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  • Une innovation particulière pour les poilus dans GUERRE 1914 - 1918 augustelouisadrian-150x150casque2-150x150 dans PAGES D'HISTOIREpoiluaveccasque-150x150adrian2-150x150

    La protection du soldat : le casque

    D’après un article paru dans la « Revue des deux mondes » en 1918.

    Le maître d’armes de M. Jourdain lui apprend, si j’ai bonne mémoire, que tout l’art de l’escrime est de donner et de ne point recevoir. Cette définition est en réalité beaucoup plus extensive que ne le croit le professeur d’épée si comiquement campé par Molière. 

    Porter des coups et n’en pas recevoir n’est pas seulement le but de l’escrime ; il est celui de l’art de la guerre tout entier ; tuer et ne pas être tué, tout est là dans la bataille. Or, la première partie du problème, l’art de tuer, a fait, depuis qu’il y a des hommes et qui se battent, des progrès continus, extraordinaires, dont nous voyons aujourd’hui les effets et dont les plus importants sont venus de la rallonge formidable que les explosifs ont mise à l’atteinte de nos bras.

     

    Au contraire, il semble que l’art de se protéger en campagne des coups de l’ennemi, l’art de ne pas être touché par lui, soit resté à peu près stationnaire et même, pendant les derniers siècles, ait suivi une régression. Tous les soldats de 1914, à quelque nation qu’ils appartinssent, du moins tous les fantassins, et pour ne pas parler des cuirassiers dont l’armure était surtout d’apparat, avant qu’ils ne devinssent eux-mêmes fantassins, n’avaient rien pour se protéger contre les projectiles ennemis. Leur mince uniforme d’étoffe était à cet égard bien inférieur à tous les boucliers, à toutes les cuirasses de l’antiquité. Ou plutôt ils n’avaient pour se protéger que le moyen qui, dès l’origine de l’histoire, fut en honneur pour se dissimuler et arrêter les coups, et dont César notamment fit sous Alésia le plus judicieux usage les tranchées, les levées de terre. C’est ainsi qu’à travers les temps la terre, la bonne terre qui nourrit l’angoisse éphémère des hommes jusqu’à l’heure d’en être le linceul, leur a été la plus sûre défense contre les coups de leurs ennemis. Ainsi nos soldats d’abord, rénovant l’aventure d’Antée, ne connurent, pendant les premiers mois de cette guerre, point de meilleure protection que’ l’humus vivifiant qui les fait invulnérables, l’humus qu’on creuse ainsi qu’un lit, pour y trouver la sécurité quand passe la mort, en attendant d’y trouver la grande sécurité de la mort elle-même.

     

    On a quelquefois comparé l’évolution des choses humaines à cette courbe qu’on appelle une sinusoïde et qui, sous un même niveau moyen, s’avance monotonement avec des hauts et des bas successifs, et qui la font pareille aux ondulations d’un serpent qui fuit. D’autres au contraire ont comparé la marche des choses à la spirale, à cette courbe qui monte perpétuellement en repassant par les mêmes abscisses et dont chacune des spires, tout en étant semblable à celle qui l’a précédée, est pourlant à un niveau plus élevé.

    Si l’on veut me permettre de transposer ici ces images géométriques, il me semble que l’armement offensif des guerriers a suivi dans l’histoire une marche en spirale, tandis que leur armement défensif a suivi au contraire une marche sinusoïdale. Pourquoi ? Et en particulier, d’où provient l’inflexion nouvelle de la courbe qui actuellement nous ramène vers les anciennes armures ? A quels résultats pratiques a-t-elle conduit les bélligérans ? C’est ce que je voudrais brièvement examiner aujourd’hui. 

    Dès la plus haute antiquité, le casque et la cuirasse occupent à côté du bouclier (qui semble le plus anciennement apparu des trois) une place importante dans la protection des combattants. Dans le Nord et l’Occident, on trouve dès l’ère celtique, près de dix siècles avant J-C, des coiffures de bronze et des boucliers de bois ou d’osier renforcés de métal. On trouve les mêmes armes défensives dans la plus ancienne histoire du bassin méditerranéen, et on les voit complétées chez les Grecs et les Romains par des plaques métalliques destinées à protéger les membres.

