètres. Le kilomètre 121 n’est qu’une gigantesque tombe.

    « Salauds ! Vous nous laissez crever ! ». Des hommes, des femmes, des sapeurs-pompiers, quelques soldats sortent de la nuit, ils arrivent en courant de Saint-Michel. A la lueur du brasier, chacun tente de traîner des corps. Les actes d’héroïsme se multiplient, les amputations sauvages continuent. A la hache, pour dégager les blessés. Des cris inhumains montent dans la fumée, au milieu d’une affreuse odeur de chair brûlée ».

     

    La grande usine de pâtes alimentaires Bozon-Verduraz est transformée en poste de secours et en chapelle ardente. Une interminable procession d’hommes et de femmes couverts de givre sanglant portent sur des échelles des corps calcinés, des grands blessés. Il fait un froid terrible, le train brûle toujours, il n’y a plus de cris, mais des explosions obligent les sauveteurs à reculer. Des grenades cachées dans les bagages des permissionnaires éclatent et achèvent des blessés allongés sur les murettes des talus. Dans la grande salle des machines de la fabrique, il y a sur une immense litière de paille, 100 corps, puis 200 corps.

    Au petit jour, il y a des morts partout. Des camions descendent de Modane, le 13echasseurs d’Annecy, cantonné à Saint-Jean-de-Maurienne arrive. Ces gamins, dans leurs uniformes pimpants, demeurent sans voix, paralysés par l’horreur du tableau. Ces carcasses fumantes, ces alignements de corps calcinés, ces plaques de sang… ces femmes et ces enfants, blancs de froid, qui tentent l’impossible. Tous cela, ces gars de vingt ans, ils ne l’oublieront jamais.

    Combien étions-nous de rescapés dans les deux voitures de queue ? 150, 200… 37 morts égrénés par la peur depuis La Praz jusqu’au pont de fer étaient découverts sur le ballast, sur les accotements, tués par le choc ou achevés par le froid. Ici, sous les cartonnages de pâtes, sous le regard mille fois répété d’une lune hilare, 300 morts, peut-être plus, reposent. Les ambulances se succèdent maintenant. Combien arriveront vivants jusqu’aux hôpitaux de Chambéry ou de Modane ? Combien de débris humains retrouvera-t-on sous les ruines brûlantes du 612 ?

    La catastrophe de Saint-Michel-de-Maurienne, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1917, a fait 675 morts environ, compte tenu des morts des suites de leurs blessures dans les 15 jours qui suivirent le déraillement. A Saint-Michel, 424 furent identifiés (la liste est à la mairie) et 135 corps furent également enterrés sur place, dans la fosse communes aux victimes non identifiées.Malgré la censure militaire de l’époque, le silence est toujours en vigueur, plus de 50 ans après, aux services des chemins de fer français. Le décompte est relativement facile, puisque le nombre des rescapés valides, retrouvés le 13 au matin à Saint-Michel et ayant répondu à l’appel, était de 183 hommes.

    Dans les hôpitaux de Modane, de Saint-Jean-de-Maurienne et de Chambéry, plus de 100 moururent des suites ou en cours de route, officiellement. A Modane, il y avait 65 hommes par voiture. L’autorité militaire fit imposer à la presse et aux autorités de l’époque un silence total. Seul « Le Figaro » publie le 17 décembre, entre un article de politique internationale et une revue de presse, 21 lignes, sur ce qui demeure encore aujourd’hui la plus grande catastrophe de chemin de fer du monde. Il ne reste pas de trace « officiellement » de la catastrophe de Saint-Michel-de-Maurienne ! Des enquêtes secrètes furent cependant exécutées dans les états-majors, des sanctions prises à l’égard de certains chefs, un long procès opposa longtemps les chemins de fer P.L.M et le ministère des armées. Puis, un voile pudique et prudent est venu tout recouvrir.

     

    Article paru dans la revue Historia n° 311 d’octobre 1972,
    d’après un texte de J.L Chardans « Le train fou de Saint-Michel-de-Maurienne ».

     

    Un monument a été élevé à la mémoire des victimes au cimetière de Saint-Michel de Maurienne et a été inauguré en juin 1923 par André Maginot, ministre de la Guerre. En mai 1961, les restes des victimes ont été exhumés et transférés au cimetière militaire national de Lyon-La Doua.

