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    L'argot des Poilus dans GUERRE 1914 - 1918 largotdupoilu2-150x150largotdupoilu3-150x150 dans GUERRE 1914 - 1918

    Une des sources les plus importantes pour étudier la répercussion philologique des événements récents, c’est les nombreuses lettres des tranchées. Qui ne les a lues avec émotion et réconfort ? Elles respirent l’âme fortement trempée de la race et cette joie toute intérieure qui se traduit par une bonne humeur et une confiance inaltérables.

    Celles qui ont paru dans le Figaro du 1er au 3 janvier et  le 5 mai 1915 sous le titre « Les cinq mois de campagne d’un ouvrier parisien » sont les plus intéressantes à notre point de vue : « Nous publions, remarque l’éditeur, la correspondance qu’adresse à sa soeur un ouvrier parisien, qui avec ses trois frères a été, dès le début de la guerre, appelé sous les drapeaux, puis envoyé sur le front. Cette correspondance est d’une gaieté magnifique… Elle révèle le splendide héroïsme des familles françaises. De cette correspondance, faite à l’emporte-pièce, sur un bout de papier, au crayon, dans les ruines du cantonnement, dans le trou boueux de la tranchée ou à la lisière d’un bois, nous avons respecté le style fantaisiste, emprunté au pittoresque argot parisien. Ces lettres sont celles d’un gavroche de Paris. »

    J’y cueille le passage suivant (lettre du 13 octobre 1914) : « Nous étions au repos dans un petit patelin ; les marmites des Boches ne nous tombent plus sur la gueule. Nous en entendons seulement le bruit sourd, au loin ».

    Ce nom ironique, donné aux gros obus, pesant parfois jusqu’à cent kilos et davantage, fait allusion aux marmites de campement qui font partie de 1′équipemont du soldat en campagne. L’appellation n’est pas complètement nouvelle, Marmite semble avoir déjà été employé, avec un sens analogue, par les artilleurs de Louis XIV et Louis XV. Voici, en effet, ce qu’on lit dans le Dictionnaire militaire de La Chesnaye des Bois, édition 1758, t. I, p. 236 : « Il y a des bombes appelées en marmites parce qu’elles en ont la figure, et des bombes oblongues que quelques-uns appellent à melons ».

     

    Notre Poilu est plein d’enthousiasme, et pour le fameux 75, qui s’est attiré l’admiration universelle, et pour les vaillants artilleurs. Il en parle avec une tendre émotion : « J’entends nos petits canons de montagne et nos 120 longs qui leur envoient des pains à cacheter ; ça tonne dur, ils ne doivent pas se faire gros dans leurs tranchées ; ça me fait plaisir, et tout seul, je me dis : « Allez-y, les gars ! » Les Boches aussi répondent, mais nos braves artiflots n’ont pas l’air de s’en émouvoir. Si tu voyais comme ils sont beaux et courageux ! Ce que je les ai admirés depuis le commencement de la guerre, rester des journées entières dans la mitraille ! En ce moment, c’est le duel d’artillerie le plus sérieux que j’ai encore entendu. »

     

    Artiflot, mot de caserne, pour artilleur. Il ne s’agit pas là d’un dérivé de fantaisie : le mot représente un croisement, c’est-à-dire une fusion de deux mots apparentés, artilleur et fiflot, troupier, l’un appartenant à la langue générale et l’autre à l’argot parisien.

    Voulez-vous maintenant un échantillon de la bonne humeur de notre brave au milieu des circonstances les plus pénibles ? Lisez ces lignes du 30 octobre 1914 : « A moi, touché ! Encore un coup, ce n’est pas très grave, j’ai pris un éclat d’obus au coude gauche, j’ai cru d’abord que j’avais le bras emporté, mais il est encore tout entier ; j’ai seulement le bras engourdi, je ne peux faire marcher un doigt ; j’ai été a la visite ; ils m’ont fait un simple massage. Est-ce que les Boches auraient numéroté mes abattis ? A Bar-le-Duc, c’est la jambe droite, cette fois-ci le bras gauche ; n’empêche que c’est loupé pour eux quand même et j’espère bien pouvoir leur balancer des pruneaux sur la pêche avant peu ».

     

     

    C’est loupé pour eux…, c’est raté, c’est manqué. Louper, c’est proprement faire un loup, c’est-à-dire une pièce manquée ou mal faite, expression particulière aux tailleurs.

    On lit fréquemment dans ces lettres le mot de ribouldingue, et la première fois non sans une pointe d’humour : « Je t’ai écrit il y a deux jours et je te disais que Léon était disparu a sa compagnie ; il y est revenu ; je l’ai vu ce matin et il m’a dit avoir vu Fredo hier matin ; comme tu le vois, ils sont en bonne santé ; mais ce que Léon n’a pas l’air gai ! Il est vrai que ce n’est pas à la guerre qu’il redeviendra ribouldingue (cherche dans Larousse).

    Cette parenthèse témoigne de l’entrain gouailleur de notre gavroche. Vous aurez beau chercher le mot dans Larousse, vous ne l’y trouverez pas, et pour cause. C’est une expression récente qu’on lit dans le nouveau livre de Johan Rictus : « Qui d’main s’ra à la ribouldingue ? Qui jett’ra d’l'huile aux pus huileux ? » (Coeur populaire, p. 87). Un recueil de fantaisies humoristiques d’Alphonse Allais, publié en 1900, portait déjà pour titre « En ribouldingant ».

    Etre à la ribouldingue, c’est-à-dire être à la joie, s’amuser à l’excès, dérive de ribouldinguer, composé lui-même de deux verbes dialectaux synonymes, ribouler et dinguer, ayant l’un et l’autre le sens de rouler, de rebondir, d’où la notion de fête, de plaisir excessif. La langue populaire abonde en pareilles combinaisons de synonymes destinés à renforcer l’idée principale.