    Après la chute de l’Empire romain, la disparition à peu près totale de l’industrie et des arts a amené une sorte de régression dans l’armurerie, qui avait été chez les anciens autant l’oeuvre des artistes que celle des artisans. Les Francs emploient le bouclier et le casque sans cuirasse ; mais celle-ci reparaît à l’époque de Charlemagne et on en voit un beau modèle de ce temps au Musée des Invalides. Le XIe siècle voit naître la cotte de maille que complète un casque à nasal. Dès lors, le perfectionnement des armures reprend sans arrêt sa marche ascendante qu’avait seule interrompue la chute de la civilisation gréco-romaine. On voit d’abord, au XIIIe siècle la cotte aux souples mailles d’acier se réunir au casque par un passe-montagne maillé et dont l’ensemble forme le haubert. Le casque lui-même, devenu cylindrique, assemblé par des rivets et percé de trous, forme le heaume. Au XIVe siècle, le heaume disparaît, remplacé par des casques plus arrondis, du type bassinet, munis d’une visière mobile et trouée ; des plaques protectrices des articulations placées aux épaules, aux genoux, apparaissent, complétées peu après par des armatures protectrices des mains, des pieds, du bassin tandis que la cotte de mailles cède la place à l’armure pleine. Tout cela s’alourdissant, se compliquant sans cesse aboutit finalement à l’armure défensive complète du temps de Charles VII. Le chevalier est alors enclos tout entier dans une carapace pesant environ 80 kilos qui le fait ressembler à un gigantesque scarabée et qui le rend à peu près invulnérable aux coups des armes blanches et des armes de jet à faible vitesse (arcs, arbalètes, etc.) jusque-là en usage. Mais, toute médaille ayant son revers, le guerrier ainsi alourdi est à peu près impotent ; il ne peut monter à cheval ou en descendre sans aide ; le coursier lui- même est gêné par l’armure dont on l’a, lui aussi, affublé.

    Ainsi équipé, le cavalier, lorsqu’il est désarçonné, est à la merci du premier vilain, du premier homme de pied venu qui, moins protégé et partant plus mobile, aura vite fait de trouver les défauts de la cuirasse. Et ainsi la démonstration se faisait déjà, pour ainsi dire avant la lettre, que la mobilité, la vitesse, la légèreté, assurent à certains égards une sécurité supérieure à celle de l’armure la plus épaisse.

    C’est alors que brusquement, en peu de temps, une révolution inattendue dans les armes offensives vint jeter bas tout cet échafaudage défensif, et rendre soudain inutiles tous les perfectionnements que nous venons de passer en revue : c’est l’invention de la poudre à canon. Grâce à celle-ci, on voit apparaître de nouvelles armes de jet, rapidement perfectionnées et dont les projectiles, balles et boulets sont, des le début du XVIe siècle, capables de percer n’importe quelle armure. L’évolution régressive des armes défensives est alors rapide. L’adoption et la généralisation du pistolet dans la cavalerie, de l’arquebuse et du mousquet dans l’infanterie, obligent la cavalerie à abandonner la lance et à alléger ses armures. On abandonne d’abord le bouclier et les plaques de membres. Le casque et la cuirasse persistent un peu plus, surtout parce que la découverte vers 1660 de la baïonnette est venue donner un renouveau à l’emploi des armes blanches. Pourtant le casque disparaît sous Louis XIII, la cuirasse à son tour sous Louis XIV, sauf pourtant pour les « ingénieurs » (officiers du génie), qui, dans la tranchée porteront jusqu’au siège de Sébastopol, la cuirasse et le pot en tête. L’époque de Louis XV vit un timide essai de rénovation du casque avec les dragons, la fin de la Révolution remit en honneur la cuirasse et le casque avec ses cuirassiers, mais c’étaient là plutôt des objets d’apparat que de protection réelle. En tout cas, la seule protection qu’on cherche à assurer ainsi, était contre les coups de sabre et de baïonnette. On finit d’ailleurs par préférer, contre ces atteintes d’arme blanche, la protection d’épaisses couches de tissus amortisseurs à celle des plaques métalliques : de là sont nés l’épaulette, la crinière, le shako, le bonnet à poil.