    Une stèle en pierres de Haute-Maurienne a été érigée et inaugurée le 12 décembre 1998, dans la commune de La Saussaz, grâce à la contribution du souvenir français, de l’office national des anciens combattants, de la municipalité de Saint-Michel de Maurienne et du conseil général de Savoie.

     

  • 5 commentaires à “L’accident ferroviaire de Saint Michel de Maurienne.”

    • Maurice Joulain on 26 mai 2012

      Mon grand père Charles Joulain, soldat au 6ème régiment de génie d’Angers, est décédé dans la catastrophe de Saint Michel de Maurienne dans la nuit du 12 au 13 décembre 1917.
      C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai lu les comptes rendus exprimés dans les rubriques internet .
      Je suis allé me recueillir par deux fois au monument de Saint Michel en 1955 et 1968.
      Je pense y retourner.

    • Josette Spagnol on 30 juillet 2013

      Mon grand-père Jules Hector François était dans le train.
      Il faisait parti des rescapés mais il n’en parlait pas, il se demandait pourquoi lui et pas les autres.
      Ce n’est que très peu de temps avant sa mort en 1972 qu’il nous en à parlé. il était très ému et avait les larmes aux yeux en nous parlant de ses camarades qui ne sont jamais rentrés chez eux.
      Je trouve regrettable que les « chemin de fer » n’ ait jamais parlé de cette catastrophe, mais il est vrai qu’a cette époque il ne fallait malmener pas le moral des troupes.
      Encore et toujours la politique du secret.

    • Liliane Lebas on 10 février 2014

      Merci de ces témoignages et avec de la tristesse pour nos soldats disparus tragiquement.
      Mon grand-père, né en Meuse, avait un frère Paul Albert MICHEL né 1872, le 20 août à Gondrecourt Le Château 55 Meuse Lorraine, marié à Harricourt (Ardennes) le 16 septembre 1907 avec Marie Anne Octavie Léa LAPORTE. Plus jamais personne n’a su ou eu des nouvelles, parti en campagne d’Italie.
      Son neveu donc mon père disait qu’il serait décédé dans l’accident de ce train mais j’étais jeune et ne comprenais pas la signification d’une telle tragédie.
      Je suis née en 1938 et perdue maman en 1943 et papa gendarme à Montluçon, ayant désobéi aux ordres de PETAIN, ne voulant chercher des petits enfants juifs a été révoqué et devint maquisard F.F.I à Mont Mouchet (Corrèze). Il est décédé jeune.
      Mon frère et moi avont été placé en pension, ce qui nous a marqué.
      Enfants, nous ne comprenions pas toujours le malheur des autres.
      A présent, je m’intéresse, ayant élevée mes 6 enfants, afin de pouvoir perpétuer la mémoire de nos chers disparus.
      Merci à vous.
      Cordialement.
      Liliane Michel x Lebas

    • Christian Carrié on 1 juin 2014

      Bonjour,
      Témoignages émouvants mais aussi très importants, tant par la connaissance historique, la mémoire éclairée, rigoureuse et apaisée est gage de civilisation, de civisme, de respect de ses contemporains et aussi de ses anciens.
      C’est en tout cas ainsi que je conçois les choses et la Vie.
      Mon grand-père était dans ce train.
      Henri Carrié, Chasseur Alpin, né à Larrazet dans le Tarn et Garonne, il a fait partie des rescapés.
      Mutilé d’un pied dans ce terrible accident, après deux autres blessures graves sur le front .

    • Lemoine on 4 décembre 2015

      Ce que je veux ici rapporter ne concerne du tout ma famille, mais
      j’ai entendu parler de cette tragédie dans mon enfance. Je passais les vacances chez mes grands parents dans les années 40 et le soir à la veillée, on parlait des histoires du village. Notamment le fils de voisins est mort dans cet accident.
      Mais les parents l’ont appris d’une drôle de façon. Un jour plusieurs mois après cette histoire, un soldat rend visite aux parents en demandant des nouvelles de leur fils : ils se trouvaient ensemble en Italie et le jeune Ribassin était rentré en France en permission, mais les parents n’étant pas au courant croyaient que leur fils était toujours en Italie. Or il était sur ce fameux train et le manque de nouvelles depuis cette date expliquait son silence, Alors il fallut constater sa disparition. C’était leur seul fils je crois.

    Répondre à Maurice Joulain


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