     

    Autre citation : « Tu as du voir dans le journal que nous avons exterminé un régiment de Boches dans l’Argonne ; nous faisons, vois-tu, du bon boulot ! »

    Encore un mot récent, qui désigne le travail professionnel ou technique, représenté par une riche synonymie parisienne : boulonner, bûcher, marner, masser, turbiner…

    Boulot, autre graphie de bouleau (qui est la forme initiale), est aussi un exemple de la généralisation rapide d’un terme spécial. Il appartenait tout d’abord, et exclusivement, aux sculpteurs sur bois et aux menuisiers en meubles du faubourg Saint-Antoine. Le bouleau est un bois qui se travaille difficilement à cause de son fil capricieux et de sa propension à s’écorcher. Les menuisiers maugréaient chaque fois qu’ils étaient forcés de l’employer en guise de sapin. Le bouleau devint ainsi synonyme de travail dur, pénible : Il y a du bouleau, disaient-ils lorsqu’ils peinaient sur un ouvrage.

    Depuis, ce mot technique a rapidement fait fortune : il a vite franchi le Faubourg pour s’étendre aux différents corps de métier. Tous les ouvriers l’adoptèrent : Les soirs de mai quand l’ovréier, sort de l’usine ou de l’atéier, fourbu par le boulot du jour… (Jehan Riotus, Doléances, p. 69.) Quelle distance, n’est-ce pas, du bouleau des menuisiers à la rude besogne de nos Poilus des tranchées ! Ce terme, inconnu avant 1890, a déjà fait, avec son sens généralisé, le tour de France. Les parisianismes vont vite, grâce à de multiples facteurs de propagande, mais grâce aussi au prestige que la capitale a toujours exercé sur la province.

     

    Dans sa dernière lettre, notre ouvrier parisien revient souvent sur les petits mortiers des tranchées appelées crapouillots, proprement petits crapauds, d’après leur forme aplatie. C’est un diminutif, parallèle à crapouillard, crapoussin (dans la Marne, crapouillat désigne le gamin). « Je descends dans le ravin chercher les crapouillots nécessaires, c’est-à-dire une cinquantaine, et lorsque les boches en envoient un, il faut qu’immédiatement je leur en envoie deux… Nous allons avoir des nouveaux crapouillots. Je ne donne pas des détails à ce sujet, je ne dirai seulement que ça pèse environ 40 kilos. S’il en arrive un comme ça dans le blair à Fritz, il aura des chances d’aller faire un vol plané. »

    Au XVe siècle, crapaudeau désignait également un petit canon. La vision populaire a produit des images analogues au moyen âge et de nos jours. M. Henry Gauthier-Villars (Willy) nous assure qu’en 1885, il se souvient d’avoir vu tirer, aux écoles à feu de Pontarlier, un petit mortier de 15 centimètres, « dont les dimensions minuscules et le peu de portée amusaient fort les artilleurs qui, habitués au 90 et 155, ne soupçonnaient guère le rôle que devait jouer en 1915 ce joujou, ce crapouillot, comme nous l’appelions déjà ». (Voir Le Temps du 31 mars 1915). Ce nom, resté absolument inconnu aux nombreux recueils de parisianismes qui se sont succédé de 1885 à 1910, nous a été révélé par nos Poilus en automne 1914. Il n’en reste pas moins un des premiers échos des tranchées.

     

    Citons encore chandail, mot d’actualité par excellence. Pendant des mois, ce terme a été à l’ordre du jour, il revient constamment dans les lettres de nos Poilus. C’est un mot nouveau, un des derniers venus du vocabulaire parisien. Il fit son apparition en littérature dans les premières années du XXe siècle. Aucune publication lexicographique ne le donne avant 1905. Le Nouveau Larousse illustré, qui tient compte du mouvement de la langue contemporaine, n’en fait mention que dans son Supplément daté de 1906. On y lit : Chandail, sorte de gilet ajusté, ou maillot de laine ou de coton, à col droit ou réversible, sans boutons ni boutonnières, que portent les cyclistes, les coureurs, etc…

     

    Les recueils d’argotisme l’ignorent jusqu’en 1910, lorsqu’il apparaît dans le Supplément d’Hector France. Des glossaires provinciaux, le seul où on le trouve, est le récent « Glossaire des patois et des parlers de l’Anjou » par Verrier et Onillon (Angers, 1908), qui le qualifie de « mot nouveau ». Voilà pour la loxicographie. En ce qui concerne la littérature proprement dite, chandail ne se lit que tout récemment, par exemple dans les derniers romans sociaux de J.-H, Rosny aîné.

    Mais avant d’être adopté par les lexicographes et les littérateurs, notre mot a été employé dans le commerce, et cela dès 1894, lorsque l’article chandail commence à figurer sur les catalogues de bonneterie. Ce fut un fabricant amiénois, M. Delvaux-Chatel, qui confectionna en 1880 les premiers tricots de ce genre pour un marchand de Paris, M. Pringault, rue des Bourdonnais. Ils furent tout d’abord destinés aux forts de la halle, aux marchands d’ail, et successivement adoptés par les canotiers, les cyclistes, les troupiers du Maroc, etc. « En bon Parisien, dit le fabricant d’Amiens, le père Pringault en était arrivé, par abréviation, à me demander son genre pour ses chands d’ail. De là, me vint l’idée d’appeler ma création chandail, terme qui vient de marchand d’ail… »

    L’appellation que porte ce tricot, fabriqué à Amiens en 1880, serait ainsi parisienne et porterait le nom de la classe sociale qui s’en est tout d’abord servie. De Paris, le mot passa dans la province.

     

     

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