     

    En résumé, deux causes ont produit l’évolution régressive, qui à partir du XVIe siècle ont amené peu à peu la disparation de l’armement défensif. D’une part, l’apparition des armes à feu a substitué au combat rapproché le combat à distance, si bien qu’on a cherché la protection dans le mouvement, l’invisibilité, l’abri, plutôt que dans la cuirasse. D’autre part et surtout, toutes les armures anciennes, en dépit de leur poids déjà si gênant, se sont trouvées inefficaces, perforées comme verre par les balles à grande vitesse et les boulets.

    Tel était l’état de la question lorsqu’éclata la guerre actuelle. A ce moment, un certain nombre d’axiomes considérés dans beaucoup d’état-majors comme des vérités premières incontestables réglaient les conceptions régnantes, ou du moins orthodoxes et officielles. On était convaincu d’abord que les balles du fusil seraient les projectiles essentiels dans la bataille. Or ceci étant posé, il était évidemment inutile de chercher à les arrêter. On peut calculer en effet, et on avait fait ce calcul, que pour résister à toute distance à la balle S allemande tirée directement (et les chiffres sont analogues pour les balles des autres belligérants), il faut une épaisseur d’acier spécial de blindage d’environ huit millimètres. L’ennemi, comme ses adversaires, a d’ailleurs construit et utilisé récemment des balles perforantes spéciales, dites SMK, et qui, tirées à 50 mètres sous l’incidence normale, traverseraient tout blindage ayant moins de 14 millimètres d’épaisseur.

    Mais bornons-nous à considérer la balle S ordinaire, qui reste le projectile le plus employé dans les fusils et mitrailleuses de l’ennemi un mètre carré d’acier de 8 millimètres d’épaisseur pèse environ 63 kilos ; une plaque protégeant contre les balles l’homme dans toute sa hauteur et d’un seul côté pèserait environ une quarantaine de kilos. Ce poids est absolument prohibitif ; un bouclier ou une cuirasse pesant même la moitié de ce poids et ne pouvant par conséquent protéger contre la balle qu’une moitié du corps constitueraient également une surcharge, absolument rédhibitoire, du poids déjà excessif porté par le fantassin. Ceci qui n’a pas cessé d’être vrai, même dans la guerre stabilisée actuelle, était a fortiori, admis avec raison et sans conteste, avant le présent conflit et lorsque les états-majors étaient convaincus que l’on aurait une guerre de mouvements imposant au soldat des marches continuelles et rapides.

     

    On avait donc nettement renoncé dans toutes les armées à protéger le soldat en campagne par un blindage portatif.

     

    Il s’est trouvé que quelques-unes des anticipations faites n’étaient pas conformes à ce qui est arrivé. Tout d’abord, et, en dépit de l’énorme portée des fusils et des canons actuels, on a vu et l’on ne cesse pas de voir, par suite de la nature de cette guerre de tranchées, les infanteries ne s’aborder presque jamais qu’en combat rapproché, et même en dehors des combats, demeurer extrêmement près l’une de l’autre. De cela est résulté, qu’à son fusil dont la longue portée était devenue inutile, l’infanterie a substitué ou du moins a ajouté dans une large proportion, des armes de jet à faible vitesse initiale, notamment les grenades à mains et à fusil. Ces engins projettent un très grand nombre de petits éclats à vitesse initiale beaucoup plus faible que celle de la balle, mais suffisante pour blesser ou tuer aussi bien qu’elle. Un grand nombre de blessures sont donc, à côté des blessures par balles, causées par ces petits éclats. Voilà, me dira-t-on, une chose qu’on ne pouvait pas prévoir. Cela est vrai, si l’on considère les grenades ; cela est faux, si l’on considère les autres projectiles, et notamment les obus.

    On savait d’avance, à moins d’avoir oublié qu’il y avait une artillerie, qu’un grand nombre de projectiles, à vitesses très inférieures à celles de la balle, seraient vulnérants dans cette guerre : les balles des shrapnels, la plupart des éclats des obus. Mais on avait sous-estimé le nombre et l’importance relative des blessures causées par eux.

    Quand on va au fond des choses et qu’on cherche à pénétrer d’un coup de sonde synthétique au coeur des extrapolations qui ont amené, avant la guerre, des prévisions inexactes, et dans la question que j’examine, le grand État-major de Berlin ne s’est pas moins trompé que les autres, on trouve finalement que les fautes d’appréciation ont été non pas qualitatives, mais quantitatives. Autrement dit, on a mal prévu, non pas la nature des événements et des phénomènes, mais leur importance relative, non pas leur existence, mais leurs valeurs numériques et relatives.

    Je m’explique : on savait qu’il y aurait des blessures par balles, on savait qu’il y aurait des blessures par éclats ; mais on croyait que les premières seraient beaucoup plus nombreuses que les secondes. C’est le contraire qui est arrivé. Or, c’est cette erreur numérique d’appréciation qui a été cause et seule cause, (je l’ai établi ici même récemment), des mauvaises directives données d’abord à notre chirurgie de guerre, pour laquelle il a fallu opérer, dans l’action même, un renversement complet de méthodes qui donne aujourd’hui les meilleurs résultats. 

    C’est donc une petite inversion arithmétique, une petite différence statistique, entre les prévisions et la réalité qui a été cause de la révolution complète qui s’est produite dans les méthodes chirurgicales de guerre. A quoi tiennent souvent les événemens les plus graves ? A une décimale, au déplacement d’une virgule.

     

    Par une coïncidence curieuse, c’est précisément la même erreur d’appréciation, relative aux mêmes faits, qui cause le retour vers l’armement défensif que l’on constate actuellement dans les grandes armées belligérantes.

    En effet, du jour où il est apparu que les blessures par éclats de projectiles animés d’une faible vitesse étaient nombreuses, le problème s’est posé plus ou moins inconsciemment, chez tous ceux qui pensent, non pas avec lyrisme, mais avec précision, aux choses de la bataille, de la protection du soldat contre ces blessures. 

    Or, on peut citer ici des chiffres éloquents : dès le début de la guerre, ou plutôt dès que celle-ci s’est cristallisée en guerre de tranchées, est apparue la proportion considérable des blessés par projectiles à faible vitesse restante. Mais d’abord, une remarque s’impose pour éviter tout malentendu : les éclats d’obus, au voisinage du point d’explosion, ont une très grande vitesse, parfois supérieure à celle de la balle elle-même ; à cet endroit de leur trajectoire, ils ne seront pas mieux arrêtés que celle-là par un blindage. Mais, tandis que la vitesse restante de la balle reste considérable à toutes les distances de combat actuelles, celle des éclats d’obus diminue pour la plupart très rapidement, à cause de leur petitesse et de la résistance de l’air, si bien qu’à quelques mètres du lieu d’explosion, elle est généralement faible. Pour éviter tout malentendu, j’appellerai, chirurgicalement parlant, projectiles à faibles vitesses ou projectiles non perforants ceux qui sont arrêtés dans les tissus qu’ils ont blessés ; l’expérience montre que ces projectiles sont en très grande majorité des éclats, et que les balles ricochées ou à fin de course n’y entrent qu’en infime proportion. J’appellerai, an contraire, projectiles à grande vitesse ou mieux à grande force vive, ou projectiles perforants, ceux qui n’ont pas été retenus par les tissus et les ont traversés de part en part. L’expérience montre que ces projectiles sont en grande majorité des balles et que les éclats n’en constituent qu’une faible partie.

    Cette définition est un peu arbitraire, comme toutes les définitions, mais elle suffit à ma démonstration et c’est tout ce qu’il est permis d’en exiger. Nous ne commettrons pas d’erreur sensible en supposant que les nombres des blessures par projectiles perforants et par non perforants sont entre eux comme les nombres de blessures par balles et par éclats.

    Remarquons en passant que, lorsque j’ai de même divisé les projectiles en deux catégories, à propos du traitement des plaies de guerre, je les ai différenciés d’une manière analogue, mais pourtant un peu différentes de celle-ci, car il y avait à considérer alors, non pas tant la vitesse restante des projectiles que leur forme et leur degré de souillure.

    Les statistiques chirurgicales ont donc montré dès la fin de 1914 que les blessures par projectiles à faible vitesse étaient la majorité. Certaines de ces statistiques déjà anciennes que j’ai sous les yeux indiquent que la proportion de ces blessures est dès cette époque généralement supérieure à 60 pour 100. Ce chiffre n’a pu qu’augmenter depuis par la multiplication des projectiles explosifs divers et l’importance de plus en plus grande des tirs d’artillerie. 

    Effectivement, d’une statistique complète communiquée à l’Académie de Médecine à une de ses toutes récentes séances par M. le Dr Tuffier et qui porte sur l’ensemble des résultats chirurgicaux de la grande offensive de l’Aisne, en avril 1917, il résulte que 72 pour 100 des blessures constatées étaient dues à des éclats de projectiles, et 17 pour 100 à des balles.

     

    On comprend dans ces conditions, que tout moyen qui protégerait totalement des éclats, fût-il inefficace contre les balles, éviteraitprès des trois quarts des blessures, et s’il n’arrêtait que la moitié des éclats, il éviterait encore plus du tiers du nombre total des blessures. C’est de ces considérations, plus ou moins inconsciemment formulées, que sont nés les moyens de protection aujourd’hui en voie d’être généralisés daus toutes les armées belligérantes, d’abord le casque, puis les cuirasses. Je parlerai d’abord du casque parce qu’il a vu d’abord le jour, et parce que les résultats obtenus avec lui dans toutes les armées sont assez nombreux et convaincants pour échapper à toute discussion.

     

    L’inventeur de notre casque pare-éclats, qui a été depuis adopté ou imité par tous nos Alliés et aussi par l’ennemi, est l’Intendant général Adrian. C’est une des plus belles intelligences de notre armée, et le pays lui doit nombre d’inventions militaires qu’il a su, avec une habile ténacité, mettre au point et généraliser.

    Dès la fin 1914, l’Intendant général Adrian, préoccupé de diminuer les blessures très nombreuses de la tête par projectiles à faible vitesse, avait conçu et exécuté une calotte métallique protectrice. Il avait été guidé dans sa conception d’abord par divers faits dûment constatés sur le champ de bataille où des hommes avaient été sauvés notamment par leur gamelle. Ensuite (il me l’a conté lui-même) par des réminiscences historiques. Il s’était souvenu de la calotte appelée « secrète » que les duellistes duxvr siècle cousaient fréquemment dans leur chapeau, et qui les préservait des coups de taille qui leur eussent fendu la tête. La calotte Adrian, très analogue à la secrète, et qui devait s’insérer dans le képi entre la coiffe et le bandeau, fut expérimentée dès décembre 1914. On constata notamment que, lors d’un tir d’expérience de shrapnells français, la calotte arrêtait 60 pour 100 des coups. Dès février 1915, des centaines de mille de calottes furent mises en service. Elles avaient 0,5 mm d’épaisseur et étaient faites en tôle d’acier.

     

    Une intéressante communication faite sur ce sujet à l’Académiede Médecine par le professeur Le Dentu, d’après les constatations des ambulances de l’avant, établit que la calotte Adrian avait empêché ou atténué un grand nombre de blessures du crâne.

    Pourtant, le soldat avait, il faut le reconnaître, une certaine répugnance à s’en servir d’abord sans doute parce qu’il n’était pas encore convaincu alors de l’utilité d’une protection blindée contre les éclats, et aussi parce que l’exact ajustement de la calotte au crâne de chacun était difficile, et que la chaleur développée rapidement sous cette coupole de métal provoquait souvent gène et maux de tête. En fait, j’ai connu des compagnies où la calotte servait plus souvent de tasse à café que de protection crânienne.

     

    Entre temps, l’intendant général Adrian, qui ne s’était pas arrêté à cette première étape qu’il sentait lui-même imparfaite, poursuivait ses recherches, dont sortit bientôt le casque qui n’était qu’un perfectionnement, mais un perfectionnement nécessaire de la calotte. Le casque Adrian était au point dès le 31 avril 1915, et aussitôt adopté. Commandées dès le mois suivant, les premières centaines de mille étaient livrées dès juillet. Depuis, la production n’a pas arrêté une minute elle est de plusieurs dizaines de milliers par jour, et elle suffit à peine à alimenter les besoins de notre armée et de tous ceux de nos Alliés qui l’ont rapidement adopté.

     

    D’emblée, le casque Adrian a été accueilli avec enthousiasme par nos soldats qui en ont compris immédiatement l’importance, soulignée chaque jour par les faits qu’ils pouvaient observer sur eux-mêmes et leurs camarades.

    Il n’est point besoin de décrire ici cette coiffure guerrière aujourd’hui populaire, et qui donnera dans l’histoire aux soldats de Verdun, de la Somme, de la Champagne, de la grande bataille victorieuse de demain, leur silhouette légendaire. C’est par le casque avant tout et surtout que le soldat français a aujourd’hui une si fière allure.C’est le casque qui lui donne cette ligné martiale qu’on n’avait pas revue depuis les Romains. Est-il rien de plus élégamment simple ? Pas de pointe grotesque et qui semble appeler les foudres joviennes. Pas de cimier achilléen ou de crinière onduleuse comme aux temps surannés, hélas où la guerre ressemblait à un opéra-comique. Avec ses proportions simples, sa forme unie dont une légère pièce médiane, elle-même nécessaire comme nous verrons, surplombe et atténue la rotondité, avec sa visière et son couvre-nuque modérés et dont la forme et l’inclinaison sont parfaitement équilibrées, le casque Adrian est une merveille de simplicité esthétique, de grâce sans ornement. Il est beau, mais il n’est pas que cela il est surtout utile. 

    Si on le regarde non plus avec l’œil d’un amateur ou d’un artiste, mais avec l’œil de celui qui entend sur sa tête la tempête des obus traversée par la bise sifflante des balles, lecasque alors prend toute sa valeur, et ce qui n’était qu’élégance tout à l’heure devient raison et sécurité.

    L’acier qui le constitue est un acier demi-dur spécialement choisipour se déchirer sans se casser sous le choc des projectiles perforants. Ainsi tombe l’objection de quelques misonéistes qui ne voulaient point de cette coiffure, sous prétexte que les balles, en la brisant, en entraineraient des débris, qui formeraient projectiles secondaires et aggraveraient les blessures.

    L épaisseur de la tôle choisie est de 7 dixièmes de millimètre. C’est onze fois moins qu’il n’en faudrait pour arrêter les balles de de plein fouet. Mais aussi son poids ne dépasse guère 700 grammes. Cette épaisseur de 7/10 de millimètre suffit à arrêter la plupart des éclats. Quant aux balles elles-mêmes, contre lesquelles il n’avait nullement pour objet de constituer une précaution, il est arrivé que dans beaucoup de cas, il s’est trouvé également très utile.

     

    Un grand nombre de balles, lorsqu’elles rencontrent obliquement la partie bombée du casque, si elles ne ricochent pas au sens exact du mot, éprouvent du moins une déviation angulaire, variable suivant l’incidence, mais qui a pour effet constant d’éloigner le projectile du centre de la surface connexe heurtée, c’est-à-dire de l’éloigner de la tête. Ces effets déviants produits par le casque sur la balle ont été constatés dans des milliers de cas et ont contribué à atténuer la gravité des blessures et à sauver de nombreuses existences que les balles eussent fauchées sans cela. J’ai sous les yeux un grand nombre de photographies de casques, ainsi frappés par des balles et où l’on voit nettement la déviation de la trajectoire vers l’extérieur. Les journaux illustrés ont d’ailleurs publié de ces photographies vraiment très frappantes, et ces faits, constatés d’ailleurs chaque jour dans les tranchées et aux ambulances de l’avant sont aujourd’hui hors de toute discussion.

    Quant aux existences sauvées, aux blessures atténuées par le casque Adrian, grâce à son effet protecteur contre les éclats, à faible vitesse, c’est par centaines de milliers qu’il faut les compter. Toutes les communications, tous les rapports des chirurgiens militaires sont unanimes à cet égard. Si l’on étudie en particulier le pourcentage des décès occasionnés par les blessures du crâne, le dépouillement des statistiques montre qu’avant l’emploi du casque, les décès étaient de 6,42 pour 100 et, que depuis son adoption, ce pourcentage est tombé à 3,73 pour 100, guère plus de la moitié. Qu’on imagine combien de milliers d’existences sauvées cela représente !

     

    Il est d’ailleurs, après l’adoption du casque, arrivé ce résultat paradoxal, que, dans certains secteurs, la proportion des blessés du crâne évacués vers l’arrière a paru avoir plutôt une tendance à augmenter. Le dénombrement exact du total des blessés du crâne, tant de ceux évacués que de ceux conservés, à cause de leur état grave, dans les ambulances de l’avant, a montré que ce total avait nettement diminué, et que le fait paradoxal constaté provenait tout justement de ce qu’un grand nombre de blessés qui eussent été, sans le casque, des blessés graves intransportables, étaient devenus grâce à lui des blessés légers évacuables.

     

    Si nous revenons maintenant à l’examen technique et rationnel du casque Adrian, nous voyons que la bombe qui en constitue la partie essentielle et préserve la boite crânienne est en réalité très profonde ; le rapport de son diamètre à sa profondeur estégal à environ 200/110, c’est-à-dire qu’elle est notablement plus surélevée que la demi-sphère. Ainsi a disparu un des principaux inconvénients de la calotte primitive : le crâne étant très éloigné de la surface protectrice, les chocs et les projectiles qui produisent une déformation, un enfoncement plus ou moins violent du casque risquent moins de léser simultanément le crâne. D’ailleurs les phénomènes d’échauffement et de migraines constatés avec l’ancienne calotte sont évités ici grâce à un orifice d’aération qui est situé au sommet de la bombe et que recouvre précisément le léger cimier, échancré lui-même, dont nous remarquions tout à l’heure l’effet esthétique. La visière inclinée de 22°, le couvre-nuque incliné de 45°, sont fixés l’un à l’autre par rivetage, puis sertis avec la bombe. Ils sont faits de la même tôle que celle-ci. L’ensemble est d’une harmonie charmante qui provient sans doute surtout d’une rigoureuse et rationnelle adaptation des éléments du casque à leur fonction.

     

    Presque tous nos alliés ont aujourd’bui adopté et généralisé le casque Adrian, et successivement les armées belge, italienne, russe, serbe, monténégrine, roumaine, grecque, en ont été dotées. Les Allemands eux-mêmes n’ont pas voulu rester en arrière dans la voie si heureusement ouverte par l’intendant général Adrian. Vers la fin 1915, ils ont essayé d’abord un casque analogue par sa forme au cuir bouilli de leur casque à pointe et en tôle mince ; ils y ont bientôt renoncé pour adopter en 1916 leur gros casque de tranchée, qui est sans doute plus efficace que le nôtre contre certains éclats à grande vitesse, mais qui est beaucoup plus lourd et gênant, et qui partant ne peut pas être comme celui-ci une coiffure continuellement portée. En fait, une partie seulement de leurs troupes des secteurs avancés en sont dotées. Et je sais d’ailleurs de bonne source que les Allemands se servent largement et volontiers de nos casques chaque fois qu’ils s’en emparent.

     

    Car ce qui lui donne sa valeur, ce qui en fait une coiffure dont ne veulent pas se séparer ceux qui en ont pris l’habitude, c’est l’harmonieux dosage, l’équilibre parfait qu’il réalise en ces deux qualités apparemment incompatibles la commodité et la sécurité. Les Anglais ont pourtant adopté, à notre imitation, un casque un peu différent du nôtre. Je suis sûr que ce n’est pas par le singulier désir de faire autre chose que le voisin, qui a caractérisé longtemps certaines armées de métier. Pourtant, si l’on compare le casque anglais au nôtre, il faut bien reconnaître que la comparaison n’est pas désavantageuse à celui-ci. Tout d’abord, l’acier du casque anglais est un acier au manganèse plus dur, qui risque davantage d’être enlevé à « emporte-pièce » par les balles et éclats et de former des projectiles secondaires vulnérants. Ensuite, la bombe du casque anglais est moins creuse que la nôtre ; cela provient d’une nécessité de fabrication, de l’emboutissage limité auquel nos Alliés ont été forcés, par la condition qu’ils se sont posée de faire leur casque d’une seule pièce. Cette convexité moindre entraine un risque plus fréquent de choc secondaire. Enfin le casque anglais, n’étant pas troué à sa partie supérieure, l’aération y est assurée par l’interposition de petites cales entre l’acier et la coiffe, cales qui, en cas de choc brusque (chute d’une poutre, etc.), transmettent la pression en quelques points seulement du crâne au lieu de la répartir sur tout le pourtour comme dans le casque français.

     

    Il me reste, à montrer maintenant comment on en est venu à envisager pour la protection des autres parties du corps un armement défensif analogue à celui qui a, pour la tête, donné de si beaux résultats.

    Charles Nordmann

     

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